Portraits et Souvenirs littéraires
Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Jules Janin, Paul Féval; excusez du peu! aurait dit Rossini, qui figure, lui aussi, dans cette galerie. Tous sont arrivés au succès, à la célébrité, à la gloire. Tous ou presque tous demandent avec entrain des articles au bon Lucas, qui ne les refuse jamais. Théophile Gautier écrit : < Lucas, Lucas, un article ! un article ! 11 faut s'entr'aider en poésie I » — Alexandre Dumas : t Mon cher confrère, soyez assez bon pour me faire passer à la postérité en disant, dans le Siècle, que le Voyage au Sinaï est le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. » — Le même au môme : c Mon cher confrère, voulez-vous me permettre de vous recommander une jeune chrétienne que Caligula met à mort lundi? » (Stella, dans la tragédie de Caligula.) — Sainte-Beuve : « Mon cher ami, partant demain pour longtemps, je vous remercie de vos bons articles sur moi. » — Paul Féval : c Mon cher confrère, nec-non co-Rennais, je vous prie de vouloir bien dire un mot de mon ballot dans une de vos prochaines revues... Je vous supplierai, si les Mystères de Londres vous semblent passables, de leur donner un coup d'épaule. > — « Merci, monsieur, mille fois merci de votre bel article, beaucoup trop flatteur. Alexandre Soumet. » — Etc., etc., etc.
La bienveillance parfaite, imperturbable, d'Hippolyte Lucas, aurait désarmé ses ennemis, s'il avait pu en avoir, et lui recrutait des amis parmi ses adversaires. Edmond About , qui lui ressemblait bien peu, et qui, en écrivant la Grèce contemporaine, préféra le
S9d DERNIERS SAMEDIS.
sel attique au miel de THymette, était président de la Société des gens de lettres, lorsqu'Hippolyte Lucas mourut. Il parla sur sa tombe. De pareils discours ne comportent que le panégyrique; et cependant cette mauvaise nature était tellement imprégnée de malice, qu*on devine, en lisant cette page, qu'U a eu peine à rentrer ses griffes félines. « Paris n'oubliera pas de longtemps la physionomie originale et sympatbique de cet bomme remuant et posé (?) qui demeurait à TÂrsenal, au bout du monde, et qui trouvait moyen d'être au tbéâtre, aux conférences, au bal, sur les boulevards, un peu partout. Celait toujours le même profil anguleux (allusion au nez légendaire du défunt). » Ce qu'il y eut de curieux, c'est que le bon apôtre, — qui n'était ni apôtre, ni bon, — fit , à la fin de son discours, appel à la concorde entre citoyens de la République des lettres, et les adjura de s'inspirer de l'exemple d'Hippolyte Lucas pour ne dire que du bien les uns des autres. Il oubliait que sa vie s'était passée à cribler d'épigrammes tous ceux qui avaient manqué de respect à Guillery ou au Cas de M. Guérin,
Le petit livre d'Hippolyte Lucas contrarie mes opinions presque à chaque page. Il personnifie, dans toute son ampleur, le libéralisme voltairien et bourgeois, qui donna au Siècle de M. Havin plus d'abonnés que d'esprit, et inspira ce joli mot a un de ses collaborateurs : < Le châtiment de Voltaire est d'être le dieu des imbéciles. > — Pour Hippolyte Lucas, Déranger est toujours le poète national, le Tyrtée français, la Muse
de la patrie^ titre que je croyais accaparé par madame Emile de Girardin. Avec son ami et compatriote Ëvariste Bouiay-Paty, il fait bravement le coup de fusil sur les barricades de Juillet, et — autre trait de bravoure ! — il va embrasser La Fayette, qui laisse tomber dans son gilet une larme héroïque. Cauchois-Lemaire est à ses yeux un plus grand patriote que le duc de Richelieu. Admirateur passionné de Chateaubriand, il fait pourtant ses réserves; voici à quelle occasion : L'auteur du Génie du christianisme, persuadé que Lucas, en sa qualité de Breton, partage ses croyances religieuses, lui écrit, le 10 septembre 1844 : « C'est à vous, monsieur, mon compatriote, à soutenir de votre voix la cause de la religion que je n^abandonne pas, mais que je laisse, en mourant, à mes dignes successeurs. » Hippolyte Lucas, bien que flatté d*être un successeur de Chateaubriand, ne veut pas que la postérité puisse s'y tromper. Il se déclare profane, et attribue cette phrase à quelque confusion. En effet, si Ton en juge par la Vie de Bancé, publiée à la même époque, il devait y avoir, à celte date, dans cette puissante imagination, autant de brouillamini que de tintamarre. A propos de Chateaubriand, l'aimable écrivain nous dit : « Lorsque, en 1832, il fut jeté brutalement dans un cachot par la fureur politique, je me sentis, quoique j'appartinsse à des opinions différentes de celles de Chateaubriand, saisi d'un mouvement d'indignation. >
Be cette indignation résulta une ode; à quelque chose malheur est bon! Certes, l'arrestation de Chateaubriand
fut une des fautes du nouveau gouvernement. Mais cachot, — comme qui dirait les Plombs de Venise, — n'est-ce pas un peu fort? Que pourrait-on dire de plus pour Silvio Pellico? Je croyais me souvenir que M. et madame Gisquet avaient prêlé leur appartement à Fillustre prisonnier. Ajoutons que, dans le récit et les détails de cette captivité de quarante-huit heures, le Moi des Mémoires d* outre-tombe, quelquefois haïssable, souvent poétique, mélancolique et grandiose, se monlre sénile ou puéril, ce qui, dans certaines pages de cette œuvre inégale, est absolument synonyme.
On pourrait donc supposer que j'ai lu avec déplaisir ce livre de l'auteur de la Bouquetière des Innocents. Cette lecture, au contraire, m'a été fort agréable, et cela pour deux raisons. Au milieu de ces sujets de dissidence, il y a un tel fonds d'honnêteté, de bonhomie, de bonne foi, de bienveillance, que l'on n'a pas même besoin d'y chercher en faveur de M. Hippolyte Lucas le bénéfice des circonstances atténuantes; on serait presque fâché qu'il pensât et écrivît différemment. Le je ne sais quoi d'un peu naïf qu'il porte dans ses admirations et ses jugements a l'avantage de nous affermir dans nos opinions sans que nous ayons même besoin de les discuter et de motiver nos dissentiments; en second lieu, comme Hippolyte Lucas n'était notre aîné que de trois ou quatre ans, ses souvenirs sont, sur bien des points, contemporains des nôtres. La plupart nous placent sur un terrain neutre, et, quand nous ne sommes pas du même avis, nous pouvons le contredire sans la moindre
impatience. C'est ainsi que, dans son chapitre intitulé la Canne de Balzac, nous rencontrons les lignes suivantes : « C'était à l'aide d'un persévérant labeur, dont les ouvriers typographes de nos imprimeries ont longtemps conservé le souvenir, qu'il composait ces petits tableaux charmants et vrais dans lesquels se reflétait la société contemporaine. C'est là une des grandes qualités de Balzac. Beaucoup mieux que Scribe et les principaux auteurs dramatiques, il a représenté son temps. » Rien de moins exact. Les tableaux deBalzac ne sont ni petits, ni charmants, ni vrais. Ils sont plus et moins que cela. Très supérieur à Scribe par certains côtés, Balzac a bien moins reflété la société contemporaine que l'auteur superficiel, miniaturiste, mais finement observateur, du Mariage de Baison^ de Bertrand et Bâton et d'une Chaîne. Dans la Comédie humaine, titre quelque peu ambitieux et médiocrement justifié, Balzac n'a pas reflété la société contemporaine. Il a reproduit avec une incroyable puissance d'imagination les types étranges qui fermentaient dans son cerveau en ébullition perpétuelle, et, grâce au hasard des événements, il s'est trouvé que quelques-uns de ces types, faux en 1825 et même dix ans plus tard, se sont à peu près réalisés sous le second Empire, cinq ou six ans après la mort du prodigieux romancier. Ces rencontres peuvent s'appeler les bonnes fortunes du génie, mais d'un génie excessif, maladif, fébrile, pléthorique, atteint d'une sorte d'hypertrophie morale et littéraire, fait pour pervertir une jeunesse avide de ses fictions
et pour préparer une école dix fois pire que ses ouvrages.
Hippolyte Lucas était resté un des plus fidèles admirateurs de Rossini. Ce n*est pas moi qui l'en blâmerai. Mais il ne faudrait pas exagérer Tagrément de son salon pendant les quinze dernières années de sa vie. Madame Rossini, née Olympe Pélissier, avait des façons peu encourageantes pour les visiteurs et pour ceux qui auraient voulu être présentés. Ici je signalerai aux éditeurs, pour une nouvelle édition, une coquille. Il est question d*une dame fort intrigante et fort ennuyeuse qui voulait s'imposer chez Rossini. c Madame Rossini, ajoute Hippolyte Lucas, qui craignait qu'elle ne fît fuir sa société, prit le parti de la décourager devenir la voir, par une de ces politesses (lisez impolitesses) un peu sérieuses dont les femmes les moins susceptibles sont obligées de comprendre le sens. » Puisque j'en suis aux fautes d'impression, j'en signalerai une autre. Le chapitre sur Charles Lassailly se termine ainsi : < Ce fut certes un brave et honnête garçon, du moins sur la terre. » Lisez : « Un brave et honnête garçon de moins sur la terre. »
Quant au salon de Rossini, je sais par divers témoignages que, pour le rendre désagréable et parfois inhospitalier, la maîtresse du logis n'avait pas besoin du concours de la dame intrigante et ennuyeuse. Elle y suffisait au delà du nécessaire. Je ne parle pas de sa mauvaise humeur, lorsqu'un habitué laissait passer plus d'un mois sans apporter, en guise de dragées ou de cho-
colat praliné, un pâté de foie gras ou une poularde truffée. La société intime de Rossini devait nécessairement se composer de musiciens et de critiques. Or, toutes les fois qu'un critique musical avait mêlé une réserve à ses éloges, mis un grain de sel à côté d'un pain de sucre, il devait so tenir pour bien heureux si madame Olympe, qui était une gaillarde et qui avait posé pour la Judith d'Horace Vernet, s'en tenait à de fortes invectives et ne lui meltail pas le poing sous le menton. C'est ce qui'arriva à mon ami Joseph d'Ortigue après un feuilleton sur une reprise de Sémiramis à l'Opéra, reprise qui eut peu de succès et où les vocalises exubérantes d'Assur et d'Arsace parurent fort démodées. Hippolyte Lucas, qui avait le sens admiratif excessivement développé, nous donne le Rossini de la tradition, insoucieux, indifférent à sa gloire, ne songeant plus qu'à son repos, amoureux de bonne chère, faisant bon marché de son génie et profitant de l'amitié de l'archevêque de Florence pour obtenir d'avance le pardon de l'Église et du Ciel, lorsque ses douleurs rhumatismales lui arrachaient un gros juron.
Maintenant, devons-nous prendre tout à fait au sérieux cette modestie, cette insouciance, ce détachement de son œuvre et de lui-même, qui contrastaient avec l'agitation et le souci de Meyerbeer, soignant ses succès encore plus que ses ouvrages et anxieux au point d'en être malade, s'il n'obtenait pas, pour son opéra, le ténor ou la cantatrice de son choix, ou s'il se croyait menacé d'un éreintement poli de la part d'un critique influent? Il y a
plusieurs manières d'être orgueilleux, el l'orgueil négatif, l'orgueil qui se dissimule et se recouvre d'un vernis de philosophique indifférence, n'est pas le moins corrosif. Il faut se méfier des natures italiennes, que leur mobilité et leur souplesse aident à déguiser la profondeur de leurs impressions, quand ces impressions intéressent leur fortune ou leur renommée. Rossini, grisé par vingt ans de triomphes, avait conscience de son génie et n'était nullement insensible aux injustices dont il eut à se plaindre. Il savait parfaitement, avant nous tous, que Guillaume Tell est un incomparable chef-d'œuvre, et la froideur du premier accueil, le dédain du directeur et des artistes, le chagrin de voir son opéra, coupé par tranches, servir de lever de rideau à la Sylphide ou à la Révolte au sérail^ sans qu'une voix généreuse protestât contre ce sacrilège, sans que personne^ après le merveilleux trio et le sublime finale : t Si, parmi nouSy il est un traître/ > s'écriât : c Mais allez donc jusqu'au bout, idiots ou ingrats que vous êtes! > — lui laissèrent sans doute un inépuisable fonds d'amertume et de rancune. Seulement, comme il avait autant d'esprit que de génie, il trouva plus spirituel de se taire que de s'indigner et de sourire que de maudire.
Et Victor Hugo! Ainsi qu'on devait s'y attendre, l'excellent Hippolyte Lucas a donné en plein dans le Victor Hugo de la légende provisoire qui ne sera pas du tout la légende des siècles : modèle d'abnégation, de bonté el de patriotisme, tendrement dévoué aux pauvres, aux humbles et aux petits, toujours prôt, comme on dit, à
s'ôter le pain de fa bouche pour nourrir les affamés et enrichir ses éditeurs, mûr pour l'apothéose finale, pour le Panthéon, pour l'honneur de débaptiser, concurremment avec Gambella; nos places et nos rues, jusque dans de petites villes de province dont les conseillers municipaux n'ont pas lu un seul de ses ouvrages, et, s*ils l'avaient lu, seraient incapables de le comprendre. Hippolyte Lucas accomplit pieusement le pèlerinage de Guernesey, et le faste incroyable de l'ameublement ne lui ouvre pas les yeux. Mais aussi Victor Hugo n'a pas été ingrat. Après les Contemplations j il écrit à son panégyriste : « Après ce bon, ce noble, ce beau, cet excellent article, cher poète, il faut que vous veniez voir le rocher du contemplateur. » A propos de VHomme qui rit, œuvre odieuse et odieusement insensée, le remerciement hausse d*un ton et devient plus explicite, probablement parce que la louange était plus difficile :
« Cher confrère — (Hauleville-House, 1869), — vous terminez sur VHomme qui rit comme vous avez commencé, éloquemment et cordialement. Je ne saurais vous dire combien votre noble adhésion m'est douce, si bien pensée^ si bien sentie et si bien dite. On me fait l'honneur de me traiter comme Shakespeare, dont Forbes a dit : Totus in antitkesi; tant que le bon Dieu ne renoncera pas à sa vieille antithèse, le jour et la nuit, la poésie ne renoncera pas à la sienne. La critique n'existe qu'à la condition d'être aussi la philosophie. Vous la comprenez, vous; pourquoi? Parce que vous êtes un
poète j parce que vous êtes un artiste, parce que vous êtes un écrivain. »
Et vous, cher lecteur, vous comprenez aussi, n'est-ce pas? que lorsqu'un grand poète fait fumer sous notre nez un pareil enceos, sous prétexte que notre nez est de taille à le contenir, il nous faudrait, pour ne pas le prendre au mot, plus d'esprit que ne nous en laisse notre péché mignon, la vanité littéraire.
A présent, un mot sur Lamennais, cet autre illustre Breton, plus entêté, hélas! daus son apostasie qu'il ne le fut dans sa foi bretonne. Il est bien entendu qn'Hippolyte Lucas ne le considère pas à ce point de vue, qui est le nôtre. « C'est bien le La Mennais que j'ai connu, nous dit-il, avec sa figure ascétique et contemplative, avec les rides que le temps avait creusées sur son front, plein de soucis, et sur ses joues amaigries, empreintes d'une constante expression de souffrance... II avait bien le physique de son caractère irritable et fiévreux, pour lequel la célébrité était comme un tourment et un remords. » — Non, ce n'était pas la célébrité. Le tourment, le remords venaient de plus haut. C'était le supplice d'une grande âme déchirée du chagrin de ne plus croire, deuil de l'Église après en avoir été l'orgueil et l'espoir, qui s'était regardée comme libérée en s'affranchissant du joug de l'Évangile et du sacerdoce; victime expiatoire du mal qu'elle a fait à autrui et à elle-même; déserteur a qui sa délivrance était mille fois plus lourde que la servitude; prêtre à qui l'habit noir pesait cent fois plus que la soutane.
Mais voilà, pour une œuvre légère, assez d'objections et de chicanes. Le livre d'Hippolyte Lucas contient de jolis chapitres où il est fort agréable de se rencontrer avec lui : Charles Lassailly; Chaudesaigues; la Canne de Balzac; Évariste Boulay-Paty; Auguste Brizeux ; Un duel arrangé; Ëlisa Mercœur; mademoiselle Péan de La Roche-Jagu; mademoiselle Mars; Alexandre Du val, ce même Alexandre Duval, classique enragé, auteur applaudi de la Jeunesse d* Henri IV et de la Fille d'honneur, ancien marin, jurant par tribord, que nous avons vu, dans les Souvenirs de son neveu Amaury, rentrant chez lui, pâle, effaré, rœil hagard, les cheveux hérissés, et s'ëcriant : c Les scélérats ! Ils en sont à demander nos têtes I » — parce qu'il était excessivement myope et que son neveu avait, un soir d*Bernani, profilé de la vue basse de son oncle pour crier sur son passage : « Mort aux classiques ! »
Dans ces courtes notices, un attendrissement sincère, preuve d'une belle âme, alterne avec Theureux enjouement d'un esprit serein, dont le badinage inoiïensif ne va jamais jusqu'au dénigrement ou au sarcasme. Que dis-je? En nous parlant avec enthousiasme de mademoiselle Mars, Hippolyte Lucas s'immole, et de fort bonne grâce. Il cite une lettre de la grande actrire à mademoiselle Doze : < J'ai vu dernièrement, écrit-elle, M. Hippolyte Lucas au Vaudeville. J'avais peine à le reconnaître : on n'aperçoit plus que le bout de son grand nez. » — Le propriétaire de ce grand nez était trop débonnaire pour chercher à prendre sa revanche.
Écrivant en 1838, il aurait pu dire : « Mieux vaut être aquilin que camard. Mieux vaut posséder un nez gigantesque que jouer à soixante ans, — 1778-1838, — mademoiselle de Belle-Isle et Betly de la Jeunesse d'Henri IV. 9 Elle en avait cinquante-deux quand elle joua dona Sol. La veille de la première représentation i*Hemani, Hippolyle Lucas disait à Victor Hugo : « Vous avez en mademoiselle Mars un flacon de cristal et d*or. » — « Oui, mais dans lequel il y a eu de l'essence de roses », répondit le poète.
Aux derniers les bons ! J*ai gardé pour la fin les pages gracieuses et touchantes sur le pauvre Gérard de Nerval, qui avait beaucoup de talent, qui était un vrai poète, mais dont le cerveau était mal équilibré. Je ne dirai rien du dénouement tragique, du suicide nocturne, rue de la Vieille-Lanterne. J'ai dit ailleurs à quoi peuvent mener le manque de tout principe, de tout sentiment religieux, de toute h5^giène intellectuelle et morale. J'aime mieux rappeler un épisode moins sinistre, où un étrange hasard me met en mesure de compléter le récit d'Hippolyle Lucas. J'ai habité pendant huit ans, avenue Trudaine, une maison où Gouderc, le charmant acteur de l'Opéra- Gomique, avait un appartement. Il me confia que, le même jour, on avait affiché l'opéra de Piquillo, paroles d'Alexandre Dumas, musique dHippolyte Monpou, où Jenny Golon jouait le rôle de Silvia, et annoncé officiellement, au foyer du théâtre, le mariage de la blonde et belle dwa avec un M. Leplus, dont le nom excitait quelques sourires. Gérard de Nerval, depuis deux ou trois
H.IPPOLYTE LUCAS. 303
ans, élail fort épris, mais à sa manière, de mademoiselle Jenny Colon, dont la nature un peu bourgeoise ne semblait pas s'accorder avec cette exaltation romanesque, poétique et chevaleresque : — « J'étais rentré du théâtre depuis une heure, ajoutait Taimable Couderc; j'étais couché, et j'allais m'endormir. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je vis entrer Gérard de Nerval, haletant, bouleversé, affolé ! Il me dit : < On parle du mariage de mademoiselle Jenny Colon. Nous ne devons pas le permettre/ •»
La première fois que je suis allé à l'Académie française (il y a soixante-deux ans), M. Villemain répondait au discours de réception ou de rentrée du vieil Arnault, l'auteur de Germanicus. A propos de ses Fables^ il lui dit, avec ce J5n sourire qui donnait tant de prix à chacun de ses mots et forçait les applaudissements de l'auditoire : « On ne dit pas en les lisant : Le bonhomme! Mais on dit toujours : L'honnête homme ! » £h bien ! Hippolyte Lucas est mieux partagé. Après avoir lu ses Portraits et souvenirs littéraires^ on salue à la fois son honnêteté et sa bonhomie.
25 février t890.
Entre Jeanne d'Arc, dont j'ai souvent parlé, et Marie Stuart, dont le nouvel historien se recommande à tant de titres aux sympathies des lecteurs catholiques, peut-on, sans trop de paradoxe, signaler quelques traits de ressemblance? Oui. Leur supplice d*abord, qui, dans des cadres différents, prit également les proportions d'un martyre ; leur procès, formalité dérisoire où elles étaient condamnées d'avance, et où la mauvaise foi de leurs juges préluda à l'œuvre de leurs bourreaux; les subtilités que l'on épuisa pour essayer de les flétrir avant de les immoler; les haines de sectaires qui s'attachèrent tout ensemble à leur renommée et à leur vie. Il y a plus : certes, ce serait une exagération ridicule d'appeler Marie Stuart une sainte, de demander qu'elle soit canonisée. Il n'en est pas moins vrai que,
\, Marie Stuart; le procès; le supplice; par le baron Kervyn de Lettenhove.
à son moment, elle personniGa la foi et le sentiment catholiques, menacés partout par les progrès, les audaces et les conquêtes de Thérésie. Ce fut même là le trait caractéristique de cette physionomie charmante, et c'est ce qui désignait cette fille de Marie de Lorraine, cette nièce des Guises, celte Française de la Renaissance, cette fleur de la cour des Valois, aux fureurs hypocrites des sectes puritaines.
Tous les pharisiens se ressemblent, — même dans les camps les plus contraires, — tels que N.-S. Jésus- Christ, leur juge et leur victime volontaire, les a signalés à notre méfiance et à notre mépris. Les persécuteurs de Jeanne d'Arc, s'ils s'étaient rencontrés à la même époque et sur le même terrain, auraient volontiers brûlé, — et réciproquement, — les plus dangereux ennemis de Marie Sluart. Cet odieux mélange d'hypocrisie, de cruauté, d'astuce et d'orgueil, qui s'appelle le pharisaïsme, est pourtant toujours le même, et ses procédés différent peu. L'homme est une créature si misérable, qu'il lui arrive tantôt de se vanter de vices qu'il n'a pas, tantôt de se parer de vertus qui lui manquent. Surtout, ne confondons pas le pharisaïsme avec le fanatisme, qui serait monstrueux s'il n'était pas sincère. L'histoire du moyen âge, dans les pages que l'on voudrait déchirer, pourrait s'expliquer par l'exploitation du fanatisme des multitudes par un groupe de pharisiens. La passion inconsciente, une fois déchaînée, peut faire plus de mal que la main savante qui la déchaîne; mais elle est moins méprisable.
306 DERNIERS SAHEniS.
Un autre point de rapprochement entre Jeanne d'Arc et Marie Stuart, c'est que toutes deux ont fourni des arguments aux détracteurs acharnés de la cause qu'elles ont personnifiée et défendue. — < Dieu et mon Roi! > s'écrie la Pucelle d'Orléans, et c'est avec ce cri qu'elle sauve la France. Certes, elle fut fidèle à cette inspiration, qui fait les martyrs et les héros. Oui; mais, comme elle fui trahie et livrée au hûcher par un évoque prévaricateur, comme son procès, son jugement, sa condamnation et son supplice, œuvre de ces pharisiens dont je vous parlais tout à l'heure, furent entourés d'un appareil religieux, il n'en faut pas davantage pour que les lihres-penseurs , les sceptiques et les ennemis de TËglise disent aux catholiques : c De quel droit la réclamez-vous? Ce sont vos prélats qui l'ont déshonorée, martyrisée et brûlée. C'est sur eux, et, par conséquent, sur votre Église, que pèse éternellement, à travers les siècles, la responsahilité de son procès et de sa mort. Plus vous multiplierez vos panégyriques, plus vous exalterez l'héroïsme, le patriotisme, la vertu, la sainteté de Jeanne d'Arc, plus vous demanderez pour elle des monuments et des statues, plus aussi nous nous sentirons autorisésà vous répondre : Trop tard! Entre vos hommages et elle, il y a i'évêque Cauchon. » — Ne lisions-nous pas, dans un singulier livre, que Voltaire, en essayant de souiller de ses obscénités et de ses infamies la Pucelle d'Orléans, avait tiré sur ses troupes, qu'il aurait dû l'épargner comme une alliée, qu'elle avait été la mère anticipée de la Réforme,
et personnifié d'avance la lutte de Tesprit moderne contre Tobscuranlisme clérical? Heureusement (heureusement?) ces gens-là, une fois dans leur accès de rage siatanique, profèrent de tels blasphèmes, que Ton s'en détourne avec horreur, comme on se détourne d'un amas de pourriture.
Avec Marie Sluart, c'est tout autre chose. Avant d'être victime de l'odieuse Elisahelb, elle a été compromise par une coïncidence, une apparence, un malentendu. Les esprits superficiels se sont trop accoutumés à regarder la Renaissance comme inséparable, presque synonyme, de la Réforme. Si on voulait réfléchir, on reconnaîtrait que Rabelais, par exemple, est le contraire de Calvin, que Ronsard, Clément Marot, les charmants poètes de la Pléiade, la cour des Valois, les artistes contemporains de François P"*, les châteaux des bords de la Loire, etc., présentent a l'imagination un idéal qui n'est plus, hélas! la grande et pure tradition catholique, mais qui est encore moins la sèche et pédante doctrine du calvinisme, sa déclaration de guerre à tout ce qui fait l'ornement des sociétés et le charme de la vie. A distance, si on ne connaissait l'histoire que par à-peu-près, on pourrait croire que la Réforme arriva, non pas pour compléter, mais pour corriger, — j'allais dire pour réformer la Renaissance.
Dès lors, vous pouvez juger la situation. Vous pouvez comprendre quel fut le rôle de Marie Stuart à cette époque transitoire où chaque pas la mettait en présence d'un ennemi, d'un espion, d'un péril ou d'un piège.
C'était, on le sait, une enchanteresse, n'ayant qu'à se montrer, à parler, à sourire, pour attirer à soi les cœurs les plus rebelles, ceux que des inimitiés ou des querelles de famille, de nationalité ou de parti, semblaient devoir disposer à la haïr. J'ai souvent relu, dans VAbbé, de Walter Scott, les chapitres où elle apparaît, dans toute sa grâce, prisonnière au château de Lochleven, gardée à vue par l'altière lady Lochleven, déléguée de la haine et de la jalousie d'Elisabeth. La passion tient peu de place dans les récits et dans le génie du sage romancier. Il est protestant. 11 ne s'interdit pas quelques plaisanteries, d'ailleurs fort peu plaisantes, sur le papisme et les moines. Et cependant, il n'échappe pas plus qu'un autre au contact de celle baguette de fée. Il éprouve et il nous donne la sensation de ce charme mélancolique. Dès qu'il nous met en face de Marie Stuart, c'en est fait : peu s'en faut que nous aussi nous n'en devenions amoureux. Il crée autour d'elle une atmosphère à la fois romanesque et tragique, où sa puissance de séduction la venge de ses ennemis et l'indemnise de ses malheurs : témoin le beau Douglas, le fils aîné de la maison de Lochleven, qui passe de la geôlière à la belle captive; nous le voyons, au premier rang, dans la scène d'évasion, que Walter Scott raconte de la façon la plus dramatique. Qui ne serait ému en lisant la page où Marie Stuart délivrée, — hélas! pas pour bien longtemps! — chevauchant dans l'ombre aux côtés d'un cavalier qu'elle prend pour le Père Âmbroise, lui dit : < Je crois être montée sur ma Rosabelle, qui n'avait
MARIE STUâRT.. 309
pas d'égale'en Ecosse pour la légèreté de la marche, la douceur du trot et la sûreté du pied », — et où Douglas (car c'est lui) répond d'une voix mélancolique : € Si l'animal qui porte un fardeau si précieux pouvait parler, il vous dirait : Quelle autre monture que Rosabelle devait servir à sa maîtresse en ce moment de crise, et quel autre que Douglas devait veiller à sa sûreté? » Et plus loin, lorsque George Douglas tombe mourant sur le champ de bataille, ce cri d'angoisse de la reine où se résument toute sa destinée, tous ses pressentiments sinistres d'un prochain avenir : « Regardez-le, regardez-le bien; tel a été le sort de tous ceux qui ont aimé Marie Stuart. A quoi ont servi à François sa royauté, à Chastelart son esprit, au galant Gordon sa puissance, à Rizzio son chant mélodieux, à Darnley sa jeunesse et sa beauté, à Bolhwell sa force et son audace, et aujourd'hui au noble Douglas son généreux dévouement? Rien n'a pu les sauver. Ils ont aimé l'infortunée Marie, et c'était un crime digne de mort! A peine la victime jetait-elle sur moi un regard d'affection, que la coupe empoisonnée, la hache, le poignard, la mine, s'apprêtait à la punir. »
— a A François sa royauté? i^ avait dit Marie Stuart devant le cadavre de George Douglas. François II fut roi, en effet, mais si peu ! si peu I
Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre.
Une ombre, qui eut à peine le temps de revêtir le manteau royal et de le remplacer par un suaire! Un
fantôme, pour qui le lit nuptial prit la forme <l*ua cercueil! La royauté fut pour lui ce que sont les limbes pour les petits enfants morts sans baptême. On ignore si ces petites âmes se sont arrêtées à mi-chemin entre la terre et le ciel, faute d'avoir des ailes, ou si la terre et le ciel n'ont pu ni les garder ni les recevoir, faute de savoir où les placer, suspendues qu'elles étaient entre Tinnocence et le péché. N'importe! Marie avait passé par la cour des Valois, et, si son premier époux ne devait pas compter dans sa vie orageuse , c'était assez pour que ses calomniateurs prétendissent que cette cour galante, voluptueuse, pervertie et italianisée par Catherine de Médicis, l'avait si bien imprégnée de ses parfums de tubéreuse , qu'elle n'avait pu s'en défaire.
On rencontre, dans l'histoire de celte triste époque, deux femmes qui, à des titres différents, me semblent particulièrement haïssables, Catherine de Médicis et Elisabeth, étroitement liées, l'une à l'adolescence et à la première jeunesse de Marie Sluart, l'autre à ses années de captivité, à son agonie et à sa mort. Leur duplicité n'est pas du même genre; mais toutes deux ont de quoi révolter les consciences droites. Catherine, on le sait, avait pris ostensiblement cette devise : « Diviser pour régner. » Elle aurait pu en adopter une autre, plus secrète et non moins sûre : « Corrompre pour régner. » — Si tel ou tel gentilhomme, grand seigneur ou homme de guerre, lui causait quelque inquiétude, elle cherchait et réussissait à le paralyser
MARIE STUÂRT. 311
en le mettant en présence d'une des beautés faciles^ enrôlées dans son escadron^ qu'elle employait à cet usage, et dont elle encourageait les galanteries, pourvu que sa passion d'omnipotence en recueillît le bénéfice. Elle avait fait du Louvre un palais de tolérance. Sa politique florentine et serpentine se glissait à travers les mailles des intrigues amoureuses, se faisait invisible pour les accompagner sur les échelles de soie, se cachait dans l'ombre où s'abritaient les rendez-vous, écoulait aux portes, se dissimulait sous les masques qui cachaient les visages , lisait entre les lignes des billets doux, changeait les demoiselles d'honneur en espionnes, et savait profiter de tout, des querelles. qui lui assuraient les indiscrétions, des duels qui la débarrassaient d'hommes dangereux ou suspects, des ruptures qui lui amenaient les confidences. Comme le vice avoisine le crime et lui sert ordinairement de prologue, Catherine, plus que personne, fut cause que d'effrayants soupçons planent, comme des oiseaux de nuit, sur celte cour où les surfaces sont si brillantes, où s'épanouissaient la poésie, les lettres et les arts, où le luth et la viole d'amour accompagnaient les virelais et les chansons, où les rois mômes étaient poètes, où le fer et l'acier des armures et des cuirasses s'effaçaient derrière la soie et le velours. Tout se falsifiait et se frelate[jj §OUS cette influence morbide, sous ce souffle délétère qui semblait venir des bords de TArno aux rives de la Seine. Des superstitions puériles ou meurtrières défiguraient les dogmes et les mystères de notre
religion, comme des pariétaires parasites et véoéneases qui se seraient enlacées aux ogives et aux rosaces de nos vieilles cathédrales. Une goutle de poison florentin se mêlait à nos vins généreux de France. Les sciences occultes prenaient le pas sur les sciences exactes. Les séductions de la beauté, de la grâce et de Tesprit avaient un air de sorcellerie qui rompait le charme au proGt de la peur. L'astrologie redevenait une puissance. On perçait son ennemi sous forme de Ogurine de cire, avant d'essayer du stylet ou de la dague. On n*osait plus respirer le parfum des pommes de senteur, de crainte que ce parfum ne fût mortel.
Rien de pareil avec Elisabeth d'Angleterre. Elle n'a pas besoin d'être hypocrite, elle est reine, et personne ne lui dispute le pouvoir. Sa duplicité consiste plutôt à forcer son entourage de mentir et à vouloir concilier l'incompatible. Il lui plairait d'être à la fois courtisée comme une jolie femme et vénérée comme la Beine Vierge, Si la souveraine ne redoute pas de compétiteur dans le domaine où s'exerce sa puissance, la femme craint une rivale, et c'est ici que nous touchons de bien près à Marie Stuart. Si adulée qu'elle soit, à quelques excès de flatterie que s^élèvent ou s'abaissent les hommages en prose ou en vers, quel que soit l'empressement de sir Walter Raleigh pour faire de son manteau le tapis de pied de la Vierge d'Occident, son instinct féminin lui révèle ce qu'il y a de factice dans ces louanges et ces extases; elle devine que, sur ce terrain, Marie Stuart l'emportera toujours sur elle, que
MARIE STUÂRT. 313
sa beauté, célébrée avec tant de pompe, n*est, pour ainsi dire, qu'officielle; elle sait qu'un sourire, un regard de la reine d'Ecosse prévaudront toujours contre ses moyens de plaire, parce que Marie a re qui lui manque, le don, le charme indéfinissable qui lui attire tous les cœurs, même parmi la plupart des ambitieux ou des flatteurs qui aiïectent de n'être occupés que de rincomparable Elisabeth. Ajoutez à cela l'antagonisme des deux religions et des deux races, vous comprendrez que Marie Stuart ne pouvait pas avoir de plus terrible ennemie qu'Elisabeth d'Angleterre.
Ceci me ramène par bien des détours au livre de M. le baron Kervyn de Letlenhove. Vœuvre puritaine^ pour me servir de son expression, qui caractérise son ouvrage et eu fixe le sens, s'accomplit sous le patronage d'Elisabeth, habile à exploiter des passions qu'elle feignait de partager. En admettant — et on ne saurait en douter — que, dans cette œuvre puritaine, meurtrière de Marie Stuart, il y eût des âmes ardentes, ignorantes, grossières, inconscientes, farouches, féroces, sanguinaires , mais convaincues , on les aurait bien étonnées si on leur avait dit que la passion religieuse, chez la reine Elisabeth, servait à couvrir des passions beaucoup plus féminines, la crainte de ne pas être aimée comme elle aurait voulu l'être , le désir de balancer constamment l'amour par le respect sans le refroidir et le respect par l'amour sans le familiariser, une implacable sensation de rage en songeant qu'il y avait une femme dépossédée, proscrite, traquée, errante, III. 18
captive^ que la religion et la politique faisaient son ennemie, et que cette femme n'aurait besoin que d'un mot, d'un regard, d'un geste, d*un sourire, d'une larme, pour que les adorateurs d'Elisabeth allassent s'2igenouiller aux pieds de Marie; mais, si les causes de cet acharnement contre la reine d'Ecosse, les catholiques et le papisme ne furent pas tout à fait telles que les imaginaient les inflexibles sectaires, précurseurs de Balfour de Burley, de la vieille Mause et de Macbriar, les effets furent les mêmes. Des historiens dignes de foi, Rio par exemple, ont calculé que, sous le sceptre virginal et maternel d'Elisabeth, la persécution des catholiques par l'omnipotence protestante avait fait en détail deux fois plus de victimes que la Saint-Barthélémy. Quant à Marie Stuart, vous savez ce qu'elle a souffert, et comment elle a fini .
Voilà donc la situation : pharisaïsme chez la reine, fanatisme dans la secte. Quiconque est un peu au courant du vocabulaire des prédicateurs protestants ou puritains et de leurs fougueux auditoires (voir la biographie de John Knox), ne peut oublier tout ce que les sermons et les écrits de ces énergumènes de la Réforme contiennent d'injures et d'anathèmes contre Rome, le pape et les défenseurs de l'Église romaine. C'est la Bible à la main qu'ils poussent leurs séides à détruire les sanctuaires, à brûler les couvents, à massacrer les moines. Dans leur bouche et sous leur plume, Marie Stuart devient la moderne Jézabel. Sa beauté, sa grâce, ses talents, sont des dons du démon, qui l'en a
MARIE STUÂRT. 315
comblée pour rendre plus faciles la corruption et la damnation des âmes. La Ville Eternelle est le foyer de tous les vices, sous le patronage du souverain pontife, qui encourage le libertinage et la débauche pour assurer son pouvoir et accroître ses revenus. Le trafic des indulgences rappelle et exagère les vendeurs du Temple, et change en comptoir d'usurier la chaire de Saint Pierre. Rome, la nouvelle Babylone, continue les traditions des cités maudites. Tout le cortège, tous les acolytes de Satan, Belzébuth, Lucifer, Astaroth, Astarlé, défilent dans cette ronde infernale. Quand Marie Stuart n'est pas la moderne Jézabel, elle est la fille de Bélial. C'est sur elle que se dirigent les invectives les plus véhémentes, les traits les plus envenimés, les colères les plus furieuses, les calomnies les plus atroces. C'est contre elle que l'active propagande de John Knox se fait Talliée de la haine d'Elisabeth ; celleci usant et abusant de son pouvoir sur les grands de ce monde, celui-là opérant avec une autorité extraordinaire sur les masses populaires. Oui, fille de Bélial, cette princesse qui avait passé par la cour des Valois, qui en avait aspiré les voluptueux parfums, qu'avait bercée la poésie de la Pléiade, qui avait prêté l'oreille à la voix mélodieuse de David Rizzio, et que, en dépit ou à cause de ses mariages , on pouvait impunément soupçonner de toutes les faiblesses. Remarquons ici un singulier contraste. Quand l'esprit d'examen réclama ses privilèges, les sceptiques, les épicuriens, les néopaïens , reprochèrent au christianisme (que l'on nous
3i6 DERNIERS SAMEDIS.
permettra bien de confondre ici avec la religion catholique) d'avoir attristé et assombri la vie humaine, de l'avoir dépouillée de tout ce qui fait son charme, d'avoir sacrifié la nature à la grâce et prêché la mortification sur la terre au nom d'espérances célestes. £h bien! les apôtres de la Réforme, tels que John Knox et ses collègues^ les différentes sectes puritaines, adressaient à TËglise catholique le reproche diamétralement contraire; ils l'accusaient de favoriser tous les penchants sensuels de la créature déchue, de faire trop de place aux pompes extérieures, de consacrer en un mot une sorte d'alliance entre les vérités de la Foi et les plaisirs des sens. Les arts, les fôfes, la décoration des églises, le tribut payé à la religion par la peinture, la musique, la statuaire et l'architecture, étaient dénoncés comme autant de profanations et de démentis infligés aux austérités de la primitive Eglise.
Quoi qu'il en soit, nous voici en face du savant et bel ouvrage du baron Kervyn de Lettenhove. Il se renferme dans les deux dernières années de la vie de Marie Stuart, et cet épilogue d'un long martyre lui suffit pour nous faire part d'un trésor d'informations et de documents qui s'accordent tous à prouver l'innocence de la malheureuse reine , l'implacable haine et la traîtrise de ses ennemis.
J*ai essayé, sans ôlre bien sûr de mon fait, d'indiquer quelques analogies entre Jeanne d'Arc et Marie Sluart. C'est plutôt aux différences que j'aurais du m'attacher. Le trait caractéristique de Marie Stuart, c'est que, au milieu des orages de sa vie, elle resta toujours femme, et c'est ce qui fait son charme. Chez Jeanne d'Arc, au contraire, la sainte et la guerrière tiennent tant de place qu'il n'en reste plus pour la femme. Elle disparaît dans l'auréole et sous la cotte de mailles. Cela est si vrai, que, dans le chef-d'œuvre de la princesse Marie d'Orléans, le sexe demeure indécis. On ne voit qu'une âme, armée d'une épée et vêtue d'une cuirasse.
La femme n'est jamais plus séduisante que lorsqu'elle se maintient pure, tout en nous laissant deviner qu'elle n'est pas tout à fait étrangère ou insensible aux faiblesses féminines, pourvu que nous ne donnions pas à ce mot faiblesse un sens trop absolu. Non, à Dieu ne plaise ! Mais on est merveilleusement douée. On offre un modèle de beauté, d'élégance exquise et de grâce. On joint à tous les agréments extérieurs toutes les cultures de l'esprit. On inspire les poètes et les artistes. On se sait faite pour plaire, pour être aimée jusqu'à l'adoration. Coquetterie, pas précisément, puisqu'on n'en a pas besoin pour attirer à soi plus d*hommages que la coquette la plus savante et la plus raffinée; —
maïs plutôt une sorte de magnétisme inconscient, de connivence involontaire avec les adorateurs; un don naturel de séduction dont on n'est pas responsable ; un secret penchant à ne pas désespérer ceux que Ton décourage, à ne pas rebuter ceux que Ton tient à distance, à personnifier le vers célèbre :
La faute en est aux dieux qui la firent si belle!
Maintenant, ajoutez à tout cela, au milieu d'un groupe d'amants trop chevaleresques pour ne pas la respecter, mais trop expansifs pour ne pas la compromettre, un cortège d'envieux, de jaloux, de traîtres, de méchants, d'ennemis, de refusés^ vous comprendrez que cette femme fut plus exposée que toutes les autres aux pièges les plus dangereux de la haine, aux traits les plus envenimés de la calomnie.
Aussi, avant de revenir au bel ouvrage de M. le baron Kervyn de Lettenhove, je cède à l'envie d'évoquer le nom d'une autre reine, d'une autre victime, d'une autre martyre, à laquelle Marie Stuart fait irrésistiblement songer : notre Marie-Antoinette! Et cependant, si les deux destinées furent également tragiques, si elles aboutirent, par une voie douloureuse et sinistre, au même dénouement, si les deux couronnes eurent le temps de se changer en couronnes d'épines, avant que les têtes charmantes qui en portaient le poids fussent tranchées par le bourreau, il y eut, au début, bien des contrastes. Nous l'avons dit, le titre de reine de France fut illusoire dans la première jeunesse de Marie Stuart.
C'est à peine s'il dura une saison, et la plus dominatrice des belles-mères eut soin de le réduire à l'étiquelte. Elle ne connut pas ou presque pas les joies maternelles, et, quand nous aurons rappelé que ses déplorables mariages firent partie essentielle de ses douleurs et de ses faiblesses et figurèrent plus lard au premier rang dans le dossier impitoyable dressé par ses ennemis, on pourra conclure, et compter ce que fut la somme de bonheur dans celle vie qui s'annonçait si brillante.
Assurément, les cinq dernières années de Marie- Antoinette furent marquées par une cruelle progression du bien au mal et du mal au pire, par une transition poignante de la sécurité à Tinquiétude, de l'inquiétude à l'angoisse, de l'angoisse à la terreur, de la terreur au désespoir, du désespoir à la mort, ou, en d'autres termes, de Trianon à Versailles, de Versailles aux Tuileries, des Tuileries à Varennes, de Varennes à l'Assemblée, de la loge des journalistes au Temple, du Temple à la Conciergerie, de la Conciergerie à l'échafaud. Tou^ lefois, son douloureux apprentissage fut plus rapide et plus court. Elle eut moins de temps pour s'acclimater au malheur. Et quelle aurore! Quelle radieuse adoption par sa seconde patrie! Comme tout parut se combiner pour que la France accueillît avec enthousiasme cette jeune et belle Dauphine, qui lui arrivait comme une messagère de pardon, de paix, d'honnête joie et d'espérance. Elle va inaugurer une ère nouvelle, assainir l'atmosphère empestée de la cour du vieux roi, offrir une
320 DERNIERS SAllEUIS.
revanche à notre honneur national , profondément froissé par le règne de la Du Barry. Détail trop rare! L'apparition de cetle Dauphine de seize ans, destinée à monter quatre ans plus tard sur le trône, place toutes les séductions de la beauté, de la grâce et de la jeunesse du même côté que Tinnocence et que la vertu. Le vice et le scandale perder le droit d'alléguer, pour leur excuse, que, sans eux, la cour et le monde seraient trop ennuyeux. L'odeur des lilas, des violettes et des roses triomphe du musc de la courtisane et de Tarabre du maréchal de Richelieu. Remontez le cours des âges. Qui trouvez vous, dans notre succession royale, qui puisse supporter la comparaison avec Marie-Antoinette? Marie Leczinska? La perfeclion même; mais, hélas! Thomme, le courtisan surtout, est une créature si dépravée, que, lorsqu'un mari est trop infidèle à sa femme, il lui cherche des prétextes, et, avec Marie Leczinska, on en trouve. Marie-Thérèse, épouse de Louis XIVÎ Impeccable, elle aussi; mais elle s'efface, elle se perd dans les magnificences du règne, dans les rayonnements du Roi-Soleil. Le Roman la sacrifierait volontiers à mademoiselle de la Vallière, l'Histoire à madame de Montespan ; et, lorsque Louis XIV, apprenant sa mort, s'écrie : « Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné! > cette réparation tardive ne suffit pas à lui rendre l'éclat dont une souveraine a besoin pour qu'un peuple se souvienne de son nom. Anne d'Autriche? Je la récuse. Elle ne fut pas assez Française; elle refusa de comprendre que rester Espagnole, c'était trahir la France; son
MARIE 8TUART. 321
amour, si toutefois elle aima, s'égara sur deux étrangers, Buckingham et Mazarin. Marie de Médicis? Marguerite de Valois? Oh! non! Arrêtons-nous là. Il me serait trop pénible d'encadrer cette aimable et populaire figure du Béarnais entre deux femmes, dont Tune lé trompait, dont Tautre, par son peu d'agrément, justifia les tristes écarts de la fin du règne. D'ailleurs, quand il s'agit d'Henri IV, les esprits superficiels et distraits ne seront-ils pas toujours enclins à confondre Marguerite de Valois avec Gabrielle d'Estrées et Marie de Médicis avec la marquise de Verneuil.
Mais Marie-Antoinette? Si le mot avait existé de son temps, je dirais presque que le besoin s'en faisait généralement sentir. Aussi, quelle lune de miel ! Comme on l'aime! De quelles acclamations n'est-elle pas saluée, cette archiduchesse qui nous vient pour être Dauphine, cette Dauphine qui va être reine! Plus heureuse que Marie Sluart, elle a dix ans pour savourer les félicités maternelles. Au lieu d'un Darnley ou d'un Bolhwell, elle a pour époux le plus honnête homme de son royaume, un modèle de vertu et de bonté. S'il est le contraire d'un héros de roman, s'il fait des économies pour être un jour sublime, si elle ne peut pas l'aimer d'amour, c'est justement ce qui la rend plus attrayante en l'environnant de plus de dangers. Lorsqu'une reine telle que celle-là, fidèle à ses devoirs, bientôt protégée par la maternité, laisse pourtant deviner qu'elle garde une case vide dans son imagination ou dans son cœur, c'est, pour ainsi dire, une lice ouverte à ceux qui l'approchent
à un titre quelconque. Heureuse reine! disait-on. Non! pauvre reine! Malheur à elle, s'ils sont présomptueux, fats, héros de boudoirs, élevés à l'école des roués de la Régence ou des courtisans de Louis XV, voltairiens et sceptiques, si des succès d'un ordre inférieur les ont habitués à croire qu'ils pourront aisément monter d'un grade, et que l'on peut se risquer avec une reine comme avec une simple femme, pourvu que Thommage soit de nature à lui faire plaisir sans lui faire peur et que l'arrièrepensée de séduction puisse encore lui paraître une des formes du respect. En 1770, on n'était plus chevaleresque comme du temps d'Anne d'Autriche. Une littérature gangrenée, une philosophie athée, les paradoxes de Jean- Jacques revendiquant les droits de la nature contre la société, Rodrigue et Polyeucte remplacés par Figaro, l'habitude de jouer avec le sacrement du mariage comme avec les anneaux d'une chaîne broyée sous la lime, comme avec les formalités dérisoires d'un cérémonial tombé en enfance; de détestables exemples venus d'aussi haut que possible ; des chroniques et gazettes apocryphes, faisant office de journaux clandestins de façon à ne pas perdre une goutte de leur venin; des anecdotes d'autant plus infectes qu'elles sentaient le renfermé; que de périls, que d'écueils, que de pièges, en face de tant d'inexpérience ! Louis XVI, dont les vertus^ dans ce milieu, faisaient songer à la fontaine Âréthuse, était, j'imagine, signalé d'avance par son entourage, — hélas! et jusque dans sa famille ! — comme un mari débonnaire, commode, myope, aussi incapable de soupçonner le mal que de le com-
mettre, et tout entier au souci de donner un dauphin à la France. En outre, ce qui aggravait le danger, c'est que, grâce à celte lacune dans ses tendresses conjugales, la reine devait être fatalement enlraînée à aimer le plaisir, la danse, la musique, les fêtes champêtres, la comédie surtout, c'est-à-dire ce qui met le plus en vue une personne devenue déjà, par son rang, le point de mire de toutes les adulations, de toutes les convoitises et de toutes les hypocrisies. Quelle situation délicate, lorsque le bon Louis XVI se blotissail dans le trou du souffleur, et que les exigences de la pièce agenouillaient aux pieds de Marie-Antoinette un de ces jeunes seigneurs desquels mademoiselle Contât disait qu'eux seuls savaient tomber aux genoux d'une femme ! A cette époque, un mot était fort à la mode ; mot élastique, fertile en équivoques, comparable à un solliciteur sournois qui offrirait un bouquet en cachant son placet dans sa poche : sensibilité, — Il était si bien entré dans le dictionnaire des contemporains, que, en feuilletant une vieille collection du Journal des Débats de 1814 et de 1816, je le retrouve à toutes les pages dans les réponses de Louis XYIII aux Adresses des députations de province. Que de fois il a dû se poser sur des lèvres insidieuses, dissimulant une déclaration à la reine Marie-Antoinette, exploitant un regard, escomptant un sourire, affectant de prendre un signe pour un aveu et le frémissement de la pudeur offensée pour la vague émotion d'un cœur attendri ! Bientôt la sensibilité leva le masque et changea de nom. Elle s'appela la calomnie.
C'est à la mystérieuse et sinistre affaire du Collier que le déclin commença pour ne plus s'arrêter jusques au tombereau du crime. N'est-ce pas étrange que la même année ait fait entendre aux grands seigneurs et aux grandes dames de la cour de Versailles la fameuse tirade de Basile sur la calomnie, et vu se dresser, comme une vipère cachée sous des fleurs, le fatal épisode du Collier, tramé par un imposteur et une intrigante, sous le patronage d'un prince de l'Ëglise, vaniteux, voluptueux, libertin, présomptueux et léger; le tout délibéré dans les profondeurs de la Forêt-Noire, par les sociétés secrètes, avant-garde de la Révolution? Comme si tout, dans la destinée de Marie-Antoinette, devait rappeler celle de Marie Stuart! Comme si elle devait, elle aussi, être martyrisée et conduite au supplice par la haine des sectes!
Je cède un moment la parole à un de mes confrères, qui n'a pas toujours plaidé d'aussi bonnes causes : « En France, nous avons eu une reine accusée par la voix publique, cette poétique et charmante Marie-Antoinette. Ses faiblesses étaient-elles notoires? Nullement. Calomniée par Philippe-Ëgalité, calomniée par les grands seigneurs ligués contre elle, calomniée par la multitude qui assouvissait sur une reine ses rancunes les plus viles, elle a subi toutes les injures, elle a bu toutes les hontes. Relisez son poocès devant le tribunal révolutionnaire; il n'y a rien de plus ignoble. J'avoue que le rouge m'est souvent monté à la face en voyant les questions abominables qu'on posait à cette martjrre. »
Marie-Antoinette exerce sur moi un tel prestige, que la reine de France m*a pris la place que je réservais à la reine d'Ecosse, sa sœur aînée. Il est si facile de confondre la tour de Londres avec la tour du Temple, la tragédie de Fotheringay avec celle de la Conciergerie! D'ailleurs, au moment d'entrer plus avant dans le livre si considérable de M. le baron Kervyn de Lettenhove, je me suis aperçu que, pendant mon demi- siècle de Causeries littéraires, j'avais parlé de Marie Stuart à propos des œuvres de Mignet, de M. Dargaud, de MM. Chérue! et Labanoff, et surtout de notre cher et regretté Régis Chanlelauze. Enfm, je me crois, en conscience, obligé à un aveu, afin que les auteurs en profilent pour m'éviler ou me pardonner. Les deux volumes du baron Kervyn de Lettenhove forment un ensemble de mille pages in-8<^. Cet ouvrage si profondément étudié, si vrai, si riche de documents authentiques, renfermés dans un espace de deux ans, m'a effrayé par ses perfections mêmes. La main tremblante d'un quasi-octogénaire peut encore soulever un mince et modeste in-18, publié par Calmann Lévy ou Denlu ; rin-S^ est pour lui comme les armes d'Achille pour les vieillards d'Homère. Après vous avoir dit ou redit que l'ouvrage du baron de Lettenhove a tous les caractères d'un livre définitif, je me bornerai à l'encadrer entre les premières phrases du premier volume et répilogue du récit, — le « Jugement de Dieu, »
« Il y a deux reines en Angleterre : l'une puissante et redoutée; l'autre faible et persécutée. La première voit, si elle se rend de Westminster à Londres, toutes m. 19
826 DERISIERS SAMEDIS.
les rues se joncher de fleurs, el le flot des courtisans se presse dans les palais qu'elle habite. La seconde achève dans les souffrances ses veilles solitaires. Burleigh l'appelle par ironie la reine du Château. Si la puissance, cependant, a ses. adulateurs, le malheur compte aussi ses fidèles. »
M. de Lellenhove aurait pu ajouter : < Il a aussi, de siècle en siècle, des Jiistoriens ou plutôt des historiographes, courtisans de la vérité, adulateurs de la justice, confidents des revanches divines, qui le réhabilitent, rhonorent, le glorifient et le vengent. >
Dans son dernier chapitre, le baron Kervyn de Leltenhove passe en revue les persécuteurs, les calomniateurs et les bourreaux de Marie Stuarl, et nous raconte comment ils ont tous expié leurs crimes et subi, dès ce monde, le jugement de Dieu. C'est comme une vallée de Josaphat préventive, où défilent Leicester, Walsingham, Burleigh, Davison, Beale et tant d'autres, tous acteurs du drame sinistre qui vient de se dérouler sous nos yeux. — « Un historien remarque que, de tous, ceux qui prirent part à la condamnation de la reine d'Ecosse, il n'en est aucun dont la vie ne se soit terminée dans la misère ou par la ruine. » N'en a-t-il pas été de même en France des juges de Louis XVI, des meurtriers de Marie-Antoinette, des assassins de Madame Elisabeth? Presque tous ont péri de mort violente, de la peine du talion. Et les rares survivants! On m'en a montré quelques-uns, pendant mes années de collège. Toujours seuls, silencieux et mornes, ils se promenaient sous les grands arbres du
Luxembourg, courbés sous le poids de l'irréparable, comme des ombres poursuivies par des fantômes. N'estce pas Shakespeare, contemporain d'Elisabeth, qui, en des vers inoubliables, a flétri le régicide, ce crime qui laisse une tache de sang au front et au cœur d'une nation?
Arrivé à la reine Elisabeth, M. de Lettenhove écrit ; « Après avoir raconté la triste fin des personnages qui prirent une part plus ou moins considérable au supplice de Marie Stuart, il convient peut-être de rappeler aussi celle de son implacable rivale, qui unit pour la perdre toutes les cruautés de la haine k toutes les bassesses de l'hypocrisie. »
Jalouse, méchante, dissimulée, cruelle, impérieuse, sanguinaire, incapable de s'arrêter sur la pente du crime tant qu'elle n'avait pas atteint son but, grisée d'encens, d'hommages et d'omnipotence, Elisabeth n'était pas assez endurcie pour vieillir et mourir dans l'impénitence finale. Quand sa haiue fut assouvie, sa conscience parla.
< La vie d'Elisabeth fut une vie de persécution et de misère, de persécution pour ceux contre lesquels elle formait ses trames incessantes, de misère pour elle-même à raison des terreurs qu'ils lui inspiraient. Ce fut surtout vers la fin de sa vie qu'elle se sentit poursuivie par la redoutable image du supplice de Fotheringay, et elle se condamna elle-même à l'expier par sa propre mort dans les excès de tristesse les plus extraordinaires qu'ait eu à enregistrer l'histoire. C'est ainsi que la Providence punit les crimes, d'abord en éveillant les soupçons, puis
en excitant les jalousies, et leur impose enfin, comme un suprême châtiment, le succès même de leurs desseins...
» Si, relevant la tôle, elle se regarde dans un miroir, la fidèle image de sa décrépitude lui révèle la fin imminente de sa longue carrière, et on Tentend pousser des cris d'épouvante et de colère. Elle voulait vivre et craignait de mourir. »
L'auteur peint à grands traits, en des pages d'un irrésistible effet, Teffroyable agonie d'Elisabeth, ses tressaillements de visionnaire, ses regards, tantôt fixes, tantôt errants sur la fenêtre et sur les tentures de son lit, comme si, dans sa fièvre, elle s'attendait à y voir surgir Tapparition vengeresse, son obstination à repousser les soins, les médecins, les ministres de sa religion, faisant répondre à l'archevêque de Canterbury et à d'autres prélats qu'elle croyait en Dieu, mais qu'elle ne voulait pas d'hedgepriests. Faux calculs : Dieu la condamnait. Les prélats complaisants Tauraient absoute.
Si les serviteurs de la reine d'Angleterre la pressaient de se reposer sur son lit : c Non, non, s'écriait-elle, c'est là qu'au milieu de la nuit une ombre vient me visiter. » Et, se tournant vers ses courtisans en secouant la tête et en se portant la main au cou : < Je sens la, ajoutait-elle, le fer, toujours le fer. i Quelle était cette ombre? Quel était ce fer? Â l'heure de l'expiation se dressaient, au delà des riants jardins de Richmond, les sombres murailles de Fotheringay.
Il y a longues années, Paul Delaroche exposa son
tableau représentaDt la mort d'Elisabeth. Ce n'est pas un de ses meilleurs; mais on pouvait lui pardonner ses défauts en faveur de la figure de la reine. Je m'arrêtais souvent et longtemps devant cette toile, et j'y trouvais des sujets de réflexions qu'a renouvelées le beau livre de M. le baron Kervyn de Lettenhove, On dirait que le peintre avait deviné et pressenti l'historien. Tout y est, dans les contractions et les convulsions de ce corps amaigri, affaissé, replié el pelotonné sur lui-même, terrassé par la douleur physique et morale, comme si la force eût manqué à l'agonisante pour se redresser et regarder la mort en face. Tout y est, sur ce pâle visage de réprouvée, estampillé d'avance par Salan, où chaque ride semble le sillon d'un crime; qui jadis eut peut-être quelque beauté, mais où il ne reste qu'un nez crochu, — bec d'oiseau de proie, — et où on peut lire à la fois le regret de ce qu'elle va quitter, la terreur de ce qui va suivre, la folle envie de ressaisir ce qui lui échappe. Oui, sous le pinceau de l'artiste comme sous la plume de l'écrivain, c'est bien le Jugement de Dieu.
* 6 février 1890.