Voir Deimiers Samedis, 2* série
lement impératif, toujours prêt à traduire en français, avec raecenl corse, le vers du poète latin :
Sic volo, sic jubeOf sit pro ratione voluntas,
à jouer avec des cartes biseautées au lieu de se contenter de ses atouts et à demander à la ruse ce que la force n'obtiendrait pas. Les ciseaux du censeur remplacent Tépée du capitaine; le cabinet noir projette son ombre sur le soleil d'Austerlitz. Le profil sinistre de Fouché apparaît entre les martiales figures de Rapp et de Desaix. Bonaparte avait mille fois trop d'esprit, outre son génie, pour ne pas comprendre que, dans le domaine religieux^ il n'était plus sur son terrain, qu'il y avait là une vigueur de résistance qu'il devait tâcher de tromper, désespérant de la dompter. Toute l'histoire de ses premiers rapports avec le pape Pie VII, à présent que nous la connaissons mieux, nous offre ces alternatives de concessions récompensées par de nouvelles exigences et de mensonges essayant d'abuser les catholiques français sur la vraie situation du Premier Consul et plus tard de l'Empereur auprès de la cour de Rome.
M. Emile OUivier, s'il n'a pas lu le livre de M. Geoffroy de Grandmaison, a certainement lu le Mémorial de Sainte-Hélène. Il y aura vu que, dans une de ces conversations caractéristiques avec ses compagnons de captivité, Napoléon avait dit que François P', vaincu à Pavie, comprenant son désavantage vis-à-vis de son formidable rival l'empereur Charles-Quint, aurait dû rétablir les proportions et l'égalité dans la lutte en se met-
tant résolument à la tête du grand mouvement protestant du xv!** siècle. Ce propos le peint tout entier. Napoléon, en définitive, n'était que déiste. Du moment qu'il n'admettait pas d'intermédiaire entre Dieu et lui, il devait fatalement se croire, sinon un dieu, au moins un souverain pontife, disposant des consciences comme des royaumes. Quelle jolie petite existence il aurait faite au pape Pie VU, si celui-ci avait consenti à n'être que le préfet de Rome avec des pouvoirs délégués par le maître! Une liste civile indéfinie; un département à administrer; une sorte de patriarcat romain à revêtir de toutes les dignités officielles; un luxe de présents et d'hommages partant sans cesse des Tuileries pour le Vatican, et, dans celte religion présentée à la foi et au respect des peuples, l'Empereur jouant le même rôle et tenant la même place que le Tsar, voilà tout ce qu'on aurait demandé pour le maintien des relations amicales. Mais le doux Pie VU, dans sa mansuétude et sa bonté, ne consentit jamais à ce marché; pour n'y avoir pas consenti, il subit toutes les misères, devint le prisonnier d'un soudard, fut traîné à travers la France jusqu'à Fontainebleau, sentit la griffe léonine dont je parlais tout à l'heure s'appesantir sur ses frêles épaules ; mais aussi le pape resta debout, l'honneur fut sauf, un schisme fut épargné à la France au moins pour les catholiques de bonne foi et les évêques aussi courageux que le souverain pontife. Les consciences gardèrent leur recours infaillible, et, bien peu de temps après, lorsque Napoléon, trahi par la fortune des armes, expia
M. ÉHILE OLLIVIER. 281
son vertige d'omnipotence et subit la peine du talion, ce fut le débile vieillard, le pontife désarmé par le despote, le captif de Savone et de Fontainebleau, qui bénit celui que maudissaient toutes les sœurs, toutes les filles et toutes les mères, et offrit l'hospitalité, non pas à son oppresseur (les Anglais y avaient mis bon ordre), mais à toute sa famille.
Passons maintenant à des époques plus récentes, à des chapitres plus rapprochés de nous. Deux traits distinctifsles dominent : partout des sentiments généreux; partout des préjugés invincibles, rebelles à Texpérience et aux mécomptes de Téminent écrivain. M. Emile Ollivier vis-à-vis de la Révolution est comparable à ces amants trahis que les trahisons de leur idole amènent seulement à changer leur idylle en élégie. « Nous aussi, dit-il, surtout en ces dernières années, nous avons ressenti les refroidissements d'âme, les paralysies de sens moral, les abaissements inlellecluels qui les accompagnent; nous avons subi les humiliantes dominations qu'elles édifient. Qu'on n'accuse pas néanmoins la Révolution. Ces crises ont été moins la conséquence de ses principes que le châtiment de les avoir méconnus. > Il nous semble, au contraire, que les effets même les plus effroyables de la Révolution ne furent que la conséquence de ses origines et de son point de départ et que le châtiment des honnêtes gens qui s'y trompèrent fut justement de tomber de leurs illusions séduisantes dans ces terribles réalités.
Poursuivons : les jugements de M. Emile Olliviei*
sur la Restauration s'expliquent encore et toujours par sa ténacité révolutionnaire. Il nous dit, et cette fois, à ma grande surprise, les expressions sont aussi défectueuses que h pensée : « Sous la Restauration, les monarques furent médiocres. De Napoléon à Louis XVIII, la chute était rude; c'était tomber de la réalité dans le néant ^ du sommet d*une montagne dans un gouffre. » Assurément, s'il a existé un régime auquel le mot réalité ne puisse s'appliquer, c'est le premier Empire; que notre admiration, si elle persiste, le qualifie de rêve, de vision, d'enchantement, d'auréole, de rayon, soit; mais c'est justement sa chute qui nous rendit à la réalité. Il n'est pas moins étrange de qualifier de néant le gouvernement de Louis XYIII, qui, en quelques années, au milieu de complications, d'orages, de complots, des vicissitudes d'une politique ayant à lutter contre ses propres amis, rétablit les finances, assura la prospérité de l'industrie, de ragriculture et du commerce, maintint la dignité de la France vaincue vis-à-vis des puissances étrangères et fit de nouveau circuler un jeune sang dans des veines épuisées. J'admets le sommet d'une montagne^ mais c'est précisément parce que ce sommet à pic surplombait un gouffre, que la France y fut violemment précipitée; si elle n'y fut pas engloutie, au contraire, elle le dut à celte monarchie tempérée qui fut pour elle un appareil de sauvetage. M. Emile OUivier ajoute : < Charles X n'était qu'un bonhomme à l'esprit étroit et borné. » Ici je l'arrête encore pour lui dire : En supposant que tout cela soit vrai, comme vous
rappelez avec justice rimipense supériorité des ministres de cette môme Restauration, nous aurions eu là l'idéal de la monarchie constitutionnelle, dont TÂDgleterre ne s'est pas mal trouvée, alors même que ses rois étaient à peu près fous, ce que n'ont jamais été, Dieu merci! ni Louis XVni, ni Charles X. L'auteur de i 789 et 4 889 fait ensuite un magnifique éloge de ces ministres dont nous gardons le droit d'être fiers après nos défaites et qui n'ont pas même besoin, pour briller de tout leur éclat, qu'on leur fasse l'injure de les comparer aux hommes plus ou moins tarés qui nous gouvernent aujourd'hui. < Quelle touchante figure que celle de Richelieu, un véritable libérateur celui-là, et qui n'a pas trafiqué de sa libération t Quelle finesse aimable et éclairée dans le libéral Decazes! Qui a dépassé de Serre en éloquence et en courage, égalé Villèle dans l'administration financière? Depuis d'Ossal, il n'a pas existé un ambassadeur comparable à Chateaubriand. Aucun ministre de métier n'a plus manié la langue et les intérêts diplomatiques que le chantre de Velléda... Cette série éclatante se dot par une figure non moins touchante, non moins noble que celles qui l'inaugurent, par Marlignac la Sirène, dont le souvenir exerce encore sur l'histoire la séduction à laquelle nul de ses contemporains n'a échappé. » M. Emile Ollivier n'aurait pu omettre ce nom sans une sorte d'ingratitude. Pendant la courte lune de miel qui avait fait de lui le leader du ministère du 2 janvier, je l'ai entendu souvent comparer à cette sirène qui séduisait même ses adversaires
et dont tous les partis vantaient la parole meliiflue. Tous deux ont brillé un moment; ni Tun ni Tautre n'ont pu donner leur mesure et faire le bien que nous promettaient leurs douces paroles. Ils ont passé comme deux étoiles filantes, Tun par la faute d*un roi qui se trompait sur les véritables périls de la couronne, Tautre par la faute d'un empereur qui s'aveuglait sur les forces militaires de la France.
M. Emile OUivier traite avec plus de laconisme la monarchie de 1830. Il rend justice aux hommes; il a des expressions heureuses : c Louis-Philippe traita Napoléon comme l'oncle à succession. » — Mais il se (rompe, lorsqu'il ajoute, à propos du plus pacifique des monarques, — le moins épris du panache, de la parade, de la gloire achetée au prix du sang : c II devint un pseudo-Napoléon, comme Auguste avait été un pseudo- César. » Ah ! Monsieur OUivier, prenez garde et n'atla- (juez pas celte corde-là! S'il y a eu dans notre siècle un p?eudo-Napoléon, comme Auguste avait été un pseudo- César, tout le monde vous dira que ce ne fut pas Louis- Philippe. M. Emile OUivier se trompe encore, lorsqu'il s'étonne que Louis-Philippe, étant données les conditions de son avènement, ait pu régner dix-huit ans, et lorsqu'il considère sa chute comme la conséquence tardive, mais logique, de la façon précaire dont il fut appelé au trône. Il écrit à notre grande surprise : « Contre l'attente des partis, celte monarchie (qu'il appelle ironiquement une tentative) se prolongea pendant dixhuit ans. Cela démontre la longue patience de notre
fiatioa à supporter les gouveroements dont elle est le moins satisfaite. »
Erreur! l'immense majorité de noire nation était fort satisfaite du gouvernement de 1830, qui lui donnait la sécurité, la prospérité et la paix. La Révolution de février ne fut la conséquence de rien, pas même d'une initiative préméditée des chefs du parti républicain. Accidentelle et fortuite, sans lien avec la veille et avec le lendemain, elle fut le triomphe de Timprévu, la victoire du non-sens. Elle ne s'accomplit que parce qu'elle semblait impossible. Si elle fut un désastre pour ceux qui la subirent, un remords pour ceux qui n'essayèrent pas de l'arrêter, elle fut un embarras pour ceux qui en profitèrent. Vaincus et vainqueurs étaient également pris au dépourvu. Comme il fut prouvé, dès le premier jour, que celte République improvisée était condamnée à être illusoire ou socialiste, elle eut immédiatement contre elle toutes les méfiances, tous les intérêts, toutes les industries, la bourgeoisie, le peuple des campagnes, la Bourse, le monde financier, la ferme comme le château, l'hôtel comme l'atelier. Que le roi Louis-Philippe, qui, évidemment, perdit la tête dans le tumulte et le désarroi de son entourage et sur qui la défection de la garde nationale fit l'effet d'un arrêt de mort, eût recouvré le sang-froid dont il avait donné tant de preuves; qu'il eût autorisé le maréchal Bugeaud à prendre des mesures énergiques; que, le lendemain de cette insurrection avortée, un ministre jeune et résolu comme aurait pu l'être M. Duchâtel quinze ans auparavant, voulant en
finir avec une situation fausse et avec de perpétuelles allusions aux origines équivoques et à la physionomie bâtarde de la monarchie de Juillet, eût convoqué hardiment (pour cette fois seulement, bien entendu), ces grandes assises nationales dont parle avec regret M. Emile Ollivier, le suffrage universel, dans ce mouvement de réaction et de fausse alerte, eût donné à la royauté de 4830 plus de millions de voix que n'en eurent jamais Télu du 10 décembre et les divers plébiscites; après cette consécration populaire, qui, au fond, ne signifiait rien, la dynastie d'Orléans était affermie pour un siècle.
Nous glisserons plus rapidement sur le chapitre consacré à Napoléon III. Le respect, la reconnaissance, les sentiments généreux, la fidélité au malheur, ont le droit de désarmer toutes les critiques. Les critiques, du moins, doivent se changer en objections. Eh bien! il me semble que les objections hérissent toutes ces pages. Louis-Philippe n'avait pas promis la paix, et il la donna. Louis Bonaparte Tavait promise, et il nous donna la guerre pendant toute la durée de son règne. Il la fit mal, en homme parvenu à Textrême maturité sans avoir acquis l'expérience des champs de bataille. De stériles victoires servirent de prélude à des désastres qui amenèrent le dénouement fatal sur lequel nous ne voulons pas insister. Dans sa politique extérieure, Napoléon III fut tour à tour versatile, clandestin et incohérent. A Tintérieur, il donna une place énorme au hasard, à Timprévu, à ce môme imprévu qui avait fait de la France
une République et de Louis Bonaparte un empereur. Obéissant à une pensée libérale que son avènement et les débuts de son règne auraient dû lui interdire, il lâcba le frein au moment où il eût été le plus urgent de le serrer. A propos de la guerre franco-allemande, M. Emile OUivier rappelle le « grain de sable dans luretère de Gromwell », de Pascal. Ce grain de sable, au lieu de pousser à la guerre, dans des conditions défavorables, aurait dû, selon moi, détourner Napoléon III, son conseil, rimpéralrice, les ministres et le parlement, d'une guerre qu'il était facile d'éviter. En outre, les ministres, à commencer par M. Emile OUivier lui-même, le préfet de la Seine et surtout le préfet de police, auraient dû s'apercevoir que toute une partie de la population parisienne, la plus dangereuse, la plus remuante, la plus factieuse, ne désirait pas la guerre pour venger la France d'injures qui n'existaient point, mais avec une arrièrepensée plus venimeuse et plus perfide.
Mais voilà assez de chicanes et de taquineries. Rendons bommage avant de finir au sentiment si noble, au patriotisme si sincère, qui circule à travers ces paradoxes comme pour nous faire regretter qu'ils ne soient pas des vérités. Avec quelle courageuse indignation d'honnête homme et de libéral sincère M. Emile OUivier flétrit la guerre au bon Dieu entreprise et continuée par nos abominables politiciens ! < Pourquoi une hostilité systématique contre l'Église? Est-ce parce que, à la vie qui crie douleur, elle répond consolation? Estrce parce qu'elle conseille au peuple la résignation aux maux pré'
sents, Tobéissance aux lois, le respect des pouvoirs élablis? Est-ce parce quVUe enseigne la charilé, la justice et la vertu? On ne vous contraint pas d'aller à la messe, laissez donc en6n tranquilles ceux qui y vont. >
Et plus loin, la page flnale, où j*aimerais à saluer un caractère prophétique :
c Grand Dieu, Dieu servateur, la France s'affaisse, descend, s'enfonce insensiblement comme une Atlantide; étends ton bras, ou nous périssons! Il l'étendra, ce bras protecteur. Lorsque les décompositions justicières seront terminées, il parlera ; il projettera ses lueurs terribles sur les gouffres qui s'ouvrent silencieusement, et il nous montrera celui qui, par sa volonté souveraine, les fermera et présidera à notre régénération en nous préservant du despotisme et de la ruine. La France s'est relevée d'abaissements qui paraissaient bien plus irrémédiables. Elle a rhabitude du Calvaire : le bûcher de Jeanne, Pavie, le poignard de Ravaillac, la Terreur, Sainte-Hélène, Sedan, elle a reçu le privilège divin des larmes et du martyre. C'est le signe de sa prédestination ; car chaque fois elle ressuscite au troisième jour. Elle ressuscitera encore. Que deviendrait le genre humain, si elle se taisait, cette voix qui fut depuis tant de siècles la voix même du droit? Quelle espérance adoucirait le désespoir des opprimés, si elle était à jamais brisée, l'épée du soldat de Dieu? On la reverra, notre France indestructible, brillante d'un nouvel éclat de jeunesse, de vaillance et de force, et elle rendra au monde la joie et la lumière de l'idéal! >
Ce sont là des vœux consolants, de lumineuses espérances, de belles pensées et surtout de belles phrases. En pareil cas, un croisé du xiii'* siècle se serait écrié : « Dieuleveull! » Aujourd'hui, un vieillard désillusionné ne peut que répondre : « Dieu le veuille ! >
23 décembre 1889.
Voici un livre sans prélention, un livre posthume, publié par un fils qui a bien raison de disputer à Toubli le nom et les écrits de son père. J'ai connu, dans un temps meilleur, Hippolyte Lucas, membre comme moi, mais inGniment plus actif et plus utile, de la Société des gens de lettres. Rappeler qu'il fut un des principaux rédacteurs du SiècUy c'est dire à quel point ses opinions différaient des miennes. Mais il était, avant tout, une bonne pâte d'homme, une bonne créature, quoiqu'il ressemblât bien peu à Tâne de La Fontaine, d'abord parce qu'il avait de l'esprit, ensuite parce qu'il fut toujours docile à la loi de nature, qui ordonne de s'entr'aider. Si j'en juge par les lettres qui servent d'épilogue au volume, cette plume facile et obligeante avait constamment un article à la disposition de ses confrères et amis. Et quels amis! Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo,