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III

à un guide; or, est-il un guide plus sûr, plus éloquent, plus persuasif, que M. l'abbé Lagrange, patron et introducteur de ce volume extraordinaire : Le duc et la duchesse de Ventadour; un grand amour chrétien au XVII® siècle.

Pour un écrivain laïque, même clérical, — deux mots accouplés tant bien que mal par le dictionnaire gambetlisle, — c'est une tâche fort délicate, et même un peu effrayante, d'aborder un pareil livre, d y pénétrer et d'en faire part au public. L'inconvénient de ces perfections exceptionnelles, de ces vocations surhumaines, c'est qu'elles demeurent incompréhensibles si on ne les explique pas, et que Ton craint, en les expliquant, de troubler de jeunes âmes dont la virginale innocence consiste à ne pas les comprendre. Je ne voudrais, pour excuse de mon léger embarras, que la très belle introduction de M. l'abbé Lagrange, son admirable talent d'analyse, sa science théologique, son intimité avec le surnaturel, ressources qui me manquent pour donner une idée exacte, complète, indiscutable, de ce qui, humainement parlant, ne révolte pas la raison, mais la dépasse. Pour goûter, dans toute sa plénitude, dans sa grâce divine, dans son exquise saveur, cette histoire que l'on dirait découpée dans le livre d'or de l'Église primitive, il faudrait rassembler un public de saints, d'archanges et de séraphins. J'ose ajouter que, en 1889, le recrutement serait lent et difficile.

Quel est l'auteur de cet ouvrage? M. Tabbé Lagrange ne nous le dit pas; mais il nous apprend, ou nous laisse

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(leviuer, que c'est une femme également re'marquable par sa haute situation dans le monde, sa piété fervente, l'exlrémc distinction de son esprit et son beau talent d'écrivain : on ne saurait s'en élonner.

Il y a, chez les femmes d'élite telles que je me figure l'auteur anonyme de cet ouvrage, très pieuses, éprises d'idéal et douées d'une vive inlelligence, un goût ou plutôt une passion de spiniualité que rien ne déconcerte, et qui les élève sans effort au niveau de tout ce que la religion peut inspirer d'héroïques sacrifices. Leur sexe les prédestine à se complaire dans ces mystères de la grâce qui parlent à la fois à leur imagination et à leur cœur. La plupart d'entre elfes ont subi les épreuves que le monde et la \ie réservent à quiconque leur demande ce que la vie et le monde ne peuvent pas donner. Elles ont sondé le néant des joies et des félicités humaines. Elles n'attendent plus que du ciel ce que la terre leur a refusé. A leurs yeux, l'amour et le mariage chrétiens, dans les conditions ordinaires, représentent la prépondérance absolue de l'âme, l'abdication absolue des sens. Elles savent que c'est là ce qui permet aux époux chrétiens de s'aimer pendant les années de déclin autant que dans les radieuses saisons de la jeunesse, ce qui leur assure, quand la mort les sépare, la certitude de se retrouver bientôt pour rester éternellement inséparables. Eh bien! faites un pas de plus sur cette voie lumineuse qui mène aux mystiques sommets. Supposez que deux âmes privilégiées, bénies de Dieu, à force d'absorber dans leurs rayonnements tout ce qui n^est pas elles,

aspirent à prendre une avance sur celle éternité, à savourer dès ici-bas un avant-goût de celte certitude, à se séparer en ce monde pour être mieux unies ailleurs, à immoler leur amour pour s'aimer davanlage, à rompre d'un convmun accord le lien conjugul pour devenir deux âmes sœurs, vous aurez le ménage du duc et de la duchesse de Yentadour, tel que le retrace réerivain anonyme avec une conviction si profonde, une émotion si sincère, un charme si irrésistible que le lecteur le plus récalcitrant avant de lire capitule après avoir lu.

Ce qu'il y a d'étonnant dans ce livre, c'est que l'auteur, dessinant avec une délicatesse féminine les traits de ses deux héros comme sur les marges d'un missel du moyen âge retrouvé dans les archives d'un couvent du Garmel, ne s'est pas bornée à ce rôle d'hagiographe dont elle s'acquitte à merveille. Elle a déployé de véritables qualités d'historien en rattachant ce pieux épisode à l'ensemble d'une époque turbulente, qu'Henri de Yentadour et Marie-Liesse traversèrent comme deux cygnes dont les blanches ailes se détachent sur un ciel sombre, comme deux alcyons qui se posent un moment sur la pointe des vagues avant de reprendre leur vol vers les régions infinies. Le passage des sanglantes tempêtes du XVI® siècle aux imposantes grandeurs du xvii® marque une des périodes les plus intéressantes de noire histoire. Une refonte, dont on ne sait s'il faut se féliciter ou se plaindre, renouvelle l'aspect de notre vieille France. Richelieu continue, en l'exagérant, l'œuvre de Louis XI et d'Henri lY. Sa hache impitoyable coupe dans leurs

racines les restes de la féodalité, qui était sans doute pour la monarchie une menace permanente, mais qui protégeait la royauté contre l'isolement, la noblesse contre Toisivelé. A un autre point de vue, la sève gauloise, la verve un peu grossière du Béarnais vert-galant et de ses compagnons d*armes, allaient faire place aux mœurs élégantes, raffinées, chevaleresques à la fois et précieuses^ de ce qu'on a appelé la société polie. Celte sociélé, dont Boileau et Molière n'ont attaqué que les exagérations et les contrefaçons ridicules, a inspiré, de nos jours, des pages ingénieuses et éloquentes. Elle nous rapproche de notre sujet par bien des traits caractéristiques qui n'ont pas échappé à la sagacité de l'auteur anonyme.

D'abord, c'est le règne du roman; roman dont les anachronismes volontaires, les allusions transparentes et les pudeurs d'hermine, peuvent aujourd'hui faire sourire, sinon les lecteurs de M. Cousin, au moins les contemporains de M. Zola, mais qui avait, faute de mieux, le mérite de purifier Tamour, de l'ennoblir, de lui faire prendre un bain d'idéal, — ce dont il a souvent besoin, — de l'élever vers une zone qui n'était pas le ciel, mais où n'arrivaient plus les vapeurs de la terre et les fumées sensuelles. Maintenant, placez dans cette atmosphère assainie deux âmes illuminées de la lumière céleste, comprenant l'insuffisance ou l'inanité de cet amour platonique, qui n'est pas encore le divin, et résolues à le pousser à bout; nous voici bien près du grand amour chrétien d'Henri de Ventadour et de Marie-Liesse. Ils

rendent logique, en la sanctifiant, mndemoiselle de Scudéry; rien de moins, rien de plus.

Second déttil, qui semble contredire le premier et qui le complète. Bien des fois, dans les classes les plus élevées, dans les familles voisines >du trône, la société polie s'infligeait à elle-même de lamentables démentis. Au lieu de pratiquer ses maximes, on eût dit qu'elle n'avait promulgué son code que pour avoir plus de plaisir à l'enfreindre; si bien que des moralistes moroses tels que La Rochefoucauld et des poètes satiriques tels que Boileau, auraient pu écrire les noms d'illustres pécheresses au verso des pages les plus quintessenciées du Grand Cyrus ou de Clélie, L'auteur anonyme nous explique cette contradiction sans la moindre pruderie. C'est que les époux les mieux faits pour l'amour, les plus dignes d'aimer, portaient au cœur une sccrèle blessure. Les combinaisons de la politique, les convenances de famille, les calculs de l'ambition ou de la vanité, les despotiques exigences d'un personnage tout puissant,

Ne laissant d'autre choix que faute ou que douleur, Disposaient de la main sans consulter le cœur.

Charlotte de Montmorency, Marthe du Vigean, le duc de Béthune, madame d'Aiguillon, Geneviève de Bourbon duchesse de Longue ville, Marie de Gonzague, d'Kffîat, la marquise de Sablé, le grand Condé lui-même, autant de victimes de cet antagonisme inflexible entre le sentiment romanesque et la raison d'État ou les arrangements domestiques! Épithalames qui tournaient à

l'élégie et parfois se réfugiaient dans le cloître, à moins que la tragédie ne s'en emparât et ne Iraînât d'Effiat au pied de Téchafaud! Triste revers des médailles que Voiture, Ménage, Godeau, La Calprenède et Benserade, frappaient à Teffigie des belles habituées du salon de madame de Rambouillet 1 On croit voir une scabieuse intercalée entre chaque fleur de la Guirlande de Julie. De là, malgré les apparences, Téclal des fêles, les bruyanls plaisirs d'une vaillante jeunesse, un fond de tristesse qui n'altendait que Bossuet pour trouver son expression suprême, et qui se reflète dans cette page éloquente de Tautcur anonyme :

« D'un regard mélancolique, on peut suivre là l'ordinaire cours de toutes les plus aimables choses de la terre. Toute cette jeunesse, à la fleur de son épanouissement, se reverra peu à peu dans les combats de la vie, trop souvent blessée et vaincue par les événements et par ses propres passions. La grandeur avec la simplicité était le Irait dominant de cette société, parce que chaque personnalité était grande et s'occupait de grands intérêts. On s'était relevé de l'esprit médiocre de la régence, et l'on n'était pas encore redescendu aux intrigues de la Fronde. L'esprit français, sans compression, était dans une de ces rares heures qui lui laissaient son élan et sa liberlé. Chacun avait son type naturel, et l'équilibre était entre toutes les classes, qui ne soupçonnaient pas qu'elles pussent se passer les unes des autres. Rien n'était amoindri ni usurpé dans les situations, parce que chacun trouvait sa place sans se la faire. On ne faisait

pas d'efforts ni de mensonges pour paraître grand ; on l'était réellement, ou on supportait de ne pas l'être. »

Un trait essentiel manquerait à ces conditions sociales, si bien décrites par Tauteur anonyme, si j'omettais le détail le plus caractéristique. Les magnificences mondaines et les austérités du cloître semblaient séparées par un abîme; et cependant jamais il n'y eut plus d'affinités entre le cloître et le monde; jamais la robe de velours ou de soie ne fraternisa plus intimement avec la robe de bure. Et ne croyez pas que, pour ressentir et subir cette attraction mystérieuse, il fallût être irréprochable. A celte porte frappaient le repentir comme la vertu , le désenchantement d'une passion coupable comme le désir de s'affermir dans le bien. La foi demeurait vivace dans les âmes, sereines ou troublées, et rétablissait entre elles, quand elles se rencontraient sur les dalles du sanctuaire, l'égalité évangélique. Dans leur force comme dans leur faiblesse, ces âmes restaient grandes; le sentiment de leur grandeur les portait, tantôt à regarder Yau delà, au-dessus de leur bonheur légitime et de leurs devoirs ordinaires, tantôt à se'mortifier dans la comparaison de l'amertume de leur péché avec les douceurs de la vie monastique. Presque toutes les familles illustres tenaient au cloître par des liens de parenté avec une ou plusieurs des religieuses, et, aux heures de réunion, un étranger, un indifférent aurait été bien étonné si on lui avait dit que, dans le même parloir ou dans la même cellule, se trouvaient deux sœurs, dont Tune cachait sous l'habit de Carmélite un

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des plus beaux noms do France, dont Taulre, vêtue comme sa sœur, reprendrait le lendemain ses riches parures et brillerait au premier rang des plus grandes dames de la cour.

Ainsi, Tauleur anonyme de ce grand amour chrétien, alors môme qu*elle semble s'écarter de son sujet, nous y ramène en indiquant des analogies, des points de contact entre celte société et le couple prédesliné dont elle nous raconte l'histoire. Plus heureux que les victimes des mariages de convenance, d'ambition, d'orgueil ou d'obéissance à la raison du plus fort, Henri de Ventadour et Marie-Liesse eurent, dès leur jeune âge, la liberté de se connaître avant de s'unir, et le droit de s'aimer comme s'ils s'étaient choisis. Un mot d'abord sur Marie-Liesse de Luxembourg, qui, dans ce récit, semble avoir l'initia live, et qu'une gravure, placée en têle du volume nous montre dans son costume de Carmélite, n'ayant plus d'âge, ne possédant plus que les coquetteries de la sainteté et de la mort, émaciée par les jeûnes, les veilles, les cruautés exercées sur eon pauvre corps, comme sur un ennemi vaincu à qui l'on fait payer cher les frais de la guerre. Dans cetle gravure du temps, Marie, agenouillée sur son prie-Dieu, lient d'une main je crucifix, qu'elle est prête à serrer sur sa poitrine, de l'autre main la couronne ducale qu'elle a l'air d'écarter d'un geste de mépris; dune main, l'image de Celui qui lui a donné la force de persévérer dans la voie de l'immolation et du sacrifice; de l'aulre, le symbole des grandeurs humaines, brisées au

pied de la croix, pulvérisées, anéanties par une vocation surnaturelle.

€ La femme d'Henri de Luxembourg, père de Marie, était Madeleine de Montmorency, fille unique et héritière d'un Guillaume de Thoré, troisième fils du célèbre connétable Anne de Montmorency. » Montmorency ! race illustre entre toutes, de laquelle on ne saurait dire si elle a grandi à l'ombre de la monarchie française, ou si la monarchie a grandi sous sa tutelle! Vingt fois alliée aux Bourbons dont elle est presque l'égale! Parchemins cueillis dans le berceau de la royauté nationale! Noms prestigieux qui justifieraient l'orgueil, si un ange pouvait être accessible au péché des démons! Fleur rare qui n'avait plus de quoi vivre sur un sol nivelé par la démocratie révolutionnaire, qui s'est laissé mourir avec toutes les belles traditions du passé, et que pourtant on se dispute encore sur un amas de ruines et une rangée de tombeaux, comme si la France ne voulait pas permettre à ce grand nom de mourir avant elle !

L'auteur anonyme décrit à larges traits la situation du pays, tel que l'assassinat d'Henri IV Pavait brusquement légué aux hasards d'une régence, aux rivalités princières, aux querelles religieuses et aux chances d'une guerre civile. « La famille de Luxembourg, nous dit-elle, appartenait d'origine à TAilemagne; tous les trônes de l'Europe avaient été occupés par quelquesuns de ses membres, qui avaient donné plusieurs rois à la Bohême, une race d'empereurs à l'Allemagne, deux reines à la France, Marie et Bonne de Luxembourg,

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femmes de Charles IV le Bel et de Jean le Bon. Il y avait même un saint de ce nom dans PÉglise, le Bienheureux cardinal Pierre de Luxembourg. »

Marie naquit en avril 1611, dans le vieux manoir seigneurial, loin de la cour, mais dans un milieu d'une majesté et d'une opulence quasi royale. C'est ici que les pages exquises, écrites par J'auleur anonyme, me donneraient raison conlre elle, si j'avais — ce qu'à Dieu ne plaise! — envie de la discuter. Elle a beau faire, évoquer les noms très réels d'Henri IV, de Marie de Médicis, de Richelieu, de Condé et de leurs contemporain?, prendre pied autant que possible sur le terrain solide de l'Histoire; l'Histoire se démet et se soumet au profit de la Légende, dès que nous voyons apparaître Marie-Liesse, « aussitôt enveloppée dans de fins langes de toile de Flandre garnis de dentelles brodées de Venise », — elle qui, dans sa cellule et sur son lit de sangle, ne trouvera pas de couche assez dure, de linge assez grossier, de cilice assez rude !

Naturellement, la naissance de celte seconde fille fut une déception pour ses illustres parents, qui désiraient un fils, et qui moururent peu de temps après, sans laisser d'héritier de leur grand nom. — « Mais, ajoute l'auteur, le ciel, comme contraste, parut entourer ce berceau de l'auréole brillante que le monde ne lui accordait pas, et tout aussitôt s'éleva, au sujet de cette enfant, l'émotion populaire, imprévue, irrésistible, qui

crée LA LÉGENDE. »

Oui, la légende^ et je suis loin de m'en plaindre.

C'est un charme de plus, un élément de persuasion qui me trouve tout persuadé. Je ne veux pas déflorer pour le lecteur ce récit vraiment suave, qui nous explique le doux nom de Liesse, — < pur et joyeux comme un cantique », — ajouté au grand nom héraldique de Luxembourg, comme si la vocation finale de la jeune duchesse réclamait un second baptême; la chapelle de Notre- Dame de Liesse, voisine du château de Pougy, résidence des Luxembourg, rendez-vous de nombreux pèlerinages ; la mère de Marie, prise des douleurs de Tenfantement, faisant vœu à Notre-Dame de Liesse de donner son nom à Tenfant, et immédiatement délivrée; la petite Marie, si frêle en venant au monde, que Ton croit qu'elle n^ est venue que pour en sortir, et qu'un même jour la verrait commencer et finir sa vie, sauvée par l'intercession de la Vierge miraculeuse; et, au même temps où cette petite fille commença à voir la lumière, une belle colombe blanche, qui, ayant voltigé autour de madame sa mère, alla enfin se reposer sur la fille, dès qu'elle fut née.

Je fais ici une halle pour soumettre, non pas une critique, mais une observation toute personnelle à Tauteur de ce grand amour chrétien. Quand je lis la vie des saints, les récits de la primitive Ëglise, rien ne me gêne, rien ne m'embarrasse. Il me manquerait quelque chose si je ne me sentais pas emporté et comme soulevé par le souffle du surnaturel. C'est qu'il existe une parfaile harmonie entre les divers éléments dont se compose ma conviction imperturbable. Certes, je crois à

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Texislence de Néron, de Domilicn, de Septime Sévère, de Dioclélien, de Galérius, comme à celle des confesseurs et des martyrs dont ils furent les persécuteurs. Pourtant ils m'apparaîssent à travers la brume des âges lointains. La pierre du Saint-Sépulcre parle encore; on voit encore les traces de la présence divine sur les sommets du Carmel et de 1 Horeb ; chaque verset de FÉvangile a son commentaire dans les sites où ont vécu Notre- Seigneur Jésus- Christ et ses apôtres. La grande voix de saint Paul vient à peine de rentrer dans le silence; les Pères de l'Église vont paraître, prêts à recueillir Thérilage sacre, à le faire valoir, à féconder la semence qui leur est confiée par les premières générations chrétiennes. Au seuil du xvii® siècle, l'impression est un peu différente. Nous en sommes trop près. Les miracles de la grâce, tels qu'ils se révèlent chez le duc de Ventadour et Marie-Liesse, font, pour ainsi dire, mur mitoyen. à des événements qui relèvent déjà de Thistoire moderne, à des personnages peu mystiques, dont la carrure et le relief se retrouvent dans le livre de l'auteur anonyme. Je reviens, par exemple, au cardinal de Richelieu, sévèrement jugé par l'auteur, qui a évidemment des tendances féodales :

« ... L'habile ministre étendit silencieusement ses réseaux sur la politique extérieure, et, attendant patiemment que TEurope s'y prît, il se retourna vers l'intérieur, il mit sa main téméraire et rapace sur le cœur môme de la France, et, sous prétexte d'en régulariser les battements^ il en repoussa le sang le plus

généreux, et Taffaiblit à jamais. La noblesse le gênait : il fit croire qu'elle était un danger public... Les torts de la noblesse avaient été provoqués par le cardinal pour se donner d'apparents prétextes à l'écrasement qu'il méditait. Et, quand un mouvement de colère éclatait conire lui, il en faisait un mouvement hostile à la royauté et une dangereuse conspiration. Ainsi fit-il périr le jeune comte de Chalais, emprisonner Vendôme et d'Ornano. Henri de Montmorency décapité à Toulouse, les Cinq-Mars, les de Thou, suivront bientôt le cortège noble et sanglant qu'on regarde passer avec ëlonnement et stupeur bien plus qu'avec la réprobation inspirée par des traîtres... Ces grandes figures qui traversent comme des météores la vie des nations jettent un éclat trompeur. Elles sont souvent plus redoutables qu'utiles. En paraissant tout élever, elles brisent pour un effet passager des racines qui manqueront plus tard. Leurs desseins n'ont qu'un jour comme elles-mêmes. Ils ne reposent pas sur le passé, et ne préparent pas l'avenir : « Les peuples, a dit lord BeaconsBeld, ne peu-

> vent vivre que par les moyens qui les ont fait naître

> et grandir. »

C'est original, c'est féodal, c'est crâne; c'est peut-être vrai; mais, je le répète, ce burin de l'histoire manié d'une main si ferme, cette solidité de touche, cette redoutable figure de Richelieu saisie avec tant de hautaine hardiesse, tout, jusqu'à cette citation du plus moderne des hommes d'État de l'Angleterre, et, ailleurs, d'Etienne Vacherol, de Bazin et autres écrivains

conleraporains, offre un tel caractère de réalité, cfue, lorsque je rentre avec le duc de Venladour et Marie- Liesse dans le monde surnaturel, je ne puis me défendre d'une sorte de soubresaut; il est probable que j'ai tort, et je m'en accuse.

Marie-Liesse fut, à quatre ans, orpheline de père et de mère. Suivant les usages du temps, le roi de France devenait son tuteur. La reine régente, Marie de Médicis, l'envoya chercher, elle et sa sœur, en grand appareil, au château de Ligny, sur les bords de la Meuse, où les jeunes filles étaient enfermées depuis la mort de leurs parents. Marie-Liesi^e fit son entrée au Louvre. Elle avait pris ou on avait pris pour elle le nom et le litre de princesse de Tingry. « Ainsi, dit l'auteur anonyme, celle enfant de quatre ans descendait de son berceau pour entrer sur la plus grande scène du monde. » Après les princesses Elisabeth, Christine et Henrietie, filles d'Henri IV, le royaume n'avait pas de plus noble et de plus riche héritière que celte petite orplielino, appelée par une prcdestinalion divine à connaître toutes les grandeurs de ce monde pour s'élever plus haut en leur préférant une cellule, et à- goûter tous les délices de l'amour chrétien pour trouver dans cet amour même le courage de le sacrifier en le divinisant.

Quatre années s'écoulent. Marie-Liesse, âgée de huit ans, est demandée à Marie de Médicis par la duchesse de Ventadour. La voilà quittant Paris et la cour, fiancée au jeune Henri de Ventadour et emmenée par la duchesse au château de la Voulte, une des résidences seigneu-

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riales où s'est marquée le plus nettement la différence des époques, la victoire de l'industrie sur la féodalité. Le volume que j'ai sous les yeux contient une vue de ce château de la Youltc, qui domine le Rhône et qui jadis attirait nos regards, lorsque nous descendions en bateau à vapeur le cours majestueux de notre fleuve. On peut aisément se figurer ce qu'il élait en 1620, habité par une de ces familles princières qui touchaient du pied à tous les ducs, du front à tous les rois. < Et maintenant les trois quarts seulement du château sont intacts, toute la partie supérieure en a été couverte d'un toit moderne à la place des anciens créneaux, et la noble famille y est remplacée par une compagnie industrielle des forges de Bessèges, Terre-Noire et la Voulle. >

Si je voulais donner à la vieille noblesse sa revanche, je dirais que la démocratie révolutionnaire va plus vite que les siècles dans sa besogne destructive. Elle avait remplacé le château seigneurial par la souveraineté du charbon et du fer. Quelques années lui ont sufQ pour que ce fer et ce charbon, ruinés par la concurrence étrangère, rongés par le malaise universel, aboutissent à la faillite. Une antique tourelle qui tombe ou qui se tapisse de lierre a plus de majesté qu'une caisse qui se vide et se ferme.

A un point de vue plus général, doii-on conclure au déclin ou au progrès? Le pauvre, l'ouvrier, le travailleur, souffraient-ils plus alors qu'aujourd'hui, sont-ils plus heureux aujourd'hui qu'alors, au temps où ils étaient soutenus par la foi, consolés par l'espérance, et où

Marie-Liesse, dans toute la fleur de son angélique adolescence, leur apportait dans ses petites mains Taumône, sur ses lèvres la prière, dans ses grands et beaux yeux un reflet du ciel? Les malheureuses victimes du grisou se chargeraient peut-êlre de la réponse.

Fiancée à huit ans, mariée à douze, à Page de toutes les virginales ignorances, Marie-Liesse fit son apprentissage conjugal sous le regard vigilant de la pieuse duchesse de Venladour. Elle eut ce privilège, où se reconnaît la main divine, que son cœur, sans avoir été consulté, se bâta d'être du même avis que les convenances de famille et ratifia le contrat de mariage rédigé et paraphé, comme un acte de vente, à l'heure où elle ne savait pas encore écrire, et où, si elle avait été une enfant ordinaire, elle aurait hésité entre son flancc et sa poupée. Elle fit mentir la prévention trop souvent justifiée, défavorable à ces sortes de mariages. On se marie ainsi parce qu'on ne peut faire autrement. Mais Tamour qui peut faire autrement, l'amour qui est un indépendant, un réfractaire, un factieux, se récuse, se réserve et quelquefois se venge. Les servitudes expliquent les révoltes. Chez Marie-Lie?se et le jeune Henri de Ventadour, son fiancé, ce fut tout le contraire. Rien de plus ravissant que la peinture de ces juvéniles amours, sous le pinceau délicat de l'auteur anonyme. Les images de fraîcheur printanière, d*auhe matinale, do lune de miel, de gouttelettes de rosée étincelant dans le calice des fleurs,, ne suffisent pas. Il y a autre chose. Il y a le pressentiment de ce que Dieu réserve à cet amour, de

ce qu'il sera lorsqu'un amour céleste Taura sanctifié et transfiguré. Il faudrait dire ou faire comprendre d'où viennent les chastes lueurs de celte aurore, dans quelles sphères hrillo celle étoile du malin, -r- Stella matutina, — sur quelle sainte montagne a été cueilli ce miel, d'où tombe cette goutte de rosée qui fait reluire la blancheur des lis. Dans cette première phase comme dans toutes les autres, on remarquera l'extrême précocité : la cour à quatre ans, les fiançailles à huit, la première communion à neuf, le mariage à douze, le sacrifice suprême à dix-sept; c'est-à-dire à l'âge où, selon nos idées modernes, approuvées par la science, il est encore trop tôt pour marier les jeunes filles, où on compromet d'avance leur maternité, où nous disons, en assistant à un de ces mariages prématurés : c Les parents étaient donc bien pressés? Ils ne savent donc pas à quels dangers ils exposent la santé et l'avenir de leur fille? Elle n'a pas atteint l'âge de discernement : elle ne se rend pas compte de ce qu'elle va faire. Elle ne voit dans le mariage et dans le mari que les élégances de la corbeille, les cadeaux à recevoir, le plaisir d'être appelée Madame, de porter des bijoux, de s'habiller ou de se déshabiller comme les jeunes femmes, de faire son voyage de noce, de courir les petits lliéâtres avec son mari, etc., etc. » Nous disons tout cela au sujet des jeunes mariées de dix-sept ans; et c'est à dix-sept ans que Marie-Liesse, épouse depuis cinq ans, renonce à tout ce qui n'est pas le grand amour divin, l'amour en Notre -Seigneur Jésus-Christ, l'amour élevé jusqu'aux cimes du Carmel I

Mais, avec celle-là, tous les aspecls changent. Le mystère sacré fait taire la raison, la science et les vraisemblances humaines. Son éloquente biographe explique celte précocité extraordinaire par le travail intérieur et aussi par Tinfluencc des événements du dehors. Marie avait vu tant de choses, subi tant d'épreuves, aperçu tant de personnages, et, comme on dirait aujourd'hui, traversé tant de milieux différents! De quoi défrayer, en quelques années, toute une longue vie! La mort de ses parenls, si imprévue et si soudaine qu'on la traita de mystérieuse, son bercenu drapé de deuil, les jours sombres,' passés, comme en prison, dans le châleau de Ligny, la transition subite do l'ombre de cette forteresse aux splendeurs du Louvre et de la cour la plus brillante de l'univers, l'apprentissage conjugal dans le château de la Voulte, le contact journalier avec celte famille qui va être la sienne, avec ce fiancé qui va être son mari, que de visions, et bientôt, que de leçons pour son inlelligence où l'appel de la grâce sollicitait une maturité hâtive I Écoulons Tauteur anonyme : « A l'âge où les autres enfants n'ont fait encore que se reposer sur les genoux de leurs mères, elle avait déjà trois fois changé de lieux, d'affections, de protection. Des lumières inconscientes lui étaient venues de ces épreuves. II lui fallait pilus que des vanités, il lui fallait des biens qui demeurent, des vérités profondes, un asile immuable. De plus, son cœur n'avait rien aimé encore, qui ne lui fût enlevé ; et, quand l'amour divin y entra, il lui apparut comme le premier et le seul amour durable. »

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On ne saurait ni mieux penser ni mieux dire. Ajoutons que la précocité fut un des traits di-linclifs de la noblesse de celte époque, et des âmes qu'une vocation particulière poussait invinciblement au sncerdoce ou au cloître. On e&l dit que l'une avait haie de combler les vides creusés dans ses rangs par les guerres civiles, les orages et les représailles du xvi° siècle; que les autres, comparables à des oiseaux btessés qui retournent à leur nid, se présidaient autour du sanctuaire, pour consoler les douleurs de l'Église, l'indemniser de ses perles, la défendre contre Tliérésie, cacher ses blessures sous une floraison d'œuvres fécondes, dont nous pou- . vons encore, à trois siècles de distance, apprécier les bienfaits. Je lis dans un livre excellent de M. l'abbé Bouyac, un des prêtres les plus distingués du diocèse d'Avignon, — la Révérende Mère de la Fare, — dont je me reproche de n'avoir pas encore parlé :

< Le xvu* siècle, ce siècle austère que Cousin appelle le type immortel de la vraie grandeur, le fut aussi de la vraie sainteté. Le P. de Coniren, dont la parole était si grave que le cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu'il lui entendait dire et que saint Vincent de Paul ne le quittait jamais saBS s'écrier : » Aucun homme n'a > parlé comme celui-là! • le P. de Condren estime que le

"--e des saints de son temps (1588-1641), quoique

iches, égalait celui des premiers siècles du chrisle. Sans parler de M. Ollier, de Bérulle, du ureux de La Snllc, ni de sainte Chantai, la fonda- ! la Visitation, ni de saint François Régis, l'apôtre

des Cévennes et du Vivarais, ni du bienheureux Claver, Y esclave des nègres pour toujours, ni de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, Tapôtre du Sacré- Cœur, il y a deux noms qui brillent d'une gloire à part, et dont un seul sufGrait à illustrer un siècle : François de Sales et Vincent de Paul, noms bénis que rhumililë n'a pu sauver de la gloire! > .

Oui, François de Sales et Vincent de Paul! Ne vous semble-t-il pas que ces deux saints sont arrivés à leur moment dans ce passage d'un siècle à Taulre, celui-là pour persuader par la douceur, celui-ci pour convertir par la charité ; celui-là pour ramener à TÉglise ses frères séparés, à force de leur prouver par sa parole et par son exemple que l'Église est une mère; celui-ci pour apaiser les passions des hommes et fléchir les colères célestes en montrant d'une main les orphelins abandonnés dont il fait ses enfants, de l'autre la cornette blanche des religieuses dont il fait ses sœurs?...

Fidèle à sa méthode, madame X... a profité du séjour de Marie-Liesse à la cour de Marie de Médicis, pour nous parler des trois royales sœurs de Louis XIII, Élisabelb, Henriette et Christine. Je passe sous silence Henriette, à laquelle on ne doit pas toucher après Bossuet, pour m'arrêter un moment à Christine, épouse du jeune prince de Piémont, fils et successeur du grand Charles-Emmanuel, duc régnant de Savoie. — « La Savoie, dit l'auteur anonyme, semblait alors destinée à attirer les grandes âmes, et la France à les lui donner. > Que de réflexions douloureuses suggère aujourd'hui celte alliance! Certes,

la France et le Piémont n'étaient pas toujours d'accord, et, dans ce livre même, nous voyons Louis XIII guerroyer contre Charles-Emmanuel. Mais les souverains, les princes et les sujels priaient aux mêmes aulels. Même protection aux fondations religieuses. Les inlérôls de TÉglise demeuraient intacts au milieu de ces condits. La balsamique influence de saint François de Sales s'élendait sur les deux pays. Ses aimables vertus donnaient aux deux peuples l'envie de n'en faire qu'un, afin de pouvoir le réclamer tous deux comme leur patron et leur saint. De temps à autre, une princesse de la maison de France ou de la maison de Savoie apportait en dot un nouveau gage d'amitié et un traité de paix. Nous sommes au seuil du xvu® siècle : pouvons-nous oublier que, cent ans plus tard, la duchesse de Bourgogne, arrivée à Versailles, comme une déesse marchant sur les nuées, opérait par sa douce magie deux prodiges : un sourire dans la sombre vieillesse de Louis XIV et un rayon d'enthousiasme sur la face grondeuse de Saint-Simon. Avons-nous d'ailleurs besoin de franchir Tespace d'un siècle? — « Marie-Christine méritait bien son titre de Madame Royale avec la majesté et les grâces de son visage. — Plus chrétienne encore que souveraine, soumise, elle aussi, à de cruelles épreuves que sa piété fervente lui donnait la force de surmonter, elle fut la digne amie de Marie-Liesse. » Toutes deux, devant le crucifix du parloir, arrivées au but commun des plus différentes épreuves, disaient d'une même voix : « Seigneur, je vous rends grâce; vous avez rompu nos liens I »

Et maintenant? Maintenant Tattilude du Piémont fait partie des humiliations de la France. Nous ne pouvons songer sans un mélange d'indignation, de rancune et d'inquiétude aux descendants de ces princes, de ces princesses, qui rivalisaient avec les nôtres de dévouement à l'Ëgii&e. Si, par le bienfait de la tradition catholique cl de Téducation maternelle , une belle âme échappe à ces miasmes de franc-maçonnerie et d'athéisme, elle est mise sous le séquestre. Je me souviens que, vers la fin de TEmpire, Hébert exposa au Salon le portrait de la princesse Clotilde. On connaît le talent élégiaque et maladif de l'éminent artiste, enclin à donner les pâles couleurs à ses modèles. Celle fois, il avait exagéré sa manière. La pieuse princesse nous apparaissait comme dans un nimbe^ à travers un nuage d'encens. On se demandait si c'était une figure ou une ombre. N'est-ce pas l'emblème de son passage en ce monde! Sacrifiée aux combinaisons d'une politique également frauduleuse des deux côtés de la frontière, elle a payé de sa personne, aux dépens de son bonheur, l'cdieuse alliance d'où sont sorties la spoliation du Saint-Siège, les douleurs de la papauté et les calamités de la France. Autour d'elle, quelle déchéance, malgré des airs de triomphe! Qui oserait dire que le roi dltalie est plus grand que ses ancêtres? Il s'est rapetissé de toutes les usurpations qui élargissaient son royaume. 11 a fait de la prétendue résurrection de l'Italie les funérailles de la justice, de la vérité et de l'honneur. L'héritage de tant de glorieux et religieux souvenirs

— des reliques, — est devenu la proie de Tavocat Crispi, ivre d'impiété et de sacrilège, geôlier de Noire Saint-Père Léon XIII, et, vis-à-via de Bismarck, vassal obséquieux, volontaire de toutes les servitudes, de toutes les complaisances et de toutes les bassesses, afin d'être mieux posé pour haïr, humilier et menacer les vainqueurs de Solférino et de Magenta, les complices bénévoles de Garibaldi, les dupes de Cavour, les victimes du guet-apens de Castelfidardo , 1rs crédules signataires du dérisoire traité de Villafranca. Si Manzoni et Silvio Pellico, ces catholiques sincères, revenaient au monde, comme ils regretteraient leurs vœux et leurs hymnes pour la délivrance de l'Italie ! « Qu'estce que la gloire sans la liberté? > disaient-ils. Nous leur répondrions : « Qu'est-ce que la liberté qui opprime les consciences? Qu'est-ce que la liberté qui persécute la vertu, la vieillesse, le droit, la sainteté, la faiblesse? Qu'est-ce que la liberté qui excommunie les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul, l'ossuaire des martyrs, le refuge des affligés et des pécheurs, le* berceau de saint François d'Assise, la terre bénie de laquelle Pie IX a dit qu'il suffirait de la remuer pour remplir des milliers de reliquaires? C'est par amour pour votre patrie que vous désiriez la chule de ses oppresseurs. — Votre patrie? N'en avez-vous pas une autre? Et croyez-vous que ce qui offense celle-ci puisse porter bonheur à celle-là? »

L'auteur anonyme a écrit au début d'un de ses chapitres : < Peut-être celte histoire devrait-elle s'arrêter

là! > Et plus loin : « Pour le monde, celte histoire est finie; une vocation exceptionnelle prise sur les hauteurs sociales, la sublime entente de deux âmes pour un but sublime, Timmolalion du plus radieux amour à un amour supérieur, et de toutes les plus enviables félicités terrestres aux joies mystérieuses de Tâme, une lutte dramatique avec le monde, un solennel holocauste, de grandes et généreuses fondations, ont pu l'intéresser un instant, mais le Carmel est un tombeau qui engloutit les morts.... »

Il était impossible de mieux résumer ce récit, que j'admire, qui m'émeut et qui me déconcerte. Je disais, en commençant, que le sujet et l'œuvre s'expliquaient surtout par Tinspiration et sous la plume d'une femme. En effet, tout est féminin dans ces pages, brûlantes de toutes les ardeurs de la foi, même l'évidente supériorité de la femme sur le mari. A coup sûr, il serait injuste, et même absurde, de séparer l'inséparable, de chercher à faire deux parts dans celte intime communauté de sentiments, de pensées, de vertus et de sacrifices. L'émulation du mieux possédait également ces deux âmes; même, on serait d'abord tenté d'attribuer au duc Henri de Venladour encore plus de mérite, puisque, plus âgé que sa femme, il était arrivé à Tâge de discernement quand elle ne pouvait qu'obéir à une impulsion surnaturelle, puisqu'il était un jeune homme quand elle n'était qu'une adolescente. Pourtant, mon impression persiste, et je crois qu'elle sera partagée. C'est, en somme, Marie-Liesse qui est l'héroïne du III. 2

récit; c'est toujours à elle que Tauleur revient après les digi*essions historiques qui doublent la valeur de son livre. A dater de la page 160, elle suit Marie-Liesse pas à pas sur celle voie mystique, où chaque jour la rapproche des sublimes austérités du Carmel. Le duc ne joue plus qu'un rôle secondaire, — j'allais dire un rôle d'utilité, si toute allusion de ce genre ne produisait ici l'effet d'une profanation. Nous ne le voyons plus reparaître qu'à de rares intervalles, tantôt pour légilimei* dans une dernière entrevue et un consentement suprême la résolution irrévocable, tantôt pour inaugurer par un adieu et consacrer par son absence la séparation définitive. Mais elle! quelle flamme généreuse, dont on peut dire : Urit enim fulgore suo/Quel perpétuel triomphe de la grâce sur la nature! Quelle échelle miraculeuse , montant de Tamour chrétien à l'amour divin! Pas un moment de repos, tant qu'il reste un échelon à gravir, tant qu'il reste quelque chose à faire ou à dompter pour que la duchesse disparaisse dans la carmélite, pour que l'immolation anéantisse les derniers vestiges d'humanité, pour que la femme s'absorbe dans la sainte. En nous racontant sa mort, l'auleur anonyme nous la représente « si sèche et si exténuée qu'elle ressemblait à un squelette, et qu'on la découvrait à peine sous les plis de son voile, plus blanche que la blancheur de sa coiffe elle-même ». Il ne pouvait en être autrement. Marie-Liesse avait préludé à son agonie et à sa mort par une agonie volontaire où s'accumulaient toutes les souffrances, toutes

les privations, toutes les désobéissances aux plus simples lois de rhygiéne. C'était, pour ainsi dire, le suicide chrétien poursuivi et accompli avec una inflexible rigueur sur soi-même : le régime du cilice, du jeûne et de la discipline, le sacrifice permanent à la nostalgie céleste. Elle ressemblait à ces grandes hirondelles de mer, qui n'ont pas de corps, qui n'ont que des ailes, et à qui, si on pouvait les arrêter au passage dans leur vol infatigable, on serait tenté de demander si elles ne sont pas des âmes attendant leur tour pour entrer au ciel.

Ma ville natale occupe une grande place dans les derniers chapitres de ce volume. C'est à Avignon que Marie-Liesse contracte son engagement avec le Carmel. C'est à Avignon et dans le Comtat que la peste de 1629-1630 fournit à l'illustre postulante, — qui n'était pas encore religieuse, — l'occasion de déployer toutes ses ardeurs de dévouement, de redoubler d'énergie et d'héroïsme, tandis que les populations, affolées d'épouvante,' fuient et se dispersent devant l'ange de la mort. Elle traite le péril comme un ami, un bienfaiteur, qu'elle doit bénir puisqu'il lui sert de trait d'union entre le chevet des malades et le but de ses aspirationssurhumaines. « Rien n'obligeait Marie-Liesse, — que ses sentiments intimes, — à rester au foyer de la contagion; il ne lui vint même pas à la pensée qu'elle pût s'éloigner.... » Après avoir lu cette page, on se dit que la seconde vocation de Marie-Liesse était contenue dans la première, que les fêtes de la cour, les grandeurs

mondaines, les exigences d'un rang princier, les fiançailles, le mariage, n'avaient pu être pour elle que le préambule de son entrée au Carmel.

Peut-on en dire autant du duc de Ventadour, clianoine de Noire-Dame de Paris? Esl-il aussi à sa place dans sa stalle que la duchesse dans sa cellule? Oui, sans doute, et j'ai grand tort de chercher une différence. Pourtant, ceci va m'aider à conclure.

J'ai lu et relu la 1res belle introduction de M. l'abbé Lagrange, et, certes, je n'avais pas de plus agréable moyen de me laisser convaincre. Cette merveilleuse histoire du due et de la duchesse de Ventadour avait passé inaperçue au milieu des magnificences du grand siècle. Seul , un humble moine contemporain , un carme, le Père Paul du Saint-Sacrement, en avait laissé un récit, malheureusement trop sommaire, et écrit pour les cloîtres seulement. Madame X... a été enthousiasmée de celte trouvaille, et, comme dit M. l'abbé Lagrange, < elle en a fait un diamant finement et délicatement ciselé > .

Il ajoute : « Le public à qui nous le présentons en sentira-t-il le rare prix? Cette question serait injurieuse si nous ne nous préoccupions, en la posant, que de la forme, que du style et de Tart de Técrivain. Sous ce rapport , nous n'avons pas d'inquiétude. On ne se méprendra pas sur le talent éminent de l'auteur anonyme. On prisera comme elle doit l'être celte manière sobre, originale, de meltre en relief les choses dans un récit qui court avec une rapidité attachante et vous

eniraîne en vous charmant. Mais ce que l'auteur a bien autrement à cœur que ce mérite, secondaire quoique essentiel, c'est le fond môme de son récit, ce qui en fait Tâme; la doctrine qu'il implique, l'édification qui en est le but. »

Dans la pensée de l'abbé Lagrange et de madame X..., c'est pour les personnes du monde qu'elle a entrepris de recommencer et de compléter le récit monastique du Père Paul du Saint-Sacrement. Voilà donc la situation, telle que la jugent l'abbé Lagrange et l'auteur anonyme; d'une part, un livre étrange, émouvant, pathétique, qui nous transporte dans les plus hautes régions de la spiritualité et du mysticisme; une histoire qui fait songer à la fois aux siècles de la primitive Église et aux pages les plus louchantes de Vlmitation de Jésus- Christ-, de l'autre, une société que M. l'abbé Lagrange connaît sans doute aussi bien et mieux que nous et dont il a pénétré toutes les faiblesses, tous les désordres , toutes les misères. Ici , Ton n'en saurait assez dire : sans parler, à Dieu ne plaide! ni des turpitudes du roman pornographique, ni des hontes de la politique, ni des scandales qui, de temps à autre, éclairent d'un jour sinistre les vices de la société polie, il nous suffit de constater l'avènement et le succès d'une jeune école qui a fait du scepticisme sa religion et de M. Ernest Renan son oracle. Ce n'est pas de l'impiété agressive, encore moins le grossier plaisir de manger du prêtre tous les matins ; c'est un athéisme poli, anodin, élégant, discret, qui ne demande pas mieux

que de croire au Dieu de TÉvangile, pourvu qu'on lui permette de croire également aux dieux de l'Olympe, à Mahomet, à Brahma et à Bouddha. Il n'existe pas de dissolvant plus actif, et cela au moment où les âmes auraient le plus besoin de raffermir leurs croyances et leurs forces morales comme des armes défensives! C'est à cette jeune école, maîtresse aujourd'hui de journaux fort sérieux et de revues fort accréditées, qu'il faudrait répondre par des exemples accessibles, par des œuvres capables de réchauffer les tiédes, de fortifier les faibles et de dissiper les doutes. Est-ce là l'effet que Ton peut attendre de Thistoire de ce grand amour chrétien au XVII® siècle? Je voudrais le croire. Mais il me semble qu'entre cetle miraculeuse légende et ceux qu'il s'agirait de convertir, la distance est trop immense pour que le rapprochement soit possible. Dans une œuvre de ce genre, deux points sont à considérer : risquet-elle de faire sourire les indifférents, les mondains et les sceptiques? En seconi lieu, réunil-elle les conditions nécessaires pour convaincre les lecteurs d'élite? Laissons à l'écart, si vous le voulez, ceux que feraient sourire les perfections, les abstentions et les sacrifices du duc de Yentadour et de Marie-Liesse. Disons même : c Tant pis pour eux! » Restent les autres, ou du moins la majorité de ceux à qui l'auteur anonyme s'adresse dans son éloquent appel aux plus hautes et aux plus pures facultés de l'àme. Eh bien! pour ceux-là, après avoir rendu un respectueux hommage à la sainte mémoire d'Henri de Yentadour et de Marie-Liesse, à

la piété et au talent de madame X... eVde son émiDent introducteur, je me permets d'exprimer une opinion, non pas comme vraie, mais comme personnelle ou peutêtre paradoxale : les vertus surnaturelles du duc et de la duchesse de Ventadour, leur façon séraphique de traiter le mariage, leur conception de ses devoirs, supérieurs à ceux que lui attribuent les époux simplement chrétiens et qui consistent à faire bon ménage, à se garder Tun à l'autre le serment de fidélité , à faire souche d'honnêtes gens, à élever chrétiennement leurs fils et leurs filles, enfin le souffle divin qui donne l'épouse au Garmel et le mari à l'Ëglise, tout cela est une exception, admirable, héroïque, sublime, entraînante quand Fauteur anonyme la raconte; mais, en définitive, une exception ne saurait 6tre ni un exemple ni un modèle.

Août 1889.

Le 25 juin 1832, au moment où les passions politiques étaient chauffées à blanc par les insurrections parisiennes et par Théroïque tentative de Madame la duchesse de Berry, je descendais le Rhône en bateau à vapeur. Le temps était admirable, Tatmosphère si limpide et si lumineuse, que je distinguais, sur la rive droite du fleuve, tous les accidents de terrain, toutes les anfractuosités et toutes les fissures des gigantesques rochers du Vivarais, ravinés par les pluies, dénudés par le déboisement, tels enfin que, dans la saison des inondations, chacune de ces mosses granitiques semble se changer en torrent et roule sur le Rhône débordé un effrayant amas de gravier, d'eau trouble, de sable, de feuilles mortes et de détritus de toutes sortes. Nous arrivions en vue de Bourg-Saint-Andéol, quand j'entendis le timonnier chanter à demi-voix une complainte dont

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