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Les Camps de Jalès^ par Simon Brugal

la monotonie avait un charme mélancolique. Je fus frappé du refrain, qui ne me disait pourtant rien de bien précis :

Si les eiganàu se réveiUenl, Jalës, ranime tes échos!

honte! Je connaissais alors tous les détails du siège de Troie et des guerres puniques, et je savais peine à ce que c^était que Jalès. £n revanche, je ne savais pas du tout ce qu'il fallait entendre par le mot eiganàu.

Je m'approchai du chanteur. C'était un homme d'environ soixante ans, taillé en force, aux épaules carrées, aux traits énergiques, à Taspect farouche. Il m'offrait le type de ces patrons du Rhône, aujourd'hui disparus, qui conservèrent longtemps les traditions du plus ardent royalisme. Sous ses cheveux blancs, coupés très courts, son teint, hâlé par le soleil, donnait l'idée d'une brique poudrée de neige. Je lui demandai une explication : — Les eiganàu^ me dit-il, dans une langue mi- partie de français et de languedocien, ce sont les protestants, les huguenols, — que le diable les emporte !

— Et Jalès?

Il étendit sa main calleuse dans la direction des montagnes de l'Ardèche, et il ajouta :

— Jalès, c'est une grande plaine... là-bas, là-bas... de l'autre côté de ces montagnes.... Ons'y est battu dans le temps.... Bien des braves gens y sont morts, notamment mon père et deux de mes oncles....

Et, comme pour me prouver que notre conversation devait en rester là, il reprit :

Si les eiganbu se réveillent, Jalès, ranime tes échos!

Quarante ans après, presque jour pour jour, en juin 1872, des affaires de famille m'appelèrent au château de La Bastide, à trois kilomètres de la plaine de Jalès et de la commune de Bernas. Naturellement ce fut le but de ma première promenade; un spectacle étrange m'y attendait.

Celte plaine immense était plantée de châtaigniers et de cliénes séculaires qui, pendant trois ou quatre générations, avaient fait Torgueil et l'admiration du pays. La jeunesse de Berrias, de Vagnas, des Vans, de Sampzon, venait jouer aux boules et danser sous ces beaux ombrages. Mais il était écrit que le fatal hiver de 1870-1871, dont on n'oubliera jamais les horreurs, serait funeste aux chênes comme à la France. Ces arbres magnifiques, qui avaient résisté aux lerribles hivers de 1789, de 1820 et de 1830, étaient tous morts de froid, comme nos pauvres conscrits ou mobiles, victimes de Texlravagante vanité de M. Gambelta et des élourderies meurtrières de M. Jdes Favre. On n'en avait pas encore arraché un seul, et je ne saurais exprimer l'effet sinistre de ces géants changés en cadavres et f;ardant, en plein mois de juin, la lugubre livrée de janvier. Nos imaginations, surexcitées par les calamités récentes, voyaient dans ce vaste cimetière, où les tombeaux et les ossements étaient

figurés par des branches et des troncs centenaires, un souvenir de ceux qui étaient morts sous la première République et une image de ceux qui venaient de mourir pour inaugurer la troisième. Si j'avais trop longtemps ignoré ce que c'était que Jalès, cette plaine néfaste se gravait désormais dans mon regard et dans mon esprit en caractères ineffaçables.

Le malheur a ses privilégiés comme la fortune. A défaut de succès final et de triomphe, les Vendéens ont eu la gloire. C'est à eux que songeait Chateaubriand, lorsqu'il écrivait : « Qu'importent la mort et les revers, si notre nom fait battre les cœurs généreux deux mille ans après notre vie ! » — Un homme qui s'y cbnnaissait a décerné aux guerres de Vendée le titre de guerres de géants. Tous les partis se sont inclinés devant La Rochejaquelein, Charette, Lescure, Cathelineau, Stofflet, d'Elbée, d'Andigné, Ronchamp, comme devant Marceau, Championnet, Hoche, Kléber et Desaix. Le théâtre et le roman, ces deux falsificateurs de l'histoire, n'ont pas osé la défigurer aux dépens des héros du Rocage, du pont de Thouars, de Fonlenay, de Torfou, de la Tremblaye, d'Antrain, de Luçon. Chaque fois qu'ils opposent un chef vendéen à un général de la République ou de l'Empire, ce n'est pas pour sacrifier l'un à l'autre; c'est pour maintenir entre eux l'égalité de deux adversaires qui se valent et qui s'estiment.

Pour les camps de Jalès, rien ou presque rien. Vas une inscription sur ces tombes; pas une branche de laurier entrelacée à ces croix de bois noir. A peine une de

ces brèves mentions réservées à ceux qui, n'ayant pas réussi, sont traités comme s'ils n'avaient pas essayé. Et cependant, c'étaient des cœurs fortement trempés : Louis Bastide de Malbos, Ctialbos de Teyrargues, Claude Allier, prieur de Chambonas, le comte de Tauriers, le comte de Lauberivière de Quinsonas, le commandant d'Albertony, François-Louis de Saillans, Charrier, le baron d'Aygaliers et cent autres. Que leur a-t-il manqué? Le succès d'abord, puis un historien; le voici; on ne saurait assez remercier M. Simon Brugal d'avoir comblé cette lacune.

Jalès eut quatre fédérations : la première date du 18 août 1-790; la seconde, du 1" au 12 juillet 1791; la troisième, du i^ au 12 juillet 1792; les dernières, de 1793 à 1815. M. Simon Brugal commence par faire justice d'un paradoxe ou d'une erreur de Michelet et de Lamartine, d'après lesquels « l'idéal républicain aurait été, au début, le mobile de ce grand mouvement méridional >. Il en était de la République, en 1789 et 1790, comme en décembre 1847 et en janvier 1848. Si on l'avait pressentie, devinée ou appelée par son nom, elle était morte avant de naître. Elle est si profondément antipathique à la vraie France, à la France des honnêtes gens, elle éveille de si effroyables souvenirs, des appréhensions si légitimes, que, pour qu'elle puisse naître, il faut qu'on la croie impossible; ou mieux encore, il faut que, dans les hypothèses et les combinaisons de l'avenir, elle n'entre pas plus en ligne de compte que le règne d'un Tibère ou d'un Néron. Il faut que son

avènement soit clandestin, qu'elle arrive sans se faire annoncer, que, profitant d'une distraction, on la voie installée dans la place, avant qu'on sache comment et par où elle a pu y pénétrer.

M. Simon Brugal nous le dit excellemment: la Révolution eut une aurore; parmi ceux qui devaient un jour la maudire ou figurer au nombre de ses victimes, la plupart eurent leur saison d'illusion, et crurent, sans trop d'invraisemblance, qu'elle allait réformer pour se dispenser de détruire. Ils n'y étaient que trop préparés par le travail intellectuel, social et moral du xviii* siècle, où l'audace des doctrines se conciliait avec l'hypocrisie des sentiments, où la société était démolie au profit de la nature, où Ion menait de front la philosophie voltairienne et la sensibilité vertueuse; où l'homme, rendu à son innocence primitive, était déclaré a jon on capable de servir de moule aux plus dangereuses utopies; où l'on se vantait de conduire le genre humain avec une houlette, et où le bêlement des agneaux préludait au rugissement des tigres. Illusion d'autant plus explicable, que les abus étaient évidents, que Louis XVI se plaçait à la tête des réformateurs, et que ceux-ci, quand ils étaient de bonne foi, pouvaient confondre leurs idées d'amélioration sociale avec leur amour pour le roi. C'est généralement ce qui advient en pareil cas, ce que j'ai vu, en juillet 1830, quelques jours avant les Ordonnances. Les deux tiers au moins des 221 , réélus dans leurs départements, mais se croyant à cent lieues d'une révolution, s'exhortaient mutuellement à redoubler de respectueux dévoue- III. 3

ment envers Charles X, afin de lui faire accepter sans trop d'amerluaie la chute dti ministère Polignac et un changement de politique.^ Seulement, le troisième tiers (ohl surtout, pas de calembour! le sujet est Irop grave, et d'ailleurs Torthographe n'y serait pas) se disait tout bas : « Allez, bonshommes f Quand viendra le moment, nous sauterons par-dessus la charte de 1814, par-dessus le Irône, par-dessus Tirresponsabilité royale, et nous vous forcerons de sauter avec nous. Vous vous endormirez rovalistes constitutionnels, etvous vous réveillerez sujets d'une autre constitution et d'une autre royauté! >

Il y eut donc, dans les premières fédérations, une sorte de lune de miel; d'un miel où les abeilles n'étaient pos encore entremêlées de «frelons et de guêpes. Les premiers décrels de l'Assemblée nationale, l'abolition des dîmes, des censives, des droits féodaux, des bénérices commendataires, étaient salués avec enthousiasme, aux cris de Vive le Roil — Dans leur adresse à Louis XVI, les fédérés ajoutaient : « Nous regardons comme criminels tous ceux qui oseraient insulter, soit en paroles, soit par écrit, les décrets des augustes représentants de la nation, et tous ceux qui ne porteraient pas tout le respect dû au plus juste, au plus populaire, au plus adoré des monarques, » Au plus adoré des monarques! Remarquons, en passant, que peu de rois ont été plus loués que Louis XVI. Il est impossible d'évoquer ce souvenir sans songer aux viiîlimes que l'on parait de fleurs avant de les traîner à l'autel.

— « Admirable spectacle! s'écrie M. Simon Brugal;

enthousiasme sublime, qui, hélas! ne devait durer qu'un jour! » L'auteur décrit en larges trails celte scission, cette rupture qui, là comme ailleurs, caractérisa les lendemains. — « Si la Constituante eût élé fidèle à son mandat, le pays, délivré des abus qui pesaient sur lui, n'eût pas mieux demandé que de s'avancer sans violence, sans secousse, guidé par son roi, dans les voies d'une sage liberté. Malheureusement, Taudace des sophistes fit évanouir les plus légitimes espérances. Tout-puissants pour détruire, les disciples de Jean-Jacques Rousseau, les fanatiques du Contrat social^ les professeurs de matérialisme, s'attaquèrent à la religion catholique et froissèrent les masses dans ce qu'elles avaient de plus cher : leur foi. Dès lors, deux France apparurent : Tune acceptant la Révolution jusqu'au cannibalisme, maîtresse de la rue, hurlant dans les clubs, démagogique et démoniaque; l'autre, repliée sur elle-même, anxieuse du présent, doutant de l'avenir, très ferme dans ses convictions et s'y attachant avec d'autant plus d'énergie qu'elles étaient plus violemment battues en brèche. Au printemps de 1790, ces deux France étaient en présence, s'observant. »

Ainsi, en Vivarais et en Languedoc comme en Vendée, la religion sépara ses amis et ses ennemis. Ceux-ci savaient bien, ils savent encore que c'est là qu'ils doivent frapper, que là est le secret des résistances à leur propagande infernale. Les opinions peuvent être modifiées ou assouplies par des événements qui déjouent les prévisions humaines. En ce qui touche aux vérités, sûres

de rester immuables au milieu des variations politiques, il n'y a pas de milieu pour les consciences : ou l'apostasie, ou la faculté de se retremper dans la persécution et dans l'adversité.

Ce qui donne pour nous un charme particulier aux récits de M. Simon Brugal, c'est que nous y retrouvons bien des noms qui vivent encore, qui nous parlent de nos compatriotes, de nos parents, de nos amis. En bien des pages, son livre est un reliquaire. C'est un chapitre détaché de Thistoire de la province et des archives de famille. Les Malbos, les La Tourrelte, les La Bastide, les Jovyac, les Maubec, les Valgorge, les Quinsonas, les Rivière de Larque, les La Rochette, les Boissin, les Bournet, etc., etc.^ ont laissé des héritiers, et, parmi ceux que j'ai l'honneur de connaître, il n'en est pas un qui ne soit resté fidèle à des souvenirs dignes de figurer au nombre de leurs titres de nobles>e. Je citerai notamment M. Jules de Malbos, fils de l'organisateur du camp de Jalès, fervent chrétien, royaliste sincère, poète aimable, géologue, botaniste, minéralogiste, que j'ai vu, bien souvent, dans ma jeunesse; excellent homme, savant modeste, marcheur infatigable, son rouleau de fer-blanc sous le brâs, et, à la main, une grosse canne sur laquelle il écrivait de jolis vers*

M. Simon Brugol nous donne de la plaine de Jalès une description dont je puis garantir l'exactitude : — « La plaine de Jalès a deux lieues de long de Berrias à Grospierre, et une lieue de large, de Bec-de Jun à la rivière de Chassezac. Elle est bornée à l'ouest, sur le dernier

plan, par la chaîne graniti(]ue de Bannes et les cimes escarpées du mont Lozère ; au nord par la barrière formidable du Tanargue et du Bourrenc; à Test, par les volcans du Coyron ; au sud, par la Serre de Barjac qui s'étend de Saint-Brès à la gigantesque poudingue de Sampzon. Au premier plan, d'un côlé, le fort de Bannes, ancré sur un amoncellement de roches néocomiennes, dominant la plaine comme la proue d'un immense navire ; en face, le bois druidique de Païolive, impénétrable et mystérieux; plus loin, hérissés et fantastiques, les Gras, sorte d'Arabie Pélrée, jetée 4)ar la Nature en plein Bas- Vivarais. L'aspect de cette contrée est parlant. La fertilité des vallées, des ravins et des coleaux y fait contraste avec l'aridité des plateaux calcaires qui séparent le pays du froment de celui de la châtaigne. Chaque versant de colline cache une oasis, et chaque pas est propre à une embuscade. »

Qu'en dites-vous? Ne vous semble-t-il pas que les lieux ont leur prédestination comme les hommes, et que cette plaine, si bien peinte par M. Simon Brugal, était faite pour servir de théâtre à des scènes de drame ou à des fragments d'épopée? C'est aussi beau et plus grandiose que la Vendée. Supposez un Walter Scott français se promenant, vers 18S0, au milieu de ces bois de châtaigniers et de chênes, à travers ces amas de roches calcaires ou granitiques, à la lisière de cette forêt druidique, en face de ces contrastes de plateaux arides et de vertes oasis, se renseignant auprès des vieux fermiers et des vieux bergers du pays; le mont Lozère, la rivière

(Je Chassezac, les volcans du Coyron, le bois de Païolive, n'auraient plus rien à envier aux bords de la Clyde, au saut du Jaugeur, au lac de Lochleven, à la caverne de Balfour de Burley, au labyrinlbe de Woodstock, au château de Keniiwortb, et les béros des camps de Jalès seraient immortels.

Le cadre est pittoresque, le tableau est émouvant et tragique; quel romanesque épisode, la mort du comte et de la comtesse d*Âvéjan! Après le licenciement du camp, le comte d'Avéjan retourne à Sauve, auprès de sa femme. Les protestants de Boucoiran menacent et injurient le noble couple. Madame d*Avéjan est dans un état de grossesse fort avancée. Elle a peur; son mari l'adore; elle le supplie de quitter Sauve où elle ne se croit pas en sûreté, et de partir avec elle pour ses terres du diocèse d'Uzès. Cédant à ses prières, il la prend en croupe et s*enfuit avec elle ; c*est quelque chose de fantastique, celte fuite à travers une nuit d'orage, le galop effréné de ce cheval, Tangoisse de ce mari, les terreurs de celte femme prise d'un accès de délire, comme poursuivie par des ennemis invisibles. On dirait une sœur de Lénore, une fille du roi des Aulnes. Sur les bords de la route, les paysans qui les voient passer se signent avec effroi, crovant à une chevauchée de fantômes. En arrivant au château d'Avéjan, elle meurt. Le comte la tient morte dans ses bras pendant cinq heures, et, au moment des obsèques, ne voulant pas lui survivre, il se perce de son épée sur le cercueil de la « trépassée >.

Cet épisode, que je reproduis à la diable, peut donner

une idée de tout ce que M. Simon Brugal a su mettre de mouvement, de couleur, d'émotion, d'intérêt dramatique, dans son histoire des camp« de Jalès. Ce qui le domine, c'est le soin de réfuter les écrivains révolutionnaires, qui ont représenté les obscurs héros des camps de Jalès comme des aristocrates réfractaires à toute idée de progrès, de réforme et de liberté. Non, suivant l'expression de M. Léon Vedel dans des notes sur Jalès, ce n'étaient pas des ambitieux, c'étaient des convaincus. Ils se levèrent pour la plus belle des causes : celle de la religion. La seconde fédération offre à peu près les mêmes caractères. C'est le 24 août 1790-— singulier anniversaire de la Sainl-Barthélemy, qui devait en avoir un autre, la mort de M. le comte de Chambord, — que Louis XVI eut la faiblesse d'^accepter le décret relatif à la constitution civile du clergé. Aussitôt, une réunion ecclésiastique eut lieu chez Claude Allier, prieur-curé de Chambonas. Tous les prêtres voisins de sa paroisse y assistèrent. A cette question : < Le Roi n'étant plus libre, ses ordres nous obligent-ils? Devons-nous les exécuter? > — Unanimement, la réponse fut : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes. »

Tel est le point de départ de la seconde fédération. A mon grand regret, je ne puis, faute d'espace, vous raconter la mystérieuse et saisissante apparition de deux inconnus qui voyagent sous de faux noms, et qui unissent par avouer : l'un, qu'il s'appelle Charles -Louis- Alexandre de Polignac, l'autre qu'il se nomme Laurent-

Jean-Frdnçois de Palarin, ci-devant marquis de Castelnau. Il est bien entendu qu'ils étaient chargés d'une mission secrète, et que celte mission se rattachait aux opérations du camp de Jalés. lis avaient reçu leurs pouvoirs des mains de Louis XYI et de la reine Marie- Antoinette, qui faisaient dire aux fédérés royalistes : c Leurs Majestés remerciaient les fédérés du Yivarais de leur zèle et les avertissaient qu'il se préparait des événements dans lesquels on aurait peut-être besoin de leur concours. »

Malheureusement, l'armée de Jalés fut mal commandée. Des gardes nationaux, secrètement dévoués à la Révolution, firent nommer général en chef Chastanier de Burac, qui ne possédait aucune des qualités nécessaires à ces difficiles et périlleuses fonctions. Les attentats de l'Assemblée nationale contre la liberté de conscience le laissaient fort indifférent. Il manquait d'énergie, se bornait à des demi-mesures, ne songeait qu'à lui, craignait de se compromettre. « Bref, dit un historien, là où il aurait fallu un homme de feu, on avait un homme de glace, d — Or, on sait ce qui arrive en pareil cas. Des troupes, réunies par un intérêt commun, mais venues de tous les points d'une province, moins disciplinées qu'une armée régulière, incapables de former un ensemble homogène, ont, avant tout, besoin de voir à leur tête un général dont la supériorité, les talents militaires, l'autorité morale, la résolution, la bravoure, imposent silence à tous les dissentiments, improvisent la discipline, étouffent les querelles de vanité ou de préséance,

réalisent le si forte virum quem de Virgile, et réussissent à fondre ces éléments divers au nom d*une seule pensée et d'une seule volonté. M. Simon Brugal retrace les conséquences de cette faute capitale; elles furent désastreuses et paralysèrent la seconde fédération. Le héros de la troisième fut François-Louis de Saillans. Cette fois, l'organisation est complète; on agit sous rinspiration des princes, qui attendent monts et merveilles des intrépides catholiques du Languedoc, du Vivarais et du Gévaudan. Mais, hélas I la fatalité ne lâche pas prise. — « Il était convenu que l'insurrection éclaterait le même jour et à la même heure (dans la journée du 45 août), sur tous les points du Bas- Vivarais, du Haut-Uzège, du Gévaudan et du Velay, dont les habitants acquiesçaient à la fédération. — Les instructions adressées par M. de Saillans à ses énergiques complices étaient d'une audace et d'une crânerie admirables. Le Midi tout entier allait prendre feu, et l'on espérait que les conjurés s'en rendraient maîtres. Par malheur, les derniers ordres furent saisis et tous les secrets de la conjuration dévoilés. Le courrier du comte de S.iillans se laissa maladroitement arrêter, au moment oii il quittait Saint-André-de-Cruzières, porteur des instructions destinées à M. de Blou. >

Dès lors, nous assistons à la période de décadence et d'agonie. Les dernières fédérations furent aux trois premières ce que la chouannerie fut à la Vendée : des prodiges isolés de bravoure individuelle au profit d'une cause perdue. Ce qui donne à l'épilogue du livre de

M. Simon Brugal le sombre intérêt d'une tragédie, ce sont les représailles. C'est le martyre des principaux chefs des diverses fédérations. Baslide-Malbos est étranglé dans sa prison; on lance son cadavre par la fenêtre, croyant le jeter dans le Rhône. Saillans tombe foudroyé d'un coup de sabre. Le ciloyen Lapaille lui scie la tôle. Ce cannibale plante ensuite cette tête sanglante au bout d'une pique, la promène devant les fenêtres des habitants des Yans qui passaient pour favorables à la cause royaliste, et, pendant tout le jour, s'amuse de ce hideux trophée. — Mais le drame le plus poignant, au milieu de ces innombrables tueries où la Révolution, rendue à sa spécialité, partage sa proie entre les massacreurs et les bourreaux, c'est la mort de l'héroïque prieur de Chambonas, Claude Allier. Il s'était réfugié dans une grotte isolée, masquée de ronces et de broussailles. Il entend des gémissements. 11 sort de sa cachette, et voit une femme, le bras en écharpe, étalant une plaie saignante. Il la console, la soigne, panse sa plaie, la guérit. Cette malheureuse devine qu'il est prêtre; pour gagner la prime promise, elle le trahit et conduit elle-même les gendarmes devant la grotte qui lui servait de refuge. Claude Allier est condamné à mort et exécuté, c Arrivé sur la plateforme de la guillotine, il se recueillit un instant, fît le signe de la croix et regarda le ciel. "»

Le livre de M. Simon Brugal est une œuvre de réparation et de famille. Grâce à lui, les malentendus seront dissipés; la légende prendra rang dans l'histoire. Les esprits superficiels, tentés de regarder les fédérations

des camps de Jalès comme des ëcbauffourées équivoques ou vulgaires, sauront qu'il y a eu là assez d'héroïsme, de grands caractères, de belles âmes, de martyres, de dévouement à la religion et à la royauté, pour que Jalès ait le droit de s'appeler la Vendée méridionale.

13 octobre 188C.

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