PARIS
MICHEL LÉYY FRÉHES, LIBRAIRES ÉDITEURS
ftUE TITIElflfl> 2 BIS^ ET BOULBTARD DES ITALIENS^ 15
A lâ librairie nouvelle
Tons droit! résenréi ,
F. HALEVY
La France vient de perdre un de ses deux grands compo ^' siteurs, un maître illustre, un théoricien savant, un écrivain d*un rare mérite, enfin, l'un des hommes les plus considérables de notre temps, M* F. Halévy. Rien ne pouvait faire prévoir l'imminence de ce malheur; on savait que l'auteur Q de la Juive s'était ressenti^ Tété dernier, d'un peu de fatigue et de malaise, suite naturelle des travaux de toute sorte qu'il s'était imposés. Son médecin, moins par nécessité que par précaution, lui avait conseillé de passer Thiver sous un climat plus doux, et de s'éloigner, pour quelques mois, de ce tourbillon de la vie parisienne, où il était mêlé forcément par tant de côtés. 11 partit donc pour Nice, avec sa femme et ses enfants, serrant Ja main à ses amis sans leur dire adieu, comme on part pour la campagne. Au bout de quelques jours, il se portait déjà mieux; les nouvelles étaient excellentes; dans quelques semaines, il aurait entièrement recouvré ses forces. Il se prodiguait peu, il travaillait modérément; il était entouré des plus douces affections; il était heureux I II allait revenir, et ce retour^ hélas I eût été pour lui une joie et un triomphe.
Son Excellence le ministre d'État, qui s'était informé sans cesse de la santé de l'éminént compositeur, de ses projets, de ses vœux, avait donné Tordre de jouer le plus tôt possible, à l'Opéra, un ouvrage en trois actes d'Halévy, presque
VI F. HALEVY.
entièrement achevé et destiné à une autre scène. Cependant la direction de rOpéra-Comique revenait aux mains d'un homme qui a commencé sa fortune par le succès du Val d'Andorre, qui s*est montré, en toute occasion, l'ami le plus reconnaissant, le plus dévoué de l'auteur des Mousquetaires, de la Fée aux Roses, de l'Éclair, de tant d'autres partitions populaires et charmantes, et qui aurait sans doute remis en honneur un répertoire trop négligé par une déplorable incurie. Ainsi tout souriait à ce pauvre Halévy; tout lui était propice; on le désirait, on l'attendait^ on pressait son retour; jamais peut-être l'avenir ne lui était apparu sous des couleurs plus brillantes ; lorsque, soudain, le bruit se répand qu'il est à la dernière extrémité, et presque en môme temps on apprend qu'il est mort.
Il n'était âgé que de soixante-trois ans, et peu de carrières ont été* mieux remplies, plus laborieuses et plus fécondes que la sienne. Je donnerai tout à l'heure le catalogue de ses ouvrages à peu près complet. Ceux qui savent ce qu'il faut de temps et de peine pour écrire un si grand nombre de partitions, — je ne parle que du travail matériel, — seront déjà étonnés qu'il ait pu y suffire. Mais on est effrayé quand on songe que c'est la moindre partie de ses veilles qu'il donnait à la composition ; que sa vie a été toujours partagée entre des occupations multiples et diverses, dont chacune eût exigé la somme totale des facultés d'un homme ordinaire ; qu'il a été tour à tour ou simultanément directeur de la partie musicale à l'Opéra^ professeur au Conservatoire, où il a formé d'excellents élèves (tput ce qui s'est fait remarquer depuis, soit dans l'enseignement, soit au théâtre); académicien des plus actifs et des plus autorisés; écrivain didactique d'un profond savoir, d'une lucidité, d'une précision merveilleuses, et sachant se mettre à ia portée de tous; enfin, secrétaire perpétuel de Tlnstitut, fonctions très-élevées, très-littéraires et très-absorbantes, auxquelles je ne crois pas qu'avant lui aucun musicien ait été porté par le libre suffrage de ses collègues.
F. HALÉVY. Tii
Oo sait comment il a rempli cette place^ dont il était si digne. Outre une correspondance très-vaste, des rapports continuels^ une assiduité constante aux séances de l'Institut, une bienveillance et une affabilité inaltérables pour tout ce qui venait à lui, un accueil empressé, une patience à toute épreuve, il excellait dans ses notices, qu'il lisait tous les ans à l'Académie des beaux-arts. C'étaient des modèles de goût, d'observation, de finesse. Il relevait par d'ingénieuses allusions, par des anecdotes piquantes, par les agréments d'un récit très-vif, mais toujours naturel, l'aridité, la simplicité et souvent Textrôme indigence des faits dont il était forcé d'entretenir son auditoire.
Ajoutez à tout cela les soins, les soucis d'une famille qu'il chérissait et dont il était adoré; les relations du monde qui le tenait par tant d'attaches, et qui le saisissait au moment même où il croyait lui échapper; les devoirs de position, de société, de convenance auxquels aucun homme bien élevé ne saurait se soustraire, et, moins qu'un autre, F. Halévy, recherché partout, assiégé et forcé pour ainsi dire dans ses derniers retranchements. 11 avait l'esprit le plus distingué et le plus cultivé, le commerce le plus aimable et le plus sûr; une conversation charmante, une bonté rare, jamais de haine ni de fiel contre ses détracteurs les plus acharnés. Sa physionomie était toujours franche et ouverte; son regard affectueux, son sourire engageant et sympathique, et cependant, malgré sa grande égalité d'humeur, à travers sa gaieté même et son courage, on voyait qu'il fléchissait sous le fardeau d'un travail énorme ou de secrètes et profondes amertumes*
Il produisait sans trêve et sans relâche, et plus il produisait, plus le public se montrait difficile et exigeant. C'est le sort de tous ceux qui s'élèvent et régnent par l'intelligence. Il faut aussi tenir son rang, marcher de pair avec ses égaux, faire face aux besoins croissants d'une société qui juge sur les apparences, et qui estime le talent moins d'après ce qu'il vaut que d'après ce qu'il rapporte. Souvent