Dans sa Biographie universelle des musiciens
4. Mozart, vie d'un artiste chrétien au xviiie siècle^ etc. Paris,
ôelai-ci n'eut qu'à laisser se développer librement les rares facultés dont était doué le jeune Wolfgang * ou Woferl^ comme il le nomme souvent dans ses lettres. — Léopold Mozart était fils d'un relieur d'Augsbourg; il s'adonna à la musique et apprit à jouer de plusieurs instruments. Il commença sa carrière musicale en entrant chez un certain comte de Thura en qualité de valet de chambre musicien, Cette double qualification, qui paraît si singulière aujourd'hui, ne semblait pas étrange alors et ne choquait personne. Les grands seigneurs faisaient apprendre la musique à leurs paysans, choisissaient les plus habiles et les attachaient ainsi à leur personne. Dans beaucoup de maisons, les officiers et les serviteurs môme devaient jouer de quelque instrument, afin d'être prêts à chaque instant pour l'exécution d'un quatuor, d'une symphonie. « Dans la maison du comte Joseph Kinski, à Prague, dit le docteur Pierre Lichtenthal 2, le quatuor était encore, il y a quelques années, composé du valet de chambre, qui faisait le premier violon, du cocher, qui jouait du violoncelle, et de deux autres domestiques, dont l'un jouait le second violon et l'autre la viole, et tous les quatre exécutaient leur partie avec un talent et une précision remarquables, »
1. Wolfgang signifie allure de loup. Les Germains, dit-on, donnaient ce nom à leurs fils, espérant que, lorsqu'ils seraient devenus des guerriers, ils inspireraient aux ennemis la crainte qu'inspiraient aux femmes et aux enfants rapproche du loup, l'bôte le plus redoutable des forêts qu'ils habitaient. Mais le patron de Mozart était saint Wolfgang, évêque de Ratisbonne, qui vivait au x® siècle.
). Dizionario e bibliografia délia musica, Mllaa, JS36.
Léopold quitta la maison du comte de Tham poar aller s'établir à Salzbourg. Il s'y maria. Il ne gagnait pas grand argent à être (out à la fois compositear d'oratorios, de symphonies et de concertos, habile exécutant sur l'orgue, le violon, le clavecin, professeur de ces divers instruments. Il était en outre auteur d'une très-bonne méthode de violon *, encore estimée aujourd'hui. Le prince-archevêque de Salzbourg l'admit parmi ses musiciens, e( le nomma plus tard maître de chapelle en second et chef d'orchestre de ses concerts. Ces dignités ne l'enrichirent pas beaucoup. II songea à donner à ses enfants un talent d'exécution qui pût les rendre célèbres, leur permettre de se faire entendre dans les grandes capitales, et leur assurer par la suite une fortune indépendante. Deux enfants lui restaient de sept qu'il avait eus; c'étaient les plus jeunes, Marie-Anne, née en 1751, et Wolfgang. Il commença par s'occuper de Marie-Anne. Elle avait huit ans lorsqu'il lui fit mettre les doigts sur le clavecin. -^ Marie-Anne fit des progrès rapides; mais le jeune garçon, qui n'avait que trois ans et auquel on ne faisait nulle attention, donna bientôt des preuves d'une aptitude singulière; assidu et toujours attentif, il prit de sa seule volonté une part de cet enseignement qui ne lui était pas destiné. Dès ce moment, la musique
1. Versuch einer grûndlichen Violinschule (Essai d'une école fondamentale de violon). Cet ouvrage, qui parut à Augsboiirg en 1756, l'année même de la naissance de Wolfgang, eut depuis de nombreuses éditions dans presque toutes les grandes villes d'Allemagne, sous le titre définitif de Grûndliche Violinschule.
s'empara de cette jeune intelligence, si merveilleusement disposée à la recevoir, la pénétra, grandit et se fortifia avec elle, jusqu'au jour suprême où tout s'éteignit dans le tombeau. — La vie musicale de Mozart commence donc dès cet âge si tendre, et c'est le devoir du biographe de retracer l'histoire de cet enfant. A peine Marie-Anne avait-elle quitté le clavecin, que Wolfgang en prenait possession. Il répétait de mémoire les gammes et les exercices qu'il lui avait entendu faire. Mais il allait plus loin; obéissant à l'instinct secret qui le dominait, il interrogeait le clavier et y cherchait d'harmonieuses consonnances. Les tierces et les sixtes le ravissaient de joie. M. de Nissen a publié dans son ouvrage vingt-deux petits morceaux composés par Mozart, de 1760 à 1762, c'est-à-dire depuis l'âge de quatre ans jusqu'à six ans, et qu'il dictait à son père. 11 ne savait pas encore tenir une plume; la musique précédait en luiie développement des autres facultés. On n'a aucune raison de douter de l'authenticité de ces petites compositions, qui sont au reste très-simples et très-naturelles, lorsqu'on songe à la précocité de génie dont Mozart a donné tant d'autres preuves.
En 1762 (Wolfgang avait un peu plus de six ans), le père résolut de commencer l'exécution de son projet. Marie-Anne ou Nanerl avait onze ans, et elle était de première force sur le clavecin. Quant à Wolfgang, il était si étonnant, il jouait les pièces les plus brillantes avec tant de charme et d'éclat, les andante avec tant de grâce, les fugues les plus difficiles de Haendel et de Bach avec tant de netteté, de précision et d'intelligence ; il
improvisait si facilement sur quelque thème qu'on pût lui proposer; il était, en un mol, capable de tant de merveilles, que le père était fondé à penser que le moment était venu, et qu'il pouvait essayer de jeter les fondements de cette fortune, de celte indépendance qu'il rêvait pour ses enfants. — Léopold Mozart avait toujours été laborieux el économe, et cependant il avait toute sa vie souffert de la gêne* 11 voulait voir ses chers enfants plus heureux que lui. C'était un homme au cœur droit, d'une vie très-régulière et d'une piété qu'on doit croire sincère, à en juger par ses lettres. On est donc autorisé à croire qu'il n'avait pas l'idée d'exploiter pour son propre compte les jeunes talents qu'il allait produire dans le monde. Tous les bénéfices qu'il espé*rait devaient appartenir à ses bien-aimés Wolfgang et Nanerl. Malheureusement, ses calculs furent plus d'une fois trompés, et les dépenses des voyages égalaient souvent, quand elles ne les dépassaient pas, leâ recettes qu'il prenait grand souci de recueillir. — Une autre raison guidait encore Léopold. Les surprenantes facultés de Wolfgang le remplissaient d'admiration et parfois d'une sorte de respect. Ses yeux se mouillaient de larmes lorsqu'une circonstance imprévue lui révélait un nouveau progrès de son fils. De même que Pascal avait deviné Euclide, Wolfgang devinait ce que les leçons du maître et une longue pratique de l'art avaient enseigné aux plus habiles. Léopold croyait qu'il avait mission de montrer au monde cet enfant miraculeux, à qui Dieu avait donné tant d'intelligence et de génie.
Il fit d'abord une sorte de voyage d'essai. Au tnois de juin 1762, il se rendit à Munich avec sa femme * et Ses deux etifants ; on n'a aucun détail sur ce voyage : où' sait seulement qu'ils restèrent environ trois semaines à Munich, que Wolfgang joua un concerto devant rélecteur et qu'il excita une véritable admiration. Puis la famille revint à Salzbourg pour se préparer à vlne expédition nouvelle.
Le 19 septembre de la même année, toute la fa^ mille se mit de nouveau en route, mais cette fois pour aller à Vienne, la grande capitale de l'Allemagne. C'est *alors que commence la correspondance dont nous avons parlé et qu*a recueillie M. de Nissen. Là première lettre de Léopold Mozart est datée de Linz, le 3 octobre 1762; elle fait connaître que ce voyage commença par un mécompte et Une déception, t Vous nous croyez peut-être arrivés à Vienne? écrit-il à M. Hagenauer *; nous ne sommes encore qu'à Linz. » Et il raconte qu'ils ont dû s'arrêter à Passa u, parce que le prince-évêque de cette ville a voulu entendre Wolfgang et Ta retenu cinq jours entiers. Ils ont, il est vrai, donné un concert à Passau; mais, tous frais faits, il ne leur reste qu'une quarantaine de florins, et ils n'ont plus maintenant le temps de donfler un concert à Linz, qui aurait certainement produit plus
1. Elle se nommait Anna Bertlma, et était née ea 1730. Léopold Mozart avait un an de plus que sa femme.
2. Négociant à Salzbourg, propriétaire de la maison habitée par là amille Mozart. Le rez-de-chaussée de cette maison était occupé par
le magasin du propriétaire, dont l'appartement était au premier étage. La famille Mozart ocenpait le second étage.
du double, c Et sayez-vous ce que le prince-évéque a donné à Wolfgang ?... Un ducat I » — Mais il se console par la vue de ses enfanis et l'espoir du sufibés. t Mes enfants sont gais et partout à leur aise comme chez eux. Le petit est familier avec tout le monde, et surtout avec les oi&ciers, qu'il traite à première vue comme s'il les avait toujours connus. Ces chers enfants sont Tobjet d'un étonnement général, surtout le garçon. Tout présage que nos affaires marcheront bien. Que Dieu daigne seulement nous maintenir en bonne santé t Faites, je vous prie, aussitôt que possible, dire quatre messes à noire intention à Maria-Plaïn ^ » — Enfin on arrive à Vienne le 8 octobre, t Nous avons été dispensés de tous les ennuis de la douane, écrit le père, grâce à monseigneur Woferl, qui en un clin d'œil est devenu l'ami intime du receveur, lui a enseigné le clavecin, lui a joué un menuet sur son petit violon, et lui a fait ses invitations pour l'avenir. » — Wolfgang, on le voit, était plein de grâce, de gentillesse, de gaieté et d'entrain. L'artiste précoce et déjà savant était resté un charmant enfant et on l'aimait avant de l'avoir entendu. Son succès à Vienne fut immense. Sa réputation Ty avait devancé. « 11 vient d'arriver ici un petit bonhomme qui, dit-on, joue admirablement du clavecin. > Voilà ce que le père Mozart eut la satisfaction d'entendre dire à l'archiduc Léopold à l'Opéra, le jour ménie de son arrivée, et son cœur tressaillit d'orgueil et de joie.
i. Célèbre lieu de pèlerinagoi près de Salzbourg.
Non-seuleinenl Wolfgang soutint vaillamment le fardeau de celte bonne renommée, qui n'était pas sans danger, mais il surpassa encore tout ce qu'on avait pu dire ou imaginer de lui. Appelé à la cour, la vue de si grands personnages ne le troubla pas, la splendeur de la cour impériale n'enleva rien de sa liberté à ce jeune esprit. Il se mit gaiement au piano. L'empereur s'était placé près de lui. a Monsieur, lui dit Wolfgang, je vais jouer un concerto très-difficile de M. Wagenseil, votre maître de,chapelle; je voudrais bien l'avoir à côté de moi, il me tournerait les feuillels. Voulez-vous le faire appeler? » Et l'empereur fit appeler M. Wagenseil — M. Oulibicheff, en racontant avec une légère variante cette petite anecdote, que nous citons seulement comme un trait de naïveté enfantine, prête à Mozart une intention pleine de finesse et de malice, et qu'on se refuserait à admettre s'il ne s'agissait d'un enfant tout exceptionnel, d'un Mozart. Il dit que les plus hauts suffrages lui étaient et lui furent toujours complètement indifférents, s'ils n'étaie«t raisonnes et sentis. Lorsqu'on le faisait jouer devant des personnes qui n'entendaient rien à la musique, on n'obtenait de lui que des contredanses, des menuets, des bagatelles sans importance. Il paraît qu'il avait jugé sévèrement l'auditoire et qu'il craignait de n'y pas trouver les garanties qu'il désirait *. C'est pourquoi il aurait dit à
1. Il parait que Tempereur, à qui on l'avait déjà présenté, l'avait traité en enfant^ et lui avait dit : « Il n'y a pas grand mérite à jouer de tous les doigts; le beau serait de jouer d'un seul doigt. » Pour toute réponse^ Wolfgang joua avec Tiadex seul des passages très-ra-
l'empereur : « Faites venir M. Wagenseil, celui-là s'y connaît. * Et, lorsque M. Wagenseil arriva : t Ah ! lui dit-il, je suis charmé devons voir; je vais jouer un concerto de votre composition. Vous me tournerez les feuillets, s'il vous plaît.» — Quoi qu'il en soit, que Mozart ait parlé avec la naïveté d'un enfant ou là rouerie d'un diplomate (et, s'il fallait choisir entre les deux appréciations, nous pencherions vers la dernière), il joua le difficile concerto de manière à enlever tous les suffrages. Il satisfit M. Wagenseil, qui s'y connaissait, et ceux qui auraient pu ne pas s'y connaître. . Voici ce qu'écrit le père après cette séance mémorable : « Je n'ai que le temps de vous dire que Leurs Majestés nous otit reçus avec une faveur si extraordinaire, qu'un récit détaillé vous paraîtrait fabuleux. Woferl a sauté sur les genoux de l'impératrice, lui a jeté les bras autour du cou et l'a embrassée avec effusion. Hier, jour de Sainte-Thérèse (fête de l'impéra»tri ce), elle nous a envoyé deux habillements complets pour les deux enfants et le trésorier nous a remis cent ducats. Voulez-vous savoir quel est le costume apporté à Woferl ? Il est du drap le plus fin, couleur hias » la veste en moire de la même couleur; habit et veste gar* nis d'une double bordure en or. On l'avait commandé pour le petit archiduc Maximilien. Le costume de Nanerl était fait pour une archiduchesse. C'est du taffetas blanc broché, avec toute sorte de garnitures *. »
pides et très-difficiles. Cette première entrevue Tayait mis ea défiance.
1. Pendant ce séjour à Vienne, Mozart, se promenant un jourdaai
MOZART. Il
Une vive inquiétude vînt, peu de temps dprès, assaillir le cœur du père. Wolfgangfut atteint d'une maladie sérieuse, t Fragilité! fragilité! s'écrie le père à celte oc*casion. Mais Dieu a permis que tout se soit passé sans trop de mal, et nous rendons grâce à sa miséricorde infinie. La maladie touche h sa fin. Elle nous coûte cher; elle nous fait perdre au moins cinquante duca<s. Faites dire, je Vous prie, trois messes à Lorette, à Tautel de l'Enfant Jésus, et trois à Bergl, à l'autel de saint Fran*çois de Paule. » — ^ On trouve à chaque instant dans les lettres de Léopold Mozart ce mélange bizarre de pratiques religieuses et d'observations financières. II aligne ses élans de piété et son petit budget. Hais la tendresse paternelle préside toujours à ses préoccupations. Les messes qui seront dites, les économies qui seront faites, tout sera pour les chers enfants. — La famille quitta Vienne au mois de novembre, après avoir épuisé tout ce que cette capitale avait pu offrir de succès, de gracieusetés, de cadeaux et de ducats, mais non sans que le père regrettât amèrement ce qu'avait coûté la maladie de Wolfgang. En réalité, celte maladie ne fit perdre
le palais avec deux jeunes archiduchesses, glissa sur le parquet ciré, auquel il n'avait pas été habitué, et tomba. L'une des deui princesses s'empressa de le relever et le consola, car il se montrait mortifié de cette chute. «Vous êtes bonne, lui dit Woirgang, je votis épouserai. » On conta cette histoire à l'impératrice. « Tu veux donc épouser ma fide? » dit-elle à Wolfgang. « Oui, par reconnaissance. Elle a été bonne pour moi. L'autre princessô ne s'est pas inquiétée de moi et ne m*a rien dit du tout. » Cette archiduchesse si bonne, que Mozart voulait épouser, était Marie- Antoinette, depuis reine de France. Elle était née en 1755, et avait, par conséquent, sept ans lors de cette pe* tite aventure.
ii DERNIERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.
que ce qu'elle avait empêché de gagner. Le père Mozart dit qu'il paya Texcellent docteur Bemhard par une se* rénade.
Après plusieurs mois de repos et d'études à Salzbourg, le père conçut le projet d'un nouveau voyage» plus considérable et qui devait être plus décisif pour la fortune et pour la gloire des jeunes artistes. On se mit en route le 9 juin 1763 pour visiter la France, TAngleterre et la Hollande, et Ton commença par Munich, qu'on connaissait déjà et où Wolfgang el Nanerl avaient laissé d'excellents souvenirs. On y resta une dizaine de jours, qui sufTirent aux enfants pour se faire entendre plusieurs fois et au père pour faire une assez bonne recette, c Je n'ai pas à me plaindre de l'électeur, écrit-il, il est pauvre. Il m'a dit hier : « Nous sommes » de vieilles connaissances : il y a près de dix-neuf ans > que nous nous sommes vus pour la première fois; » mais, que voulez- vous ! chacun a ses affaires I » Il m'a donné cent florins. >
Ils vont dans le Wurtemberg ; mais là rien ne leur réussit. D'abord le duc n'est pas à Stuttgart, il est à sa résidence de Louisbourg. Ils vont à Louisbourg ; ils ne peuvent parvenir jusqu^au duc. Le père, très-mécontent, s'en prend à Jomelli *, qu'il traite sévèrement dans une
1. Jomelli resta quinze ans dans le Wurtemberg; il retourna en 1768 à Naples, où il ne retrouva pas ses succès d'autrefois. Ses compatriotes dirent qu*un long séjour en Allemagne avait gâté son style. Son dernier ouvrage, Ifigenia, donné en 1773, éprouva une chute complète. Jomelli en conçut un profond chagrin, eut une attaque d'apoplexie et mourut l'année suivante; il était né en 1714, comme Gluck, et mourut en 1774, rannée où Gluck donna à Paris son IpMgénie*
MOZART. iS
de ses lettres : c Je considère tout cela comme l'œuvre de Jomelli, maître de chapelle du duc. II se donne toutes les peines du monde pour éloigner les Allemands de cette cour, et il y parvient. Il est en grande faveur auprès du duc. Outre ses appointements de quatre mille florins, il a une maison à Stuttgart, une autre ici, Téclairage, le chauffage, une voiture^ un cheval. Les Italiens, qui lui font la cour, et dont sa maison est toujours pleine, ont dit et répété au duc qu'il est impossible qu'un enfant de sang allemand ait le génie musical, le feu et Tinteiligence qu'on attribue à Woferl. x> II quitte Louisbourg le cœur plein d'amertume, accusant Jomelli^ reconnais* sant toutefois que la musique qu'il dirige est bonne. • Cela vient, dit-il, de ce qu'il a tout pouvoir sur ses musiciens. >
Il se dirige vers Bruxelles, où il doit donner un con* cert. En passant à Aix la Chapelle, il trouve la prin* cesse Amélie, sœur du grand Frédéric. « Malheurçu* sèment, dit il, elle n'a pas le sou. Nous aurions de quoi nous réjouir si je pouvais convertir en bons louis d'or tous les baisers qu'elle a donnés à mes enfants, à maître Wolfgang surtout; mais ni les maîtres de poste ni les aubergistes ne veulent être payés de cette mon» naie. Elle veut que j'aille à Berlin, et le prince Charles est tout à fait de cet avis. Comme sa sœur, il est plein de parfaites intentions, mais, comme elle aussi, il n'a pas le sou vaillant. » Il va donc à Bruxelles, et donne son concert, auquel assiste le prince Charles; puis, avant de partir pour Paris, il demande qu'on lui envoie une uouvelle lettre de crédit; « car, dit-il,
j'ai de quoi monter une vraie boutique de cadeaux de toute sorte, montres, chaînes, tabatières, épées» bijoux, dentelles, etc. Quant h l'argent, il est rare, et je suis positivement pauvre. Le voyage va me coûter au moins deux cents florins, et je ne veux pas être pris au dépourvu. »
Le 18 novembre 1763, ils arrivent à Paris, chargés de lettres qui doivent leur ouvrir toutes les portes. De grands seigneurs étrangers les recommandentà de hauts personnages de la cour de France. Ces lettres, remises aussitôt, ne produisent rien. On ne croit pas au petit prodige. Un négociant de Francfort leur avait donné une lettre pour M. Grimm. On a recours à cette lettre, sur laquelle on ne fondait pas grand espoir. Grimm accueille les voyageurs, les protège, devient leur patron, met à leur service son activité, ses relations, son influence, toute la chaleur d*une amitié intelligente, et introduit dans le monde le jeune artiste dont les talents extraordinaires Pavaient charmé. On lit dans sa correspondance : « Les vrais prodiges sont si rares, qu'on en parle volontiers lorsqu'on a le bonheur d'en voir un. Un maître de chapelle de Salzbourg, nommé Mozart, est arrivé ici avec deux enfants charmants. Sa fille., âgée de onze ans, joue du clavecin à ravir et exécute les morceaux les plus difficiles avec une rare précision. Quant à son frère, qui n'a pas encore accompli sa septième année, c'est un phénomène si extraordinaire, qu'on a peine à croire ce qu'on voit de ses yeux et ce qu'on entend de ses oreilles. Non-seulement il exécute aisément et avec une parfaiîe netteté les pièces les plus difficiles, quoi-
que ses petites mains atteignent à peine la sixte; mais encore (et c'est là Tincroyable) je l'ai entendu improviser une heure entière et se livrer aux inspirallons de son génie, qui lui amenait une foule d'idées ravis* santés, se suivant avec goût et sans la moindre confusion. Un maître de chapelle consommé ne pourrait avoir une connaissance plus profonde de l'harmonie et des modulations que l'enfant sait opérer dans les voies les moins connues, mais toujours conformément aux règles. » — Grimm continue sur ce ton; il parle de la facilité avec laquelle Mozart déchiffre (outce qu'on lui présente, écrit, compose sans consulter le clavecin, trouve à l'instant môme sans préparation divers accompagnements pour les airs qu'on lui chante, et il finit par dire : « Je crains que la tête ne me tourne pour peu que je t'entende encore, et je conçois à présent combien il est difficile de se préserver de la démence quand on voit des miracles. » Grimm était très-bon connaisseur en musique et sincère dans ses admirations. C'est pourquoi nous avons rapporté ces frag-
mts, qui donnent une juste idée de la surprise que levait exciter le jeune prodige.
La famille resta environ cinq mois à Paris. Pendant ce temps, les deux enfants, invités plusieurs fois à Versailles, jouèrent devant le roi et toute la cour. Nanerl réussit beaucoup; quant à Wolfgang, il fut apprécié comme il méritait de l'être. II ne se montra pas seulement exécutant audacieux, profond harmoniste, improvisateur heureux; il fut gai, spirituel, aimable, charmant. Au grand couvert qui eut lieu la veille du nouvel
an (1764), toute la famille fut appelée près de la table royale. La reine retint Wolfgang près d'elle. Il lui baisait les mains et lui disait en allemand mille gracieusetés dont elle était ravie. Wolfgang fut moins satisfait de madame de Pompadour. c Qui donc est-elle? dit-il à son père. Elle a refusé de m'embrasser, moi qui ai embrassé rimpératrice ! •
Le père était enchanté, il recevait beaucoup de cadeaux et beaucoup d'argent. Quand vint la semaine sainte, il obtint la permission de donner à Paris deux concerts. C'était à cette époque une grande faveur, très- rarement accordée, parce qu'elle contrevenait aux privilèges de l'Opéra, des Concerts spirituels, de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne. On ne put enlever cette permission, que M. de Sartines donna à la fin et de guerre lasse, que par la protection de quelques grandes dames et surtout par l'intervention de Grimm. Aussi, comme le père chante ses louanges t c Ce Grimm, mon plus grand ami, qui a tout fait pour moi, est vraiment un homme du plus haut mérite. C'est à lui que je dois l'autorisation pour mes concerts. Pour le premier, il m'a placé trois cent vingt billets, c'est-à-dire pour quatre-vingts louis! Il m'a obtenu de ne pas payer l'éclairage, et il y avait plus de soixante bougies; et, pour le second concert que nous allons donner, cent billets sont placés M Quel homme !
1. Ces concerts se donoaient au Ihéâtre de M. Félix, rue et porte Saint-Honoré. C'était un salon dépendant d'un hôtel habité par madame de Ciermont j on y avait élevé un petit théâtre sur lequel des sociétéi de la noblesse jouaient la comédie.
quel esprit et quel cœur! Il sait tout mettre en train et fait réussir les choses comme il l'entend. »
Le séjour de Paris se signale dans la vie de Mozart par une circonstance importante : jusqu'alors il s'était montré exécutant de premier ordre ; à Paris, Tenfant de sept ans se révèle compositeur : il y publie ses deux premières œuvres, deux recueils de sonates, dédiés, Tun à madame Victoire de France, sœur de Louis XV; Vautre à la comtesse de Tessé, dame de madame la Dauphine ^ c Ces sonates, qu'on trouve dans la collection de ses œuvres, sont charmantes, dit M. Félis, et auraient fait honneur aux artistes les plus renommés de celte époque ; cependant leur auteur était à peine parvenu à sa huitième année. ».
Wolfgang excita à Paris un enthousiasme qui eut un grand retentissement dans toute TEurope. Le père n'eut donc qu'à se féliciter d'avoir entrepris ce voyage. Avant de partir, il envoya à Salzbourg deux cents louis, gardant par devers lui la somme nécessaire c pour ne pas être pris au dépourvu. > Et cependant, malgré tout ce profit, auquel il se trouve très-sensible, il est très-sévère pour Paris. Quand il parle des femmes, de leurs toilettes, de leur dévotion, de madame de Pompadour, le pieux Allemand se voile la face. « Chacun vit à sa guise, et sans une miséricorde toute spéciale de Dieu, je ne sais
1. Le premier de ces recueils, dont l'édition princeps est devenue fort rare, porte le titre suivant ; Deux sonates pour le clavecin, qui peuvent se jouer avec accompagnement de violon, dédiées à madame Victoire de France, par J. -G, -Wolfgang Mozart, de Salzbourg , âgé de sept ans. Œuvre, premier prix, 4 livres 4 sous, Paris, aux adresses ordinaires, avec privilège du roi.
ce qu'il arrivera du royaume de France. » Le bonhomme ne se trompait pas trop. Il ne traite pas mieux la musique, c La musique française ne vaut pas le diable, dit-il avec une rudesse toute germanique; mais il s'opère de grands changements. Les Français commencent à tourner, et, dans dix. ou quinze ans, je l'espère pour eux, le goût français aura complètement fait volte-face. » Et il n'était pas non plus mauvais prophète en cela. Gluck, qui devait arriver à Paris dix ans plus tard, travaillait déjà à lui donner raison. Il n'a quelque indulgence en cela que pour la chapelle royale : « J'y ai entendu de bonne et de mauvaise musique. Tout ce qui se chantait par une voix seule et devait ressembler à un air était vide, froid, misérable, par conséquent français ; mais les chœurs sont bons, et très-bons. Aussi ai-je été tous les jours à la messe de la chapelle royale avec mon petit homme, très-content des chœurs qu'on y exécutait. » On ne donnait guère à cette époque que ce qu'on appelait des fragments^ c'est-à-dire des actes séparés d'opéras-ballels, et quelques opéras de Dauvergne, compositeur oublié aujourd'hui et qui mérite de l'être. Si Léopold Mozart avait pu entendre quelque bon ouvrage de Rameau, il eût certes modifié son jugement, reçu d'autres impressions, et reconnu ce qu'il y avait de riche dans cet orchestre, de force dans cette harmonie, d'effet et d'énerg^iB dans les chœurs, de bonnes qualités enfin dans cette musique française.
La famille Mozart quitta Paris dans les premiers jours d'avril 1763, s'embarqua à Calais et arriva le
10 à Londres. Wolfgang, devenu lout à fait célèbre, n'eut aucune peine à se produire. Son succès fut éclatant : il joua de Torgue et du clavecin devant le roî Georges III, qui aimait la musique, et devant la reine, qui passait pour bonne musicienne; donna des concerts publics qui furent très-suivis, et composa six sonates, avec accompagnement de violon ou de flûte, qu'il dédia à la reine *. C'est son œuvre 3. — Un savant magistrat, amateur passionné de musique, M. Daines Barrington *, fut vivement frappé de la précocité extraordinaire du jeune artiste. Wolfgang chantait très-bien, avec une voix de soprano fine et pure, avec la grâce et le charme qui faisaient de lui un petit être plein de séduction. En l'entendant chanter, M. Barrington vint à se persuader que le public était dupe d'une comédie parfaitement jouée et que le prétendu petit garçon était une charmanle jeune flUe de quinze à seize ans. Il fit partager ses soupçons à plusieurs personnes du monde et à des artistes. Ces gens-là ne réfléchisoaient pas qu'une jeune fille accomplissant tout ce qu'on entendait faire à Mozart, jouant dans la perfection de l'orgue et du clavecin, habile harmoniste, composant et improvisant à merveille, jouant au besoin du violon, n'aurait eu besoin d'aucun subterfuge pour exciter la curiosité, un vif intérêt,
1. Ces soaates furent publiées à Londres. Le titre et une dédicace à la reine sont eu français. Elles portent aussi la mention de Page de Tauteur : par W. Mozart, âgé de huit ans.
% \\ est mort en 1800, membre de plusieurs sociétés savantes et président de la société des antiquaires de Londres.
Tadmiration. On raconte que de nos jours un gentleman suivait dans tous ses exercices un célèbre dompteur de bêles féroces, espérant qu'un jour il le verrait dévorer; M. Barrington suivit Mozart dans tous ses concerts, se fit introduire dans la famille, non dans des vues aussi cruelles, mais dans Tintérôt de la vérité et dans l'espoir qu'un jour un incident fortuit Téclairerait. N'apprenant rien par cette poursuite obstinée, il employa la voie diplomatique et fit écrire au ministre anglais prés la cour de Bavière de prendre secrètement les informations nécessaires. Celui-ci envoya simplement l'extrait baptistaire de Wolfgang- Gottlieb Mozart. M. Barrington, tramquille désormais, écrivit alors sur le jeune prodige un mémoire * qui produisit une grande sensation, et qui fut inséré dans les Transactions philosophiques.
Après un séjour de quinze mois à Londres, la famille alla passer quelques jours dans la résidence d'un lord, près de Canlerbury. Avant de quitter la capitale, Wolfgang, à la prière des conservateurs du Musée britannique, laissa à cet établissement son portrait et quelques manuscrits, entre autres celui d'un chœur à quatre voix, qu'il avait composé sur un texte anglais. Ils visitèrent alors le nord de la France et la Belgique, Wolfgang improvisant partout sur Torgue de la cathédrale et attirant toujours un auditoire immense. Ils allèrent à la Haye, où Wolfgang et sa sœur se firent entendre à la princesse d'Orange.
1. Account of a very remarkabie young musician* Phiiosophicai Transactions, t. LX.
Là, une maladie grave mit en danger la vie des deux enfants. Léopold Mozart se montre à celte occasion, dans plusieurs de ses lettres, plein de tendresse et de piété. Il ne perd jamais tout espoir, et sa confiance en Dieu lui donne un grand courage. Après quatre mois d'inquiétude et d'angoisse, les chers enfants furent enfin sauvés, et ils purent se rendre à Amsterdam. C'était dans le temps du carême ; tout divertissement public était sévèrement interdit. Ils obtinrent cependant la permission de donner deux concerts, c parce que, dit l'autorisation, qui fut rendue publique, les facultés miraculeuses de ces deux enfants ne peuvent tourner qu'à la gloire de Dieu. » Ils durent retourner à la Haye, où on les demandait pour une fête donnée en l'honneur du jeune prince d'Orange, Guillaume de Nassau, qu'on installait en qualité de slathouder. Wolfgang écrivit à cette occasion six sonates pour la princesse de Nassau- Weilbourg, sœur du slathouder, et composa pour la fête des airs, des symphonies, des variations sur une mélodie t que chacun chanté, souffle ou siffle en Hollande. » Ils quittent la Hollande au mois de mai 1766, retournent à Paris, sont appelés à Versailles, où ils restent quatre jours, et vont à Dijon. Le prince de Condé, qui tenait les états de Bourgogne, les y retient pendant deux semaines. Puis ils vont à Lyon, à Lausanne, à Berne, à Zurich, et enfin, avant de retourner à Salzbourg, ils font une nouvelle visite à Munich.
L'électeur de Bavière les reçut comme d'anciens amis. Il était à table lorsqu'on annonça les voyageurs :
sur-le-champ il dicta à Wolfgang quelques mesures, et lui dit d'en faire le thème d'un morceau. Wolfgang s'installa sur un coin de la table, écrivit le morceau tout d'une haleine; puis on passa dans le cabinet du prince, et, à la grande satisfaction de la société, le jeune improvisateur fit entendre sa composition. Ce fut le dernier exploit de Wolfgang pendant ce voyage, qui avait duré trois ans. — Toute la ville de Salzbourg vint fêler le retour des voyageurs; mais Léopold Mozart avait pour ses enfants des idées de retraite et de travail. « Dieu a donné à mes enfants des talents qui m'entraînent à tout sacrifier pour leur éducation. Chaque moment que je perds est perdu pour toujours, et, si jamais j'ai compris combien le temps est précieux pour la jeunesse, c'est maintenant. •
C'est sous l'influence de ces idées qu'il avait ramené ses enfants à Salzbourg. Il avait rapporté de Londres les meilleurs ouvrages de Haendel. Wolfgang s'en pénétra. Il connaissait déjà Sébastien Bach, il étudia Emmanuel Bach, deuxième fils de Sébastien, dont le style, s'éloignant des formes scolastiques, formait une sorte de transition et semblait indiquer le chemin qu'il fallait suivre désormais. Il étudiait aussi les maîtres italiens, Scarlatti, Léo et Durante, et le maître allemand adopté par les Italiens, Hasse, que les Napolitains appelaient t le cher Saxon, le divin Saxon *, > Hasse, qui, quelques années plus tard, s'écria : i Cet enfant nous fera tous oublier. • — Au mois de septembre 1767, après