‹ Derrière les haies, with notes, ed. by P. De-BussyChapitre 1 sur 31 · Derrière les haies, with notes, ed. by P. De-Bussy · texte numérisé non relu

Derrière les haies, with notes, ed. by P. De-Bussy

C'était If soir ; déjà les ombrer de la nuit enTeJoppaient la campagne; les grands arbres des haies dépouillés de leurs branches élevaient leurs troncs noirs et leurs têtes sans feuilles au-dessus des buissons de houx et de noisetiers ; le silence de la vallée n'était troublé que par les aboiements de quelques chiens se répondant de métairie en métairie ; à la porte d'une ferme, une jeune fille debout, le corps penché en avant, et se retenant au chambranle, écoutait les bruits lointains et cherchait à pénétrer le secret des ténèbres.

"Ils ne viennent pasi dit-elle, se retournant à demi, et il est tard. Mon bon Seigneur I qu'auront-ils fait là-bas?''

— Je peux te dire ce qu'ils n'ont pas fait ;" et une femme pale, coKchée au fond de la chambre dans un

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vaste lit à rideaux yerts, se souleva péniblement sur son coude. ** Us n'ont pas tiré, j'en réponds."

— Âh !" s'écria la jeune Me ; et elle fit un pas dans la cour pour écouter plus facilement: on entendait retentir dans le lointain des voix confuses, et on apercevait par instants des lanternes qui scintillaient dans les haies.

" Les voilà, dit-elle, ils parlent bien haut, tous les gars sont ensemble; j'espère qu'ils ne vont pas venir jusqu'ici; Pierre et Jacques nous raconteront tout avant de se coucher."

— Sors le pain, dit la mère d'une voix brève, et tire un pot de vin.

— Ils ont déjà soupe à Bressuire, objectait la jeune fille.

— Fais ce que je te dis ; '* et le modeste repas fut bientôt placé sur la table.

La malade s'était redressée ; elle s'appuyait sur ses oreillers ; deux taches rouges avaient remplacé sur ses joues sa pâleur ordinaire ; ses yeux ardents dans leurs orbites creusées par la fièvre étaient attachés sur la porte ; elle attendait. Marthe-Marie regardait toujours dans l'obscurité.

'< Les voilà qui débouchent au Ghamp-Mélé, disaitelle ; je vois les lumières ; ils chantent en chœur : je reconnais la voix de Pierre; ils ne sont déjà plus si nombreux ; il n'y a plus que les gars de par ici ; ceux des Aubiers et des Echaubroignes vont retourner chez eux ; les voilà arrêtés devant le calvaire. Ils ne chantent plus, ils seront bientôt ici ; les voilà, ma mère ; " et tUe rentra, laissant la porte ouverte derrière elle.

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Dix on douze jeunes gesns la suivaient et entraient presque aussitôt qu'elle dans la cuisine de la ferme ; à leur tête se trouvaient les deux fils de la maison.

'' Qu'est-ce que vous avez fait ? " demanda leur môre^ se redressant sur son lit.

—-Pas grand'chose, dit Jacques qui avait jeté sur la table son chapeau à larges bords ; on a causé, voilà tout.

— Et vous n'avez pas tiré f

— Pour ça, non, on ne nous Ta pas demandé non plus ; c'était seulement pour nous entendre. Quoique ça, on dit qu'il y avait eu du bruit à Ohollet hier, mais à Bressuire tout s'est passé en douceur.

— Pour aujourd'hui ; " et la mère regardait toxgoux» ses deux fils.

Marthe-Marie coupait le pain, elle n'avait pas levé les yeux.

** Y avait-il bien du monde à la viQe ? " demanda-t* elle enfin.

— Mais oui, tout le monde de la ville, et les gars de toutes les paroisses. On nous a fait bien de l'honneur à nous autres ; il y avait par là un dragon," et il regardait sa sœur avec malice, <' qui nous a demandé dez nouvelles de tout le monde de chez nous. H avait bonne mine, ma foi, sous son uniforme."

— Âh I oui, le fils de Oady, l'épicier, dit en riant un des jeunes gens ; son père a de la fameuse eau-de-vie, tout de même."

Marthe avait de nouveau baissé les yeux. Sa mère la regardait sans rien dire; elle se retourna vers ses fila.

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Et à quand rassemblée ?

-* Le 14 mars, dit Jacques, d'une voix brève. -* Et que fera-t-on ?

— Je n*en sais rien, je ne tirerai pas : M. le curé Ta défendu.

— Je ne tirerai pas f Je ne tirerai pas I ** répétaient les jeunes gens avec une excitation croissante.

La malade se souleva avec effort.

** Pierre et Jacques/* dit-elle, en étendant les mains vers ses fils, ** si jamais vous tirez au sort, si vous touchez un fusil pour obéir à ceux qui nous ont ôté nos prêtres pour nous faire vivre en païens et nous exposer à mourir sans sacrements, je vous donne d'avance ma malédiction. Souvenez-vous-en tous ; " et son regard flamboyant s'arrêtait sur sa fille qui avait courbé la tête comme pour recevoir un coup.

** Vous pouvez être tranquille, ma mère," s'écrièrent les deux jeunes gens : '< si nous prenons un fusil, ça sera pour autre chose, et n'ayez pas peur, vous aurez M. le curé à temps.

— Jacques 1 " s'écria Marthe, et elle repoussait ses frères, passant à travers les jeunes paysans amis de la kmille qui mangeaient encore autour de la table ; '' ne vois-tu pas que ma mère se trouve mal ? "

La malade était en effet retombée sur ses oreillers, son excitation l'avait épuisée, elle s'était évanouie.

** Où est M. le curé ce soir ? " disaient les jeunes gens ; '^ on le saura à la métairie des Ouérêts, c'est de là qu'il part toujours pour se cacher.

— J'y vas," dit un jeune homme robuste, aux larges épaules, qui n'avait pas encore parle,

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mais qui a^ait constamment r^^ardô Marthe à la dérobée.

Tous les paysans sortirent avec loi ; la jeune fille, l'effiroi dans les yeux et la mort dans le oœur, cherchait a ranimer sa mère ; la malédiction semblait déjà peser sur elle; Jacques et Pierre la regardaient faire avec rimpuissance ordinaire aux hommes de la campagne devant la maladie. Tous deux serraient les poings en contemplant ce pâle visage et ces membres glacés déjà par un froid mortel.

Tout-à-coup, Jacques étendit le bras vers le crucifix.

'* Je jure, dit-il, par l*eau de mon baptême, de ne toucher un fusil que pour défendre les bons prêtres et pour aider les braves gens, si ma mère peut rouvrir les yeux et nous donner encore une fois sa bénédicffon."

— Ainsi soit-il ! " dit Pierre.

Au même instant leur mère rouvrait les yeux.

** Je croyais que c'était fini, dit-elle ; a-t-on été chercher M. le curé ? "

H venait d*entrer. Par un bonheur inespéré, Joseph Bmneau, se glissant de cachette en cachette, avait rencontré presque aussitôt le curé, ancien ministre de la paroisse de Saint- Aubin, naguère remplacé par un prêtre qui avait prêté le serment exigé par l'Assemblée nationale et que réprouvait la conscience du vieux curé. Son successeur occupait le presbytère et disait tout seul la messe à l'église, pendant que la population entière se pressait dans les bois ou à quelque lieu de pèlerinage, où le curé qu'elle aimait lui célébrait l'offîce. Le vieux prêtre leva la main en entrant.

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