SCÈNES HI8T0BIQUES
" Qne la paix soit sur cette maison ! " dit-il. Puis regardant la malade, il se mit aussitôt en prières.
Les deux jeunes gens s'étaient agenouillés, Marthe était prosternée au pied du crucifix.
La mourante avait reçu les derniers sacrements ; une paix profonde se peignait sur son visage ; elle ne parlait presque plus, mais elle entendait encore, et son regard pénétrant suivait tous les mouvements de ses enfants. Marthe s'était rapprochée d'elle ; ses deux frères debout au fond de la cuisine, le chapeau à la main, causaient avec le prêtre ; celui-ci parlait bas.
** Oui ! on a pris une pièce de canon, les papiers du district ont été brûlés, la caisse pillée ; on dit que les hommes de tout ce côté-là vont marcher ! "
— Ils sont bien loin I " s'écria Jacques, oubliant dans son excitation l'état de sa mère ; ** mais si on ne se lève pas chez nous, j'irai les rejoindre ; on n'a pas oublié par ici ce qu'on nous a fait, il y a deux ans, quand on vous a chassé du presbytère, monsieur le
curé."
Le prêtre étendit la main avec un geste d'autorité et de douceur.
*^ Ne songez pas à nos injures, mes enfants, dit-il, le Seigneur Jésus-Christ a pris soin de ses serviteurs; mais ne souillez jamais vos mains d'une guerre impie en combattant à côté des meurtriers de votre roi."
Pierre avait jeté un regard sur le lit où sa mère, plus blanche que le linge qui l'entourait, reposait sur ses oreillers, les suivant toujours des yeux.
** Je suis sûr qu'elle pense à mon oncle Jean, dit-il à Toix basse et d'un accent solennel ; quand elle regarde
DEBBIÈBB IiES HAIES.
comme ça, je sais bien qu'elle le voit encore à la porte de la métairie des Trois- Saules, aux Echaubroignes ; il était criblé de coups de fourche; il en avait reçu vingt-deux ; on lui criait : Bends-toi I H disait : Bendezmoi mon Dieu ! et il est mort. Ma mère ne Ta jamais oublié."
— Ni moi non plus, dit le prêtre en se découvrant ; pauvre Jean I je lui avais cependant bien dit que personne ne pouvait lui ôter son Dieu."
La mourante avait soulevé sa main alourdie; ses lèvres remuaient ; ses enfants s'approchèrent.
" Faites comme Jean, dit-elle, je vous bénis.**
Elle avait fermé les yeux ; le prêtre à genoux disait les prières des agonisants; Marthe s'était levée pour abaisser complètement les paupières de la ^lorte, et elle sanglotait silencieusement au pied du lit. Les deux jeunes gens se relevèrent.
*' J'irai demain à Clisson voir ce que dit M. Henri/* dit Jacques.
— J'irai avec toi, dit Pierre ; c'est bien dommage qu'il ne soit pas ici, nous y aurions été cette nuit."
Le prêtre regarda l'horloge.
" n est une heure, dit-il, je retourne à la métairie des Guérêts: on m'attend pour la messe à l'aube du jour à la clairière de Saint-Pierre, y serez- vous, mcB enfants ? "
— Ce n'est guère notre chemin," disait Jacques en hésitant.
Marthe se releva.
** Et après, quand M. le curé reviendra-t-il ?**
8 SCÈNES HI8lt>BIQUBa»
— Mercredi?" demanda le curé, interrogeant les jeunes gens du regard.
— Oui, dirent-ils, nous aurons parlé à M. Henri, oonune elle aurait voulu ; nous pourrons la mettre en terre ; en attendant, Marthe veillera ici."
Marthe Mssomiait sans rien dire. ''Faites comme Jean I " avait dit sa mère en expirant ; sa malédiction reposait sur ceux qui s'étaient rangés de l'autre côté. La jeune fille était retombée à genoux, la tête cachée dans ses mains ; elle priait encore lorsque le curé sortit de la ferme accompagné de ses deux ûrôrea.
DXBBIABE LS8 HAIB8. 9
La leyée de trois oeni mille hommes, ordomiée par la Convention nationale, troublait les ohâteaux comme les ohanmières. Le Poiton et l'Anjon étaient habités par des gentilshommes nombreux, dont la plupart n'avaient point émigré et qui avaient quitté la cour ou l'armée pour se cacher dans leurs campagnes au milieu des paysans qui leur étaient dévoués et qui pensaient partout comme eux. Les villes, petites et peu nombreuses, avaient subi l'influence révolutionnaire; les républicains y étaient en majorité et les jeunes gens se rendaient sans dif&culté au tirage, entraînés par cette ardeur guerrière qui, passant sur la J<*rance comme un vent de tempête, emportait tout-à-coup aux frontières assez de soldats pour défendre le sol de la patrie et pour porter la guerre à-l'étranger. Oeux qui partaient n'approuvaient pas tout ce qui se faisait; beaucoup n'y comprenaient rien ; la Terreur commençait à Paris et s'étendait déjà dans les provinces, mais le sentiment national était ému : c'était la fVance qu'on défendait. Laissés à eux-mêmes, les paysans du Poitou et de l'Anjou auraient peut-être obéi comme les autres et tourné contre l'étranger l'ardeur patiente qu'ils déployèrent contre les soldats de la Eépublique ; mais un ooup mortel leur avait été porté : on leur avait enlevé
10 SCÈNES mSTOBIQUBS.
ks prêtres qu'ils aîmaienty auxquels ils avaient confiance, pour leur donner des inconnus soumis à cette République qui commençait à faire profession d'impiété. Les sentiments religieux, plus puissants que tous les autres sur cette population honnête et douce, s'étaient dès lors soulevés contre le pouvoir nouveau. Le procès et la mort du roi avaient accru leur colère : ils étaient irrités et inquiets; les pèlerinages avaient pris une nouvelle importance ; de tous les villages on se rendait aux lieux vénérés, les cierges allumés et la croix en tête ; mais les paroisses qui avaient eu le malheur de se voir imposer un curé assermenté, un intrus, comme on les appelait, portaient souvent leurs croix couvertes d'un voile; un des prêtres proscrits disait la messe, et lorsque les autorités de la ville voisine cherchaient à dissijper le rassemblement, les paysans serraient plus fort leurs bâtons noueux: ils étaient déjà prêts à se faire tuer pour leurs bons prêtres.
Ce fut dans cet état d'esprit que Tordre du tirage trouva la population du Poitou et de l'Anjou ; les paysans consultèrent leurs anciens curés, qui donnèrent partout le conseil de ne point obéir aux exigences de la EépubU^ue ; l'avis s'accordait avec les intérêts des cultivateurs, troublés à l'idée de voir partir les jeunes gens, soutiens et gloire de la famille ; on résolut de pas tirer ; avec le refus vinrent les violences de la résistance ; le Poitou et l'Anjou étaient déjà soulevés en dix endroits, lorsque, le 12 mars 1798, Jacques et Pierre Ooureau prirent, à l'aube du jour, le chemin du château de Clisson où M. Henri de la Bochejaquelein, fils de leur seigneur, était resté avec son cousin et son ami, M. de Lescur6|
DEBBIÈBE LES HAIES. 11
depuis que tous deux étaient revenus de Paris après le massacre du 10 août.
Glisson s'élevait dans une position pittoresque, au sommet d'un rocher, entouré de grands bois ; des ruisseaux tombant en cascades à travers les arbres murmuraient doucement aux premiers rayons du soleil ; le silence régnait encore dans les vastes cours du château ; on ne songeait point à la chasse, plaisir ordinaire des seigneurs poitevins; les chiens jappaient faiblement dans leurs chenils ; seuls, quelques piqueurs commençaient à sortir des écuries, bâillant et s'étirant les bras ; l'inquiétude n'avait pas pénétré parmi les gens du château de Clisson : ils dormaient en paix au bord du précipice.
Les domestiques dormaient, mais les maîtres veillaient ; les lampes, qui avaient brûlé toute la nuit, jetaient une faible lueur dans le grand salon ; tous les hôtes du château étaient réunis, vêtus comme la veille au soir, inquiets et agités. M. de Lescure, debout auprès de la cheminée, écoutait en silence, avec la gravité sereine qui lui était ordinaire, les arguments de son cousin Henri.
<* O'est impossible, disait vivement le jeune homme, je ne tirerai pas ; je ne puis pas me battre contre les émigrés : mon père en est ; pas davantage contife les paysans de nos paroisses s'ils se soulèvent comme on le dit : mieux vaut périr."
— Tu as raison, dit M. de Lescure, il serait honteux de se battre contre des amis ; mais moi, qui suis commandant de la garde nationale, on va m'appeler avec lesiiommes que contient le château ; que ferai-je ? *' .
12 80SNBB HXST0BIQUE8.
— Tu refaseras de marcher ! s*éctia M. de la Boohejaquelein, et je viendrai avec toL"
M. de Lescure serrait la main de son ami. Henri hésitait. Au coin de la cheminée était assise Mme de Donissan, mère de Mme de Lescure; elle écoutait la conversation des deux cousins et Tavis unanime da tous les assistants.
''Vous avez tous la même opinion, messieurs, ditelle en élevant légèrement la voix comme si elle résumait la discussion, plutôt mourir que de se déshonorer ; j'approuve ce courage : voilà qui est résolu." Puis s'appuyant sur le dossier de son fauteuil, dont elle serrait les deux bras de ses mains délicates : '' Ainsi donc, reprit-elle, il faut mourir."
Mme de Lescure se pressait en silence contre sa mère, un domestique ouvrit la porte et recula avec étonnement en apercevant la société réunie dans le salon qu'il avait cru traverser pour se cendre à l'appartement de M. de la Eochejaquelein.
<< Il y a en bas deux gars de Saint- Aubin qui demandent à parler à M. Henri, dit-il."
— Faites-les monter, dit M. de Lescure ; et de grâce, mesdames, pas d'imprudence, nous n'aurions déjà pas dû laisser soupçonner aux gens cette conférence nocturne."
Jacques et Pierre entraient tordant leurs chapeaux entre leurs mains ; ils n'avaient cru voir que M. Henri. Il s'avança au-devant d'eux.
«< Comment va votre mère ? " demanda-t-il à Jacques.
Le paysan releva la tête.
<< Morte cette nuit," dit-il d'une voix rauque.
Henri tressaillit.
XnSBBIÈBB LES HAIES. 18
**Et comment êtes-Yous ici ? " s'écria-t-il avec étomiement.
— Marthe est avec elle, dit Pierre ; elle a dît en mourant : << Faites comme Jean," notre oncle qni a été tné, il y a deux ans, aux Echaubroignes, vous savez bien, monsieur Henri; et puisque les gars de Saint- Florent et ceux de OhoUet ont pris leurs bâtons et leurs fusils plutôt que de tirer, nous venons savoir ce que veut faire M. Henri. G*est-il vrai, monsieur, comme ils disent à la Durbelliére, que vous irez dimanche tirer à la milice de Boësmé, quand vos payans se battent pour ne pas tirer? Venez avec nous, monsieur, tout le pays vous obéira."
Henri se retourna, il jeta sur son cousin un regard de triomphe ; puis tendant la main aux deux paysans :
" J*irai avec vous, dit-il, et tout de suite si vous voulez ; je vais demander mon cheval."
— Ah I pas de ça, monsieur Henri, 's*écria vivement Jacques, vous tomberiez dans les patrouilles des Bleus ; nous en avons rencontré deux qui venaient de Bressuire ; ils ont peur par là ; ils se souviennent de ce qu'on a fait autrefois ; quoique ça, nous n'avons guère de fusils et encore moins de poudre, on a tout enlevé ; il faut venir par les petits chemins, monsieur Henri, et partir tout de suite, car nous avons bien six lieues à faire avant d'arriver à la Durbelliére ; nous sommes venus tout droit, mais nous ne nous en irons pas de même, vous seriez arrêté."
M. de Lescure avait fait un pas vers son cousin. "Je viens avec toi, dit-il avec un emportement auquel il n'était pas sujet ; je ne saurais rester ici."
14 8dkia8 HIBT0BIQUS8.
Mme de Lescuie n'avait pas encore parlé, elle le leva ; elk était jeune et jolie ; ses yenx bleiu, sa yae basse lui donnaient un air de timidité craintive; elle spit le bras de son mari.
*^ Yons n'irez pas ? dit-elle tont bas ; comment noos laisseriez-Yoos ici sans tous ? "
n la r^arda avec inquiétude, il hésitait.
** C'est impossible 1 s'écria Henri ; tn n'es pas dana la même situation que moi ; tu n'est pas forcé de tirer ; tes paysans n'ont pas marché, nous ne savons pas même ce qu'est l'insurrection; je vais aller voir si c'est quelque chose de sérieux; s'il y a de la raison à se soulever, tu pourras venir; maintenant, il y aurait de la folie."
Son eousin ne répondait pas ; son regard exprimait une ardeur contenue et une violente lutte intérieure ; sa femme restait suspendue à son bras ; les hôtes du château environnaient Henri de la Bochejaquelein ; tout à l'heure chacun avait conclu à la résistance ; au moment d'en donner le premier signe on hésitait, on craignait.
'< Si vous allez avec vos paysans, disait Mlle Desessarts, fille d'un ancien ami de M. de Lescure, réfugiée chez lui, vous nous compromettrez tous : on viendra de Bressuire et on nous mettra en prison."
Henri était troublé, il regardait M. de Lescure.
<< Je serais désole d'attirer sur toi la persécution, disait-il; je suis entre tes mains, je ferai ce que tu voudras."
'< Va, dit M. de Lescure, c'est l'honneur et ton opinios qui t'appellent ; je suis assez -malheureux de ne
DBBRlàBB LES HAIBS. 15
pouvoir te suiyre ; la crainte de la prison ne m'engagera pas à t'empêcher de faire ton devoir."
— Eh bien ! je viendrai te délivrer I " s'écria Henri» le regard flamboyant, et redressant sa taille mince et flexible, comme un chef destiné à commander et à st faire obéir : " Descendez, mes amis, je vous suis,'* ajouta-t-il en se tournant vers les deux paysans, spectateurs muets de cette scène.
*' J'ai cru un moment que nous n'emmènerions pas M. Henri," disait Jacques en trébuchant sur le granà escalier de pierre.
— Ohl moi, j'avais bien vu tout de suite dans ses yeux qu'il viendrait, dit Pierre; j'espère seulement qu'il va nous laisser le temps de manger un morceau à la cuisine."
Les eflbrts avaient recommencé pour retenir M. de la Bochejaquelein ; les femmes et les vieillards étaient nombreux à Glisson, et l'aspect du danger présent, immédiat, terrifiait les timides. Henri restait debout, les yeux fixés sur la porte, troublé, mais toujours résolu.
*< Voilà qui est fini, mesdames, dit enfin M. de Lescure ; le départ est décidé, je vous demande de n'en plus parler ; " et il attira son jeune cousin dans la fenêtre pour lui donner quelques conseils.
Le respect qu'inspirait M. de Lescure avait fermé la bouche à tout le monde, et le silence régnait dans le salon, lorsque le chevalier de Sivray se leva d^ns un coin.
" Je veux aller avec M. Henri," dit-il tout d'un coup.
— Vous, monsieur! s'écria Mme de Lescure, qui retenait à grand'peine un édat de rire, mais vous seres airêté 1 "
«— > Je ne yeux pas être pris aTeo Tons, lépétaït la chevalier avec eSr€i ; â je sois avec monaieiir Henri, je ponrrai me sanver 1
— Je croyaie ^e c'était pour youb battre ^e vons ▼ouliez aller avec Henri, insistait Mme de Lescore.
— Pas dn tout, c'est pour m'enfoir, ponr me cacher.
— Mais Henri est sospect, il est désigné, on le ponrsnivra, et s'il est avec vous il ne pourra pas sauter les baies, franchir les fossés, vons le perdrez et vous vous perdrez avec loi.
— Qnand il entendra du bmit, il se sauvera et il me laissera là.
— Me croyez-vous aussi poltron que vous ? dit Henri qui avait quitté l'embrasure de la fenêtre, nous périrons ou nous serons sauvés ensemble.
— n me défendra, s'écriait le chevalier avec transport, il me défendra ! " Et baisant les mains d'Henri, il se tournait d'un air suppliant vers M. de Lesoure. *' Laissez-moi m'enfnir, monsieur, c'est Dieu qui m'en a donné les moyens et le désir."
M. de Lescure cachait à grand'peine son dégoût.
" Gomme vous voudrez, -monsieur, dit-il brièvement; encore un mot, Henri 1 "
La petite pièce avait succédé à la grande ; le chevalier, tremblant, frissonnant, mais triomphant, suivait à pas pressés les longues enjambées d'Henri et des deux paysans ; et ce fut le son de sa voix qu'on entendit le dernier des fenêtres du château ; U répétait en dispa* raissant derrière une haie :
«< U me défendra ! M. Henri me défendra ! "
IT
Pendant qae M. de la Bochejaqnelem traTenait la {ays Bons la garde de ses deux 'conducteurs, rinsurreo» tion populaire et spontanée des paysans s'étendait et s'organisait déjà. Les jeunes gens revenus triomphant» de Saint-Florent avaient passé en chantant devant la maison de Jacques Gathelineau, voiturier colporteur do laines:
** Es-tu chez toi, Jacques ? avait-on crié en ouvrant la porte.
— Me voilà ! " Et Gathelineau sortit du fournil où il pétrissait le pain de la famille ; ses bras étaient nus, couverts de farine ; un large tablier blanc envelop'paii Bataille.
'' Qu'est-ce que vous faites donc ici à cette heure ?
— Nous revenons du tirage avec une pièce de canon ; "^ et, riant toujours, ils racontaient les événements de la journée. ** Si tu avais vu le beau feu que faisaient le» papiers du district, il y aurait eu de quoi faire cuire ton pain 1 "
Jacques Gathelineau ne riait pas ; il avait détaché son tablier et il essuyait ses bras.
« Mon habit," dit-il à sa femme. Puis, se tournant
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vers les jeunes gens ivres de lenr triomphe : *' Vous ne savez pas ce que vous avez fait, leur dit-il ; vous avez attiré sur tout le pays des châtiments terribles ; on va fusiller les uns et on expédiera les autres sur le Ehin ; on brûlera nos maisons et on coupera la tête à nos prêtres» mais il n'y a pas moyen de fidre autrement maintenant ; il faut nous révolter et voir oe que nous pouvons faire pour rétablir Tordre et la religion."
Le voiturier s'était redressé; son regard doux et rêveur lançait des éclairs; il regardait en face ses jeunes compagnons étonnés, honteux, maïs entraînés par sa parole et par le respect qu'il inspirait. A dix lieues à la ronde on appelait Jacques Gathelineau le Saint' d'Anjou. ** Adieu Jeanne 1 " dit-il en jetant un dernier regard autour de sa chaumière, ** je vais avec eux.**
Jeanne ne répondit pas, elle ne protesta pas ; seulement, elle serrait son dernier enfant entre ses bras; deux autres s'accrochaient à ses jupons.
** Le bon Dieu aura pitié de toi, il te protégera,*' dit Gathelineau à demi- voix ; et il sortit précipitamment de la chaumière, comme 8*il avait peur de faiblir.
Au nom de Jacques Gathelineau, les jeunes gens des paroisses voisines se soulevèrent en masse ; un mouvement analogue s'était opéré sous la conduite de StofiOiet, garde-chasse de M. de Maulevrier, et les deux bandes se réunirent. Les paysans étaient presque tous armés de bâtons, fort peu possédaient des fusils, et ceux-là même n'avaient pas de poudre; quelques-uns portaient des haches et des foux. Dans cet équipage, StofiOiet marcha sur GhoUet ; Gathelineau avait attaqué Jaiai » et Ghenillé qui avaient ouvert leurs portes. L'épou
DBERIÉBB LES HAIBB. 19
ipsnte était générale à Ohollet; les femmes et les €D£Emt8 n'osaient plus sortir des maisons ; depnis la ▼eille, n]> homme vêtu d'one longue robe, la tète et les fieds nns, tenant à la main on oracifix snrtnonté d'une oonronne d'épines, paroonrait lea me» de la ville; plusieurs fois on avait voulu l'arrêter; mais il avait disparu, se eaohant dans des recoins inconnus aux gendarmes ; et tout à coup on entendait de nouveau retentir ■a voix prophétique :
** Eendez-vous, mes bons amis ; rendez vos armes, sans quoi la ville va être mise à feu et à sang.
— n faut absolument s'emparer de lui, dit lé pro<3ureiirsyndio, et, faisant signe à deux gendarmes, tous trois g.'avaBeèrent au moment où l'énergumène redoublait ôes cris et Inrandissait un chapelet qu'il portait à sa ceinture, invitant la population à se mettre en prières ; les deux soldats lui mirent la main sur l'épaule ; il se retourna vivement ; le magistrat allait Pinterroger, il ne lui en laissa pas le temps :
** Vingt mille hommes marchent sur vous, s'écria-til ; je suis venu de la part de Dieu pour épargner le sang I "
On l'emmena en prison, mais ses paroles avaient semé partout l'épouvante. Les administrateurs venaient de réunir la garde nationale; on savait vaguement que des rassemblements s'étaient formés dans la campagne, mais l'assemblée pour le recrutement s'était passée tranquillement, et les autorités croyaient avoir calmé les paroisses environnantes, en promettant que les fils de laboureurs ne partiraient pas. Une sommation de l'armée ékràienne^ glorieux nom que prenaient les
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paysans, vint bientôt troubler ces espérances ; on engageait la ville à se rendre, promettant à ce prix que les personnes et les biens seraient respectés. •
L'enthousiasme républicain était aussi TÎf que la passion religieuse ; le procureur-syndic, ayant lu la proclamation signée par Stofflet, se retourna vers les fonctionnaires et la garde nationale de Ghollet réunis autour de lui.
<< On ne délibère pas quand Témeute est a nos portes, s'écria-t-il ; des républicains marchent où le danger les appelle ; ils vont au-devant des rebelles t Suivez-moi ! ** et il ordonna une sortie contre les troupes de Stofflet qui s'avançaient vers la ville.
On obéit, mais Tardeur n'était pas générale; les habitants de Chollet comptaient dans la campagne des parents et des amis ; ils craignaient de les voir dans les rangs des insurgés et ils espéraient leur protection si la ville tombait entre leurs mains $ de leur part, la résistance fut molle; le procureur-syndic se fit en vain tuera la tête de ses troupes, avec un courage digne du nom * qu'il portait ; l'armée chrétienne, forçant les rangs de la garde nationale, se trouva bientôt dans les murs de Ghollet; le château tenait encore; le combat était plus vif sur ce point, un certain nombre de fonctionnaires avaient déjà péri ; on capitula : les prisonniers forent rassemblés dans la cour du district, et placés sous bonne garde. Stofflet veillait lui-même à l'exécution de ses ordres ; les paysans eussent volontiers laisse échapper les bourgeois entassés sur la place. U était nuit ; des feux brûlaient dans les rues» lea
* M. de Polignao.
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inBxugés s'endormaient à côté; un certidn nombre s'étaient installés dans les maisons ; les chefs de bandes, réunis dans la saUe du syndic, discutaient le sort des prisonniers ; on les avait fait comparaître les uns après les autres, leur faisant subir une sorte d'interrogatoire.
'' U faut faire un coup d'éclat," dit StofiOiet, dont les traits durs et grossiers exprimaient un féroce triomphe. ** Quand on saura ce qu'on gagne à nous résister, les portes des villes s'ouvriront toutes seules."
Gathelineau n'était pas là; les prêtres qui avaient accompagné les bandes de Stofflet n'avaient pas sur lui la même inûuence que sur les paysans ; il était entouré de quelques misérables, premiers meneurs d'un mouvement confus et que les gentilshommes devaient bientôt remplacer : Pun d'eux, surnommé Six-Sous, enchérissait sur les paroles de Stofflet :
<' Oui, oui, tuons-les tous, et pillons les maisons 1 il faut de l'argent pour faire la guerre, et c'est dans la bourse des bourgeois qu'il faut le prendre 1 "
Un homme vêtu en meunier, un long fouet à la main, on large chapeau sur la tête, se leva en entendant parler Six- Sous ; il se découvrit, et la tonsure de ses cheveux révéla son état : c'était le curé fugitif de la Baronnière, paroisse voisine de Chollet.
** Si j'entends encore parler de vol et de pillage, je quitte l'armée en lui donnant ma malédiction ! s'écriat-il, et j'emporte avec moi son titre de chrétiezme qu'elle ne méritera plus."
Stofflet avait baissé la tête; deux ou trois chefs appuyaient les paroles du prêtre ; Six- Sous avait dispara derrière ses camarades :
S2 SOÈMBS HIBT0BIQUB8.
** Voyez! '* dit le oiiié en s'ayançant vers la fenêtre de la salle : les prisonniers étaient réunis dans la oonr, le jour s'était levé, une ploie froide les glaçait jusqu'aux 06 ; leurs mains liées, leurs pâles visages avaient excité la. compassion des paysans; n'osant enfreindre lea ordres et les laisser aUer, prévoyant que les chefis discutaient entre eux une question de vie et de mort^ un cercle nombreux de soldats insurgés s'était formé autour de la cour ; ils s'étaient mis à genoux et tous répétaient les prières du matin, implorant Dieu pour la vie des prisonniers. " Ils demandent grâce pour leurs ennemis au Père des miséricordes," dit le curé, regardant fixement ceux des chefs qui avaient parlé de la nécessité d'un exemple.
Tout le monde était ému. Au même instant on entendit des cris aux portes de la ville :
** Bonchamps t ** criaient les femmes et les enfants de Chollet.
'' M. le marquis ! " disaient les paysans des environs.
Les chefs sortirent au-devant de lui; Stofflet haussait les épaules avec humeur, Six- Sous et ses pareils avaient disparu ; le curé de la Baronniére avait couru le premier vers les arrivants :
** C'est Dieu qui vous envoie, monsieur le marquis, s'écria-t-il ; venez sauver les prisozmiers que ces messieurs avaient bien envie de fusiller.
— Fusiller les prisonniers 1 " M. de Bonchamps promenait autour de lui son ferme et calme regard; " souiller dés le début de la guerre des mains consacrées au service de Dieu et du roi! Vous n'y pensez pas, mes amis 1 où serait la bénédiction de Dieu sur nos
msi^BB LES HAIB8. ! SB
armes f Ce que nous allons tenter est difficile ; nous ne pouvons pas même espérer la gloire : les guerres civiles n'en donnent pas ; mais nous marchons au nom de Dieu et pour sa cause : il saura nous donner la force et la victoire ; la récompense étemelle nous attend pour nos travaux d'un moment ; gardons-nous de commettre des crimes et d'éloigner ainsi de nous les faveurs du ciel. Chollet nous a déjà coûté assez de sang : n'en faisons pas couler une goutte inutilement ; qu'on fasse rentrer les prisonniers et qu'on les traite avec humanité ; vous le voulez ainsi, messieurs ? " ajouta le marquis en se tournant vers les chefs qui l'avaient précédé à la tête des bandes insurgées, et qui cédaient involontairement à l'ascendant d'une supériorité d'esprit et de cœur plus puissante que celle du rang.
'< Tous, monsieur 1 " dit Stofflet, ramené lui-même; et les cris de reconnaissance des gardes nationaux s'unirent aux transports de joie des paysans; les républicains sincères ne criaient pas, ils ne remerciaient pas ; ils passaient d'un air sombre devant les chefs des insurgés; nul ne fit attention à leur indi- :;nation ; OatheUneau arrivait aux portes de ChaJlot.
M BOANES mSTOBIQUSS.
Pendant que l'insiirreotion s'avançait vers le Poitou qui se souleyait a son tour, les habitants du château de Clisson voyaient venir avec inquiétude le jour du tirage ; les gens de M. de Lescure étaient descendus le matin au bourg, les paysans étaient encore cahnes ; le curé de Boësmé avait prêté serment et les paroisses environnantes n'étant point privées du prêtre auquel elles avaient confiance ne s'étaient pas accoutumées depuis plusieurs mois à violer les ordres du gouvernement pour assister, dans les bois et au milieu des rochers, au culte divin célébré par les " bons prêtres," comme on les appelait. M. de Lescure était revenu au château au sortir de la messe ; ses hôtes étaient moins nombreux ; le parti pris par Henri de la Bochejaquelein avait paru périlleux à bien des gens; quelques-uns Tavaient rejoint, d'autres étaient allés chercher ailleurs un abri plus sûr ; les femmes et les vieillards étaient presque seuls restés à Clisson ; leur impuissance et leur vieillesse retenaient M. de Lescure par les plus forts liens.
On revenait lentement de Boësmé ; trois jeunes filles précédaient leur mère, causant et riant entre elles; l'aînée, Mlle. Marie Boguet, était plus sérieuse que ses sœurs.
DBBBIÈRB USS RAIES. 25
^ Bi nous étions obligées de nous enfuir t disait-eUe, où irions-nons nons cacher ?
— Nous ne nous cacherions pas, s'écria vivement Céleste, la plus jeune des trois ; nous irons avec l'armée chrétienne, nous soignerons les blessés, nous ferons la soupe pour les soldats ; j'ai emprunté un tablier blanc au cuisinier pour voir quelle mine j'aurai avec, et jt suis très-gentille 1
— Et maman ? reprenait Marie.
— Maman restera avec Louise à l'ambulance, elle consolera ceux qui auront, du chagrin, et Louise raccommodera les vestes déchirées.
— Et mon père, quand irons-nous le rejoindre ?
— Pourquoi mon père est-il parti?" murmurai Céleste entre ses dents ; mais le respect ne lui permettait pas d'exprimer tout haut ses pensées, et elle dit seulement: "Quand nous aurons battu les bleus et remis le roi sur le trône, mon père reviendra en France et nous serons heureux tous ensemble."
M. de Lescure était debout sur le perron.
** On n'attend plus que vous pour déjeuner, mesdemoiselles," dit-il en riant ; et les jeunes filles, honteuses prirent leur course comme des gazelles effarées et disparurent dans le vestibule; M. de Lescure rentra derrière elles.
** Pauvres enfants 1 disait-il, comment les laisser ic sans protection ?" et il soupirait. •
On était à table et on causait gaiement.
" J'ai presque honte que nos gens aient tiré pour la milice, disait Mme de Lescure, pendant que Henri est parti avec ses paysans I
26 SCiCNEB ^ISTCmXQUES.
«- Ils n'y avaient point de répugnance personnelle, ma chère, dit gravement son mari, et on n'engage pas les hommes dans une insurrection quand leur conscience n'a pas parlé.
— Oh! si j'avais dit un mot à Oermaîn et à Florent, leur conscience aurait bien parlé 1 insistait Mme de Lcscure.
— C'est-à-dire que vous auriez mis la vôtre à la place de la leur," repartit son mari qui ne mangeait pas et dont le front paraissait chargé de tristesse. H regardait vaguement par une fenêtre en face de lui, lorsque tout à coup ses yeux devinrent fixes; il se souleva à demi, puis, se rassit en murmurant : ** Tout à l'heure I "
'* Qu'avez-vous vu, mon ami? s'écria sa femme assise en face de lui et qui avait aperçu son mouvement sans distinguer l'altération de sa physionomie ; voulez-vous quelque chose ?
— Nonl" dit M. de Lescure; et il regardait toujours par la fenêtre. Au même instant un domestique entra brusquement dans la salle à manger.
** Le château est cerné, monsieur le marquis, criaitil tout troublé; on vient nous arrêter 1
— Eh bien ! dit M. de Lescure en se levant, qu'on m'emmène, je suis prêt 1 Je suppose que toute la maison n'en est pas ; " et il sortit avec sa fenmie au-devant des gendarmes. Ils nVétaient pas plus d'une vingtaine qui regardaient avec un peu d'étolmement le groupe de vieillards, de femmes et de jeunes filles qui se pressaient en tremblant à la porte du vestibule.
** n me semble que tous cea dtoyeujs-là ne sont
DSBBIÈBB LES HAIES. 27
pas bien dangereux pour la Eépublique, murmuraient entre eux les soldats; quand même oe ne seraient pas des braves gens, comme on dit." Mais le sergent s'était avancé vers M. de Lescure, il tenait un papier ouvert :
^* Par ordre du procureur-syndic, le citoyen Lescure et la citoyenne son épouse, ainsi que toutes les per« sonnes suspectes qui pourront se trouver à CHsson, doivent être arrêtés et emmenés à Bressuire pour la sûreté de la Eépublique."
M. de Lescure haussa légèrement les épaules.
** Je vous suis, dit-il; mais quel mal peuvent faire ces femmes et ces enfants 9"
Mme de Lescure serrait le bras de son mari.
" Où vous allez, j'irai, dit-elle à demi-voix.
— Je sais, et un sourire de tendresse éclaira un instant le grave visage du marquis ; mais vos parents, votre fille ?
— La petite est en sûreté chez sa nourrice ; ma mère... ? et elle se retournait vers Mme de Donissan qui descendait le perron.
— Je vais avec ma fille," dit celle-ci à haute voix. Mme de Lescure quitta son mari et courut vers elle. *' Non, restez ici, conjurait-elle tout bas; vous
n'êtes pas comprise dans Tarrestation ; mon père défendra le château et protégera ceux qui resteront.
— Ton père ? " et elle lui montrait^M. de Donissan debout à côté de son gendre et de M. Bernard de Ma« ngny, son cousin; tous deux avaient déclaré qu'ils partageraient le sort de M. de Lescure.
Un gendarme s'était approché.
''Dans ions les cas, madame aurait dû venir, dil-il, l'acte d'arrestation porte: 'tontes les personnes sospeetes/
— Yons Tonlez done m*dter le plaisir de me sacrifier pour ma fille ? dit Mme de Donissan d'nn accent si tendre et si digne que le gendarme interdit ne répondit pas.
— Elle a des yeox qui brillent comme des diamants»** se disait-il ; et il retourna se mêler au gronpe de ses camarades.
Tons les chevanx avaient été *mis en réquisition depuis un mois déjà pour le service de la République ; on attelait des bœufs à la voiture ; les rangs des hôtes du château s'étaient éclaircis ; quelques personnes avaient prétexté leur santé ; d'autres s'étaient d^^és en gens de service ; Mme Boguet et ses filles restaient debout dans un coin.
** Sont-elles suspectes, les petites citoyennes ? " avait demandé un gendarme. Le sergent hésitait, il n'était pas du pays et ne connaissait pas les personnes; on n'avait pas osé confier l'arrestation de M. de Lescure aux brigades de Bressuire, et on avait attendu l'arrivée des renforts étrangers appelés contre les rebelles poiur exécuter un ordre donné depuis dix jours.
'* Je viendrai avec vous, dit Mme Boguet, prenant tout à coup son parti et s'avançant vers Mme de Lescure; nous serons plils en sûreté avec vous que seules à Clisson ; on pourrait venir piller, et vous savez, ajouta* t-elle plus bas et les larmes aux yeux, que je n'ai plus au monde un toit que je puisse dire mien.
— M. Desessarts reste ici, dit trés-bas Mme de
IMOtBIÉRE LBS HAIK8.
Lesenre ; il 8*Q8t déguisé, je l'ai va tout à l'heure à la ooisine en bonnet de coton et en habit blano.**
Mme Bogaet réprima un sourire.
" J'aime mieux me trouver soud la protection de M. de Lescure que sous celle d'un cuisinier/' dit-elle.
Ses filles s'étaient approchées.
'* Oui, allons en prison, dit Céleste à ses sœurs, e*est le commencement des ayentures; M. Henri nous déHyrera, il l'a promis.
— Pauvres enfants I disait tout bas leur mère.
— Et moi je protégerai Mlle Marie»" murmurait M. de Marigny.
** En voiture, mesdames, dit M. de Lescure. Mme Boguet vient avec nous ? ajouta-t-il avec étonnement.
— Qui protégerait mes enfants ? " demanda-t-elle les yeux baignés de larmes.
n B'indina sans répondre.
**Iak protection d'un prisonnier I" marmottait-il entre ses dents.
Tous montèrent en carrosse et la lourde voiture s'ébranla lentement, entourée de vingt gendarmes ; on prit le chemin de Bressuire. Le sergent avait tiré son sabre, il s'adressa à sa troupe :
*^ Citoyens, dit-il, j'espère que vous vous empresseres de rendre témoignage de la soumission avec laquelle on a obéi et de l'accueil que nous avons reçu! "
Tous les gendarmes applaudirent, les passions de la guerre civile n'étaient pas encore déchaînées.
iO SOftHBS HISIOBniUBl.
Les patriotes de Bressnire n'étaient pas rassurés ; on entendait parler du sonlèyement de tontes les paroisses; les échos de Chollet, de Saint-Florent, de Chevillé étaient amyés jusqu'à leurs oreilles; tout le monde était aux portes ; les femmes avaient caché leur argent, leur linge et leurs heaux habits.
• ^* On dit qu'on n'a pas pillé à GhoUet, assuraient les plus hardis.
— - Oui ; mais à Saint-Florent, on a tout brûlé, reprenaient les timides.
— Les papiers du district, ce n'est pas grand dommage I " Et tout le monde riait, excepté les officiers municipaux qui avaient leur dignité à conserver.
Les administrateurs étaient réunis à Thôtel de ville, au district, conmie on disait, un peu émus, car on attendait le retour des gendarmes envoyés à Clisson, et ils ne revenaient pas.
** Si les rebelles se trouvaient par là, disait-on, les patriotes n'étaient pas en nombre pour leur résister; on dit que M. Henri s'est mis à la tête des paysans.
D9BBIÈBB LES HAIES. 81
' — Bahl un enfant! disait dédaigneusement xm Cordonnier qui n'avait jamais en rhonnenr de vendre des bottes à M. de la Eochejaqnelein.
-^ Puisque M. le marquis a émigré, il faut bien que ce soit son fils," disait le eordonnier rival, qui avait la pratique du château de la DurbeUière ; mais à ce nom àé M. le marquis, tous les administrateurs se redressèrent avec indignation, et le malheureux cordonnier confus, efiErayé, sortit en toute hâte du conseil, prétextant une indisxK)sition.
** 0*est un aristocrate, il faut le signaler,*' dit solennellement son ennemi, et tous les autres applaudirent. Les gendarmes n'arrivaient pas.
Us étaient en route cependant, mais le bon accueil du château de Olisson s'était étendu jusqu'au dîner, et les patriotes ne s'étaient point pressés à table ; on ap** prochait de Bressuire, et les habitants, entendant le pas lourd des bœufs et le roulement de la voiture, sortirent de la ville pour voir arriver le cortège; un certain nombre d'hommes de mauvaise mine, presque tous étrangers au pays, criaient d'une voix rauque :
** A bas les aristocrates I "
Les volontaires, entraînés par leur exemple, répétaient le même cri. Le sergent s'avança vers eux le sabre haut :
** Youlez-vous vous taire, imbéciles ! s'écria-t-il ; si tous les citoyens valaient ceux-là, la Bépublique ne serait pas en péril.
— Menez-nous au district," dit M. de Lescure en mettant la tête à la portière.
Il était tellement respecté dans le pays que la foule
tt >oti«i msiomavMB.
f *ecarta sans l'insnlter ; le carrosse s'arrêta à la porta de l'hôtel de Tille; le sergent entra pour faire son rapport.
** Où fant-il conduire les prisonniers ? ** demanda-t-iL
Les administrateurs hésitaient.
*' A la Forêt-snr-SèTres 1 " dit le cordonnier.
Beaucoup de gens avaient déjà été conduits dans ce petit château appartenant naguère à M. Duplessis- Momay, et où il était mort. Les gardes avaient grand renom de patriotisme, on avait parlé d'un massacre; le brave sergent tremblait pour les prisonniers qui avaient touché son cœur.
" Laissez retourner les citoyens à Clisson et donnes* leur des gardes, dit-il, je m'offire à les commander.
— Le vin est bon à Clisson, à ce qu'il parait," dit le cordonnier en ricanant.
Le gendarme le regarda en face; il n'était pas du pays et ne connaissait pas les antécédents des administrateurs.
'* Sais-tu par hasard ce que c'est qu'un honnête homme 9 " demanda-t-il avec mépris.
Le cordonnier était pourpre de colère, mais personne ne faisait attention à lui.
** Clisson est isolé, il serait facile de l'enlever d'un coup de main, et Boësmé n'est déjà pas trop sûr, dit le procureur-syndic ; il vaut mieux les garder ici.
— Qu'on leur donne au moins la ville pour prison, dit le sergent; il y a là six femmes contre trois hommes, sans compter une grande belle brune qui est montée sur le siège et que personne ne m'avait dit d'arrêter elle est venue par-dessus le marché*"
DEBBIÈSB LES HAIM. 88
Les administrateurs se mirent à rire, le sergent sortit pour disposer des prisonniers.
En son absence, la voiture soigneusement gardée par l'escorte avait été entourée par la foule; un officier municipal, revêtu d*un bel uniforme tout neuf, fendit la presse et s'avança vers le carrosse.
** Si ces messieurs du district j consentent, je m'ofEre à garder chez moi les prisonniers," dit-il à haute voix.
Mme de Lescure le regardait avec étonnement et non sans inquiétude ; était-ce un ami ou un ennemi 9 Elle se retourna vers Agathe, sa femme de chambre, sœur de lait de M. de Lescure, qui, ne voulant pas l'abandonner, s'était juchée à grand'peine sur le siège entre le cocher et M. de Marigny
'* C'est M. Oady, l'épicier de madame la marquise, dit-elle à demi-voix.
— Nous ne disposons pas de nos personnes, dit M. de Lescure, sans quoi j'accepterais sur-le-champ l'hospitalité de M. Oadj."
L'officier municipal se rengorgea, heureux de voir qu'on savait son nom.
<' Mais je veux parler moi-même au district, continua M. de Lescure, je ne sais pourquoi on m'a arrêté, et je demande qu'on fasse mon procès.
— Je demande qu'on fasse le mien," disait tout bas Céleste qui riait toujours; sa sœur la poussait du coude pour la faire taire.
Le sergent avait reparu.
<< Je n'ai pas pu obtenir de vous ramener à Clisson, citoyenne, dit-il à Mme de Lescure, mais vous pouvez
84 80ftNS8 HmrOBIQUBS.
TOUS loger dans la ville où voas voudrez ; on ne vous mènera pas en prison.
— Alors nous allons chez M. Oadj, dit joyeusement Mme de Lescure ; sa figure me revient tout-à-fait, et nous serons tout portés pour aoheter notre suore."
Elle riait, son mari la regarda avec compassion.
" Faites attention à vos paroles," dit-il tout bas en passant près d'elle pour descendre de voiture et entrer à rhôtel de viUe.
La jeune femme rougit; elle cherchait le visage réjoui du brave épicier, mais il avait disparu ; un jeune homme grand, robuste, à Tœil ouvert, aux cheveux épais et frisés, s'avança à sa place.
'' Mon père est allé chez nous pour faire préparer les quartiers, dit-il en souriant ; je vais montrer le chemin au cocher." Et les quatre bœufs amenèrent bientôt la Toiture à la porte de l'officier municipal.
L'émoi était grand dans la petite maison; l'épicier était arrivé tout essouffié.
''M. le marquis et ces dames vont venir loger ici," s'écria-t-il en entrant dans la boutique où sa femme et ses filles se trouvaient seules ; les pratiques étaient toutes sur la place autour de la voiture; "il faut arranger tout de suite les chambres d'en haut."
L'épicière s'était levée, les bras pendants, la bou(3ie béante.
" M. le marquis ? répétait-elle lentement.
— Oui, M. le marquis de Lescure et ces dames, il y en a six dans le carrosse ; je ne les connais pas, sauf Mme la' marquise; je l'ai vue un jour à la messe à
DKimrfcltK IJBS HAIBS. 85
Boësméy dans le vieux temps, ajouta-t-il en se reprenant. Allons, Catherine, Marie, dépêchons-nous."
Catherine avait souri en se penchant vers sa sœur.
*' Je parie que c'est Jean qui a donné ce conseil à mon père, il ne pense qu'à faire plaisir aux nobles et aux prêtres à cause de Marthe ; je serai tout de même bien aise de voir une marquise avant qu'il n'y en ait plus du tout." Et elle courait ouvrir les fenêtres des deux petites chambres d'honneur soigneusement con servées pour les parents qui venaient de loin ou pour les négociants en relations d'affaires avec Oady et qui venaient quelquefois à Bressuire pour leur commerce.
On avait à peine eu le temps de secouer les rideaux d'indienne violette à fleurs et de jeter sur le lit un Gouvre-pied de satin jaune qui avait appartenu <'à défunt votre grand'mère," disait Mme Oady à ses filles» lorsque la voiture s'arrêta à la porte. M. de Donissan descendit le premier pour donner la main aux dames ; Oady les fit entrer promptement et les poussa presque dans l'arrière-boutique. Les oisifs de la ville qui avaient suivi le carrosse commençaient à refluer dana le petit magasin ; l'épicier s'avança vers eux après avoir fermé la porte du fond.
" Les citoyens désirent-ils quelque chose ? demanda-
— Un sou de tabac, dit gravement un patriote. — Et le plaisir de voir tes aristocrates, dit un second avec impudence.
— Je n'ai pas d'aristocrates chez moi, dit intrépidement Oady ; j'ai des prisonniers de la Bôpublique dont je réponds.'
96 80È1IBS mBTOBnniBk
Le ton résolu da brave épicier, les larges épaules de son fils, qui se tenait debont devant la porte du fond, et un sentiment involontaire de respect pour les gentilshommes qui n'avait pas encore eu le temps de 8*efiacer complètement, firent reculer la foule ; la boutique fut bientôt vide ; il n* y restait que deux ou trois acheteurs. Une jeune fille, les yeux baissés, demandait un morceau de savon ; au son de sa voix, Jean Oady s'avança vers elle ; Marthe (car c'était elle) leva sur lui un regard suppliant mais ferme.
** Je voulais vous voir encore une fois, parce que c'est la dernière," murmura-t-eUe; et payant son acquisition, elle sortit brusquement de la boutique; l'instant d'après, elle avait disparu dans les rues étroites de la ville, mais Jean la suivait à distance ; c'était en pleine campagne qu'U voulait lui parler.
Géleste Boguet avait écarté le coin du rideau qui voilait la porte vitrée.
** Voilà notre dragon qui sort, dit-elle tout bas à sa sœur ; il y avait là tout à l'heure une petite paysanne jolie comme une madone ; je suis bien aise qu'il ne soit plus là ; il a les épaules si larges qu'il m'empêchait de regarder. Peut-être connaît-il cette jeune fille?
— Tais-toi donc, Géleste, disait Mlle Boguet, tu ne sais ce que tu dis.
— Je sais très-bien ce que je dis, insistait la petite étourdie, mais maintenant qu'il n'y a plus personne dans la boutique, j'espère qu'on ne va pas nous garder là éternellement, huit dans une boite, et neuf quand M. le marquis reviendra.
— Nous sommes bien heureux d'être ici au lieu
DESRIEBB LES HAIBS, 87
d*ayoir été menés à la Forêt-snr-Sèvres/* dit Mme de Donissan qni avait entendu Céleste.
L*enfant rougit ; fille d*un petit gentilhomme dd campagne, elle avait le plus profond respect pour la grande dame élevée à la cour, auprès de Madame Victoire, fille de Louis XY, et dont la bonté grave mêlée de beaucoup de dignité imposait silence à son joyeux bavardage.
*'Je ne me pardonne pas que vous soyez ici, ma mère, dit vivement Mme de Lescure ; mon père et vous êtes trop âgés pour courir les aventures d'un temps comme le nôtre, il ne faut pas les braver.
— Crois -tu que la mort me fût moins amère si je passais ma vie loin de toi ? " dit Mme de Donissan en appuyant la main sur Tépaule de sa fille. Celle-ci la baisa avec respect, et ne répondit pas.
Catherine et Marie avaient reparu dans la boutique rouges et hors d'haleine, mais triomphantes :
''Tout est prêt là-haut,** dirent-elles à leur père, qui s'avança aussitôt vers la porte de Farrière-boutique ; mais les braves filles reculèrent épouvantées en voyant les six dames sortir l'une après l'autre de la petite pièce où elles avaient été entassées :
'' Il n'y a que deux lits, dit Marie à sa sœur avec consternation.
— Elles s'arrangeront, dit Catherine, en haussant les épaules ; elles sont bien heureuses d'avoir des lits, il y a tant de patriotes qui couchent sur la paille I "
Le fiancé de Catherine était à l'armée du Bhin, et elle était plus républicaine que le reste de sa famille. Les prisonnières venaient de monter l'escalier : Gady
88 Boiias msTOBXQUBS.
les précédait ; rune des chambres^ ornée de deux lits et plus grande que Tautre, était destinée aux dames; les trois gentilshommes devaient occuper la seconde; en les faisant entrer dans cet étroit réduit, le brave épicier fut lui-même frappé du contraste :
*< C'est ce que nous avons de mieux à vous ofiErir, mais ce n'est pas si beau que Glisson, dit-il d'un ton d'excuse.
— GUsson n'est plus pour nous un asile, dit vivement Mme de Lescure, et nous en avons trouvé un
ici."
Gadj salua jusqu'à terre; quand il aurait fallu mourir pour elle, il n'aurait pas livré la marquise après ce discours.
Céleste s'était approchée de la fenêtre; l'épicier s'avança vivement derrière elle :
<< Un mot seulement, mesdames, dit-il, avant que je vous laisse en repos: ne vous &ites pas voir, qu'on vous entende le moins possible ; qu'on vous oublie, si cela se peut, c'est le plus sûr moyen de vous sauver ; nous y ferons de notre côté ce que nous pourrons." Et il sortit.
Mme Boguet s'était assise sur une chaise d'un air désespéré; Mme de Lescure, au contraire, avait posé ses gants, son mouchoir, son éventail :
"Je vais arranger la chambre à ma guise, dit-elle d'un ton joyeux; puisque ceci sera peut-être notre logis pendant quelques jours, il faut en faire un palais. Mon père, si vous voulez emmener M. de Marigny chez vous, nous serons plus à notre aise entre femmes.
DEBBliBB IiBS HAIES. 89
-— O'est-à-dire que ta nous mets à la porte, dit gaiement M. de Donissan.
— Pas tout à fait; mais pour faire le ménage, il faut de la place/' Et elle commençait à défaire les lits ; les deux gentilshommes s'enfuirent.
** H nous faut un troisième lit, dit Mme de Lescure, qui avait pris sur elle tous les arrangements : un pour Mme Boguet et Marie, un pour Céleste et Louise, un pour ma mère et moi, sans compter un matelas pour Agathe dans un coin.
— Que madame la marquise ne s'inquiète pas de moi, «dit la brave fille, je dois coucher dans Tarrière-boutique avec Mlle Oady ; et elle riait.
— A la bonne heure; maintenant que personne ne m'aide, je vais commencer mon métier de prisonnière -et faire moi-même les lits. Seulement, Agathe, je ne peux pas porter les matelas toute seule : non, non, ne prends pas tout, rien qu'un coin 1 "
Moitié riant, moitié pleurant, Agathe enlevait les matelas dérobés à chaque lit pour en former un troisième; elle eût aisément enle^ en même temps Mme de Lescure qui dépliait gravement les couvertures.
'' Tu ne sais pas faire un lit, Victorine, disait sa mère.
— Yous allez voir, qu'on ne me donne pas de conseil."
Et elle étendait soigneusement le premier drap sani> lui laisser former un seul pli; les couvertures, le <s ouvre-pied, rien n'y manquait ; cependant le Ut avait 4me tournure étrange; la jeune femme le regardait
éO 80È1IBS HISTOBIQUSS.
ftyec in^éiade, tendant les eouyertnies avee pliu do soin.
** Qa'est-ce qa'il y a ? disait-elle» il me semble cependant qu'il est très-bien fait."
Mme de Donissan riait, les trois sœurs n'en savaient pas plus qne Mme de Lescnre; Agathe s'avança et souleva les eonvertores :
" Madame a oublié le second drap, dit-eUe gravement.
— Ah! c'est vrai," dit-elle, en se laissant tomber sur une chaise d'un air découragé : " Agathe, refiiis-le, je t'en prie, je n'en puis plus ; je n'aurais jamais cm qu'il fàt si fatigant de faire un Ml.*^
fiSBBlftBa UBB HAII8. 41
Pendant que les prisonniers s'installaient dans l'asile qni leur avait été généreusement ojQfért par l'officier municipal, Jean Gady avait rejoint Marthe dans un petit vallon non loin de la ville; la jeune fille avait marché vite ; elle se sentait poursuivie, elle ne voulait pas éviter Jean, elle avait besoin de le revoir encore une fois, de lui dire pourquoi elle ne le reverrait plus : mais elle avait hâte de quitter la ville, d'échapper aux regards qui lui semblaient curieusement attachés sur elle ; d'ailleurs, en se pressant, elle hâtait le moment de cette entrevue qu'elle désirait et redoutait tout ensemble. Elle s'était arrêtée haletante, et venait de s'asseoir sur une pierre pour se reposer, lorsque Jean parut devant elle.
" Marthe I " dit-il.
Elle se leva. Ses jambes tremblaient tout à l'heure sous elle; en entendant la voix de Jean, elle s'était sentie forte ; l'heure suprême de la lutte était venue, et Dieu avait exaucé la prière que la pauvre enfant faisait sans cesse monter vers lui depuis quinze jours.
** Marthe 1 répéta le jeune homme, pourquoi es-tu venue chez nous, et pourquoi t'enfuis-tu sans rien dire à personne comme un agneau effaré ?
42 BaÉRBa msiOBiQUsé.
— Je savais que tn me suivrais, dit Marthe à demi- Toix. J'étais venue pour te voir encore une fois en amis."
Jean la regardait ; la oolère lui montait déjà au cœur.
'< Pour la dernière fois ? s'éoria-t-il ; tu ne veux '^lus de moiy tu penses à un autre? Qu'il y prenne garde I Si quelqu'un approche à cent pas seulement pour te conter un mot d'amour, et que je me trouve par là, il ne te parlera pas deux fois.
— Je ne pense à personne qu'à toi, dit Marthe avec l'inaltérable douceur des femmes vendéennes ; comment ferais-je autrement, puisque j'étais ta promise f Mais, Jean, tout cela est fini ; le bon Dieu est venu entre toi et moi ! Nous ne nous marierons jamais.
— Maudit soit... " commençait Jean, mais il n'acheva pas. Marthe lui avait mis la main sur la bouche :
" Tais-toi I dit-elle vivement, je veux pouvoir prier pour toi.
— Tu viens me dire que ton Dieu ou plutôt tes prêtres sont venus entre toi et moi, et tu ne veux pas que je les maudisse, s'écria Jean, dont la foreur éclatait ; voilà l'esclavage dont la Eépublique nous a délivrés ; nous ne devons plus de comptes à personne, et ce que nous voulons nous le faisons !
— Et qui est-ce qui vous aide à faire ce que vous devez quand votis ne le voulez pas ? " demanda la jeune Vendéenne, debout, les yeux excités par la lutte, les mains croisées sur sa poitrine comme si elle gardait le dernier trésor qui lui restât, ses espérances et sa foi religieuses.
DBBBIÈBE LES HAIES. 48
** Qui est-oe qui t*a défendu d*être à moi? contmua Jean sans répondre à la difficile question de Marthe. Dis-le moi tout de suite I a l'instant, pour que j'aille le chercher quelque part qu'il se cache, et que je l'écrase à mes pieds !
— Celle qui m'a ordonné de te dire adieu dort dans la terre depuis dix jours," dit Marthe ayec lenteur et comme si elle parlait avec peine. '' Deux heures avant de mourir, ma mère a donné sa malédiction à ceux qui se rangeraient du côté des gens qui nous ont enlevé les bons prêtres et nous ont exposés à mourir sans sacrements. Elle me regardait ; je savais bien que c'était à moi qu'elle parlait, et je lui ai promis de lui obéir comme elle fermait les yeux et que M. le curé disait * ** Partez, âme chrétienne I "
Jean s'arrêta un moment consterné, et presque vaincu ; le respect des morts faisait tellement partie de la première éducation de tous les habitants du Poitou, paysans ou citadins, que la promesse de Marthe lui semblait presque aussi sacrée qu'à elle-même, mais ce n'était pas en vain que les doctrines philosophiques partout répandues en France dans les livres et dans les journaux avaient miné les principes religieux et les idées morales. Dans cette invasion générale des espérances de liberté, les âmes qui ne possédaient qu^une foi traditionnelle et des conditions vagues s'étaient laissé emporter par le courant des passions et des espérances populaires vers une incrédidité pratique. On n'allait pas à la messe des prêtres fugitifs; on ne fréquentait pas davantage le culte des prêtres assermentés ; on marchait sans le savoir vers la reUgion de la BaisoBt
44 8CÈMB8 HIBTOSIQUB8.
L'indignation ayait repris Jean; il regarda Marthe avec colère :
** Depuis quand les vivants sont-ils sacrifiés aux morts ? demanda-t-il d'une voix sourde. Tes prêtres eux-mêmes disent que l'homme doit quitter tous ses parents et amis pour s'attacher à sa fenmie; la fenmie n'en doit-elle plus faire autant ? "
Marthe s'était rassise, la lutte Tépuisait; elle avait espéré que Jean comprendrait sur-le-champ ses raisons, et qu'il se soumettrait comme elle à un malheur inévitable ; elle leva sur lui un regard douloureux:
'' Je ne suie pas ta femme, Jean; le prêtre n'a pas prononcé sur nous la bénédiction, et il ne la prononcera jamais ; ma mère me maudirait de son tombeau.
— Ta mère est morte I " dit Jean, mentant dans sa colère à sa propre conscience.
Marthe se releva d'un bond :
" Elle vit, s'écria-t-elle, elle nous entend, elle nous voit, j'en suis sûre ; elle revient toutes les nuits depuis que nous l'avons déposée dans la terre, je la vois entrer dans la maison, je suis seule, elle me garde comme autrefois ; si je lui désobéissais, je ne la reverrais plus, ou je la reverrais fâchée contre moi, le bras tendu, les yeux brillants comme lorsqu'elle a prononcé la malédiction; maintenant, elle s'assied à côté de moi, elle me prend sur ses genoux, comme eUe faisait quand j'étais petite, elle me console et je pleure ; le jour, je ne peux pas 1 "
Jean regardait la jeune fille avec, un mélange d*in quiétude et de mépris :
** Tu es malade ! dit<iL
DBBBIÀBB LBB HAIES, 46
— Je ne sais pas, j'ai la fièvre quelquefois, et puis je suis toute seule maintenant que Jacques et Pierre sont partis avec M. Henri ; les onits sont longues, et puis... il y a des moments où j'ai peur..."
Jean fit un pas vers Marthe, comme s'il voulait l'attirer dans ses bras; elle étendait les mains pour le repousser :
'' Non, non, dit-elle, tu ne crois plus en Dieu, tu ne vas plus à la messe, ma mère avait raison, je ne puis pas être ta femme, tu me fermerais les portes du ciel."
Elle tremblait de tous ses membres.
*' Tu serais Ubre de croire tout ce que tu voudrais, dit Jean fièrement; les républicains n'obligent la conscience de personne ; et si tu ne pouvais pas courir à la messe dans les bois, il y en a deux tous les jours dans les églises de Bressuire.
— Des intrus ! dit Marthe avec dédain, qui ne croient pas à notre saint-père le pape ! "
Jean riait avec dédain :
''Nous ne voulons pas plus de pape que de roi," dit-il.
Marthe s'était levée, elle serrait son petit châle sur sa poitrine, comme si elle avait froid.
'' Et mes frères se battent pour Dieu et pour le roi, dit-elle. Adieu, Jean !
— Je viendrai un de ces jours à la Grange-Verte, et je t'enlèverai avant que tu aies eu le temps de dire un mot, s'écria le jeune homme emporté par la passion; je ne sais ce qui me retient d'en venir là aujourd'hui, tout de suite. ••'*
Et il s'avançait Ten elle avec menât».
'' Ta es encore trop honnête homme pour eda, éDe, le regardant en fitriA Dans nn an, peut-être, quand ta seras tont à £ût tépablicain ; mais d'ici là... je serai en terre..." ajoata-t-elle plos bas.
Elle ayait repris son panier, et sans se retonmer, sans regarder en arrière, elle reprenait d'an pas ferme le ehemin de Saint-Aalnn. Toat à ooop, one voix haletante se fit entendre à son oreille.
** ITaimes-ta encore ? disait Jean.
— Toajoors ! dit Marthe sans hésiter.
— Alors, il ne s'agit qae d'attendre, je te xetioaverair*
Et franchissant la haie qoi séparait le petit ehemin ereax d'an champ de sarrasin, il disparat aax yeax de la jeane fille. Elle s'arrêta on instant, r^ardant le point où elle l'avait va poar la dernière fois :
** Adiea, dit-elle, c'est fini."
Et tirant son chapelet de sa poche, elle oontmoa sa roate en récitant ses prières. •
puRRrtmB un baub. 47