‹ Des Abus de la Castration Chez la FemmeChapitre 20 sur 37 · CHAPITRE. XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE. XIII

Épilepsie. — Folie.

Non seulement on a tenté de guérir l’épilepsie par la eastration, mais on a pris texte de quelques prétendues guérisons ou améliorations chez la femme pour enlever les testicules à quelques hommes atteints d’épilepsie.

Partant de ce point de vue que les périodes menstruelles produisaient une exacerbation des phénomènes cérébraux, on a proposé la castration pour guérir la folie. Goodell (Tissier, p. 124) a pratiqué dans ce but cette opération. Comment expliquer une telle intervention? Howard (Tissier, p. 124)suppose que les troubles cérébraux sont dus à l’anémie de l’encéphale. En supprimant l'ovaire, on supprime l'appel sanguin vers le petit bassin. Grâce à la castration, l’anémie cérébrale qui se manifestait au moment des règles est supprimée, d’où diminution, suppression même de la folie, par cette hyperémie cérébrale relative. Mais Vidor, à la Société médicale de Buda- Pest, 13 mai 1882, constate aussi cette hyperémie cérébrale qui pour lui est capable, au contraire, de provoquer la

folie.

Howard va même jusqu’à dire qu'il n’est pas éloigné de

recommander l’ablation des testicules chez les hommes ayant quelque aberration dans les idées.

Battey, au congrès de Londres, a réuni 13 castrations pour cas de ce genre. La mortalité aété de 23 p. 100. Dans 3 casil y a eu à peine amélioration, dans 2 cas légère amélioration, 5 cas de guérison.

La castration a été faite maintes fois dans des conditions semblables.

Par une sorte de contradiction que nous avons déjà relevée, beaucoup de laparotomistes ont étudié l’influence des opérations abdominales sur les désordres cérébraux.

Tait (95) dit qu'après les opérations abdominales, il y à parfois mélancolie aiguë. Sept fois il a fait des opérations sur des aliénés, il a toujours constaté l’aggravation des symptômes.— Ailleurs Tait (Tissier, p. 127) rapporte que l’ablation des ovaires et des annexes lui a donné 7 cas de mélancolie aiguë. Forel (97) cite l'exemple d’une hystérique qui devint aliénée à la suite de la castration. à

Nous renvoyons aux indications bibliographiques (120) et en particulier au travail de Werth (252) pour l'étude des relations des psychoses et des opérations à la suite des opérations sur les organes génitaux de la femme. Leszynski(614) s'élève contre la pratique de l’oophorectomie dans les affections mentales.

Aucune donnée théorique sérieuse ne légitime une telle intervention.

Mais en réalité ces tentatives cachent Le plus hasardeux des essais. Trenholme (Tissier, p. 128) n’a qu'un demi-souci de la vie des aliénés et les considère comme ne faisant guère partie de l'humanité respectable. Pour Goodell (Tissier, p. 1498), ne dût-on obtenir que la suppression de la folie héréditaire, ce résultat est assez beau pour déterminer le chirurgien à faire la castration.

L. Tail n'écrivait-il pas pour justifier son opération dans un cas de manie épileplique (Traité des maladies des ovaires,

A ER . ° f p. 141): «En tous cas, je ne pouvais pas aggraver son état, car, même si elle en mourait, sa disparition serait une chose agréable à son entourage.» On ne peut laisser s’accréditer de

telles tendances sans les combattre énergiquement. Quels

sont les devoirs de l’homme de l'art vis-à-vis des aliénés? Justement parce qu'ils sont privés de raison, ces malheureux sont dignes de toute pitié et d’une sollicitude toute particulière de la part des médecins et des chirurgiens. Ceux-ci doivent souvent les traiter avec la même déférence que les autres malades. Il serait criminel de considérer les aliénés, non comme des malades ordinaires, mais comme des êtres inutiles, dangereux et nuisibles à la société. Si une telle doctrine qui a été rayée de la pathologie et de nos mœurs, depuis les mémorables efforts de Pinel, tendait à prévaloir en chirurgie, les aliénés ne seraient plus dignes qu'à servir aux répétitions de médecine opératoire. La morale, les lois, la conscience protestent contre une telle infamie. Et si les devoirs du chirurgien ne vont pas jusqu'au préceple suivant qu'on trouve dans un Journal de médecine mentale : « On ne doit opérer les malades atteints de folie, contrairement à leur volonté, que si la vie était menacée à ce point que sans l'opération la mort s'ensuivrait, » du moins, on peut affirmer que les mêmes indications et mêmes contre-indications doivent être posées, quandil s'agit d'opérer un aliéné ou un individu sain d'esprit. La vie humaine doit toujours avoir la même valeur aux yeux de l'homme de l’art, que son client soit riche ou pauvre, fou ou extrèmement lucide et intelligent.

Spencer Wells disait que celui qui fait l’oophorectomie contre la folie est lui-même un fou.

Étendre cette opération comme le voudrait Trenholme (Tissier, p.128) aux lunatiques, aux imbéciles, aux idiots, aux vagabonds, aux criminels, aux récidivistes, sous prétexte d'épurer la société, de débarrasser les générations futures d'êtres inférieurs, c’est faire œuvre de barbarie.

Nos contemporains n'ont point le mérite d’avoir une idée

nouvelle. Sémiramis (Dectionnaire en 30 volumes, L. VI, p. 471) ordonnait de châtrer les hommes de faible constitution afin de leur enlever la faculté de propager leurs races débiles. Les indigènes de la Nouvelle-Zélande enlevaient les ovaires des filles mal conformées.

I n'y a pas lieu de s'arrêter en si beau chemin. Pourquoi u'abattrait-on pas les lunatiques, les imbéciles, les idiots, les vagabonds, les criminels et les récidivistes?

Castration dans la nymphomanie, la masturbation.

Nous avons vu combien était peu connue la question de l'influence de la castration sur les désirs vénériens. Poussés par la nécessité de défendre une opération si vivement attaquée, les chirurgiens qui la pratiquaient avec excès ont déclaré que la castration n'amenait pas la perte de l'instinct sexuel. Bien au contraire, les désirs seraient augmentés.

Malgré l'incertitude qui règne sur cette question, certains chirurgiens ont traité la nymphomanie et la masturbation en supprimant les ovaires.

Goodell (Tissier, p.129), Kyle, Dallen, Schræder ont pratiqué l'opération dans ce but. D’autres chirurgiens ont agi de la même facon. |

Autres entreprises opératoires.

Battey affirme que les femmes atteintes d'oophoro-épilepsie (épilepsie ovarienne), de manie ou d'ovarite chronique ne doivent pas être opérées, si elles sont morphiomanes. C’est une des rares contre-indications de la castration. Cependant on trouve des exemples de castration dirigée spécialement contre la morphiomanie. C’est dans le but de guérir celle-ci

que certains chirurgiens ont enlevé les ovaires et les trompes et Williams IH. Baker (45) rapporte un cas où un habile gynécologue donne le conseil de faire l’opération de Battey, comme seul moyen de débarrasser la patiente de l'habitude de la morphine. La malade, ayant déjà vainement essayé de cesser l'usage de ce médicament, ne put se résoudre à faire une nouvelle tentative et préféra subir la castration.

Baker Brown avait traité la nymphomanie et la masturbation en coupant le clitoris. Il avait même espéré que la clitorectomie guérirait l’hystérie, la mélancolie, l’épilepsie, ete. Ce chirurgien fut jugé par ses pairs avec la dernière rigueur et des mesures extrèmes furent prises contre lui. C'est ce qui inspire à Engelmann (336) les réflexions suivantes :

« Ceux qui avaient condamné un confrère distingué parce qu'il enlevait le sens aux femmes, sans leur faire courir aucun risque, acceptent aujourd'hui des témérités bien plus dangereuses, comme l'opération qui a été préconisée par Robert Battey..…. »

Castration utérine.

Tel est le mot qu'emploie à dessein M. Péan, attendu, ditil, que lasuppression de l'utérus produit des résultats analogues à la castration ovarienne et souvent même plus complets au point de vue de la guérison d'un certain nombre de maladies de ces divers organes. Il est évident que l’ablation des ovaires, l’ablation des trompes ou l’hystérectomie établissent sûrement la stérilité. Du reste, il suffit de s'entendre pour savoir qu'une hystérectomie s'appelle, dans certains cas, castration utérine.

M. Péan reproche à certains chirurgiens d'enlever les ovaires pour des névralgies utéro-ovariennes que les médecins guérissent. Ce reproche, venant de celui quile premier en France

a fait la castration pour guérir des névroses, méritait d'être relevé, ne serait-ce que pour sa singularité. Ce chirurgien reconnait qu’il a enlevé inutilement les annexes de plusieurs malades et que, devant la persistance des symptômes douloureux, il a dû se résoudre plus tard à enlever l'utérus. Ainsi donc M. Péan, convaincu par expérience de l’inutilité de la castration dans les névralgies utéro-ovariennes, poursuit toujours le mal dans la sphère génitale et arrive à enlever d'emblée l'utérus pour des douleurs utéro-ovariennes qui n’ont parfois aucun substratum anatomique. Le seul avantage qu'il trouve à l'hystérectomie vaginale d'emblée dans les cas de névralgie, c'est de permettre quelquefois de reconnaître au cours de l'opération une tumeur méconnue jusque-là.

Secheyron (115) est moins conservateur que son maître qui enlève l'utérus et laisse les annexes. Le mieux, dit Secheyron, serait d’être plus radical encore, d'enlever l’utérus avec ses annexes.

Après une telle mutilation pour des troubles nerveux, on se demande si un chirurgien ne trouverait pas encore une nouvelle opération à tenter sur la malade, dans le cas où la guérison n'aurait pas été oblenue.

Affection de l’utérus.

Kelly (129) fait la castration à une femme de 35 ans ayant des douleurs vagues'dansl’hypogastre, depuisplusieursannées, et des sensations de brûlure du côté gauche de l'utérus. Elle avait de la leucorrhée et les congestions menstruelles s'aggravaient. L'opération fut dirigée contre la subinvolution et la métrite chronique.

Hegar (56) a enlevé l'utérus et les ovaires dans un cas de toux d'origine utérine. La toux était due à une antéflexion utérine. Dans un autre cas, la castration fut faite pour traiter la déviation utérine. La mort s’ensuivit.

Menzel (192) a traité ainsi une rétroflexion de l'utérus accompagnée de ménorrhagie.

Dans une discussion à la Société de chirurgie, M. Lucas Championnière a raconté qu'il a fait la laparotomie à une femme atteinte de rétroversion utérine avec douleurs intenses. Il s’est contenté (Revue de chirurgie, 10 mai 1889, p. 419) d'enlever les deux ovaires atteints de dégénérescence kystique, sans corriger la déviation, et pourtant la malade ne souffre plus.

Que conclure de ce fait? Faut-il traiter par la castration la rélroversion utérine donnant lieu à des douleurs? Cette conséquence n’a pas été explicitement indiquée par M. Lucas Championnière, mais nous nous demandons avec anxiété si, en lisant le compte rendu de cette séance, quelque opérateur entreprenant ne se croira pas autorisé à enlever les ovaires des femmes atteintes d'une déviation de la matrice. j

Braithwarte (122) châtre une femme dont la menstruation était régulière, mais qui avait de la dyspnée d'origine cardiaque avec souffle mitral.

Dans un cas, Prochownick (173) opère une femme qui avait de la gastralgie de la dyspepsie, des crampes, des défécations douloureuses, et de la mélancolie. Pendant deux mois le résultat fut bon, mais les symptônes réapparurent.

Sims, cité par Tissier dans sa Thèse (82), se montre partisan de l'opération pour beaucoup d’entéralgies.

Les alfections spinales ont été traitées aussi par la castration.

Une malade, examinée plusieurs fois par Hamilton, Thomas et Emmet, avait, du moins en apparence, une myélite chronique. L'oophorectomie fut déconseillée. Mais comme la malade avait entendu parler de la castration, elle réclamait l'opération. Mundé (141), considérant qu'il existait de l'ovaralgie, céda aux sollicitations de sa cliente. La castration fut suivie de la disparition des symptômes d’atrophie spinale. En

présence de ce résultat, aussi merveilleux qu'inattendu, Mundé lui-même ne cacha pas son étonnement.

Cette guérison démontre : 1° l'erreur de diagnostic dans laquelle sont tombés Hamilton, Thomas, Emmet et Mundé. I s'agissait non d'unelésion spinale, mais d’un phénomène d’origine hystérique; 2° la facilité avec laquelle Mundé a pratiqué une opération dont le résultat l’étonne lui-même, et à bon droit.

Goodell (224) a châtré une femme atteinte de pseudo-hypertrophie musculaire. Le résultat fut négatif.

Dudley (165) traite une femme malade depuis 11 ans, à la suite de sa dernière couche, et alitée depuis 3 ans. Cette femme qui n'avait plus ses règles, depuis un an, se plaignait surtout de douleurs dans la région splénique. La laparotomie fait constater l'intégrité de la rate et l'adhérence du colon descendant à l'utérus rétroversé et à l'ovaire. L'opérateur enleva les annexes.

Si nous en croyons Fehling (118) quiaeul’occasion de faire la castration à des femmes atteintes d’ostéomalacie, celle-c+ aurait été améliorée. Winckel (163) avance timidement qu'avant d'opérer, il serait bon de tenter d’autres moyens. Une bonne nourriture donne d'excellents résultats chez les ostéomalaciques !

Enfin la castration est, paraît-il, pleine de promesses pour sauver les malades atteintes du cancer du sein. Au dernier congrès de la Société allemande de chirurgie (Semaine médicale, 1889, p.142), Schenzinger (de Fribourg-en-Brisgau) se demande si l’on ne pourrait pas enrayer la récidive des cancers du sein, en cherchant à obtenir par la castration l’atrophie de l’autre glande mammaire.

Cette dernière tentative clôt-elle la série? Comme on l’a dit (166), l'oophorectomie, considérée comme une panacée à tous les maux, va sans cesse en augmentant de fréquence. Si cette mode de castration ne tombe pas dans le discrédit qu'elle mérite, ne va-t-on pas se jeter à tout propos sur les organes génitaux de la femme pour lui enlever non seulementles maux

+ TNT Le

dont elle est atteinte, mais aussi ceux qu’elle pourra avoir ? Bold (321 et 322) établit les rapports des névroses cardiaques et des affections utérines et montre que la guérison des troubles cardiaques est obtenue par la disparition de l'affection utérine ou ovarienne? Il est à craindre que la castration soit appliquée à la cure des palpitations, et des névroses cardiaques. Lœæwenthal (310) constate les bons effets de la suppression artilicielle des règles par les injections d’eau chaude, dans le traitement de la chlorose. Un chirurgien ne va-t-il pas châtrer les femmes pour les guérir de la chlorose?

Il semble qu'il soit exagéré de poser de telles questions, mais du train dont vont les choses, il est permis de faire de telles hypothèses.

Les opérations sur l’abdomen ont pris une si grande extension que tout est à redouter. Il n’est que temps de pousser un cri d'alarme pour empêcher la castration de pénétrer plus profondément dans nos mœurs chirurgicales.

Puisse ce travail arrêter la main trop légère du chirurgien qui espère obtenir des résultats surprenants en pratiquant une opération dont il ignore peut-être les méfaits !

Si nous avons réussi à démontrer que la castration n’atteint pas toujours son but, qu'elle n’est pas d’une facilité telle qu'on puisse l’entreprendre avec la certitude de la mener à bien, enfin qu'elle enlève un certain nombre de malades nullement en danger de mort, du fait de leur affection, nous pouvons nous féliciter de n'avoir pas fait un travail inutile.

En signalant les excès opératoires, en combattant particulièrement la castration dirigée contre les affections nerveuses, nous n'avons pas eu pour but de condamner celte opération. Comme on l’a dit, l'abus des meilleures choses ne prouve pas que celles-ci ne soient excellentes.

L'abus de la castration, appliquée inconsidérément à un grand nombre d'affections, a eu pour résultat de jeter un tel discrédit sur cette opération qu'un travail d'ensemble est né-

cessaire pour poser nettement les indications et contre-indications d’une intervention qui a rendu et rendra encore de réels services à une certaine catégorie de malades.

Vus

Page 1