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Des Acadiens déportés à Boston, en 1755

Bien d années de douleur s'étaient succédé, depuis qu'à la lueur de Grand-Pré incendié, des vaisseaux, bondés d'êtres humains, étaient partis avec la marée, emportant tout entières "n exil, la nation et la patrie acadiennes. Exil sans fin et d'une pitié sans égale dans l'histoire. Jetés sur des rives lointaines, pt séparés les uns des autres, on les vit errer de ville en ville, sans amis, sans demeures, sans espérance humaine, résignés, et ne demandant rien à la terre qu'un tombeau.

LONGFELLOW. — Eva ngcTui e.

Le drame douloureux du Grand Dérangement s'était terminé dans les pleurs des Acadiens et le ricanement des soldats anglais.

De son poste de Pigiguit, aujourd'hui Windsor, où il gardait plus de mille prisonniers attendant d'être expédiés, le capitaine Murray écrivait au colonel Winslow, stationné à Grand-Pré : " Vous savez que nos soldats les haïssent, et que s'ils peuvent trouver un prétexte pour les tuer, ils le feront.". ... " Pour moi, j'ai hâte de voir ces pauvres diables embarqués, et, alors, je me paierai le plaisir d'aller vous voir et de boire avec vous à leur bon voyage."

Et comme l'embarquement traînait en longueur, il ne trouvait dans les scènes de désolation qu'il avait sous les yeux qu'un motif à se divertir. " Aussitôt que j'aurai expédié ces rascals, écrivait-il de nouveau à son ami, j'irai me reposer avec vous et nous amuser."

Tout ce qu'on a dit des misères et des souffrances des Acadiens, au jour du Grand Dérangement; tout ce que la tradition en a rapporté; tout ce que Longfellow, poète divin, en a tiré de notes plaintives et désespérées sur son luth immortel, n'en égale pas la lamentable réalité. Ce drame ne peut s'écrire qu'avec des larmes.

Cependant, si cruel que fut l'embarquement, la suite, l'exil, fut plus douloureux encore.

Pour les déportés du Massachusetts, ce fut une agonie de plus de dix ans, sans trêve ni répit; agonie des hommes réduits à la mendicité et obligés de subir, sans ouvrir la bouche, pour eux et leur famille, les affronts, le mépris, les enlèvements, les rapts, tous les outrages, toutes les injustices, toutes les infamies; agonie des femmes à la merci de maîtres prévenus, jusqu'au fanatisme religieux, contre tout ce qui portait le nom de catholique et de français ; agonie des enfants qu'on arrachait aux bras de leurs parents pour se les distribuer; agonie de l'âme des pères et des mères, en voyant ces mêmes enfants devenir des Anglais, des protestants.

Tout les avait abandonnés; le roi de France les laissait persécuter, en dépit de la protection que leur garantissait le traité d'TJtrecht; la terre les maudissait, et le ciel restait sourd à leurs gémissements.

C'était un peuple de douleur.

C'est un vendredi, 5 de septembre 1755, à trois heures de l'aprèsmidi, que les Acadiens du Bassin-des-Mines et de Pigiguit furent convoqués dans leurs églises, pour entendre la lecture d'un prétendu message du roi d'Angleterre et de l'Acadie, Georges II. Ce message, auquel le roi et ses ministres étaient tout à fait étrangers, n'était qu'un guetapens du gouverneur Lawrence.

Quoique la paix existât alors entre l'Angleterre et la France, les Acadiens furent cernés et enveloppés par les soldats anglais dans les murs de leurs églises, et là, désarmés et impuissants, ils s'entendirent déclarer ■prisonniers de guerre; et Winslow et Murray, au nom de Sa Majesté britannique, leur annoncèrent que leurs biens étaient confisqués et qu'ils allaient être dispersés dans les colonies anglaises.

Le 10 septembre commença l'embarquement, celui des adultes, les pères de familles et les jeunes gens, à bord de cinq transports ancrés en face du village de Grand-Pré ; et, le 8 d'octobre suivant, il se termina par celui des vieillards, des malades, des femmes et des enfants. Jours à jamais lamentables !

Ce n'est que le 27 octobre que le convoi, quatorze vaisseaux chargés au Bassiu-des-Mines et dix à Beaubassiu, partit, avec ses cargaisons humaines, pour l'étemel exil.

Le nombre des Acadiens qui furent dispersés, depuis Boston jusqu'à la Caroline du Sud, dans les plantations anglaises, nullement préparées et mal disposées à les recevoir, et, par les autorités régionales, distribués, ensuite, dans les villes et les villages, s'éleva à six mille environ. Il y en eut quinze cents autres, au moins, à qui il ne fut pas permis de débarquer.

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Les premiers qui arrivèrent à Boston appartenaient au convoi destiné aux " plantations " du Sud, la Virginie et les deux Carolines.

Une tempête formidable s'était abattue sur eux, à leur sortie de la baie d'Annapolis, et six vaisseaux panni les plus malmenés avaient dû faire relâclie, à Boston, pour se mettre à l'abri et réparer leurs avaries, pendant que les autres poursuivaient leur route.

La chambre des Représentants du Massachusetts, qui était en session, à Boston, chargea, le 5 novembre, une commission spéciale d'aller examiner cette cargaison de papistes exécrés.

Les six transports, de simples goélettes, jaugeaient en tout 485 tonneaux, et portaient 1,077 personnes.

Le rapport de la commission, lu devant la Chambre, disait entre autres choses : les vaisseaux ont en général trop de monde ; les provisions ne sont pas suffisantes pour le voyage qu'ils ont à faire, surtout à cette saison de l'année ; l'eau est très mauvaise.

Sur le Dolphin, transport de quatre-vingt-dix tonneaux, oîi il y avait 227 personnes entassées, quarante étaient couchées sur le pont, malades ; ils en avaient compté autant sur le pont du Davis, vaisseau de même tonnage.

La Commission ne recommanda pas qu'il leur fut porté secours, et la Chambre des Eeprésentants ne leur en procura aucun.

Il se trouvait, à ce moment-là, à Boston, un membre du Conseil du gouverneur de Halifax, nommé Benjamin Green. Il eut la curiosité d'aller voir cet étrange chargement qui arrivait de son pays. Le spectacle de tant de malheureux, des femmes pour la plupart, mourant sur le pont des vaisseaux, le toucha. Il eut pitié, et, allant trouver les membres de la Législature, il offrit de dédommager les armateurs de ce qu'ils pourraient perdre sur le prix du passage jusqu'à destination, s'ils voulaient alléger les vaisseaux du surplus de leur fret humain, lequel était fixé réglementairement à deux passagers par tonneau, et si la ville ou la province consentait à en prendre soin. Le bon Samaritain n'eut pas agi d'autre façon.

L'offre de Green fut acceptée, et une cinquantaine de ces moribonds furent mis à terre, pendant que les transports, la tempête calmée et les avaries réparées, reprenaient la mer.

Ainsi le premier acte officiel de la Législature du Massachusetts, se rapportant aux exilés de 1755, fut un acte d'humanité. Prenons-en note. De semblables procédés se feront rares dans la suite.

Dans la répartition qui fut faite des exilés entre les différentes provinces arfglaises d'Amérique, le Massachusetts eut sa large part.

Les cargaisons qui lui étaient destinées arrivèrent à Boston les unes après les autres. La première à décharger fut, croyons-nous, le Seafîower,

goélette de quatre-vingt-un tonneaux, appartenant à un caboteur du Maine, le colonel Nathaniel Downell, laquelle s'étant rendue, durant le mois de septembre, à Grand-Pré, pour affaires de commerce, fut réquisitionnée par Lawrence pour le transport des Acadiens. Ce vaisseau, comme la plupart des autres, d'ailleurs, n'était nullement propre au service des passagers. Murray, qui avait hâte de quitter Pigiguid, comme nous l'avons \"u, pour aller s'amuser avec Winslow, y avait entassé, pêle-mêle, deux cent six personnes, malgré l'ordre de ne charger les transports que dans la proportion de deux personnes par tonneau, ce qui était déjà trop.

Les autorités de Boston hésitèrent longtemps à laisser débarquer sur le sol puritain des catholiques romains qui leur étaient odieux, et qui leur arrivaient dénués de tout.

Pendant ce temps-là, les Acadiens mouraient de faim dans la cale et sur le pont du Seaflower; et il était défendu au capitaine d'en laisser descendre un seul à terre, et à tous de leur porter secours.

Un certain Thomas Hutchinson, qui les visita, a laissé de leurs souffrances un récit navrant. Malgré la consigne sévère, il résolut d'en sauver quelques-uns. A ses risques et périls, il fit descendre et loger chez lui une veuve du nom de Benoit, avec ses quatre fils et un petit-fils, qu'il avait trouvée mourant de misère (hardships) , après quinze jours de maladie, sans personne pour lui donner aucun soin.

Afin d'empêcher que tous ces malheureux ne périssent de privations et de froid, les chambres nomimèrent, à la fin, un comité chargé de s'enquérir des faits et de trouver quelque moyen de leur venir immédiatement en aide.

La recommandation du comité fut de les placer temporairement à Boston et dans les villes environnantes; de les nourrir et de les loger, sauf à se faire rembourser, plus tard, par le gouvernement de la ISTouvelle-Ecosse, ce qu'ils auraient coûté à la province.

En conséquence, le gouverneur fut requis par les deux Chambres de notifier Lawrence que la province du Massachusetts prenait à sa charge les Français de la Nouvelle-Ecosse qu'il lui avait envoyés, mais à condition qu'elle serait par lui remboursée de tous les frais encourus et à encourir. Le message ajoutait: "Nous vous donnons avis que si vous nous envoyez d'autres déportés de même provenance, ils n'auront pas la permission de débarquer, à moins que le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse ne s'engage expressément à rembourser à cette province les dépenses qu'ils pourront occasionner."

Au Seaflower à peine déchargé vint s'ajouter le Swallow, capitaine William Hayes, parti, le 13 décembre, du Bassin-des-Mines, avec un chargement de deux cent trente-six âmes.

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Kassuré du côté des frais par le message qu'il venait d'envoyer à Lawrence, le gouvernement nhésitu pas à laisser le nouveau contingent joindre à terre les premiers arrivés, et, le 23 décembre, il autorisa par un Acte spécial, " les Cours des Sessions Générales de la paix et les juges de paix des différents comtés et les commissaires des pauvres et lei sclcctmen des diiïérentes villes où ils avaient été répartis, de les employer, de les mettre en service {to hind ihem oui) ou de leur prêter assistance de la même manière que la loi leur eut donné autorité de le faire, s'ils avai'ent été des habitants du Massachusetts." Les frais à encourir, jusqu'au 10 du mois d'avril suivant, seraient remboursés par la province.

Ces dispositions, sur le papier, paraissent assez humaines. En vérité, c'était, comme nous Talions voir, livrer ces pauvres gens à la cupidité et aux sévices des maîtres, le plus souvent des bourreaux, qui leur étaient donnés. Ce lind' ihem out était une mise en servage, faisant d'eux des ilotes.

A quelques jours de là, le 26, un troisième bâtiment de transport jetait l'ancre dans la rade de Boston.

Avant de laisser les nouveaux arrivés descendre à terre, les Chambres voulurent connaître les intentions de Lawrence à leur égard et quelles dispositions il avait prises touchant les frais de leur entretien. A cette fin, ils mandèrent à la barre de la Législature le capitaine Livingstone et les armateurs Apthorp et Hancock- Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne portaient aucun message du gouverneur Lawrence, ni de son Conseil ; que leurs seules instructions étaient de délivrer les prisonniers, " qui étaient devenus un danger pour la Nouvelle-Ecosse," entre les mains des autorités de Boston. Les Acadiens étaient dirigés sur Boston pour y être déchargés, comme on jette au large un lest encombrant dont il faut se débarrasser. Xon seulement Lawrence n'avait pas pourvu à leurs frais d'entretien, à Boston, mais ne leur avait donné de vivres que just^ ce qu'il leur fallait pour se rendre à destination.

En effet, entassés dans le navire, les nouveaux arrivés, en attendant qu'on décidât de leur sort, périssaient de froid et de faim.

Ce que voyant, les Chambres nommèrent d'urgence un comité pour en prendre soin, temporairement, en attendant une réponse de Lawrence et des instructions du général Shirley, auquel elles avaient fait également écrire. Ce comité avait le pouvoir de les distribuer, comme l'avaient été les deux cargaisons précédentes, dans les différentes villes de la province; mais, disait l'Acte de la Législature', " cette distribution ne doit pas être entendue comme leur conférant droit de citoyen dans les villes où ils seront envoyés."

S.-f. T . Ht<is'. 0.

Entre le 26 décembre et) le 16 février, deux autres navires chargés de déportés vinrent mouiller dans la rade de Boston et demander à débarquer leur cargaison humaine, le Race Rorse, capitaine Banks, venant de Grand-Pré, avec cent vingt, et le Helena, d'Annapolis-Royal, avec trois cent vingt-trois, prisonniers. Personne, ni Lawrence ni Shirley, ne garantissait à la province le remboursement de ce qu'ils allaient coûter. Les Chambres, néanmoins, se décidèrent à ne pas les laisser périr, quoiqu'il leur répugnât souverainement, comme elles l'écrivaient au gouverneur Shirley, d'admettre dans leurs villes, au contact de leurs enfants, ces papistes, " dont la grossière bigoterie catholique était notoire, et dont la loyauté à Sa ]\IaJesté britannique leur était suspecte."

En conséquence, et dans la certitude d'être, quoique tardivement, peut-être, remboursés des a\ ances qu'ils pourraient faire, les autorités de Boston ordonnèrent que les derniers arrivés seraient reçus et traités de la même manière que leurs devanciers, c'est-à-dire, distribués dans les diverses municipalités de la province.

A la date du 16 février 1756, le nombre des Acadiens internés dans la province du Massachusetts s'élevait à plus d'un millier d'âmes.

Mais la mer n'était pas seule à jeter ses épaves humaines sur les falaises du Massachusetts. Il en sortait aussi des bois; il en surgissait de paitout, pauvres malheureux partis à la recherche, qui d'un père, qui d'une mère, qui d'un enfant, qui d'une épouse, qui d'une fiancée. C'étaient des spectres en haillons et affamés errant, lamentables, dans la nuit.

Quand ils étaient à bout de forces et de courage; quand leurs pieds meurtris ne pouvaient plus les porter; que le froid de l'hiver avait glacé leurs membres amaigris, et le désespoir brisé les ressorts de leur âme, ces mères désespérées, ces orphelins, ces malades, ces vieillards, ces horumes forts vaincus par la faim et la douleur, tombaient d'inanition dans les granges et les hangars qu'on leur avait donnés pour refuges, quelquefois sur le sol gelé, ou dans la neige, et mouraient en invoquant la Mère des Douleurs, leur Patronne, et en bénissant Dieu crucifié. Aucune parole de malédiction ne sortit jamais de leur bouche.

Dans les commencements, la prévention des Bostonais contre les " French N entrais " fut poussée au point qu'on leur attribua tous les crimes et méfaits dont les auteurs restaient inconnus, ou que l'on voulait soustraire à la justice. Comme on les croyait capables de tout, ils étaient, sans preuve aucune, accusés de tout, et punis selon toutes les rigueurs de la loi. A Charlestown, oii il y avait une poudrière, les autorités municipales adressèrent une pétition au gouverneur pour en éloigner les trente et un Acadiens qui y avaient été remisés, de crainte.

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disaient-ils, qu'ils ne fissent sauter la ville. Pris de peur, la chambre des Représentants, le Conseil et le gouverneur se concertèrent pour les faire transférer, une partie à Leicester et les autres à Spencer, attendu que, disait l'ordre de la Cour, " leur séjour à Charlestown met en danger la sûreté de toute la province."

A partir de ce moment, les Acadiens furent constamment tenus éloignés de Boston pour des raisons de transes et de paniques de même nature. Ceux qui avaient été, à leur débarquement, envoyés dans les villes maritimes furent, pour la plupart, relégués, peu de temps après, ù l'intérieur de la province: il y allait, alléguait-on, de la sûreté de la flotte marchande de la Nouvelle- Angleterre !

Tout ceci autorisait les mesures d'extrême rigueur et les pires traitements.

Cependant il devint bientôt impossible de fermer plus longtemps les yeux à l'évidence des faits.

Ces papistes acadiens qu'on s'était figurés mauvais et dangereux, étaient, à n'en pas douter, des hommes pacifiques; ces idolâtres paraissaient vivre dans la crainte et selon les commandements du Seigneur; ceux qu'on avait crus des assassins n'étaient jamais pris commettant aucun acte de violence; on les avait représentés comme des débauchés, et ils vivaient chastement ; comme des voleurs, et ils se laissaient mourir de faim plutôt que de rien dérober.

Il est à remarquer que les Romains se trompèrent de la même façon à l'endroit des premiers chrétiens.

Tant d'infortune imméritée, joint à tant de courage et à une si grande paix de l'âme, finit par frapper les Puritains de la Nouvelle- Angleterre.

Une réaction lente et presque honteuse se fit, pendant un certain temps, en faveur des Acadiens.

On leur offrit de les sauver, s'ils convenaient qu'ils étaient sujets du roi d'Angleterre. Les anciens virent un piège là-dessous, et prirent peur. Ils craignirent qu'après leur nationalité on leur demandât d'abandonner leur foi. Se déclarer anglais, dans la province du Massachusetts, c'était presque, à leurs yeux, se déclarer protestants. Et la foi catholique, l'espérance finale du ciel, était tout ce qui leur restait au monde. Tout perdre, mais non pas la Foi. Ils refusèrent en termes reconnaissant-; donnant pmw raii^on (|ue le roi de France ne consentirait jamais à signer un traité de paix avec le roi d'Angleterre, sans stipuliMqu'ils fussent réintégrés dans leur patrie et que leurs biens leur fussent rendus.

La chambre des Représentants, réunie en session, le 18 mars (1756), et ayant à décider du sort d'un certain nombre de nouveaux arrivés, au-

torisa les commissaires des pauvres à fournir des instruments aratoires et des outils aux hommes, des rouets et des métiers à tisser aux femmes, le tout n'excédant pas le prix de quarante schellings pour chaque personne; et aussi à trouver des maisons pour tous ceux qui, maintenant qu'on leur en fournissait le moyen, entreprendraient de subvenir aux besoins de leurs familles.

Des maisons pour se retirer, avec des lits, plus tard, pour se coucher, au lieu de baraquements, de hangars et de granges qu'ils avaient eus pour passer l'hiver! Et la liberté d'exercer des métiers humains pour gagner leur vie et subvenir aux besoins de leurs familles, au lieu d'être à la charité et de mourir de faim ! Le ciel venait donc enfin à leur secours ; le bon Dieu avait donc enfin entendu leurs gémissements !

Un autre arrêté, pris le -même jour, autorisait les municipalités à nourrir convenablement les pauvres et les malades aux frais de la province, ce qui, apparemment, n'avait guère été fait jusque là. C'était un pan du ciel qui s'ouvrait devant eux.

Tant de libéralités octroyées à des Français, à des catholiques, donnèrent aux princes des clergymen, aux scribes et aux pharisiens de Boston, c'est-à-dire à la classe bien pensante et aux honnêtes gens de la ville puritaine, de sérieuses appréhensions. Leurs représentants versaient décidément dans un libéralisme dangereux. Il y avait parmi eux de la libre pensée irréligieuse. L'Eglise et l'Etat allaient se trouver dans un danger imminent, à cause des mesures d'humanité prises vis-à-vis de chrétiens qui ne priaient pas dans leurs temples réformés. Sans compter que ces papistes pouvaient faire concurrence à leurs ouvriers, et un tort énorme à leurs pêcheurs de Gloucester, étant meilleurs marins qu'eux. Cela ne se pouvait pas tolérer.

Sous la pression exercée sur eux par la cupidité et la religion, les membres de la Chambre des Eeprésentants et du Conseil capitulèrent devant l'opinion, et, au commencement du mois d'avril, remirent en vigueur, en la remaniant de façon à la rendre plus sévère, une loi passée sous le règne de Marie et de Guillaume d'Orange dite " à l'effet de prévenir tout danger de la part des Français résidant dans la province," et qu'ils intitulèrent : " Acte pour empêcher les ci-devant habitants de la Nouvelle-Ecosse et autres Français, sujets du roi de France, de circuler dans la province, sans être munis d'un passe-port, et pour les empêcher aussi d'être employés aux pêcheries et sur les vaisseaux faisant le cabotage."

C'était le commencement de la persécution.

Sans provocation aucune, sans aucun manquement de leur part, les Acadiens allaient être traités semblablement aux 2,500 nègres qui étaient,.

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cette année-là, retenus en esclavage dans la province du Massachusetts; plus inliumainement encore, comme des bêtes de somme trouvées au large, que la police, à coups de fouet, met en fourrière et laisse, au besoin, périr de faim.

Et, cependant, l'article 91 du code des lois du Massachusetts statuait " qu'il n'y aurait jamais aucun servage, esclavage, vilainage, ou captivité {bond, slaverie, villanage or capHvitie) dans la Plantation, excepté pour ceux qui seraient faits loyalement prisonniers dans une guerre légitime, ou qui volontairement se seraient, ou légalement auraient été, vendus; tout esclave devant jouir des libertés et des immunités chrétiennes essentielles aux bonnes mœurs, selon la loi de Dieu établie en Israël."

Pourquoi ces rigueurs inhumaines envers des captifs coupables d'aucuns méfaits, auxquels aucun acte d'insubordination ou de violence n'était imputé; contre lesquels aucune accusation spécifique n'était portée?

Personne, ici-bas, ne fait le mal pour l'amour du mal. Il y a toujours au fond des actions humaines les plus sauvages, pour les justifier ou pour les expliquer, des raisons, ou tout au moins des prétextes.

La raison du réveil du fanatisme religieux, dans les plantations anglaises, au printemps de 1756, en même temps que le prétexte invoqué pour le passage de nouvelles lois contre les Acadiens, fut l'imminence de la guerre entre l'Angleterre et la France. A ces causes s'ajoutait le spectacle des sanguinaires incursions que faisaient, depuis longtemps, jusqu'aux portes mêmes de Boston, des détachements de miliciens canadiens et de sauvages. Chaque chevelure anglaise enlevée servait de justification aux actes d'inhumanité que les Bostonais allaient commettre envers leurs prisonniers acadiens.

La première loi de persécution passée contre eux par la Législature était conçue en ces termes:

" Attendu que de grands inconvénients et des méfaits peuvent surgir de la liberté qui a été accordée aux habitants de la ISTouvelle-Ecosse . . . . il est statué qu'à partir du 1er mai 1757, tous les dits habitants seront confinés en dedans des limites des villes où le gouvernement les a répartis. S'ils sont pris en dehors des limites à eux assignées, ils seront, pour une première offense, passibles d'emprisonnement; s'ils sont pris en faute une seconde fois, ils paieront une amende n'excédant pas dix sohellings, ou seront, hommes et femmes, fouettés publiquement jusqu'à dix coups de fouet chacun."

Ces bon.s Puritains, grands observateurs du saint jour du dimanche, n'avaient pas attendu la passation de cette loi inhumaine qui leur abandonnait tout un peuple sans défense, pour se livrer sur eux aux attentats les plus odieux.

La pétition suivante, datée antérieurement à l'acte que nous venons de lire, et que nous reproduisons dans toute sa simplicité, sans en changer une lettre, ne le montre que trop clairement.

" A Son Excellence, le Gouverneur-Général de la province du Massachusett-s, Nouvelle-Angleterre, et aux honorables messieurs membres du Conseil.

" Nous avons pris la liberté de vous présenté cette requête, comme nous somme en chagrin par raport à nos enfans. La perte que nous avons soufi'ers de nos habitation et même icy et nos séparations les zun des autres est rien à comparée à cell que nous trouvons à présent, que de prendre nos enfants par force devant nos yeaux. La nature mesme ne peut souiîrir cela. Si il estait en notre pouvoir davoir notre chois, nous choisirerions de rendre nos corps et nos âmes que d'être separré d'eux. Cest pour quoy nous vous prions en grâce et à vos honeurs que vous ayié la bonté d'apaiser cette cruaultez.

" Nous ne refusons aucunement de travailler pour entretiendre nos enfants ....

" Vous priants en grâce que d'avoir la bonté d'avoir egart a notre requeste, ainsy faisent vous obligeré votre humble et très obéissant serviteurs:

Jean Landry,

de Chelmsford.

Claude Bennois,

d'Oxford.

Claude LeBlanc, Charles Daigle, Pierre LeBlanc,

de Concord.

Auguste LeBlanc,

de Worcester.

Jacques Hébert, Joseph Vincent,

d'Andover.

Antoine Hébert,

de Waltham."

Ces chrétiens, ces martyrs, offraient leur vie, offraient leurs âmes et leurs corps, pour sauver leurs enfants. A quel désespoir en étaient-ils réduits ! Il ne s'est pas vu, depuis le temps de Notre Seigneur, une aussi grande désolation que la nôtre, disait un de ces Acadiens au gouverneur.

[poiRiKKj DES ACADIF:NS DÉ[ ORTÉS à BOSTON, EN 1755 135

Cfes actes inhumains n'étaient pas isolés, mais se pratiquaient déjà, comme le montre cette pétition, dans presque toutes les localités où se trouvait un groupe d'Acadiens.

Cependant l'œuvre de la déportation se poursuivait à la Nouvelle- Ecosse, au Xouveau-Rrunswick, au Cap-Breton et à File Saint-Jean (aujourd'hui du Prince-Edouard) avec une recrudescence qui ressemblait à de la frénésie. Le vol — distribuer aux colons anglais les fermes des Acadiens avec leurs riches prairies, et se partager entre soi leur bétail et leurs (liovaux — avait été l'un des mobiles de Lawrence et de ses conseillers intimes.

Maintenant', la peur d"être désavoué en Angleterre et de se voir appt^é à rendre compte, avait saisi le gouverneur, et son âme en était devenue plus cruelle encore.

Au lieu de jeter les trente deniers, prix du sang et du désespoir de tout un peuple, dans les ruines encore fumantes des églises qu'il avait brûlées et d'en finir avec une existence qui, désormais, ne pouvait être pour lui que celle de Hérode après le massacre des enfants de Juda. il s'appliquait avec un acharnement redoublé à pourchasser sur mer et h traquer dans les bois ceux des Acadiens qui lui avaient échappé, donnant au Board of Trade et aux gouverneurs des colonies, pour justification de son zèle, qu'il y allait de la sûreté de la Nouvelle-Ecosse et des autres possessions anglaises d'Amérique, maintenant surtout que la guerre était déclarée entre la France et l'Angleterre, qu'ils fussent jusqu'au dernier dispersés bien loin de leur traitreuse patrie. Et ceci lui donnait, en même temps, raison, le justifiait d'avoir détruit cette race dangereuse, d'avoir fait ce qu'il avait fait, et le rangeait parmi les hommes d'Etat les plus clairvoyants de la Grande-Bretagne. Si les débris de ce peuple étaient encore tant à redouter, que serait-ce s'il était encore en possession de tous ses moyeas de nuire? Il avait donc agi dans les intérêts du royaume en donnant, comme il l'avait fait, d'urgence et sans attendre l'autorisation de la Cour, l'ordre de les déporter en bloc et de confisquer leurs biens.

Poursuivre à outrance l'œuvre de leur anéantissement complet était désormais la pensée unique de sa politique.

En fouillant tous les coins et recoins de la Nouvelle-Ecosse, il découvrit un petit groupe qui avait été passé inaperçu dans la battue générale, l'établissement de Pobomcoup, aujourd'hui Pubnico, à l'extrémité sud de la péninsule.

Pobomcoup, confondu généralement avec le Cap-Sable, datait du commencement de la colonie. La seigneurie relevait principalement de la famille des d'Entremont de Saint-Etienne de T.atour, de bonne et

authentique noblesse française, possédant ses terres sous le titre de baronnie^ avec haute, moyenne et basse justice, et jouissant de tous autres droits et privilèges seigneuriaux.

Ces grands seigneurs vivaient de pêche et de commerce maritime, à côté de leurs tenanciers, en tout deux cents âmes environ.

Leurs échanges se faisaient principalement avec Boston, où ils étaient honorablement et favorablement connus. A cause de leur éloignement des autres établissements français, de leur haute situation personnelle et de l'estime oîi ils étaient tenus par les Anglais, tant d'Annapolis que de la Nouvelle-Angleterre, personne jusque là, n'avait songé à les molester. Eux-mêmes se croyaient à l'abri de toute entreprise. Ils avaient selon toute apparence, prêté au roi d'Angleterre le serment d'allégeance sans restriction, que l'on avait requis d'eux ; s'étaient conduits en loyaux sujets anglais durant l'invasion française de 1744, et tenaient de la main du gouverneur Mascarene un certiflcat officiel de civisme anglais. A toutes fins ils étaient en règle avec leur souverain, aussi bien qu'avec les autorités de Halifa:.

Lawrence, son œuvre de destruction terminée du côté de la baie Française, tourna son attention vers le petit établissement du Cap-Sable. Au colonel Prebble, qui s'en retournait à Boston avec son régiment de volontaires, il remit, le 9 avril 1756, l'ordre militaire qui suit:

" Il vous est par les présentes enjoint d'aller débarquer vos troupes au Cap-Sable, d'y saisir tous les habitants que vous pourrez et de les emmener avec vous à Boston. Quoiqu'il arrive, vous détriiirez et incendierez les maisons des dits habitants, et enlèverez leurs mobiliers, effets et troupeaux de toutes sortes, que vous distribuerez à vos soldats pour les récompenser de ce service. Tout ce que vous ne pourrez pas emporter vous le détruirez."

Prebble et ses officiers s'acquittèrent de leur besogne à la satisfaction de Lawrence. Etant tombés sur l'établissement de Pobomcoup pendant que la plupart des habitants se trouvaient au large, ils entassèrent dans leurs vaisseaux tout ce qu'ils y purent loger de butin, détruisirent le reste et incendièrent les maisons, jusqu'à quatre lieues du port. Entre antres exploits, ils contraignirent Joseph d'Entremont de les conduire où demeuraient ses enfants, et là, en présence de leur père, ils scalpèrent l'un d'eux, à la manière des sauvages. Prebble, cependant, ne put faire que soixante et douze prisonniers; les autres habitants lui échappèrent, ou, plutôt, il leur échappa; car, la première alerte passée, ceux qui n'avaient pas été pris s'armèrent et, tombant sur les soldats anglais qui retournaient à leurs vaisseaux avec leur butin et leurs prisonniers, en tuèrent un certain nombre.

A Boston, où ils furent emmenés, ils se trouvèrent, la plupart, en

(poikibb] des ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 137

pays de connaissance, plusieurs, au milieu d'anciens amis. Qu'allait-on faire de ces prisonniers encombrants?

Les laisser libres, leur accorder les droits du citoyen, comme le proposaient timidement des caboteurs et des capitaines dont ils avaient sauvé, aux uns leurs vaisseaux, aux autres la vie, en les arrachant, les premiers aux récifs du Cap-Sablo, les seconds au tomahawk des sauvages, ils ne le pouvaient guère, à cause des autres déportés, et surtout par égard pour Lawrence, qui avait écrit privément au gouverneur Shirley de les expédier à la Caroline du Nord, dans le cas où il ne saurait qu'en faire, ou qu'il lui surviendrait à cause d'eux quelques difficultés, " in case unforescen difficuJties should arise."

• A la suite de délibérations assez orageuses, il fut décidé qu'ils seraient en effet expédiés à la Caroline du Nord. Thomas Hancock et compagnie, les armateurs que nous connaissons, furent chargés de ce soin. Ceux-ci eurent vite fait de trouver un vaisseau, l'une des goélettes dans lesquelles ils avaient transporté les exilés de Grand-Pré, pour les y entasser.

Quand les soixante et douze prisonniers de Prebble montèrent à bord, et qu'ils virent dans quelle embarcation infecte on prétendait les emmener là-bas, au bout du monde, ils entrèrent en révolte et, malgré ITancock, l'équipage et les gardes, s'emparèrent des chaloupes et descendirent à terre. Ils avaient vécu toute leur vie à la manière des êtres humains ; ils mourraient, s'il le fallait, mais comme des hommes, comme des Français savent le faire. C'était leur dernier mot.

Les autorités, à qui ITancock alla rapporter l'incident et demander main-forte pour embarquer et maintenir les récalcitrants, ou la résiliation de son contrat, demeurèrent fort perplexes. Elles prirent quatorze jours pour délibérer, laissant, durant ce temps-là, les prisonniers à sa charge. Ceux-ci profitèrent du répit pour présenter au gouverneur un mémoire dans lequel, après lui avoir raconté tout l'odieux de l'acte de piraterie dont ils étaient les victimes, ils concluaient en insistant pour que l'ordre du gouverneur Lawrence à Prebble de les déporter à Boston, et non pas à la Caroline du Nord, fut exécuté à la lettre, ou qu'on les ramenât dans leur seigneurie de Pobomcoup.

Les quatorze jours écoulés, aucune résolution n'ayant encore été prise, Hancock, soit qu'il fut réellement touché du sort des d'Entremont, Boit qu'il ne se souciât guère de transporter au loin des passagers aussi peu commodes, écrivit au gouverneur qu'il se tenait toujours prêt à remplir les conditions de son contrat, mais que, peut-être, valait-il mieux " que le gouvernement daignât avoir compassion de ces malheureux, ayant égard à leur situation, et leur permît de demeurer dans la province, ainsi qu'ils le demandaient dans leur pétition."

C'est à ce dernier parti que le gouverneur s'arrêta.

Ils furent, par l'ordre des deux chambres, distribués par petits groupes, à Phniiouth, à Gloucester et dans les villes maritimes situées entre ces deux endroits.

Entre temps, pour parer à de nouveaux ennuis de même nature, le gouvernement passa d'urgence une loi qui défendait à tout capitaine de vaisseau " d'avoir la présomption de débarquer aucun Français-Neutre sur le territoire du ^Massachusetts."'

L'injustifiable agression dont ils avaient été l'objet' avait exaspéré les,Acadiens demeurés au Cap-Sable et, avec eux, leurs fidèles amis les ^Ficmacs. De son côté Lawrence s'ingénia à les molester par tous les moyens on son pouvoir; mais comme les miliciens de la Nouvelle- Angleterre, leur engagement terminé, s'en étaient retournés dans leurs plantations, il ne parvenait pas à déloger les Acadiens. Un détacliement, qu'il envoya, en 1758, pour se saisir d'eux et terminer l'œuvre de Prebble, dut se contenter de pillages et d'incendies, les habitants, avertis par les sauvages, s'étant réfugiés dans la forêt, où ses sicaires n'osèrent pas les relancer. Mais l'existence intolérable qui leur était faite et la terreur que leur inspirait Lawrence, leur firent tourner les regards du côté de Boston, dans l'espoir d'en obtenir quelque protection. Shirley, longtemps gouverneur de la baie du Massachusetts, avait exercé, en sa qualité de commandant en chef des troupes anglaises en Amérique, une autorité considérable dans toutes les plantations et même à Halifax. Croyant que son successeur au gouvernement du Massachusetts, Thomas Pownall, jouissait des mêmes prérogatives, ils lai adressèrent, à l'automne de 1758, une pétition, où ils le conjuraient de les prendre sous sa protection et d'obtenir qu'on leur permît de demeurer au Cap-Saljle et de vivre en paix dans leur seigneurie. Ils lui promettaient, en retour, de l'aimer et de l'honorer jusqu'à leur dernier soupir, et, en même temps, de faire " de bon cœur tout ce qu'on exigerait d'eux, en autant qu'il le leur serait possible; de payer un tribut annuel à la province du Massachusetts, et de porter même, s'ils en étaient requis, les armes contre le roi de France." Ils ajoutaient que si, toutefois, permission leur était refusée de résider au Cap-Sable, on daignât les recevoir au Massachusetts, où ils s'engageaient à vivre la vie des autres prisonniers; car tout leur était préférable aux Antilles françaises, dont le climat était mortel, et où Lawrence voulait les déporter. " S'il faut que nous partions d'ici, disaient-ils en terminant, nous le ferons pour obéir à Votre Eminence; mais ce sera comme si nous abandonnions la vie."

Pownall était un homme aux vues larges et humaines. Le 4 décembre, lendemain du jour où Joseph Landry lui remit ce placet, il convoqua les membres de son Conseil pour prendre leur avis; mais non

[poiribk] des ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 139

pas avant d'avoir préalablement obitenu du général Amhei-st l'assurance qu'il ferait, s'il y avait lieu, transporter la petite colonie du Cap-Sable à Boston, aux frais de la Couronne.

Le Conseil refusa d'acquiescer à la prière de la pétition, quoique appuyée par le gouverneur; mais ordonna d'en faire tenir une copie an gouverneur Lawrence.

Pownall, en transmettant cet arrêté à Lawrence, l'accompagne de cette observation : " Le cas de ces pauvres gens du Cap-Sable est assurément lamentable et digne de tout l'adoucissement qu'il est possible d'y apporter. Si la politique permet de leur venir de quelque façon que ce Boit en aide, l'himianité le réclame à hauts cris."

Lawrence avait fait litière de tout sentiment d'humanité; ce qu'il lui fallait, c'était ses victimes. Au printemps de 1759, celles-ci, épuisées par les rigueurs d'un long hiver, décimées par la maladie, sans abri, couvertes de haillons, toute espérance humaine envolée, envoyèrent un messager lui annoncer qu'elles se rendaient à discrétion, s'en remettant à sa merci. I^e gouverneur les envoya quérir dans des pontons armés, qui ramenèrent à Halifax cent cinquante-deux hommes, femmes et enfants. Il les constitua prisonniers sur l'île George, où ils demeurèrent jusqu'à l'automne, lorsque toiLs, jusqu'au dernier, furent transportés en Angleterre. Une lettre de Lawrence les y avait précédés, accompagnée du procès-verbal du Conseil tenu le 16 juillet, où ils étaient représentés, et dans la lettre et dans le procès- verbal, comme des brigands de la pire espèce et les plus dangereux ennemis du royaume. Cela leur valut d'être internés, à leur arrivée en Angleterre, Et cependant, ils avaient été des sujets anglais fidèles et irréprochables, jusqu'à la descente de Prebble dans leur village.

La situation des Acadiens de Boston, après l'arrivée des soixante et douze prisonniers de Prebble, avait semblé devoir s'améliorer. Les deiLx courants d'opinion que nous avons vus se former dans la bonne ville puritaine se divisèrent encore une fois: d'un côté, le peuple, compatissant de sa nature, penchait vers la clémence humaine; de l'autre, les préposés à la religion, clergymen et pharisiens, prêchaient qu'il fallait pour honorer Dieu en finir avec la secte idolâtre des papistes.

On put croire un instant, mais un instant seulement, que les conseils d'humanité et de charité chrétienne prévaudraient auprès des autorités civiles. Cette illusion se produisit durant le cours du mois de mai, coïncidant avec le passage, à Boston, du colonel, devenu le général, VVinslow.

Cet officier, autrefois si dur envers les Acadiens, avait présidé, à Grand-Pré, à leur embarquement à bord des transports de sa nation. Il les avait vus, après qu'ils furent tombés dans le guet-apens et eurent été mis dans l'impossibilité de faire aucune résistance, défiler vers les

navires ancrés dans le port, les hommes, mornes et silencieux, les enfants chantant un cantique à la Vierge, pendant que les femmes, leurs mères, leurs filles, leurs sœurs, leurs fiancées, leurs épouses, se tenaient agenouillées le long de la route de douleur, pleurant toutes les larmes de leurs yeux, et ce spectacle avait fait sur son cœur de soldat loyal une impression profonde. Il les retrouvait, maintenant, dans son propre pays, dans sa ville natale, les victimes toujours innocentes et toujours résignées de la persécution, réduits à la dernière condition de misère et d'ignominie, outragés, flagellés publiquement, et son âme s'ouvrait à la compassion. S'il y restait des préjugés, la haine en était disparue, pour faire place à un sentiment de pitié, presque de sympathie. Tout porte à croire qu'il s'interposa, à Boston, en faveur des exilés. En tous cas, il se brouilla tout à fait avec Lawrence, dont la cruauté le révoltait.

JjSl loi du 20 avril avait frappé de stupeur les Acadiens. Dans leur détresse ils s'adressèrent à la Législature. Comme le moment était propice, leur cri fut entendu, et les membres de la Chambre des Eeprésentants chargèrent un comité spécial de s'enquérir des faits et de proposer des adoucissements.

Dans son rapport, le comité recommanda, entre autres choses, qu'il leur fut procuré des logements, afin de permettre aux membres de chaque famille de vivre en commun, ce qui n'avait pas encore été fait, quoique l'ordre en eut été donné auparavant, et " qu'ils fussent traités avec bonté et humanité."

Il est vrai qu'il ne fut tenu aucun compte de ces deux dernières recommandations; mais le gouvernement ne laissa pas que de prescrire aux commissaires des pauvres et aux selectmen de ne plus mettre, " jusqu'à nouvel ordre de la Cour," les enfants mineurs en servage; d'essayer de leur trouver à tous de l'ouvrage, et, lorsque, malgré leur bonne volonté de travailler pour gagner leur vie, les Acadiens ne pourraient pas le faire, pour cause de maladie ou autrement, de ne pas les laisser mourir de faim, et de porter contre la province le compte de ce qu'ils leur auraient avancé.

En même temps, ne recevant aucune réponse satisfaisante, ni de Lawrence, ni du gouverneur Shirley, la Législature s'adressait directement à Londres pour le remboursement de ce que les prisonniers avaient, jusque là, coûté au Massachusetts. C'était, pour les pauvres exilés, du répit avec une lueur d'espoir dans le lointain.

Il fallait bien peu de chose pour faire changer le baromètre, à Boston, quand il s'agissait des Neutraïs. Une mauvaise lettre de Lawrence y suffisait toujours. Cette fois-ci ce fut un incident d'une nature tout à fait imprévue qui fit éclater l'orage et prévaloir l'opinion du parti des persécuteurs.

[poirier] des ACADIENS déportes à BOSTON, en 1755 141

Dans le premier convoi des déportés, parti de Grand-Pré, ainsi que nous l'avons vu, le 27 octobre de l'année précédente, quatre cents Acadiens avaient été dirigés sur Savannah, en Géorgie, où ils étaient arrivés au commencement du mois de décembre. Comme il leur avait été dit, lors de leur embarquement, à Beaubassin, que leur déportation n'était que temporaire, et que, lorsque la paix serait assurée entre la France et l'Angleterre, ils pourraient venir reprendre possession de leurs biens, ils résolurent, à tout événement, de remonter par petites étapes vers le nord, et de se rapprocher de l'Acadie, afin d'être prêts à réintégrer leurs biens aux premières nouvelles favorables.

Le gouverneur de la Géorgie, qui ne demandait pas mieux que de les voir s'en aller, leur donna des passe-ports et leur facilita, en même temps, le moyen de se construire des embarcations dans lesquelles ils pourraient emmener avec eux leurs familles.

Il en partit au delà de trois cents, au mois de mars, sur la flotille qu'ils s'étaient construite durant l'iiiver.

Longeant les côtes de la Géorgie, des deux Carolines, de la Virginie, du Maryland, du Delaware, du New-Jersey, du Rhode-Island, Pavantgarde, une cinquantaine de personnes, peut-être davantage, parvint, sans donner l'éveil, jusqu'à Saint- Jean, au Nouveau-Brunswick. Apprenant leur retour, Lawrence les fit appréhender de nouveau et lancer, pour la deuxième fois, en exil. En même temps il donnait l'alarme de tous côtés, et requérait les gouverneurs de la Nouvelle- Angleterre d'arrêter les autres au passage.

C'est ainsi qu'un parti de soixante et dix-huit Acadiens se virent barrer le chemin sur les côtes de New-York; eurent leurs embarcations saisies et leurs passe-ports confisqués, par l'ordre du lieutenant-gouverneur Charles Hardy, et furent, ensuite, dispersés " dans les parties les plus reculées de la province/' tandis que leurs enfants étaient brutalement distribués parmi les familles anglaises — moyen sûr, écrivait cyniquement le gouverneur de New- York aux Lords du Commerce, à Londres, " d'en faire de bon sujets britanniques."

Le reste de la caravane navale, quatre-vingt-dix-neuf personnes, embarquées sur sept chaloupes, furent pris, le 25 juin, au sud de Boston, à Sandwich, petit port, où ils s'étaient arrêtés, comme cela leur arrivait souvent, pour se procurer de l'eau et quelques provisions.

Munis de passe-ports en règle et se croyant à l'abri de tout coup de main, ils s'étaient attardés, à Sandwich, plus longtemps qu'ils n'avaient coutume de le faire ailleurs, afin de permettre à cinq d'entre eux de chercher leurs femmes, dont ils avaient été séparés lors de l'embarquement, et qui se trouvaient quelque part parmi les détenus du Massachusetts.

A l'exemple de son collègue de New- York, le gouverneur Phips, contre le droit des gens, leur enleva leurs passe-ports et tous leurs papiers; fit confisquer leurs embarcations, puis, après avoir rendu compte à Lawrence de son exploit, les fit disperser, chairs vivantes que l'on arrachait à des corps vivants, et dont on se partageait les lambeaux: vingt à Dartmouth, cinq à Eochester, six à Dighton, cinq à Eaynham, six à Norton, huit à Attleborough, huit à Freetown, dou^e à Taunton, cinq à Easton, douze à Eehoboth et sept à Swanzey.

Un souffle mauvais passa sur le Massachusetts, à ce moment-là, produisant dans les âmes puritaines l'effet que la vue et l'odeur du sang produisent chez les fauves. Après que les Acadiens de Sandwich eurent été dispersés dans la colonie, on fit une razzia dans la ville même de Boston, à la suite d'un arrêté qui décrétait d'en chasser tous les Neutrais. Un premier coup de filet en amena quatre-vingt-quatre, qui furent répartis, Je 25 août: dix à Cambridge, cinq à Walpole, cinq à Topsfield, cinq à Middletown, cinq à Westfield, cinq à Sherbum, cinq à Littletown, cinq à Bedford, quatre à Tewsbury, huit à Brookfield, six à Southborough, six à Grafton, quatre à Bellingham, quatre à Acton, trois à Dunstable et quatre à Westboro.

En même temps, ceux qui avaient été internés dans les villes maritimes, les d'Entremont entre autres, furent, à la suite de requêtes pressantes adressées au gouvernement, relégués à l'intérieur de la province. C'est ainsi que quarante-neuf Acadiens détenus à Charlestown et à Marblehead (Salem) furent distribués: six à Natick, six à Medway, quatre à Holliston, quatre à Bellington, trois à Southborough, deux à Dunstable, quatre à Walpole, six à Dudley, quatre à Dracut, cinq à Shelbume et cinq à Nedfield.

Et il y en avait d'autres à Andover, à Amesbury, à Abington, à Beverley, à Bol ton, à Bamstable, à Bellerica, à Boxford, à Boston, à Bratford, à Braintree, à Bridgewater, à Brooklyn, à Capean, à Concord, à Charleston, à Coolidges, à Chelmsford, à Dorchester, à Deuxborough, à Deedham, à Darkmouth, à Danforth, à Falmouth, à Framington, à Groton, à Gallisbury, à Halifax, à Hanover, à Hingman, à Haverhill, à Hopkertown, à Ipswick, à Kingston, à Lancaster, à Lincoln, à Lynn, à Lexington, à Leicester, à Marlborough, à Middleborough, à Mendon, à Marblehead, à Marshfield, à Milton, à Manchester, à Medfield, à Medford, à Mistick, à Malden, à Methuen, à Newton, à Newbury, à Nantucket, à Needham, à Oxford, à Pembrooke, à Plymston, à Plymouth, à Reading, à Roxbury, à Rowley, à Stoughton, à Sandwitch, à Salisbury, à Stoneham, à Sudbury, à Scituate, à Shrewsbury, à Sturbridge, à Sutton, à Salem, à Stow, à Spencer, à Uxbridge, à Wenham, à Waltham,

[poiKiER] DES ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 143

à VVilmington, à Woburn, à Weymouth, à Watertown, à Weston, à VVorcester, à Waldan, à Wrenthani, à Westford, et ailleurs.

Qu'on se représente la situation de ces malheureux et de ces malheureuses au milieu d'une population prévenue, ameutée contre eux ; dont ils ne comprenaient pas la langue; qui les haïssait à cause de leur nationalité, et qui, comme font d'ailleurs, sans exception aucune, les fanatiques de toutes les religions, croyaient glorifier Dieu en accablant leurs frères de duretés, de calomnies, de mépris et d'injustices.

D'où provenait ce changement dans les dispositions des Bostonais vis-à-vis de leurs prisonniers? De la guerre, sans doute, qui venait d'être déclarée (7 mai) entre l'Angleterre et la France, et dont les coups étaient iK^rtés par des bandes de Canadiens et de Sauvages Jusqu'aux portes même de leurs villes ; mais surtout et principalement de Lawrence, le sinistre gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. La tentative de retour faite par les exilés de la Géorgie l'avait frappé d'épouvantement. Il se sentait perdu, lui et ses complices, si les motifs secrets de la déportation des Acadiens venaient à être connus en Angleterre. Il fallait donc à tout prix, non pas seulement les empêcher de retourner à la Nouvelle- Ecosse, mais les faire disparaître de la face de la terre. Aussi, munis de lettres et de messages enflammés, ses émissaires parvinrent-ils à rallumer dans les âmes puritaines le feu de la persécution que les larmes des proscrits commençaient à éteindre.

On dit que les démons trouvent une certaine quantité de joie à torturer ceux qui tombent dans la géhenne. L'acharnement que mettait Lawrence à poursuivre, sans trêve ni merci, partout, à la Nouvelle- Ecosse, au Canada, dans les colonies anglaises et jusqu'en Angleterre, ceux qu'il avait exilés et dont il avait confisqué les biens, a quelque chose qui, visiblement, n'est pas humain. Il se repaît de sa haine comme d'une jouissance d'enfer. Mvant, on s'aperçoit qu'il goûte à la joie des damnés.

Sa qualité de gouverneur de la Nouvelle-Ecosse donnait du poids aux calomnies qu'il répandait. N'avait-il pas été témoin des complots et des crimes qu'il imputait à ses victimes? Comment ne pas le croire sur parole? Qui pouvait, d'ailleurs, le contredire?

Le message suivant du gouverneur Shirley au lieutenant-gouverneur et aux deux Chambres de la province du Massachusetts, montre la nature de ses calomnieuses accusations et le mal qu'elles faisaient aux Acadiens.

" lye ir.esBage que je vous adresse est accompagné d'une lettre que j'ai reçue du gouverneur Lawrence, laquelle a trait au retour des habitants français de la Nouvelle-Ecosse récemment disp<^rsés dans les colonies anglaises. Cette lettre montre si clairement les effets

pemicieiLx qui suivraient leur rapatriement que je n'ai pas besoin d'y rien ajouter. Je vous dirai seulement qu'en Angleterre, où je suis à la veille de retourner, je m'efforcerai, avec toute l'énergie dont je suis capable, de représenter sous de telles couleurs aux ministres de Sa Majesté tout ce que vous aurez fait pour empêcher la calamité de leur retour à la Nouvelle-Ecosse, qu'ils vous en sauront gré."

Ce message est daté du 16 août 1756.

Le 31 du même mois le Conseil et la Législature adoptaient, et le gouverneur sanctionnait, un Acte plus révoltant encore que celui du mois d'avril précédent, reproduit plus haut.

Ce n'était plus seulement par l'amende et l'emprisonnement que seraient châtiés, désormais, pour une première offense, ceux et celles qui seraient trouvés, sans passe-ports, en dehors de la ville ou du district où ils avaient été internés, mais par le supplice du bloc {in the stocks) ; pour une seconde offense, ils seraient fouettés publiquement, le corps nu jusqu'à la ceinture, hommes et femmes, filles et garçons, et ramenés dans leur enclos, " aux frais du délinquant."

Et il n'était pas nécessaire d'être magistrat pour les arrêter, tout citoyen de condition libre le pouvait faire.

Le jour suivant, ordre était donné d'incarcérer {to arrest) tout Acadien qui tenterait de s'en retourner à la Nouvelle-Ecosse; et le lieutenant-gouverneur était autorisé à écrire aux gouverneurs des provinces du sud, leur recommandant de garder tous les déportés qui se trouvaient dans les limites de leur jurisdiction. Ceci encore c'était pour plaire à Lawrence, qui avait écrit à Shirley: "Je conjure Votre Excellence de faire usage de tous les moyens possibles pour empêcher un projet aussi pernicieux (leur retour à la Nouvelle-Ecosse) en détruisant les embarcations qu'ils peuvent s'être construites, et d'arrêter au passage tous ceux qui tenteront de traverser votre province pour s'en revenir ici, soit par terre, soit par eau .... Je ne donnerais pas^ continue-t-il, tous ces ennuis à Votre Excellence, si je ne savais pas d'une façon absolument certaine {if I were not perfectly well assured) que le retour de ce peuple à la Nouvelle-Ecosse peut être fatal aux intérêts de Sa Majesté dans ce pays."

Tout cela est incroyable, et tout cela est strictement la vérité. Je n'ai pas puisé aux sources françaises; c'est à Boston même, dans les procès-verbaux de la Législature et dans les archives que je me suis principalement documenté. Et j'y ai longtemps cherché la justification de tant de rigueurs et n'en ai trouvé aucune. Eien n'est allégué contre les Acadiens. Les tribunaux ne relèvent rien contre eux, ni les cours des juges de paix, ni les dossiers de la police. Dans les innombrables villes et municipalités où ils furent détenus, il n'apparaît pas qu'aucun d'entre

[ POiRiKKl DES ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1766 14B

eux lût jamais commis aucim acte quelconque d'insubordination ou de violence; qu'ils aient jamais dérobé quoi que ce soit; qu'ils aient eu aucune circonstance manqué aux lois de la plus sévère moralité; qu'ils se soient pris de querelle entre eux ou avec leurs oppresseurs; qu'aucun ait jamais été surpris en ét^it d'ébriété; ni même, et ceci était le plus clair de la religion de leurs hôtes, qu'ils aient, en aucun temps, failli à l'observation rigoureuse du saint jour du Seigneur.

Les commissaires des pauvres et les seleclmen ne portent aucune plainte spécifique contre eux, et ceci est frappant Nul citoyen ne se prétend molesté, ni injurié, ni lésé, par aucun d'eux. Les municipalités s'adressent parfois à. la Législature pour s'en débarrasser, mais c'est à cause de ce que leur coûtent les pauvres et les malades; si elles les accusent devant les autorités, c'est de crimes qu'ils pourraient commettre, comme, par exemple, de faire sauter les villes dans lesquelles se trouvent des magasins militaires, mais jamais des crimes qu'ils ont de fait commis.

Par contre, allez fouiller ^es archives de Boston, et vous y trouverez des centaines de pétitions de ces malheureux implorant du gouverneur et de la législature secours et protection contre leurs bourreaux.

C'est Charles et Nicolas Breau et leurs sœurs, de la ville de Hanover, qui, après avoir travaillé longtemps à de lourds travaux, chez John Bailey, pour vivre et faire vivre leurs vieux parents, n'ont pas reçu un seul sou de salaire, et sont là mourant de faim tous ensemble; c'est Claude Bourgeois, de Boston, à qui dix ou douze hommes sont venus enlever ses deux filles, âgées, l'une de vingt-cirq et l'autre de dix-huit ans; c'est Augustin Hébert, de Watertown, qu'on a assommé ainsi que sa femme, parce qu'ils avaient essayé d'empêcher le rapt de leur enfant; c'est Béloni Melanson, de Lancaster, qui demande justice contre un nommé Eichardson, qui lui a presque tué son fils mis en service chez lui; c'est la veuve Thibodeau, dont le mari vient de mourir, que les selecimcn envoient à droite et à gauche avec sa famille d'enfants en bas âge et auxquels la ville accorde douze sous par semaine pour vivre ; c'est Paul Clermont et Charles Mius d'Entremont qui se sont engagés à travailler chez Nathaniel Eay Thomas, de Marshfield, pour leur habillement, une habitation pour eux et six femmes et leur nourriture à tous. Le terme de leur contrat est à la veille d'expirer, et Thomas refuse absolument de les vêtir et même de les nourir.

Il arrive parfois que les requêtes des Acadiens sont appuyées par des Anglais: c'est lorsque les intérêts de ces derniers se trouvent d<> quelque façon en cause.

Ainsi Joseph Michel, autrefois favorablement connu de la garnison anglaise d'Annapolis, et qui maintenant demeure, avec sa famille, à

Sec, I., 1908. 10.

Marshfield, dans le comté de Plymouth, avait placé son fils François, âgé de vingt-trois ans, au service d'un nommé Caleb Tildon, à un salaire nominal. Les seîectmen de la ville de Marshfield, John Little et Seth Br}'ant, " l'ont violemment, contre sa volonté et celle de son père, enlevé de chez Tildon, qui voulait le garder, pour le mettre chez Anthony Windslow." Les mêmes seîectmen se sont saisis d'un autre de ses garçons, Paul, âgé de quinze ans, et l'ont, de force, malgré les larmes de sa mère, traîné chez Nathaniel Clift pour en faire, contre son gré, un matelot. Il prie le gouverneur et les chambres de déclarer nuls les contrats faits par les seîectmen, et que ses enfants lui soient rendus, garantissant qu'ils ne seront à charge à personne.

Cette requête est accompagnée d'une déclaration de David Thomas qui en corrobore la teneur, et d'une autre, assermentée, un ajfidavit, de Caleb Tilton, qui certifie que les faits allégués sont vrais et qu'il a même offert ses biens en caution pour l'entretien de la famille Michel, pourvu qu'on lui laissât son fiJs.

Le lecteur est curieux de savoir ce que va faire la Cour d'un cas aussi clairement prouvé, où il y va de la mauvaise conduite flagrante de deux employés publics.

Sur la recommandation du comité spécial auquel toute l'affaire a été renvoyée, elle en remet l'examen au prochain terme, c'est-à-dire aux calendes grecques.

Cependant elle reconnaît en principe " que c'est de la part des seîectmen agir à l'encontre de l'intention de la Législature que de disposer des enfants des Français de la Nouvelle-Ecosse contre une somme d'argent ou toute autre valeur, excepté lorsque c'est dans l'intérêt de ces derniers, (comme dans le cas présent, sans doute), et que chaque fois que des mineurs désirent et peuvent se subvenir à eux-mêmes, ou que leurs parents ou des amis offrent de se charger d'eux, ils ne devraient pas être enlevés à leur famille contre leur gré ; et que les seîectmen devraient, en autant que cela se peut, consulter les parents et les mineurs eux-mêmes sur le choix des maîtres à leur donner."

Des instructions aussi molles et aussi imprécises laissèrent comme auparavant le sort des Acadiens absolimient à l'arbitraire des seîectmen et de leurs amis.

Le lecteur n'a pas oublié le geste si humain de Thomas Hutchinson, qui, à l'arrivée des premiers convois d'exilés à Boston, fit descendre du vaisseau où, en compagnie d'une cinquantaine d'autres malheureux, elle périssait de froid et de faim, une pauvre veuve malade, du nom de Benoit, avec sa famille d'enfante en bas âge. Ce Thomas Hutchinson était l'un des citoyens les plus considérables de Boston, ayant été successivement président de la Chambre des Représentants, membre du Conseil, juge en

PoiRiBR] DES ACADIEN3 DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 147

chef, lieutenant-gouverneur, et gouverneur en titre du Massachusetts. 11 occupa ce dernier poste jusqu'aux commencements de la révolution américaine en 1756. Il était membre du Conseil.

Au commencement de septembre de l'année 1756, il adresse au gouverneur Shirley une pétition touchante, dans laquelle il raconte l'état de profonde misère où s'était trouvée cette pauvre veuve à son arrivée à Boston; comment, en dépit de la consigne, il la fit descendre à t«rre et placer dans une de ses maisons. Malgré tous les soins qu'il lui fit donner, elle mourut au bout de quelques jours; mais, l'ayant fait venir, elle lui demanda, quelques instants avant d'expirer, " au nom de leur Sauveur commun à tous deux, de prendre sous sa protection ses deux garçons, ses deux filles et son petit-fils."

Il a, depuis le trépas de l'aïeule, veillé sur ces orphelins, comme il le lui a promis, devant Dieu, sur son lit de mort. Mais voici qu'on lui apprend que le shérif de Boston a reçu l'ordre de les emmener loin de la ville, et ces enfants sont dans le désespoir.

Tout ce qu'il demande dans sa pétition c'est qu'il soit permis à ces orphelins de demeurer près de lui, à Boston; ou, s'il faut absolument qu'ils partent, qu'ils ne soient pas envoyés plus loin que Cambridge, mais placés là, dans une famille Robichau, qu'il indique, et que lui, Hutchinson, se chargera d'eux et donnera pour eux un cautionnement à la ville.

Accueillie favorablement par le Conseil, cette requête est purement

et simplement rejetée (dismissed) par la Chambre des Représentants.

Le Conseil refuse d'obtempérer, et ordonne au grand shérif du

comté de laisser ces enfants chez Hutchinson, jusqu'au mardi de la

semaine suivante.

La Chambre des Représentants casse cet arrêté. A la fin, après avoir cinq fois fait la navette d'une chambre à l'autre, cette question d'Etat est résolue de la manière suivante: les cinq eafants ne seront pas envoyés, comme ils le devaient être, auï extrémités de la province, mais pourront continuer d'être l'objet des soins de leur protecteur, pourvu que celui-ci se porte garant de leur bonne conduite, et ne leur permette pas de s'approcher plus près d'un mille de Boston! Quelquefois les villes s'adressent elles-mêmes à la Législature, lorsqu'il s'agit de cas graves, comme le suivant, par exemple: une famille composée du grand-père, de la grand'mère et de cinq enfants en bas âge, a été placée, les enfants à Oxford et les vieux parente à Cambridcje. Ceux-ci, contre toute raison, sont venus rejoindre leurs petits-fils. Ni les uns ni les autres n'étant en état de travailler pour gagner leur vie, ils ont été trimballés d'une maison h une autre, et personne n'a voulu

en prendre soin. Ils sont maintenant à Newton, sans pain et sans vêtements, à la veille de mourir tous ensemble — about ready to perish^. D'autres miséreux se sont joints à eux, dans la chétive demeure qui leur a été attribuée, des femmes pour la plupart, dont l'une est à la veUle d'accoucher, et deux hommes, dont l'un est bien malade et dans le délire, depuis trois semaines. Personne ne veut leur faire la charité, et leur présence est un fardeau insupportable à la ville. Henry Gibbs, le pétitionnaire, demande, au nom de la municipalité, que cette famille soit envoyée ailleurs.

Ils ne manquent pas à l'occasion d'esprit, ces descendants des Pèlerins anglais, surtout d'esprit de bon aloi.

Jean Labordore déclare dans une pétition au gouverneur, et se fait fort de prouver par plusieurs témoins demeurant à Salem, qu'il a, autrefois, en Acadie, à différentes reprises, sauvé la vie à des Anglais, notamment à tout un équipage de Bostonais, en allant, malgré les menaces des sauvages et au péril de sa vie, les prévenir que les Micmacs se préparaient à les surprendre pour les massacrer ; ce qui lui valut de la part de ces derniers une décharge de fusil dans le corps, dont il garde encore plusieurs plombs, et l'obligea de quitter l'endroit, Maliguêche, (aujourd'hui Lunemburg), où il avait sa maison et des terres. On ne lui tient aucun compte de tout cela, maintenant, et il en a le cœur brisé.

" Durant les dix dernières semaines, on ne lui a donné en tout pour subsister, à lui et à sa famille composée de sept personnes, qu'un quartier d'agneau, et, tous les jours, une pinte de lait. On lui a refusé jusqu'à un attelage pour charroyer du bois de chauffage qu'il avait coupé lui-même. Ils sont là, tous ensemble, en plein hiver, sans vivres et sans feu, dans une maison qui n'a ni porte ni toit. Quand il pleut, ils sont obligés de changer leur lit de place pour trouver un abri, et ils n'ont rien pour se protéger contre la neige fondante. Lorsqu'il est allé se plaindre au selectman de ce que le plancher de sa maison était inondé et que tout y flottait, celui-ci, en ricanant, lui a répondu que ce qu'il avait de mieux à faire c'était de se construire un canot et de naviguer dans sa maison."

Tout ce qu'il demande c'est la permission de quitter cette ville dé malheur, Wilmington, et de se retirer ailleurs.

Les d'Entremont sont parmi ceux qui portent le plus souvent leurs plaintes aux pieds du lieutenant-gouverneur. Eux aussi rappellent, mais discrètement, les services qu'ils ont rendus aux Bostonais, pendant qu'ils résidaient au Cap-Sable.

Charles Amand Mius et Paul Clermont d'Entremont s'étaient engagés par écrit à travailler pour Ray Thomas. Celui-ci a gardé les deux

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originaux du contrat et ne veut paa donner aux pétitionnaires la copie à laquelle ils ont droit; il les menace même de les faire jeter en prison, s'ils persistent à la lui demander; mais il refuse, en même temps, de les décharger de leurs obligations. François Mius, sa femme et leurs dix enfants, meurent de misère et de privations à Tewsbury, et les autorités ne veulent rien faire pour les secourir, l^aurent Mius, père de dix enfanta, et son frère se sont engagés à travailler pour les commissaires des pauvres de Metlieun. Après deux mois d'ouvrage, tout ce qu'ils ont pu retirer de salaire a été trois verges de vieux coton, deux livres de morue sèche et une livre de saindoux pour l'un, et quelque chose d'équipollent pour l'autre. Quand ce dernier est allé demander son paiement, il a été jeté dehors violemment, frappé avec une pelle à feu et presque assommé. Il crache le sang maintenant, et ne peut plus rien faire. Il est arrivé pis encore à l'un de ses jeunes frères qui, après avoir travaillé sept mois sans recevoir de gages, s'en revint chez son père. Son employeur l'y suivit, lui enleva presque tous ses vêtements et jura au père qu'il lui fendrait la têt€, s'il levait un doigt pour défendre son enfant. Je passe les pétitions des autres.

Celle de Joseph d'Entremont, père du jeune homme auquel Prebble, comme nous l'avons vu plus haut, enleva la chevelure, à Pobomcoup, après avoir pillé ses biens et brûlé sa maison, mérite que le préambule en soit cité en entier, parce qu'il se retrouve en substance dans la plupart des placets des déportés du Cap-Sable.

" A Son Honneur le Lieutenant-Gouverneur et aux honorables membres du Conseil de Sa Majesté:

" Vos suppliants demeuraient au passage de Baccareau, au Cap- Sable, localité fort éloignée et tout à fait séparée des autres établissements de l'Acadie, où ils se livraient exclusivement à la pêche et tiraient de la mer leurs moyens de subsistance. Leur genre de vie les mettait fréquemment en communication avec les pêcheurs anglais, qu'ils eurent souvent l'occasion de secourir; ils étaient en excellents tormes d'amitié avec eux et avec tous ceux de votre nation, sauvant les naufragés, portant secours à ceux qui se trouvaient dans la détresse, fournissant des vivres et prêtant assistance à ceux qui en avaient besoin, et accueillant toujours avec la plus cordiale hospitalité tous ceux d'entre eux qui prenaient refuge dans leur port : toutes choses que vos pêcheurs peuvent abondamment corroborer."

Il termine m demandant tout simplement de n'être pas déporté à la Caroline du Nord, avec Jacques Amirault, comme ils en sont l'un et l'autre menacés.

La pétition de Charles Mius d'Entremont, écrite de sa main, en

français et en anglais, d'une large écriture ronde, sera la dernière que je citerai.

" Marsfield, 5 janvier 1757.

" A Son Excellence, etc . . .

" C'est avec un très grand regret que je prends la liberté d'importuner Votre Excellence. Nous sommes, moi et ma fjtmille (composée de dix personnes), pour le présent réduits à la dernière extrémité. . . L'on ne veut pas nous fournir ni de provisions ni de bois et nous sommes presque tout nus. L'on ne veut pas, non plus, nous fournir de travail . . . Nous mourons, moi et ma famille. . . J'avais apporté avec moi, cette automne, du Cap-Sable, un baril de bœuf avec six boisseaux de sel, que M. Lamson nous a retirés. . . Pour le présent nous n'avons ni bois, ni vivres, et l'on ne veut pas me permettre d'en aller chercher au bois sur mon épaule pour me chauffer. Je suis ainsi réduit à la mendicité pour faire subsister ma famille.

" Charles Mius et toute sa famille."

Pour toute réponse on lui permit de passer dans une autre ville, à la condition qu'il fournît un cautionnement de deux cents louis comme garantie de bonne conduite.

Ces hauts seigneurs, ces barons d'authentique lignée, amis séculaires et éprouvés des pêcheurs et des marchands de Boston, qui, durant les guerres et pendant la paix, ont sauvé la vie à plusieurs de leurs geôliers, rappellent, mais avec quelle dignité! les services rendus dans leur pays, pour qu'on ait maintenant quelque pitié d'eux et de leurs enfants.

Le nombre des cas d'injustice, de cruauté, de violence, de rapine, de vols, d'outrages de tous genres, dont se plaignent les Acadiens détenus dans les villes et les villages du Massachusetts est à peine croyable. Et encore n'avons-nous probablement pas les doléanoœ des plus malheureux, les veuves, qui n'osaient pas se plaindre, les orphelins et les illettrés, qui ne le pouvaient pas.

Hutchinson, celui que nous connaissons et qui a écrit une histoire du Massachusetts, confesse qu'il lui a été impossible de lire en entier toutes les pétitions adressées par les Acadiens aux gouverneurs: les larmes l'en ont empêché ! . . .

Ces malheureux s'adressent aux gouverneurs, parce qu'ils sont hors la loi ; parce que les tribunaux ordinaires de la province ne leur accordent aucune protection.

Il est juste de reconnaître que les membres du Conseil et ceux de la chambre des Représentants allégèrent assez souvent, et autant peut-être qu'ils le pouvaient faire, sans trop compromettre leur ré-élection, les

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souffrances des prisonniers; qu'ils redressèrent même, quelquefois, leurs griefs.

Il y a une autre pétition que je citerai, parce qu'elle a une portée historique.

Des historiens ont prétendu, et d'autres prétendent encore, que la ''neutralité" des Acadiens était toute au profit de la France; qu'ils n'étaient, à la Nouvelle-Ecosse, que des ennemis déguisée de l'Angleterre, prêts à prendre les armes contre elle au premier moment favorable, en dépit de leur serment de fidélité.

La pétition de Louis Kobichaud nous montre le contraire. Il demeurait à Annapolis-Royal, avant d'être déporté à Bost»n, et de là traîné à Cambridge. Il demande à la Ijégislature d'être ramené à Boston, et, parmi les considérants de sa pétition, il allègue le fait qu'il a empêché, en 1744, Port-Royal d'être surpris par les Français et de tomber entre leurs mains, en donnant avL«i à la garnison de l'approche de Duvivier et de son détachement. Il déclare que le fait est notoire et parfaitement connu de ceux do leurs soldats qui se trouvaient alors en garnison, à Annapolis-Eoyal. Ces derniers attesteront, en outre, qu'en punition de cet acte de loyauté à l'Angleterre, il a été, lui et sa famille, fait prisonnier par les Français, qui incendièrent sa maison, pillèrent son mobilier et tuèrent ses animaux. Daignez, ajoute-t-il, m'accorder ma prière, comme faveur spéciale et personnelle. Ce ne sera pas un précédent.

Accordé au Conseil ; refusé à la chambre des Eeprésentants.

On a aussi prétendu que la craint-o qu'avaient les Acadions d'être appelés à prendre les armes contre leurs frères du Canada et de la France, s'ils prêtaient au roi d'Angleterre un serment de fidélité sans réserve, était vaine et chimérique; que les autorités anglaises n'auraient jamais commis la barbarie de les appeler à des combats fratricides.

Il est malaisé de dire, aujourd'hui, ce qu'aurait fait les gouverneurs de Halifax des Acadiens de la Nouvelle-Ecosse en état de porter les armes, durant la guerre que les Anglo- Américains eurent à soutenir, de 1756 à 1759, contre les milices canadiennes et les soldats de France, s'ils avaient prêté au roi d'Angleterre un serment d'allégeance absolu.

Voici, en tous cas, ce que les deux cliambres de la Légi^;lature du Massachusetts n'hésitèrent pas à faire des Acadiens déportés dans leur province. Le 25 août 1757, elles passèrent une résolution déclarant "qu'il était désirable que Son Excellence le Gouverneur-Général, commandant en chef de la flotte anglaise, enrôlât de force (impress), pour le service de Sa Majesté, dans l'escadre commandée par le sous-asniral Holbum, tels et autant des sujets français de Sa Majesté, récemment transportés de la Nouvelle-Ecosse dans cette province, qu'il le jugerait

bon; et qu'ils fussent embarqués de force sur ceux d'entre les vaisseaux de l'escadre qui étaient prêts à les recevoir."

L'une des plus vives douleurs des Acadiens, la plus profonde assurément, fut la privation des sacrements. Ils vivaient et mouraient à la manière des hérétiquos, sans absolution, sans pain eucharistique, sans extrême-onction. Nul prêtre ne venait à leur chevet apporter les paroles de vie étemelle; et leurs corps étaient confondus avec ceux des protestants dans des cimetières qui n'avaient pas été bénis. Ils avaient perdu leur patrie, et le ciel devant eux se dérobait. " La pensée de mourir sans confession, nous dit Hutcliinson, historien protestant contemporain, les tourmentait plus que tous les châtiments corporels qu'on eut pu leur infliger." Pourtant l'exil dont ils subissaient les rigueurs, ils l'eussent évité en prêtant au roi d'Angleterre le serment de fidélité sans restriction, l'ordinaire serment d'allégeance prêté par tout le monde, aujourd'hui, que les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse requéraient d'eux. Mais les missionnaires, et plus particulièrement l'abbé Le Loutre, grand vicaire de l'évêque de Québec, les en avaient dissuadés dans les intérêts de leur âme. C'est pour leur religion, en somme, plus encore que pour le roi de France, que ces hommes simples et droits souffraient la persécution. C'était pour sauvegarder, comme ils le croyaient, leur foi, qu'ils avaient, jusqu'à la fin, devant les avertissements réitérés, devant les menaces des gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse, refusé de devenir les sujets d'un roi hérétique; et voici qu'à cause de ce refus, ils ont perdu leurs biens, leur patrie, leur liberté; que le ministère de leurs prêtres leur est rigoureusement refusé; qu'ils vivent et meurent sans les secours de la religion, et rjue les enfants d'un grand nombre d'entre eux vont devenir de^: protestants.

Des prêtres parmi eux! C'est ce que les Puritains n'auraient jamais su tolérer. Le bruit s'étant répandu qu'il s'en était introduit un, subrepticement, les recherches les plus minutieuses furent immédiatement instituées pour découvrir et châtier, selon toutes les rigueurs des lois britanniques, ce suppôt de l'antéchrist. Quand ils se furent assurés de la fausseté de la rumeiir, et eurent acquis la conviction que les Acadiens ne nourrissaient d'ailleurs aucun complot séditieux, ils leur permirent de s'assembler en commun, le dimanche, dans les hangars et les granges qui leur servaient de demeures, pour prier Dieu à leur manière. Tels les premiers chrétiens dans les catacombes. Et, cependant, nous dit encore Hutchinson, " les Puritains avaient, alors, un plus large esprit de tolérance religieuse que n'avaient eu leurs pères." A preuve, c'est qu'ils permettaient aux Acadiens de faire leurs prières, en famille, à leur manière, in their own way. " Mais, ajoute- t-il, le peuple n'eut jamais consenti à l'exercice public du culte par un prêtre. Une loi toujours en

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vigueur, interdisait, sous peine de mort, à tout prêtre catholique de franchir les frontières de la province."

L'abbé Casgrain et, avant lui, Thomas Akins, ont écrit que l'abbé Desenclaves, d'abord missionnaire du Port-Royal, puis, du Cap-Sable, à l'époque de la descente de Prebble, avait été emmené prisonnier à Boston, où il était resté deux ans, jusqu'en 1759. Ceci est inaiiilVwt'oinent une erreur.

Un incident dont le Massachusetts a été le théâtre, mérite d'être rapporté ici, parce qu'il a bien pu avoir inspiré à Ivongfellow, sinon l'idée première, du moins la trame de son immortel poème Ij'Evangelinc. Parmi les déportés se trouvait un jeune homme, Etienne Hébert, qui fut, comme bien d'autres infortunés, séparé de sa famille et de ceux qu'il aimait. Conduit d'abord à Philadelphie, Hébert s'y fit remarquer à cause de son intelligence, de sa force et de sa superbe stature, par un oflBcier, qui le pris pour son ordonnance. Or, en même temps que lui, trois frères, et une brune jeune fille, Josephte Babin, à laquelle il venait justement de se fiancer, avaient été emportés dans la tourmente, mais sur des vaisseaux difi'érents. La pensée de ses frères, et surtout de Josephte, hantait ses nuits et le rendait infiniment malheureux. Il résolut de les retrouver ou de mourir à la peine, S'esquivant, une nuit. Dieu sait comment, il entra dans la forêt et, après des peines inimaginables, parvint jusqu'au Canada, dont il visita les établissements nouvellement fondés par les Acadiens. Les siens ne s'y trouvaient pas. Las de la vie, le jeune amoureux se remit à leur recherche, comme Gabriel Lajeunesse se mettra à la recherche d'Evangeline. Sous des déguisements divers, il parcourut, à travers mille dangers, la plupart des villes de la Nouvelle-Angleterre, et se rendit jusqu'au Maryland. Dans le cours de ses pérégrinations, il eut la joie de retrouver successivement ses trois frères, dont l'un à Worcester, dans le Massachusetts, et la consolation de les conduire à Saint-Grégoire, au Canada, où ils s'établirent.

Il désespérait de jamais revoir sa douce fiancée, quand on lui annonça, un jour, qu'une jeune fille portant le même nom qu'elle, avait été emmenée à Québec, où elle vivait avec l'une de ses sœurs. Chaussant ses raquettes, il prit aussitôt le chemin de la vieille capitale, et là, plus heureux que Gabriel Lajeunesse, il retrouva sa Josephte, sa fiancée, libre et n'ayant jamais, de son côté, désespéré de le revoir.

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