SECONDE PARTIE
Captivité; délivrance.
Men whose lives glided on like rivers that water the woodlands; Darkened by shadows of earth, but reflecting an image of heaven.
LONGFELLOw. — EvangeUne.
Des hommes dont la vie s'écoulait pareille aux ondes de ces rivières qui courent sous la forêt, assombries par les onlbres de la terre, mais reflétant l'image du ciel.
LONGFELLOW. — "Evangèïîne.
Nous voyons partout les injustices et les persécutions prendre lin, comme toute autre chose humaine. Non pas, quand ce sont les Acadiens qui souffrent.
A Rome, sous Néron, sous Dioclétien, quand on appréhendait un Nazaréen, on le livrait aux bêtes de l'amphithéâtre ou à la hache du licteur, et tout était dit : c'était la fin.
Il eut été plus avantageux aux Acadiens de vivre sous Néron que sous Lawrence; en tous cas, prisonniers sous un proconsul romain, leur sort n'eut guère été différent de ce qu'il fut dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre, durant leur captivité.
On se haïssait moins, on se voulait moins de mal, entre païens" et chrétiens, d'un côté, il y a dix-huit cents ans, qu'entre chrétiens et chrétiens, qu'entre protestants et catholiques, des deux côtés, sous le bon vieux régime des rois " très chrétiens " de France et " défenseurs de la foi " d'Angleterre.
A Boston, où les lois défendaient le meurtre religieux, à l'encontre de ce qui se pratiquait, naguère encore, en la plupart des royaumes de l'Europe, on s'appliqua à garder les prisonniers acadiens le plus longtemps que l'on pût, quand on se fut aperçu qu'il y avait des bénéfices à retirer de leur travail à peine rémunéré et du partage de leurs enfants. C'était un filon que la Providence donnait aux Puritains à exploiter, six jours de la semaine, en récompense de leur observance du jour dominical. Aussi ne permirent-ils jamais aux Acadiens de prendre des terres, d'exercer de métiers, de fonder aucun établissement, ni même de faire la pêche à leur profit personnel.
Les esclaves, à Rome, pouvaient acquérir un pécule, racheter leur liberté, être affranchis; à Boston, les Acadiens étaient propriétaires de leurs instruments et outils de travail et de leurs effets mobiliers, mais ne pouvaient pas aspirer à devenir citoyens. Les Romains vendaient les enfanta des prisonniers tombés en esclavage; les Bostonais se les distribuaient gratuitement entre eux.
LpoirikrJ des ACADIENSJ)ÉP0KTÊS a BOSTON, l'.N 1755 130
Il y avait aussi cette différence que les Romains ne faisaient de prisonniers qu'en temps de guerre, tandis que les Acadiens avaient été Sivisis et déportés en temps de paix. LFn guet-apens comme celui auquel 1-jiwrence eut recours, en 1755, pour s'emparer d'un peuple libre, sujets d'une puissance rivale, eut répugné à la fierté romaine. I /année eût prot^esté pour dégager son honneur militaire; la magistrature fût intervenue,,au nom de la justice et du droit des gens; le sénat les eût laissas libres de partir et, au besoin, le leur eut ordoimé.
Il y avait cette autre différence, en faveur des païens, qu'une loi romaine (Cod. III, tit. XXXVIII, § II.) ordonnait dans tous les cas de vente et de partage d'une propriété, que l'intégrité de la famille fût respectée et que les esclaves qui étaient époux et épouse, pèro et mère, frère et sœur, ne fussent point séparés; dans une multitude de cas, les liens sacrés de la famille furent inhumainement brisés en Acadie.
Précipités par la fatalité des événements dans une situation anormale, dont le roi de France ne s'inquiétait guère, disons, ne pouvait guère les tirer, et d'où le gouvernement britannique, d'accord avec celui des plantations de la Xouvelle-Angleterre, ne voulait pas les laisser sortir, les prisonniers du Massachusetts virent leur captivité s'éterniser. Nouveaux Sisyphes, quoi qu'ils fissent pour regagner leur liberté, le rocher retombait toujours sur eux.
Louisbourg, l'imprenable forteresse, était une deuxième fois tombée, en 1758, entraînant dans sa chute le Cap-Breton, l'îie Saint- Jean et le Nouveau-Brunswick. Ce furent autant de champs nouveaux ouverts à la persécution, dont souffrirent ceux des Acadiens qui avaient échappé, trois ans auparavant, à Lawrence et à ses sbdres, en passant de la Nouvelle-Ecosse sur le territoire français.
Il se fit, après la chute de Ijouisbourg, un second assaut de déportation plus cruel, plus meurtrier, plus implacable encore que le premier, et moins justifiable, parce que, cette fois-ci, les sujets français que l'on dépouillait de leurs biens, que l'on enlevait de leui-s habitations et que l'on exilait, avaient été trouvés vivant régulièrement en territoire français, ou en litige, et n'avaient jamais, sauf quelques-uns, durant leur séjour à la Nouvelle-Ecosse, ni depuis, pris les armes contre l'Angleterre.
Le traité de Paris (1763), qui suivit de quatre ans la prise de Québec, ne laissa au roi Très-Chrétien, de toute la Nouvelle-France d'Amérique, que deux îlots: Saint^Pierre et Miquelon; et tout rentra dans l'ordre, parce que tout avait cédé aux armes victorieuses de la Grande-Bretagne.
En attendant la proclamation du traité de paix entre les deux cou-
roimes, Murray, gouverneur anglais de Québec, permit aux Canadiens de retourner à leurs champs sans être molestés.
Durant le même temps, dans toute l'étendue de l'Amérique du Nord et jusqu'en Angleterre, les Acadiens continuaient d'être au ban de l'humanité. Ceux de Boston étaient toujours parqués dans les limites qui leur avaient été assignées en 1756 ; ceux d'Angleterre et de Halifax étaient gardés dans les prisons de l'Etat, où ils périssaient, décimés par le chagrin, la misère et les maladies; et ceux du Canada étaient exclus des garanties et immunités réservées dans les traités en faveur des autres hommes.
L'article 39 de la capitulation de Montréal, soumis à la signature d'Amherst, stipule qu'aucun Français résidant au Canada, ou sur les frontières, ne sera déporté en Angleterre ni dans les colonies anglaises. Le général anglais écrit en marge : " Accordé, excepté à l'égard des Acadiens."
Vaudreuil propose, à l'article 55, que " les officiers de milice, les miliciens et les Acadiens qui sont prisonniers à la "N" ou velle- Angleterre soient renvoyés sur leurs terres." — " Accordé, à la réserve des Acadiens."
n n'y a pas dans toute l'Amérique du nord un coin de terre, une pierre, où ces infortunés puissent reposer la tête.
A la Nouvelle-Ecosse et dans les autres provinces maritimes, non plus, la cessation des hostilités entre la France et l'Angleterre, pas plus que le fait qu'ils étaient réduits à la dernière misère et dans l'impossibilité absolue de nuire en aucune façon au gouvernement et aux colons anglais, ne donna de répit aux pauvres Acadiens.
Lawrence était mort, le 19 octobre 1760, à la fleur de l'âge, comme Néron; mais il avait été remplacé par Belcher, doyen de son Conseil et juge en chef de la province, celui-là même qui, le 28 juillet 1755, avait prononcé contre les Acadiens l'inique sentence de mort. Ils n'avaient changé que de bourreau ; la persécution demeurait la même, aussi intense, aussi implacable.
Belcher avait été, dès le : commencement, le conseiller intime, le complice de Lawrence. Ensemble ils avaient cherché, ensemble ils avaient trouvé un prétexte plausible, presque une bonùe raison, pour déporter les Acadiens: savoir leur refus de modifier le serment prêté par eux à la couronne britannique, en 1726 et en 1730, lequel les exemptait ide porter les armes contre les Français et les Sauvages, et d'en prendre un qui fût sans restriction aucune.
En dehors du prétexte plausible, de la raison presque bonne, il y avait le mobile: s'emparer de leurs biens.
[poiuiek] des ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1766 187
" Une autre raisoD de leur faire évacuer l'Acadie, c'est qu'en partant ils nous faliciteront les approvisionnements et nous laisseront une grande quantité de terres toutes prêtes à la culture," n large quantity of land' ready for immcdiate cultivation, écrivait Lawrence lui-même, le 18 octobre 1755, aux Lords du Commerce, avec un grand air de candeur et d'innocence.
llien qu'en troupeaux, les Acadiens de la Nouvelle-Eoosse possédaient? bien 50,000 têtes de bétail, Haliburton dit 60,000, sans compter les brebis, les chevaux, les cochons, la volaille, etc., toutes choses propres aux approvisionnements de la garnison do Halifax, aux fournitures de l'armée, au commissariat de la marine, et susceptibles, par conséquent, d'être converties en beaux louis sterling.
Les Acadiens déportés aux extrémités du monde, la nécessité s'imposait de ne pas laisser périr leurs biens, d'en disposer, au contraire, dans le plus bref délai, et de trouver des occupants pour leurs terres et leurs prairies.
La disposition des biens immobiliers n'allait pas sans quelque inconvénient, à cause de la nécessité qu'il y avait, aux termes de la loi, d'enregistrer, au greffe de Halifax, les noms des nouveaux propriétaires — des grantees — et de l'accomplissement d'autres formalités nécessaires pour constituer un titre de propriété parfait. Lawrence se contenta d'une partie du bétail et des chevaux, dont il y a lieu de croire qu'il partagea le produit avec Belcher et les plus intimes de ses complices, réservant les terres et les prairies pour les autres membres de son Conseil et quelques amis influents ou dangereux. Ces derniers, en participant à ses spoliations, en deviendraient, par le fait même, les défenseurs obligés. [
Le plus difficile était de cacher la chose aux yeux de tous, d'en couvrir et d'en faire disparaître les traces.
Grâce à la guerre de Sept Ans, terminée en Amérique, mais se poursuivant toujours en Europe, Lawrence y réussit longtemps, sans se donner trop de mal. Il était tout puissant à Halifax et influent à Londres. Mais il y avait des appétits ;mal rassasiés dans son entourage, et partant des mécontents. L'éveil fut donné par quelqu'un qui le dénonça auprès des Lords du Commerce, l'accusant de 'détournements au préjudice de l'Etat. La Cour s'apprêtait à lui demander ses comptes, comme fit, quelques années plus tard, le ministre du roi de France h l'intendant Bigot et à ses complices, quand la mort l'arracha soudainement à la justice hiupaine. Peut-être fut-il parvenu à se disculper ; car il ne paraît pas qu'il ait laissé de biens considérablas à Halifax. T^a haine, plus encore que la cupidité, semble avoir rongé le fond de son âme. I^histoirelui doit cette justice.
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Pour les spoliateurs, quels qu'ils fussent, la paix était plus à redouter que la guerre. La paix pouvait ramener à la Nouvelle-Ecosse les Acadiens déportés dans les plantations de la Nouvelle-Angleterre et ailleurs; et ceux-ci, l'amitié rétablie entre les deux couronnes, auraient été fondés en droit à réclamer leurs biens immobiliers et à se faire rendre compte de leurs biens mobiliers. Que la diplomatie française appuyât leurs justes revendications, et les spoliateurs étaient perdus.
Il importait donc plus que jamais de purger le pays d' Acadiens, jusqu'au dernier; de les éloigner le plus loin qu'il fut possible, mais, avant tout, d'empêcher leur retour. C'est à quoi Belcher s'appliqua &\\<i autant d'achamement^ — il n'était guère possible d'en apporter davantage — qu'en avait mis Lawrence. La calomnie, toujours bonne à exploiter contre eux, ne suffisait plus, désormais, toute seule; il importait de l'appuyer par des faits, et de persuader aux autorités d'Angleterre et aux gouverneurs des colonies que réellement il y avait danger pour le royaume d'en laisser un seul en Acadie. Ce n'était pas la haine, maintenant, comme pour Lavrrence, qui poussait les voleurs, c'était la peur, plus cruelle que la haine.
Un fait ressortait clairement des derniers événements, c'est qu'il y avait des mécontents en la demeure, et, apparemment, parmi les membres mêmes du Conseil, puisqu'il y avait eu dénonciation aux Lords du Commerce, avec détails compromettants à l'appui. Il s'agissait donc, tout d'abord, d'acheter le silence des dénonciateurs. A cette fin, les Conseillers furent, à quelque temps de là, en 1764, autorisés à s'octroyer eux-mêmes, à se partager entre eux une large partie des terres abandonnées par les Acadiens, les meilleures, et gardées jusque là en réserve. Ils s'en attribuèrent chacun vingt mille arpents, ce qui n'était peut-être pas exagéré pour des personnes en appétit mises à même de se servir à volonté. Belcher et les amis influents ne furent pas oubliés. Lord Egmond reçut pour sa part cent mille arpents de terre et forêts, et un certain Alexandre McNutt, pour lui et ses associés, un million six cent mille. Tous ces bénéficiaires, receleurs ou complices, feraient, quand il en serait nécessaire, l'office de la charité en couvrant une multitude d'iniquités.
Entre temps, le général Amherst avait mandé au gouverneur de la Nouvelle-Ecosse de mettre fin à la déportation des Acadiens.
Sûr de chacun des membres de son Conseil, Belcher, le 20 février 1761, leur fit passer, en réponse au message du général, un arrêté déclarant " qu'ils étaient unanimement d'avis qu'aucun ordre du roi, ni aucune loi de la province ne devait permettre aux Acadiens-Français de demeurer à la Nouvelle-Ecosse." Us priaient, en terminant, le gouverneur de faire parvenir cet arrêté à qui de droit.
[poiKiiR] DES ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 189
A quatre reprises différentes Belcher fait adopter par son Conseil des résolutions demandant au général Amheret l'autorisation de déporter ce qu'il restait d'Acadiens dans les provinces, et quatre fois il essuie un refus.
De guerre lasse, et désespérant de gagner le général, il se tourne du côté de l'Angleterre. Les Ivords du Commerce, auxquels il adresse d'abord ses réquisitoires et ses factums calomnieux, déclarent que leur sentiment est " qu'il n'est ni nécessaire ni politique d'expulser ce qu'il reste d'Acadiens, vu que, si l'on employait à leur égard des procédés raisonnables, ils pourraient tous devenir des membres utiles à la société et servir les intérêts de la colonie." Toutefois, il se récusent et renvoient le gouverneur au Secrétaire d'Etat.
Auprès du secrétaire d'Etat, Lord Egremont, Belcher n'eut pas plus de succès. C'est en vain qu'il réédite la vieille histoire invraisemblable et maintenant usée, que " les Acadiens n'attendent que le moment propice pour soulever les Sauvages, et, aidés par les Français, fondre sur les établissements anglais " ; Lord Egremont lui répond par une fin de non recevoir.
Affolé par le spectre qu'évoquait la présence des Acadiens demeurés au pays, et détenniné d'en finir à tout prix, Belcher se résout à tenter le coup dangereux qui avait réussi à Lawrence, en 1755 : agir comme d'urgence, sans l'autorisation des autorités supérieures, et plaider, ensuite, le fait accompli.
A cette fin, il se fait présenter, le 8 juillet 1763, par les Chambres, une adresse où il est dit " que les Acadiens essayeront toujours, tant qu'ils seront à la Nouvelle-Ecosse, de reprendre, par tous les moyens possibles, possession de leurs terres; qu'ils sont capables de tous les méfaits; que, conlinés comme iis sont, dans les baraques de Halifax, ils demeurent une lourde charge aux Anglais, etc." La conclusion de l'adresse est " qu'ils doivent être déportés en dehors de la province."
Le 23 juillet, Belcher provoque une nouvelle adresse, en venant se plaindre au Conseil de l'insolence — voir la fable du Loup et de V Agneau — des Acadiens; du danger qu'ils font courir h la province, et de l'esprit de trahison qu'ils entretiennent parmi les Sauvages. Ijc Conseil y répond aussitôt, comme cela était entendu, en lui recommandant de déporter à Boston ce qu'r^ restait d'Acadiens dans la province, et de les y laisser à la charge du gouverneur Bernard, jusqu'à ce que Son Excellence, Sir Jeffrey Amherst, décide de leur sort."
Il se fait donner le même avis, adresser la même prière, par son Conseil, le 2<i du même mois. C'est une grossière comédie; c'est Xéron consultant ses histrions sur la nécessité d'incendier Rome. I^e dernier réquisitoire qu'il se fait présenter semble écrit tout entier de sa
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main. Ce sont les " insolences," les " dangers/' les " incitations " que nous avons déjà vus, assaisonnés de nouveaux griefs: rinsécurité de la iSTouvelle-Ecosse tant qu'il restera un Acadien à Halifax; les inconvénients de nourir et de garder en prison tant d'ennemis implacables; le danger qu'ils ne dévastent la province avec les armes et les munitions qu'ils tiennent mystérieusement cachés dans des endroits secrets; l'effet déprimant que produit dans les âmes des sujets de Sa Majesté l'imminence de tant de calamités, the great uneasiness and distress to the minds of His Majesiy's subjects, etc. " Pour toutes ces raisons le Conseil est d'avis qu'à cause de ce danger imminent il est absolument nécessaire de déporter ces Acadiens de la province " ; d'autant plus que si Halifax était attaqué, " ils pourraient bien profiter de l'occasion pour mettre le feu à la ville et se joindre à l'ennemi." Il n'y a pas un moment à perdre; il faut, dans l'intérêt du salut public, que le gouverneur se saisisse d'eux au plus tôt et les déporte à Boston, le port anglais le plus rapproché de la JSTouvelle-Ecosse.
Mais, à leur arrivée à Boston, seront-ils mis au large ou gardés prisonniers? Belcher, qui tremble toujours que ses victimes ne reviennent, consulte derechef son Conseil sur ce point important, et la lugubre comédie recommence. Après avoir exhumé toute la correspondance échangée entre Belcher, Amherst et le ministère des Colonies, à Londres, depuis le commencement de l'année 1761, c'est-à-dire depuis l'arrivée de Belcher au gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, la sereine assemblée " tomba unanimement d'accord que les dits Acadiens, à leur arrivée à Boston, devraient être détenus prisonniers jusqu'à ce que le général Amherst disposât d'eux selon son bon plaisir."
Cette opinion, dictée d'avance au Conseil, était à peine formulée, que Belcher, se sentant désormais suffisamment à couvert, fit avancer les cinq transport? qu'il tenait prêts et ordonna d'y einbarquer tous les Acadiens qu'il trouva sous sa main, quinze cents environ, et de les ti'ansporter à Boston.
En même temps il écrivait à Lord Egremont et aux Lords du Commerce, en Angleterre, et au général Amherst, à New-York, les lettres les plus lâchement diffamatoires sur le compte de ceux qu'il bannissait de leur pays. Au général Amherst il recommandait de " les séparer les uns des autres le plus qu'il pourrait, afin qu'ils fussent dans l'impossibilité de nuire et de retourner en Acadie." Si, cependant, on croyait désirable d'en diriger quelques-uns du côté du Haut-Canada, où le général Murray consentait à les recevoir, il n'y voyait aucun inconvénient, " pourvu qu'ils fussent dispersés au milieu d'une population beaucoup plus nombreuse, qui les maintiendrait dans la terreur."
[pomiBR] DES ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 161
La législature du Massachusetts refusa net au capitaine Brooks, coni mandant du convoi, de laisser descendre son monde. Ni les sollicitations de Hancock, le représentant du gouvernement de la Nouvelle- Ecosse à Boston, ni le message du gouverneur Bernard recommandant qu'ils fussent reçus temporairement, ni une lettre de même teneur du général Amherst, ne purent lui faire changer de résolution. Elle ne consentit même pas qu'il leur fût vendu de provisions autrement que pour argent comptant. Les Acadiens n'en avaient pas, et Hancock ne voulut pas en avancer, ni engager le crédit de son gouvernement.
Après trois longues semaines d'attente, les provisions étant toutes épuisées, sauf ce qu'il fallait pour les éciuipages, les cinq vaisseaux reprirent la mer.
Qu'allaient devenir tous ces malheureux, ces hommes poussés au désespoir, ces femmes brisées par les privations et la douleur, ces enfants?
Il restait toujours la ressource d'en faire ce qu'avait fait Boscowan, d'accord avec Lawrence, en 1758, de ceux de l'île Saint- Jean: les abandonner en pleine mer sur des vaisseaux prêts à couler. Qui, de Halifajc ou de Boston, pourrait entendre les gémissements de ceux qui j)éris- Baient, au milieu de l'océan, dans les tourments de la soif et de la faim ? Qui les verrait s'enfoncer lentement sous les flots et disparaître?
La tradition acadienne est muette au sujet des sinistres monstrueux, froidement préparés par Belcher, et, avant lui, par Tjawrence, et remis, le plus souvent, pour exécution à l'amiral Boscowan, parce que aucun d'entre les sinistrés n'a survécu pour en faire le récit. I^es Ai-adions des îles Saint-Pierre et Miquelon seuls parlent encore des " pontons " anglais comme d'un souvenir d'enfer. Toutes traces, toutes mentions de ces hécatombes ont disparu des archives publiques. Une lettre de l'honorable Brook Watson, au révérend docteur Brook, à la date de 1791. mentionne bien environ treize cents Acadiens comme ayant péri dans la traversée d'Amérique en Europe; mais cela n'éveille aucun soupçon de l'horrible vérité. Pas plus, d'ailleurs, que la statistique, {jui compte Ips vaisseaiLx, au départ, et n'en trouve plus le nombre, à l'arrivée.
Mais, comme disent les Anglais, murâer wUl out. Le drame suivant, raconté par le capitaine Piles, maître du navire Achillcs. dans le dessein évident de montrer un missionnaire catholique en peu glorieuse positure, est un de ces accidents révélateur.-;, assez fréqu('nt< à l'audition des causes criminelles, qui mettent au jour les crimes cachés et font, quoique tardivement, découvrir les coupables.
Le récit, en tous cas, porte tous les caractères de véracité. Le voici dans son intégrité.
Sec. I.. 1908. 11.
Le capitaine Nichols, dit-il, maître d'un transport venant de Yarmouth, fut réquisitionné par le gouvernement de la Xouvelle-Ecosse pour transporter de l'île Saint-Jean environ trois cents Français-Neutres avec leurs familles. Avant de prendre la mer, il attira l'attention de l'agent du gouvernement sur la mauvaise condition de son vaisseau, qui était absolument hors d'état de se rendre en France, à cette saison de l'année.
" En dépit de ses protestations, on le contraignit à prendre les proscrits à son bord et à mettre à la voile.
" Arrivé à cent lieues des îles Sorlingues, le vaisseau faisait eau à tel point que, malgré tous les efforts de l'équipage, il devint impossible de l'empêcher de sombrer."
Voyant qu'ils allaient tous périr, le capitaine Nichols fit venir le missionnaire et lui dit qu'il restait un moyen, un seul, de sauver la vie à un petit nombre d'entre eux, parmi lesquels serait le missionnaire luimême, c'était de faire consentir les Français à abandonner à l'équipage les chaloupes de sauvetage qu'ils avaient à bord.
L'équipage épuisé était, à ce moment-là, à la merci des Acadiens réfugiés sur le pont. Ceux-ci, qui avaient sans doute, durant la traversée, essuyé les outrages et les mauvais traitements ordinaires, tenaient maintenant dans leurs mains le sort de leurs mortels ennemis.
Continuant son récit, Xichols nous dit que " le prêtre harangua, durant une demi-heure, les Français rangés sur le pont et leur donna l'absolution. Alors, d'un sentiment commun, ils consentirent à laisser le capitaine, l'équipage et le prêtre se sauver dans les chaloupes, et à périr, eux, tous ensemble, dans le navire abandonné.
" Un seul, parmi les Français, descendit dans la chaloupe de sauvetage. Mais, entendant sa femme lui dire: Vous allez donc laisser votre femme et vos enfants périr sans vous? il fut touché de remords, et remonta sur le navire partager le sort des autres."
Pendant que les embarcations s'éloignaient avec l'équipage, le missionnaire, les vivres et oe qu'il restait d'eau potable, le navire s'engloutit sous les yeux mêmes des fuyards. Ceux-ci, après avoir couru les plus grands dangers, atteignirent sains et saufs les côtes de l'Angleterre.
Le nom du missionnaire mis ici en vedette est, croyons-nous, Bisearat.
Le capitaine Piles nous rapporte que " la raison donnée par le prêtre aux siens pour les abandonner, c'était l'espérance qu'il avait de sauver les âmes de ces hérétiques et de les ramener à Dieu avec lui."
Biscarat périt de quelque façon, en Angleterre, sans avoir revu la France.
Il s'agit ici d'un capitaine dont la main fut forcée, et qui n'était
[poiRiBR] DES ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 103
pas de complicité avec l'auttorité. Quand il y avait collusion, les choses se passaient plus militairement; et les treize cents naufragés dont parle Brook Watson n'eurent pas l'occasion de faire volontairement un acte égalant eu simplicité ce que le martyrologe romain nous montre de plua subJimement grand.
Entin fut signé, le 10 février 1763, le traité de Paris, qui confirmait l'Angleterre dans ses possessions américaines et rétablissait la paix universelle. Terreneuve, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, l'île Saint-Jean, et le Canada illimité, étaient devenus définitivement provinces anglaises, et les sujets catholiques du roi Très Chrétien de France avaient été cédés corps et biens au roi protestant d'Angleterre.
Pour les Canadiens-Français rien ne fut, on peut dire, changé, excepté le pouvoir souverain. Ils restaient dans leur pays et leur pays leur restait. Seulement l'Angleterre l'ouvrait aux colons du monde entier. Du monde entier, oui, à l'exception des Acadiens.
A ceux-ci, les pionniers de l'Evangile et de la colonisation dans la Nouvelle-France d'Amérique, il fut fait défense d'entrer dans le nouvel empire colonial. La porte de leur propre pays, l'Acadie, fut ouverte à tout le monde, eux exceptés. Ils restaient toujours en dehors de l'humanité. Le droit des gens leur était toujours dénié. On ne relevait rien contre eux et leurs juges les condamnaient toujours. Ils étaient Abel, et portaient dans tout le vasùe univers la marque de Caïn.
La paix signée, ceux du Massachusetts demandèrent' à passer en France, ils en furent empêchés ; à s'établir au Nouveau-Brunswiek, on leur en refusa la permission; à se retirer aux Antilles, il leur en fut fait défense; à rentrer au Canada et à la Nouvelle- Ecosse, on ne leur en donna pas le moyen.
En France ce fut le roi T>ouis XV lui-même qui, durant les négociations antérieures à la signature du traité de Paris, ayant appris par le duc de Nivemois. son ambassadeur auprès du roi Georges, que les prisons d'Angleterre regorgeaient d'Aoadiens, et qu'un grand nombre était également détenu dans les " Plantations " de la Nouvelle-Angleterre d'Amérique, les réclama comme ses " fidèles sujets," et leur fit dire qu'il les enverrait chercher dans ses vaisseaux.
Ceux de Liverpool — il y en avait aussi un grand nombre d'internés à Southampton, à Penr\'n et à Bristol — furent les premiers à apprendre l'heureuse nouvelle. Ils pensèrent mourir de joie en entendant parler de délivrance. " Aprà«! quelque temps, nous dit M. de la Rochett*\ chargé de leur transmettre le message royal, les larmes succédèrent aux premières acclamations. Plusieurs semblaient e'^tièrement hors d'euxmêmes; ils battaient des mains; les levaient* au ciel ; se frappaient contre les murailles et ne cessaient de sangloter. Nul ne pourrait décrire tous
les transports aiLsquels ces honnêtes gens s'abondonnèrent. Ils passèrent la nuit à bénir le roi et à se féliciter du bonheur dont ils allaient jouir." Le roi promettait de délivrer tous les Acadiens retenus prisonniers en quelque lieu que ce fût. Ceux d'Angleterre songèrent à leurs frères d'Amérique et trouvèrent moyen, au commencement de l'été suivant, lorsque le traité eut été définitivement signé, de leur faire parvenir la grande nouvelle.
Ils leur recommandaient en même temps de faire connaître en sous-main au duc de ÎS[ivemois le nombre de ceux qui voudraient rentrer en [France et les divers lieux de leur détention, afin que le roi put les envoyer prendre sur ses vaisseaux.
Ce message fut d'abord communiqué aux Acadiens de Baltimore, de Philadelphie, de New-York, de New-Haven et de Boston. Ces derniers le firent tenir à ceux de la Nouvelle-Ecosse. Finalement, cela était inévitable, il arriva à la connaissance des autorités anglaises.
Comme la paix était alors signée entre les deux couronnes, et qu'il y était dit que le roi de France réclamait les Acadiens comme ses " très fidèles sujets," il ne se trouvait rien dans tout cela que de régulier: on n'y pouvait relever aucun acte, ni aucune intention de trahison: le procédé était correct.
A la nouvelle que le roi de France les allait envoyer quérir sur ses vaisseaux, les prisonniers du Massachusetts étaient entrés dans le délire d'une joie pareille à celle que nous avons vue éclater chez ceux de Liverpool. Sans se soucier de passe-ports, ils sortirent, fous de joie, de leurs enclos maudits et s'assemblèrent, hommes, femmes et enfants, tous libres, à Boston et dans les autres villes maritimes, attendant les vaisseaux de France.
Les vaisseaux n'arrivèrent pas, ni aucune nouvelle, ni aucun message du " roi bien-aimé ", Louis XV.
En justice pour celui-ci, il faut dire que toute l'affaire avait été conduite par le duc de Nivemois, son ambassadeur plénipotentiaire à Londres, durant les préliminaires de la paix de Paris; que Sa Majesté n'en avait probablement pas eu de connaissance personnelle, absorbée qu'Elle était par les hauts devoirs d'Etat et par les soins à donner à sa dernière maîtresse, glorieusement régnante. D'ailleurs, eût-Elle vovdu envoyer chercher " ses fidèles .sujets " qu'Elle en eut été empêchée. A Montague Wihnot, successeur de Belcher au gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, que cette rumeur avait extraordinairement alarmé, Lord Halifax écrivit, le 26 novembre 1763, au nom du roi d'Angleterre, que des représentations énergiques venaient d'être faites à la cour du roi de France au sujet des entreprises clandestines du duc de Nivemois; que ]o cabinet de Londres prendrait les moyens de les faire avorter, et
[poirier] des ACADIEN8 DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 168
que, de son côté, le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse devait no pas perdre de vue ceuî qui conduisaient ces négociations ténébreuses et empêcher qu'aucun AcAdien ne sortit furtivement de la colonie.
Les autorités de Boston, aussi alarmées que celles de Halifax, députèrent Jasper Mauduit après de Lord Grenville, à Londres, pour lui faire des représentations. Le noble Lord leur fit dire de n'avoir crainte; "' que rien de tout cela ne se pouvait faire, étant contraire aux lois qui régissaient la navigation; qu'il était interdit au roi de France d'envoyer aucun vaisseau dans les colonies anglaises."
Elles n'en demandèrent pas moins à voir la liste de ceux qui voulaient passer en France, Il s'en trouva, à la date du 24 août 1763, onze cent dix-neuf, appartenant à cent soixante et dix-huit familles. C'était probablement tous ceux du Massachusetts capables de prendre la mer.
Aussitôt de nouvelles complications surgirent. Puisque le roi de France réclamait les Acadiens en les désignant comme " ses sujets," ils avaient donc été, depuis huit ans, des prisonniers de guerre à Boston. Biisiness is biisiness. On établit le compte à payer, basé sur les déboursés de toutes sortes : il s'éleva à la somme de neuf mille cinq cent soixante et trois louis sterling, neuf schellings et dix pences. Pourquoi ne pas faire verser d'abord cet honnête denier dans le trésor de la province? On verrait ensuite à laisser partir les prisonniers, s'il y avait lieu.
On trouva ceci, encore: S'ils partent, nous perdrons le bénéfice de leurs services.
En troisième lieu, on découvrit soudainement qu'ils " étaient susceptibles de devenir des sujets anglais utiles."
Plusieurs autres raisons également bonnes furent trouvées pour les garder. En tous cas, il était nécessaire, avant de rien arrêter définitivement, de référer le cas au ministre des Affaires Etrangères, à Londres, et rien ne serait fait avant d'avoir une réponse de la métropole et surtout avant d'être remboursé.
Louis XV ne paya point la rançon demandée. Il restait à peine dans ses colïres royaux ce qu'il fallait d'argent pour offrir à la haulte et puissante Damoiselle Du Barry quelque cadeau digne de Sa Majesté Très-Chrétienne, et fournir aux grands do son royaume de quoi soutenir, dans un luxe oriental, la dignité du trône et de l'autel.
Ces " fidèles sujets " qui souffraient la persécution dans les prisons du Nouveau-Monde, pour la France et la Religion, qu'était-ce après tout aux yeux du roi, de ses courtisans et de leurs maîtresses? Des gens du peuple, des roturiers, de la canaille, comme il y en avait vingt millions en France.
TjC résultat final fut que les Acadiens du Massachusetts ne purent
pas partir, et qu'ils se virent ramenés de force dans les villes qui leur servaient de prisons.
Ils avaient aperçu la terre de promission et avaient pensé en mourir de bonheur; et voici que l'enfer se refermait sur eux.
Cette rançon de neuf mille cinq cent soixante et trois louis sterling, près d'un quart de million de francs, de la valeur d'un million de francs de nos jours, exigée tout à coup pour le rachat de sujets, britanniques, si telle était la qualité des Acadiens, français, s'ils l'étaient encore après la prestation de leur serment de fidélité, et après qu'un acte de la Législature les eut déclarés compétents à s'enrôler sur la flotte du roi Georges, mérite, à part de l'éti-ange figure qu'elle projette ici, d'être examinée un instant. C'est quelque chose comme l'examen des comptes que Pharaon aurait présentés à Moïse pour frais de nourriture, logement et prisons des Hébreux, quand ceux-ci voulurent se retirer de l'Egypte, après la construction de la grande pyramide.
De quoi ces neuf mille cinq cent soixante et trois louis sterling étaient-ils faits? Lawrence avait remboursé à la province ce qu'il lui en avait coûté pour faire arrêter ceux des Acadiens qui s'en étaient revenus de la Virginie; au moins avait-il promis de demander à son Conseil de Halifax de le faire, et il était tout puissant chez lui.
De son côté, le gouvernement de Boston était toujours en instance auprès du Board of Trade de Londres pour se faire indemniser de toutes les avances faites aux Acadiens, depuis leur première arrivée, en 1755. Ces instances remontaient au 7 février 1756, jour où les Chambres passèrent une résolution à l'adresse du gouverneur Shirley, disant: ** Nous n'ignorons pas que le gouvememenit du Massachusetts n'a nullement contribué aux frais nécessités pour le recrutement, parmi nous, des soldats qui ont été envoyés à la Nouvelle-Ecosse; mais nous devons faire remarquer à Votre Excellence que tous les Français-Neutres qui ont été remis à noh-e charge sont arrivés ici dépourvus de tout. Comme leur dé)M)rtation a été faite pour la sûreté de la Nouvelle-Ecosse, c'est à l'Angleterre à en porter les frais."
A la date où nous sommes arrivés, elles avaient, à Londres, Jasper Mauduit, qui continuait de presser leurs réclamations, et elles n'eurent de cesse que la Trésorerie royale ne leur (Mit remboursé jusqu'au dernier sou. La somme d'argent exigée du roi de f'Vance était, par conséquent, surérogatoire.
J'ai eu la curiosité, bien légitime pour un chroniqueur, de parcourir les comptes et les factures (pii furent présentés au gouvernement du Massachusetts par les selectnien, les commissaires des pauvres et les diverses municipalités. Ils m'ont paru exagérés. Les loyers coûtaient chers et les drogues se vendaient dans les grands prix.
[poiKiKK] Di:s ACADIKNS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 167
Voici, prie dans le tas, le mémoire de ce que coûta Jean Mius d'Entremont à John Jx)w, jeune, de la ville de Glouoester, pour son entretien et celui de sa laniillt', du mois de juin au mois de seplcmliif, l~t ')(').
7 juin \7'A). Doit :
Ijouis. Schilling. Pence.
Pour 81 livres du meilleur porc 5 8 6
28 livres de pain 0 2 10
" 11 livres de veau 0 17 3
" 201/2 livres do pore 3 1 6
" Y2 boisseau de pois 1 10 0
" 1 boisseau de blé-d'inde (maïs) 1 5 G
" 31 livres de pore 4 13 0
" 1 boisseau de blé-d'inde 1 17 6
" 42 livres de porc 7 7 0
" 1 gallon de mélasse 0 18 9
" 1 boisscAu de blé-d'inde 1 5 0
" 37 livres de morue 1 13 9
" 14 livres de porc . . . .' 2 9 0
" 1 boisseau de blé-d'inde 1 5 0
" 35 livres de porc 5 5 0
" 4 livres de sucre 1 0 0
" Yo boisseau de pois 1 2 fi
" 1 gallon de mélasse 0 18 9
" l'avoir hébergé trois jours, lui et sa
famille 3 15 0
Etc., etc
Total £84 3 7
Réduit au cours légal £11 5 5Vè
(Signé) John TjOw, Jr.
22 septembre 1756.
Aucun de ces comptes n'est vérifié, je veux dire accompagné des pièces justificatives, des reçus ordinaires fournis en pareil cas, et que les Anglais, gens d'afl'aircîs, appellent voiiclif.rs. Touti^ les factures sont à peu près dans la même note.
A ces prix-là, la veuve Thibodeau, à qui on accordait douze sous par semaine, pour son entretien et celui de ses cinq enfants, n'avaient pas de quoi vivre dans l'abondance.
\'ers le même temps, 1703, un nommé Jacques Kobin, Jersiais protestant, établi à I^ondres, fit offrir aux Acadiens de Boston et de l'Acadie de les établir sur des terres i\\w le roi d'Angleterre consentait
à lui céder le long de la rivière Miramiclii, où ils pourraient se livrer à l'agriculture et à la pêche. Il leur garantissait le libre exercice de leur religion; un missionnaire catholique approuvé par les autorités de l'Eglise romaine, et toutes les provisions et autres objets de première nécessité dont ils auraient besoin. Ce Jacques Eobin était, à ce qu'il semble, l'ancêtre des Eobin dont nous voyons aujourd'hui les établissements de pêche à l'île Madame et à la Baie-des-Chaleurs.
L'idée de ce projet de colonisation paraît lui avoir été fournie par l'abbé Manach, ancien missionnaire en Acadie, qui, pour avoir bû à la santé du Prétendant, et, au dire du gouverneur Wilmot, fait œuvre de sédition parmi les Sauvages, avait été appréhendé et emmené prisonnier en Angleterre.
Les mêmes raisons pour garder les Acadiens du Massachusetts var laient toujours: la nécessité de toucher préalablement la rançon de neuf mille cinq cent soixante et trois livres sterling, et l'importance " de ne pas perdre le bénéfice de leurs services." A ces deux raisons d'ordre majeur vinrent s'ajouter les protestations d'énergumène du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, adressées simultanément à Londres et à Boston, contre le projet de laisser les Acadiens s'établir si près de leur ancien pa^'s, où ils ne manqueraient pas, aussitôt arrivés, d'entrer en communication secrète avec la France; d'ourdir de noirs complots contre l'empire britannique; d'ameuter les sauvages; "de s'accaparer du commerce des pelleteries ;" bref, de faire courir à la colonie tout entière les plus grands dangers.
Cette fois-ci, encore, ils ne partirent pas.
Leur situation, à la suite de tout ces événements, ne s'était pas améliorée. Qu'on en juge par le message suivant de Fra Bernard, gouverneur du Massachusetts, communiqué à la Chambre des Représentants, le 18 janvier 1764.
La petite vérole sévissait alors à Boston, et les Acadiens, quoiqu'ils n'en eussent pas été atteints, avaient été séquestrés, et personne ne pourvoyait à leur subsistance. Ils périssaient de froid et de faim.
" Le cas de ce peuple, disait le message, est en vérité lamentable. Aucun d'entre eux n'a encore attrappé la petite vérole, et ils n'ont que leur travail de chaque jour pour vivre. S'ils ne peuvent pas aller chercher de l'ouvrage dans la ville, ils mourront de faim; s'ils y vont, ils prendront la maladie. Comme ils sont entassés dans de tout petits logements et dépourvus du nécessaire, il faut qu'ils trouvent quelque moyen de ne pas périr misérablement. Je me suis abouché à ce sujet avec les sehctmen, qui, à leur tour, ont consulté les commissaires des pauvres. Les uns et les autres prétendent qu'ils ne peuvent rien faire pour leur venir en aide. Je me trouve, en conséquence, dans la nécessité de m'adresser
[poiribk] des ACADIEN8 DÉPORTÉS À BOSTON, KN 1755 169
à vous pour sauver la vie à ces gens. Doonez-lour «le quoi manger, et, do mon côté, je mettrai les casernes, harracks of ihc ('asitle, à leur dis*position. Quand ils y auront demeuré assez longtemps jwur montrer qu'ils n'ont pas été infectés par la maladie, ils pourront alors être admis dans d'autre villes et y trouver de l'ouvrage, ce qu'il leur serait impossible maintenant de faire."
La Chambre des Représentants et le Conseil consentirent à ce que le gouverneur les internât dans les casernes et leur votèrent de quoi " subsister" jusqu'au quinze du mois suivant, c'est-à-dire trois semaines.
Mais comme un certain nombre de ceux qui se trouvaient dans les villes du littoral de la mer avaient profité des derniers événements |)our s'enfuir à Saint-Pierre et Miquelon et au Canada, sur des bateaux de pêche et autres voiliers, le gouvernement fit défendre, par proclamation royale, à tout capitaine, maître et patron de vaisseau de prendre aucun Acadien à son bord. C'était remettre en vigueur une loi passée sept ans auparavant, et que le traité de paix enlTe la France et l'Angleterre avait, depuis près d'un an, fait tomber en désuétude.
Cette proclamation tombait bien mal pour les pauvres prisonniers, comme nous allons le voir.
Dans l'été de la même année, savoir le 26 juin 1TG4, neuf ans après le Grand Dérangement, cinq ans après la prise de Québec et un an apK-s le traité de Paris, le comte d'Estaing, lieutenant-général et gouverneur pour le roi de France aux Antilles, fit savoir, par proclamation, a\ix Acadiens de la Xouvelle-Angleterre que ceux d'enire eux, hommes, femmes et enfants, qui seraient désireux de se retirer sur l'île Saint- Domingue, n'avaient qu'à en donner avis à John Hanson, marchand de New-York; que celui-ci fournirait tout ce qui leur serait nécessaire, provisions, vivres et prix du passage, pour s'y rendre, et que là ils seraient bien traités par le gouvernement français, qui leur donnerait des terres et de quoi subsister durant les premiers mois.
Les Acadiens se cramponnèrent à cette nouvelle planche de salut, comme font ceux qui se noient, à une épave. Soixante et six pères de familles, représentant quatre cent six personnes, signèrent, pour euxmêmes et pour leurs frères, une requête au gouverneur et aux Chambres de Boston, qu'ils présentèrent, le 1er décembre (1764), sollicitant un passeport général pour tous ceux d'entre eux qui voudraient aller aux Antilles franeaisa*.
Certains que leur prière serait exaucée, et déterminés de redevenir des hommes libres, un grand nombre quittèrent, comme ils l'avaient fait une fois déjà, les villes et les villages où ils :<vaient été si longtemps enfermés, et se rendirent tout de suite à Hoston. attendant l'heure de prendre la mer. Afin de se procurer pour eux-mêmes et leurs familles
les choses de première nécessité, ils vendirent le peu qu'ils p&ssédaient, quelques objets mobiliers et leurs outils de travail.
Le premier acte des autorités municipales de Boston fut de les interner dans un entrepôt à sucre, sur la pointe du ^loulin-à-Vent, où Os furent gardés à vue, sans qu'il leur fut permis de faire parvenir aucune communication à John Hanson.
Ne recevant pas de réponse à la première pétition qu'ils avaient adressée au gouverneur, les prisonniers lui en remirent, le 1er janvier 1765, une seconde, où Je relève les passages suivants, touchants dans leur naïve simplicité.
" Nous vous souhaitons, commencent-ils par dire, ime bonne et heureuse année, avec toutes sortes de prospérités, et aussi que vous nous accordiez un passeport pour les colonies françaises, où nous désirons beaucoup aller.
'' Votre Excellence a connaissance de l'offre qui nous est faite. Cela fait neuf ans que nous vivons ici dans l'attente d'être rendus à. nos compatriotes, et votre silence semble vouloir fermer la porte qui nous est ouverte. Nous avions toujours cru qu'en temps de paix, dans tous les pays du monde, la porte des prisons s'ouvrait aux prisonniers. Permettez-nous de trouver étrange notre détention ici.
" On nous répète que nous jouissons de la liberté de pratiquer notre religion; cela nous semble contraire aux faits; car, en nous détenant ici malgré nous, vous nous mettez dans l'impossibilité de l'exercer. C'est de la dureté envers nous. Vous nous faites une situation bien dure, nous mettant dans l'impossibilité de rien faire pour améliorer notre condition.
" Excellence, si vous n'avez pas bientôt compassion de nous, nous allons tous périr de froid et de faim.
"Depuis (un mois) que nous vous avons présenté notre première requête, nous avons reçu quatre-vingt-quatorze livres de mouton, deux charges de bois, deux boisseaux de pois, cinq boisseaux de pommes de terre et de navets, pour soixante et douze bouches que nous sommes ici . . . Cela est bien dur, Monsieur.
" Veuillez donc avoir compassion de nous, pour le temps qui nous reste à demeurer ici.
Signé: Jean Trahant, Costin Thibodot, Jean Hébaire, Charles Landry, Allexis Braux."
Cette fois encore la permission de partir leur fut refusée. Le gouverneur Fra Bernard, dans un message au Conseil, donne les raisons de son refus: " C'est qu'il a toujours considéré les Acadiens comme des sujets anglais," et qu'il ne peut pas les laisser s'en aller sans l'autorisation du Ministre.
[poiuiEK] DES ACADIENS DEPORTES A BOSTON, EN 1755 171
Ils sont tour à tour sujets anglais, ou sujets français, selon les chances (|iron a de les mieux e.\i)i()iter: français pour être rançonnés comme prisonniers de guerre; anglais pour se faire enrôler de force sur la Hotte du roi.
Cependant les Chambres nommèrent encore un<» fois un comité pour s'enquérir de leur situation exacte et mettJre une fin finale ù leurs plaintes éternelles.
Sur leur situation, le rapport fut que beauc<Jup de cifs pauvres Aeadiens étaient très malades, et que les autres s'alTaissaient de jour en jour, ce qui était dû, soupçonnaient-ils (as we apprehend) au fait qu'ils avaient été trop longtemps sans prendre de nourriture. " Ceux qui le peuvent veulent bien travailler; mais la dureté du temps est telle qu'ils ne peuvent pas trouver assez d'ouvrage pour vivre et encore moins faire vivre leur famille."
Pour remède à leurs maux et surtout aux ennuis du gouvernement, le comité propose que les sehctmen des différentes villes où ils ont été originairement répartis les reprennent à leur charge et s'arrangent avec eux "du mieux qu'ils pourront;" mais qu'il ne leur soit pas pennis do sortir de la province, pas plus qu'à d'autres des leurs d'y rentrer.
Ce recommencement de persécution parut odieux au gouverneur; car Bernard, comme Pilate quand il fit flageller Jésus, parce qu'il ne trouvait aucun mal en lui, cherchait, à sa manière, à les sauver.
S'il s'était prononcé contre leur départ pour les Antilles, c'est qu'il considérait que ce voyage leur serait fatal, comme il l'avait été à ceux de Philadelphie qui avaient été envoyés, l'année précédente, au Cap- Français; c'était pour les sauver qu'il agissait ainsi, comme l'explique la suite de son message à la Chambre : " Leur cas, disait-il, est vraiment digne de pitié. S'ils vont à Hispaniola, ils courrent au devant d'une mort certaine. Peu échapperont aux effets du climat mortel de cette île. C'est plus pour des motifs d'humanité que par considération politique que je m'oppose à ce que le reste d'entre eux entreprenne ce fatal voyage. Ce n'est pas tant pour en faire des sujets anglais que pour les empêcher de périr, que j'en use ainsi envers eux."
Il termine son message en demandant au Conseil de leur donner quelque coin de terre dans la province pour qu'ils s'y établissent et perdent l'envie d'émigrer aux Antilles françaises, oîi la mort les attend. Lee établir, c'est, selon lui, régler toute la difficulté.
Ce message est daté du 24 janvier.
Un comité fut, encore une fois, instilnié pour s'enquérir des faits.
Dans son rapport nous le voyons se prononœr contre l'idée d'offrir aux Aeadiens des terres pour s'y établir, quoiqu'il y en eut en abondance, n'attendant que des colons. Cependant il reconnaît que " dans l'état où
se trouvent les détenus, ils sont dans un danger immédiat de périr, s'ils ne sont pas secourus," et termine en recommandant qu'on leur alloue des vivres pour deux mois, jusqu'au printemps.
La Chambre des Représentants, à qui ce rapport fut soumis, y souscrivit en partie. Comme les Acadiens mouraient littîéralement de faim et qu'ils étaient dans l'impossibilité absolue de se procurer des vivres, ne possédant plus ni outils ni rien, elle eut la largesse de leur voter des rations pour quatre jours! Sa générosité ne s'arrêta pas là. Ayant décrété qu'ils seraient encore une fois séquestrés dans leurs anciennes limites, elle fit, aux frais de la province, enterrer les morts et transporter en voiture, jusqu'à la porte de leur prison, ceux et celles qui ne pouvaient plus marcher ! Quoiqu'ils fussent sortis de leurs geôles sans le passeport exigé par la loi, étant en veine de magnanimité, elle ne les fit pas mettre au bloc, et ne les condamna pas, comme ils en étaient passibles, à être fouettés publiquement, hommes et femmes, garçons et filles, le buste nu jusqu'à la ceinture. Ils furent purement et simplement reconstitniés prisonniers.
Et c'est ainsi qu'en l'an de grâce 1765, on traitait, à Boston, en pleine paix, des sujets anglais. . . ou français, quand c'était des Acadiens.
A partir de ce jour la situation de ces malheureux fut plus lamentable encore qu'auparavant. Jusque là, c'était le purgatoire avec l'espérance finale du ciel; désormais ce fut l'enfer, l'enfer du Dante, refermé sur eux, et scellé.
Allaient-ils donc tous périr, de plus de douze cents qu'ils avaient été dans le Massachusetts? Mourir de faim, de froid, sous les coups, ces pères et ces mères profondément chrétiens s'en seraient consolés; car, après tout, ce n'était qu'abandonner une vie mortelle et misérable. Mais vivre eh mourir sans le secours des sacrements consolateurs de l'Eglise; mais voir leurs enfants, ceux qu'on leur ravissait, élevés dans une religion dont 1^ membres étaient aussi inhumains, pour devenir à leur tour des Puritains, cette pensée leur était intolérable.
Cependant, le gouverneur Pra Bernard cherchait toujours le moyen de les sauver, et il ne s'en présentait aucun.
Douze mois s'écoulent, durant lesquels on n'entend plus parler des prisonniers du Massachusetts, désormais oubliés de l'univers entier. Même Thomas Hutchinson, l'homme charitable et juste, leur ami, que nous connaissons, ne peut rien faire pour eux dans le court espace de temps où il remplit les fonctions de lieutenant-gouverneur. De son côté, la Tjégislature ne prend plus même la peine de répondre, quand ils s'adressent à elle pour quelque nécessité urgente.
Il leur arrivait, toutefois, des nouvelles du dehors, de temps en
[poirier] des ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 173
temps; et ils trouvaient moyen de communiquer entre eux et de se concerter.
C'est ainsi qu'ils apprirent, au commencement de 1766, que le gouverneur Murray avait, l'année précédente, par proclamation royale, ouvert le Canada slmx immigrants d'Angleterre et à tous erux des colonies anglaises qui désireraient s'y établir. Cent arpents de terre seraient accordés aux chefs, et cinquante à chaque enfant, de toute famille, qui en ferait la demande, gratuitement, les deux premières années, et, ensuite, moyennant une redevance annuelle de deux schellings.
Disait la proclamation : " Ceux qui voudront s'établir dans le bas de la province, comme sur la baye de Gaspé, la baye des Chaleurs et places adjointes, auront (en outre) l'avantage de la pêche."
Les prisonniers décidèrent de tenter un suprême effort de ce côté-là.
En conséquence, huit d'entre eux, Jean Trahan, Alexandre Breau, René Landr}', Isaac Gourdeaux, Augustin Leblanc, Isidore Gourdeaux, Jean Hébert et Joseph Manzerol, remirent, le 8 février 1766, une pétition au gouverneur, le priant, au nom des Acadiens de Boston, de les faire transporter par mer, eux et leurs familles, au Canada, avec des provisions pour un an, vu qu'ils étaient sans ressources. Ils le priaient en même temps, d'écrire au gouverneur Murray pour lui demander de les recevoir et de leur donner des terres.
Le gouverneur Bernard communiqua cette pétition aux Chambres, l'accompagnant d'un message au cours duquel il disait : " J'ai toujours eu, depuis que je suis gouverneur de cette province, beaucoup de compassion pour ce peuple. Comme vous le savez tous ce sont les dures nécessités de la guerre plutôt qu'aucune faute imputable à eux qui les ont arrachés à une situation où ils vivaient dans l'aisance, dans l'abondance même, pour les plonger dans la pauvreté et le servage, d'où ils n'ont aucun moyen de sortir. A plusieurs reprises j'ai cherché à améliorer leur sort et à faire d'eux d'utiles sujets de la Grande-Bretagne; mais j'ai chaque fois failli à la tâche.
" Voici que vous avez l'occasion de faire, sans qu'il vous en coûte beaucoup, qu'ils ne soient plus à charge à la province ni à eux-mêmes, et deviennent, aii contraire, une source de richesses et de force pour l'Empire, en Amérique. Il est bien certain que s'ils avaient des txîrres. sans lesquelles aucun cultivateur ne peut vivre, ils se tireraient d'affaire. J'espère donc qu'ils pourront profiter de l'offre du gouverneur Murray; donnez -leur en le moyen, et vous ferez un acte d'utilité publique en même temps que do rharité."
Pour réponse, la Chambre des Représentants, sur la recommandation do toufp la cour, ordonna que ceux des Acadiens qui étaient venus h
Boston présenter la pétition, s'en retournassent immédiatement dans les villes et villages qui leur avait été assignés, et, s'ils refusaient, que les vivres leur fussent coupés.
Ils avaient le choix : retourner prendre leurs chaînes, ou mourir, à Boston, de faim.
C'en était trop. Le gouverneur et le conseil refusèrent de ratifier cette dernière infamie. Ils étaient écœurés.
Il s'en suivit un dead-lock entre la Chambre des Représentants et le Conseil. A la fin, ce fut la Chambre qui céda, et, le 20 février 1766, elle autorisa le lieutenant-gouverneur '' à écrire à Murray pour l'informer que les Acadiens étaient prêts à passer au Canada, s'il consentait à les recevoir."
Vingt louis sterling furent votés pour envoyer porter le message par deux Acadiens, le lieutenant-gouverneur ne se souciant apparemment pas de confier à des Bostonais cette délicate mission.
Voici la réponse du gouverneur Murray, telle que rapportée par l'un des deux envoyés :
" Monsieur, j'ai reçu, il y a déjà quelque temps, votre lettre du 25 février à propos des Acadiens de votre province. Je suis d'avis qu'il est de l'intérêt de l'empire britannique en général et du Canada en particulier, que ce peuple s'établisse ici sur le même pied que les nouveaux sujets Canadiens de Sa Majesté; par conséquent, je n'hésite pas à les recevoir. Mais comme ils ont autrefois refusé de prendre le serment d'allégeance et d'apostasie {abjuration) et comme par leur requête à moi adressée ils semblent s'attendre à être maintenus aux frais du gouvernement, jusqu'à ce qu'ils puissent se suffire à eux-mêmes, je crois nécessaire de vous communiquer ma réponse à leur pétition, vous priant de la leur passer, afin que personne ne puisse plaider ignorance. Ceci pour prévenir toute rancœur et tout reproche de côté et d'autre."
Cette réponse montre combien il s'en fallut de peu que Murray ne leur refusât l'entrée du Canada. Quelqu'un les avait évidemment desservis auprès de lui. Ce quelqu'un-là, disons-le sans • hésiter, c'était Wilmot, digne successeur de Lawrence et de Bclcher. Ce trio de gonvemeurs avait passé par des transes mortelles en apprenant, quelques années auparavant, que Murray était disposé à laisser les déportés de la Nouvelle-Ecosse s'établir sur les côtes de la Gaspésie. Pour l'en détourner, ils lui avaient écrit, les uns après les autres, pis que pendre des Acadiens. Les établir dans le fond du Haut-Canada, passe encore ; mais dans le golfe, à portée de leurs anciens établissements, jamais! Leurs cris avaient retenti jusqu'en Angleterre. " Je suis d'avis, écrivait Wilmot au Lord de Halifax, que l'établissement d'une colonie d' Acadiens, soit dans les provinces maritimes, soit sur le long du fleuvo Saint-
[poikibr] des ACADIENS DÊPORTKS A liUSTON, EN 1755 178
Laurent, exposerait le pays aux plus fâcheuses couaéiiueacos. Ce sont des fran(,ais fanatiques, des papistes irréductibles.... Qu'on les disperse plut-ôt, par petits groupes, et préférablement à tout autre endroit, aux Antilles françaises.''
Murrav, et c'était là l'essentiel, leur ouvrait les portes du Canada; il y avait sous le soleil un a)in de terre où il leur serait permis de vivre et de mourir en hommes libres. Mais on les prévenait qu'aucune assistance ne leur serait donnée. Comment, avec cette perspective, entro prendre le long voyage, sans ressources, dénués de tout et exténués par des années de privations et de souffrances?
Ds se jettent aux pieds du gouverneur et des membres du Conseil, ert les conjurent d'avoir compassion au moins des veuves chargées d'enfants, des vieillards, des malades; de leur procurer à tous le moyen de passer au Canada, et, rendus là, de leur donner de quoi subsister quelque temps, sans quoi ils ne partiraient que pour mourir de faim.
Poussés par le désespoir: " Vous avez toujours été prêts, ajoutentils, à nous venir en aide, et nous n'avons que vous, messieurs, à qui nous adresser pour nous tirer de l'abîme de misère où nous avons été jetés."
Quant au sennent d'allégeance, celui qui leur avait été maintes fois proposé en Aeadie, attendu qu'il n'y avait pas là, comme autrefois à Port- Royal, aux Mines, à Beaubassin et à Pigiguit, de casuiste pour leur faire entendre qu'il y allait du salut de leur âme, s'ils consentaient volontairement à devenir les sujets d'un prince hérétique et les menacer d'excoramunication, ils se déclarent d'avance tous prêts à le prendre.
Ceci se passait à Boston, le 2 juin ITTifi. onze aii< apn'^s leur déportation de l'Acadie.
Aucune aide quelconque ne leur fût accordée; tout au contraire, la Chambre passa une résolution spéciale interdisant qu'il leur fût fait aucune avance: (o prevent the N entrais being supplied nny further. C'était une autre manière de les empêcher de partir. C'était? se montrer plus inhumain que les Egyptiens ne l'avaient été pour les Iléliireux ; car, lorsque ceux-ci sortirent de la captivité d'Egypte, ils purent emprunter des païens des vêtements et autres objets nécessaires A la vif.
Que faire dans ces conditions? Des messagers furent envoyés dans toutes les localités où il se trouvait des prisonniers, afin de prendre l'avis de chacun et d'agir de concert.
Le sentiment fut unanime de passer au Canada, de s'en aller à tout prix, de sortir de l'enfer. Mais les vieillards, les infirmes, les malades, ne pouvaient pas entreprendre le trajet. Allait-on les laisser en arrière?
Il y avait dans le port de Boston dos vaisseaux en partance pwur Halifax et Québec, qui pouvaient très bien les prendre à leur bord.
Il y avait aussi des goélettes et des barges de pêcheurs inoccupées, que les Acadiens s'offrirent de manœuvrer eux-mêmes et de ramener, si on voulait leur en prêter quelques-unes. Ils n'essuyèrent partout que des refus.
Jean Labordore, que nous connaissons pour l'avoir vu, au sacrifice de ses biens et au péril de sa vie, sauver un navire et un équipage anglais à Mirliguêche (Lunemburg), avont le Grand Dérangement, rappelle une seconde fois ce service et supplie le gouverneur de lui fournir le moyen de prendre passage, lui et ses huit enfants, sur un vaisseau qui doit partir, le samedi suivant, 20 juillet, pour Québec, Sa prière est rejetée.
Quelques-uns vont à pied, au travers des bois, jusqu'à Québec, solliciter quelque secours de leurs frères canadiens, Edouard Benoit, entre autres, dont la femme est malade, et l'un de ses deux enfants aveugle. Ils s'en reviennent désespérés.
Tout ce qu'il est humainement possible de faire, ces malheureux le tentent pour se procurer un passage au Canada. Un petit nombre seulement y parviennent.
Il ne restait aux autres que l'alternative, ou d'attendre tous ensemble, en captivité, la mort trop lente à venir; ou, pour ceux qui étaient forts et bien portants, de s'en aller, à pied, sans ressources, sans armes, sans tentes, sans vivres, à travers quatre cents milles de forêt, avec la perspective de mourir de faim, soit en route, soit rendus à destination.
Les plus misérables poussaient à partir ceux qui pouvaient entreprendre le voyage. Ils mourraient libres, au moins, ceux-là: cela valait mieux, disaient-ils, que de vivre et mourir esclaves tous ensemble.
Le tableau des scènes qui se passèrent alors dans les cent vingtcinq villes et municipalités oiî les prisonniers avaient été jusque-là retenus, scènes d'héroïsme, de générosité, de pleurs, de résignation chrétienne, de désespoir, peut à peine se concevoir, encore moins se décrire.
Il s'en trouva un peu plus de huit cents en état de partir. Ils laissèrent dans chaque localité des hommes valides, et surtout des femmes, pour prendre soin des infirmes et leur fermer pieusement les yeux; et les autres, la mort dans l'âme, rentrèrent, morne procession, dans la sombre forêt.
La caravane prit, pour se rendre à Montréal, où ils avaient résolu d'aller, la route du lac Champlain. On eut pu suivre leurs traces aux croix de bois qu'ils laissaient derrière eux sur des fosses péniblement creusées; ce qui a fait dire à Longfellow:
Aux pierres des tombeaux leur histoire est écrite.
Ceux qui parvinrent au Canada s'établirent au sud de Montréal,
[poiRiHKj DES ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 177
dans les comtés de Saint-Jean et de Laprairie, le plus grand nombre dans un endroit qu'ils nommèrent pieusement l'Acadie:
. . .Et dulcis moriens remitiiscitur Argos.
Ils ne se dirigèrent pas tous du côté du Canada. Un groupe d'environ deux cents, hantés par la nostalgie de leur chère Acadie, poussés par la folie du retour, prirent, à tout hasard, le chemin do la Xouvclle- Ecosse, sans savoir comment ils seraient reçus à leur arrivée et sans s'arrêter à cette pensée.
Quoique les autorités d'Angleterre eussent, deux ans auparavant, notifié le gouverneur Wilmot qu'il eut à pennettre aux Acadiens de s'établir à la Nouvelle-Ecosse au même titre que les autres colons, c'est-à-dire en prêtant au roi le serment d'allégeance ordinaire, la loi passée durant l'été de 1759, par LaAvrence, son Conseil et la Chambre d'Assemblée, déclarant nulle toute action prise devant les tribunaux pour le recouvrement des biens immobiliers autrefois possédés par les Français, n'en demeurait pas moins en vigueur, en 1766; et également une autre, du printemps de la même année, qui décrétait d'emprisonnement et de bannissement les prêtres catholiques (papist priests) appréhendés dans la province de la Xouvelle-Ecosse, et condamnait à une amende de cinquante louis sterling, ou au pilori, toute personne qui leur donnerait asile.
Qu'ils fussent ou non au courant de ces lois passées en contravention du traité d'Utrecht, rien n'ébranla leur inébranlable résolution. L'Acadie était plus éloignée de Boston que le Canada; pour y arriver c'était la même forêt à franchir, mais plus inextricable encore ; les mêmes diflScultés à surmonter, mais plus grandes, à cause des rivières à traverser; les mêmes dangers à affronter, mais accrus par le voisinage des hommes. Ils partirent quand même.
Les péripéties de leur odyssée ne sont pas consignées aux archives de Halifax, ni dans les procès-verbaux de la Législature do Boston.
Afin do ne donner que des faits strictement historiques et documenté.-, je laisse la parole à Eameau de Saint-Père, l'un des auteurs les plus consciencieux qui aient écrit sur l'Acadie. Il tient les faits suivants de la bouche même " des fils de ces enfants de la douleur," comme il les appelle.
" Ce fut, dit-il, dans le printemps de 1766 que se fonna l'héroïque caravane dont nous suivrons les pas. A pied et presque sans approvisionnements, les pèlerins acadiens affrontèrent les périls et la fatigue d'un retour par terre, en remontant les côtes de la baie de Fundy jusqu'à l'isthme de Shediac, à travers cent quatre-vingts lieues de forêts et de montagnes inhabitées: des femmes enceintes faisaient partie de ce misérable convoi, qui accouchèrent en route. Nous avons connu quelques- Sec. I . liKIhf. 12.
uns de ces fils de la douleur, et c'est de leur bouche que nous tenons le récit que leur avaient transmis leurs pères, nés pendant cette douloureuse traversée.
" Jamais on ne saura tout ce que souffrirent ces malheureux, abandonnés et oubliés de tous, en se frayant une route dans ie désert.
" Dans les sentiers sauvages qui serpentaient parmi les interminables forêts, cette longue file d'émigrants cheminaient péniblement; c'étaient de petites troupes de femmes et d'enfants traînant le mince bagage de leur misère, tandis que les hommes, dispersés çà et là, cherchaient dans la chasse, dans la pêche et même parmi les racines sauvages, quelques ressources pour les alimenter. Il y avait des petits en fants tout petits, marchant à peine, que l'on menait par la main; les plus grands les portaient de temps en temps; plusieurs de ces malheureuses mères tenaient un nourrisson dans leurs bras ; les cris de ces pauvres enfants rompaient seuls, par leurs échos plaintifs, le silence sombre et lugubre des bois.
" Combien sont morts en route : d'enfants, de femmes et même d'hommes? Combien ont expiré, accablés par la lassitude, souffrant la faim ou la soif, assis et oubliés pour toujours dans un sentier perdu, sans prêtre, sans consolations, sans amis?
" A mesure que la triste caravane s'avançait, il s'en trouvait, en effet, dont les forces défaillantes se refusaient à les porter plus loin ; tous ne succombaient point cependant, et il s'échelonna ainsi le long de la route quelques groupes, qui demeurèrent comme des noyaux do colonies à venir. C'est ainsi que, sur les bords du fleuve Saint-Jean, plusieurs familles se fixèrent sur les ruines des établissements qu'avaient occupés les Français dans ce district, à Jemsek et à Ecoupag, dans les environs de Fredericton.
" Lorsque la colonne des proscrits, éclaircie par les fatigues du voyage, atteignit les bords du Pecoudiak, il y avait quatre mois qu'ils étaient en route
" Après le premier mouvement de joie ressenti en retrouvant des parents et des amis, ils eurent à éprouver un grand serrement de cœur. On leur apprit que dans le pays des Mines et de Port-Eoyal, toutes les habitations avaient été brûlées, les terres confisquées et distribuées à leurs persécuteurs. Ce grand et pénible voyage qu'ils venaient de faire se trouvait inutile: il n'y avait plus pour eux ni patrimoine, ni patrie.
" Cent vingt d'entre eux s'installèrent au milieu des Acadiens qu'ils venaient de retrouver et les autres, soixante environ, reprirent de nouveau leur route, hommes, femmes et enfants. Ils tournèrent le fond do l'ancienne baie française, devenue Fundy Bay; ils visitèrent successive-
[ruiiuEKj DES ACADIENS DÉPORTÉS À BOSTON, EN 1755 179
ment Beaubassin, Pigiguid, les Mines; mais Jieaubassin s'appelait Amhcrst, Cobeguit avait pris le nom de Truro; Pigiguid celui de Windsor, et les Mines avec Grand-Pré se nommaient llorton.
'* Ils effrayaient les enfants qui regardaient passer la lamentable caravane; ils inquiétaient les iemmes et les hommes, comme une menace sortie du tombeau; on s'irritait contre eux, et les malheureux se traînaient de village eu village, harassés par la fatigue et par un désesjxjir qui s'accroissait à chaque étape. La dernière fut à Port-Koyal, désormais Annapolis-Royal, où ils furent encore plus mal reçus qu'ailleurs."
Pour se débarrasser de ces spectres, les autorités anglaises d'Annapolis les dirigèrent sur les bords inoccupés de la baie Sainte-Marie, où vivent aujourd'hui et prospèrent leurs fiers descendants.
Ne vont-ils pas enfin trouver le repos, ces malheureux fugitifs do Boston, ces pâles pèlerins de la mort? lîeste-t-il au fond de la coupe quelque amertume qu'ils n'ont pas encore bue? ÎSTe sont-ils pas parvenus à la dernière station de la voie douloureuse, d'où l'on aperçoit les lointains du ciel?
Xon, pas encore.
Les infirmes et les malades qui avaient été abandonnés à Boston, parce qu'ils ne pouvaient pas suivre la caravane dans son exode, n'avaient pas encore tous rendu le dernier soupir que la guerre de l'Indépendance des colonies anglaises d'Amérique contre la mère-patrie éclata.
Un certain nombre d'Anglo- Américains, plutôt que de s'engager dans une guerre fratricide, abandonnèrent leur pays et leurs biens pour se retirer au Canada et dans les provinces maritimes, restés fidèles à l'Angleterre. Il fallait reconnaître un si beau geste patriotique — le geste même des Acadiens vis-à-vis de la France — et établir convenablement les nouveauv arrivés. Mais où? On s'était distribué entre soi et les amis toutes les terres des Acadiens déportés et leurs si riches prairies. Des terres en bois debout, ce n'était pas une récompense digne d'être offerte aux Loyalistes, comme s'intitulaient ces partisans de l'Angleterre fuyant les colonies en révolte contre la métropole.
Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse leur donna, entre autres morceaux princiers, les établissements fondés à Jemsek et à Ecoupag, sur la rivière Saint-Jean, en 1706, par le détachement d' Acadiens que nous avons vu s'acheminant si péniblement à travers les interminables forêts du ilassachusetts, du Maine et du Nouveau-Brunswick.
Le nouvel établissement commençait à prospérer. Ses habitants en furent dépossédés et chassés, tout comme autrefois de Grand-Pré et de Port-Royal.
Tout ceci ressemble à de la fiction; à un lointain mirage; à une vision de larmes et de sang, apparue en songe dans la nuit, plutôt qu'à un récit sévèrement historique.
Un encliamement si inconcevable de maux ne saurait être l'effet du seul hasard, ni non plus de la seule méchanceté de quelques hommes. La volonté de Dieu, mystérieuse et adorable, est là, manifeste. Dieu s'est visiblement détourné de nos pères. Etait-ce châtiment? El^ait-ce expiation ?
Nous, les héritiers de leur ruine, croyons qu'ils étaient des hommes remplis de foi religieuse et de crainte de Dieu, pacifiques, sobres, chastes, charitables, justes; il nous semble même que, par la simplicité et la pureté de leur vie, ils se rapprochent des premiers chrétiens ; à nos yeux leurs souffrances égalent en durée, et souvent en intensité, celles des martyrs. Leur courage nous paraît aussi grand et leur foi la même. Mais nous sommes leurs descendants, et notre jugement peut n'être pas impartial.
On les avait, sans mauvaise intention sans doute, mais enfin on les avait mal éclairés et mal dirigés, dans leurs démêlés avec les gouverneurs de la Xouvelle-Ecosse. Ils avaient été induits en erreur sur la doctrine touchant les choses qu'il faut rendre à Dieu et celles que le citoyen a le droit inaliénable, le devoir même, en certains cas, de rendre à César. Ils avaient été trompés, d'abord, sur leurs droits; ils s'étaient, ensuite, trompés eux-mêmes sur leur devoir de l'heure présente, en ne s'armant pas d'indépendance, et en ne prenant pas sur eux de prêter quand même, au roi d'Angleterre, hérétique ou non, à qui le roi de France, très chrétien et très dissolu, les avait livrés corps et biens, le serment d'allégeance que tout prince, que tout gouvernement régulier, a le droit incontestable d'exiger de ses sujets. Si les Acadiens de 1755 avaient suivi leurs propres conseils politiques, leurs descendants, français et catholiques jusqu'au 'dernier, formeraient aujourd'hui l'immense majorité de la population des provinces maritimes, comme les Canadiens le sont dans la province de Québec.
Ils reposent tous, depuis longtemps, dans les bois, au fond de la mer, dans les cimetières protestants de l'Angleterre et des Etats-Unis, au Canada, et quelques-uns en la terre bénie de l'Acadie.
Lawrence, aussi, est mort, et Belcher, et Wilmot, et Boscowan. Il reste aux uns et aux autres l'éternité, plus longue à franchir que de Boston à Port-Royal et à Laprairie, à travers les bois.