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DÉVELOPPEMENTS HISTORIQDES ET MODES GÉNÉRAUX DE PRÉPARATION

La première série des Annales de chimie et de physique, série qui commence en 1789 et finit en 1816, ne fait pas mention des alcaloïdes ou bases organiques salifiables. Des recherches assez importantes avaient cependant été faites pendant cette période dans cette direction, et il serait injuste de les passer sous silence, mais elles fixèrent peu l’attention des chimistes. Il faut attribuer cette circonstance moins à l’imperfection des méthodes dont on pouvait disposer pour arriver au but, qu’à l’incertitude qui régnait dans la science sur la notion des principes immédiats et sur les fonctions chimiques qu’ils pouvaient remplir, puisqu’il suffisait d’appliquer aux corps qui vont nous occuper des méthodes générales de préparation ana* logues à celles qui avaient servi à l’illustre Scheele pour isoler les acides organiques.

Dès l’année 1792, Fourcroy examine un quinquina de Saint-Domingue (1). Ayant fait macérer cette précieuse

(1) kmoks de Chimie, T. 8, p. lis.

écorce dans l’eau, il observe « que cette macération semble « verdir le papier de tournesol et que l’eau de chaux « donne lieu à un précipité verdâtre (1). » Il prépare ensuite une série de décoctions, et cherche en vain, dans les liquides la présence de l’acide gallique. Il résume son analyse en disant que le quinquina est formé d’une substance soluble dans l’alcool, d’un mucilage, d’une poudre rouge, d’une matière d’apparence saline, enfin de flocons insolubles dans l’eau. A l’exemple de Geoffroy et de Neumann, l’auteur s’attache à l’étude des produits fournis par la distillation , de telle sorte que la cinchonine et la quinine lui échappent complètement. Cependant, dans un second mémoire, Fourcroy prophétise la découverte des alcaloïdes, car il exprime l’espoir « que ses recherches amè- (1 neront sans doute un jour la découverte d’une substance « antipériodique, fébrifuge, qui, une fois connue, pourra « être extraite dans d’autres végétaux. » 11 engage les chimistes « à entreprendre des travaux analogues sur l’o- « pium, le camphre, les cantharides, les plantes anti- (( scorbutiques, les plantes narcotiques, les dépurantes et « les vireuses (2). ii

Cet appel est entendu, et dans la même année Ch. Berthollet répète les expériences de Fourcroy sur le quinquina : « en mêlant, dit-il, des décoctions de quinquina (( avec de l’eau de chaux, on obtient un précipité blanc « qui paraît être de la magnésie combinée dans l’écorce « à de l’acide muriatique (3). » A la fin de la communication, il ajoute, mais sans remplir sa promesse, qu’il se propose de revenir sur ce précipité et sur la poudre rougeâtre qui se dépose par le refroidissement, « poudre à

(1) Loco cit., p. 129.

(2) Annales de Chimie, T. 9, p. 28 ot 29.

(5) Annales de Chimie, T, 16, p. 170. Lotlre à L. Berlhoüet.

« laquelle il faut attribuer les effets les plus marqués.

En 1806, Vauquelin reprend l’analyse des quinquinas, et publie sur cette écorce le plus beau travail de tous ceux qui ont été faits jusqu’à Pelletier et Caventou. 11 ex.amine sur un grand nombre d’infusions faites avec toutes les espèces connues, l’action successive du tannin, de la colle de poisson, du sulfate de fer, de l’oxalate d’ammoniaque : « Le principe que précipite la noix de galle et

« l’infusion de chêne est fébrifuge.. il a une saveur

« amère, est moins soluble dans l’eau que dans l’alcool, « précipite aussi l’émétique, mais non la colle forte, et « fournit de l’ammoniaque à la distillation (1). »

Vauquelin fait ensuite remarquer que si les bons quinquinas, comme le veut Seguin (2), possèdent la propriété de précipiter l’infusion de tan, il y a plusieurs espèces do quinquinas véritables qui ne précipitent pas par ce réactif, et qui cependant guérissent la fièvre. Quoiqu’il en soit, il est évident, d’après ce qui précède, que l’autour a eu entre les mains les alcaloïdes du quinquina combinés au tannin, mais comme il n’a examiné que des produits impurs il n’a su isoler ces principes et les caractériser.

L’opium à son tour, en raison de ses propriétés énergiques et bien caractérisées, ne tarda pas à attirer l’attention des pharmaciens et des chimistes. Derosne et Gehlen (3), Josse, Dubuc, Khun, Accarie, Proust, Baumé, Deyeux, Nysten, etc., examinaient sa nature et cherchaient soit à isoler son principe stupéfiant, soit à enlever à ses préparations son principe narcotique.

Dès 1802, Derosne obtenait un sel d’opium, principe cristallisable auquel il attribua, mais sans y attacher d’im-

(1) Annales de Chimie, T. 59, p. 161.

(2) Sur le Quinpiina, Mémoire lu à l’inslilul en 1805.

(3) Annales de LUI. étrangère, T. 2.

portance, des propriétés alcalines. Deux ans après, Séguin reprend cette étude et précipite un soluté d’opium par les alcalis : « La dissolution alcoolique de ce précipité me « donna par le refroidissement des cristaux blanchâtres « et prismatiques que je purifiai par des dissolutions et « des cristallisations répétées dans de nouvel alcool... Ces (( cristaux sont insolubles dans l’eau froide et dans l’eau « chaude, mais solubles à chaud dans l’alcool qui acquiert « alors de l’amertume et verdit légèrement le sirop de U violette... Ils se dissolvent de même dans les acides, « donnent par la distillation à feu nu du carbonate d’am- « moniaque, une matière huileuse et un charbon qui ne « contient rien de minéral..., d’où il résulte que cette « substance cristalline ne peut être considérée que comme « une nouvelle matière végéto-animale toute particu- « lière (1). »

Il est évident d’après ce passage que la découverte de la morphine doit être attribuée à Séguin et non à Sertuerner, comme on l’enseigne dans tous les livres classiques. Séguin a eu seulement le tort de ne pas imposer un nom au corps qu’il venait d’isoler et de n’avoir pas as,çez insisté sur ses propriétés alcalines. Il n’en donne pas moins avec une scrupuleuse exactitude tous les caractères essentiels de son principe cristallin : « Les acides, dit-il, le dis- « solvent, etcette solution amère est précipitée par tous les « alcalis, dont aucun ne jouit de la propriété de le dis- « soudre(2). » Enfin, « il fait judicieusement remarquer « que si ce principe est insoluble dans l’eau et se ren- « contre néanmoins dans le marc d’opium, c’est qu’il est B uni à un acide nouveau qui jouit de la curieuse propriété

(1) Annales de Chimie, T. 92, p. 227. Mémoire lu à l’Institut le 21 décemlire 180i.

(2) Loco cit., p. 228.

« de donner une couleur rouge à nne dissolution de sul- « fate de fer vert, et même un précipité dans une solu- « tion concentrée. »

J’insiste sur le mémoire de Séguin, car il est d’une admirable netteté, à tel point qu’il semble écrit d’hier, et il est indubitable qu’il faut attribuer à ce savant la découverte de la morphine, puisque le travail de Sertuerner, calqué en quelque sorte sur celui de Séguin et même moins exact, est postérieur à ce dernier de plusieurs années.

En effet, c’est en 1817 seulement que Sertuerner publia le résultat définitif de ses recherches sur l’opium. L’auteur traite le soluté d’opium par l’ammoniaque et obtient des cristaux grenus qu’il purifie avec le plus grand soin ; « Ces cristaux étant lavés à plusieurs reprises sont la mor- « phine, la partie efficace de i’opium, combinée à un « peu d’extractif et d’acide méconique... C’est une base « alcaline, substance très-singulière qui semble se rap- « procher de l’ammoniaque (1). »

Cette substance est la même que celle qui a été décrite par Séguin ; mais Sertuerner a eu le mérite de lui imposer un nom et surtout de lui assigner son caractère essentiel, celui de jouer un rôle analogue à l’ammoniaque; en un mot, de la considérer comme un alcali, comme une base salifiable contenue dans l’opium à l’état de sel, de méconate de morphine. Sa perspicacité est en défaut quand il avance que la morphine ne contient pas d’azote et que sa combinaison saline est le sel de Derosne, obtenu en 1802.

Quoi qu’il en soit, la gloire de Sertuerner, c’est moins d’avoir retrouvé le principe cristallin de Séguin, que d’avoir reconnu « que son soluté aqueux ou alcoolique ra-

21 et 25.

( 1) Annales de Chimie, T. 5, 2« série, p.

« mène au bleu le papier de tournesol rougi par les aci- « des, que ce n’est pas l’ammoniaque qui produit cet « efiet, car la morphine n’en contient pas; enfin que ces « cristaux se dissolvent facilement dans les acides en for- <1 mant des sels neutres fort remarquables et cristalli- « sables (1). »

Sertuerner va plus loin : il assigne à la morphine sa place parmi les bases en observant que si elle est déplacée de ses combinaisons salines par l’ammoniaque et la magnésie, elle décompose à son tour les sels de fer, de plomb, de cuivre, de mercure. Expérimentant enfin sur lui-même, il reconnaît que c’est un poison violent qui possède à petites doses toutes les propriétés somnifères de l’opium. Il en conclut v que les principaux effets de l’opium dépen- « dent de la morphine pure (1) » Fait important, qui fut confirmé bientôt après en France par Orfila, puisque d’après les expériences de ce savant professeur « l'empoison- 0 nement par la morphine ne diffère en rien de celui que (( produit l’opium et doit être traité de la même ma- « nière : on doit s’attacher à l’expulsion du poison par l’é- < métique (2). »

C’est ici le lieu de faire remarquer, avant de quitter ce qui a trait à l’histoire de la découverte de la morphine, que bien avant Sertuerner, Vauquelin, àla suite de son analyse du daphne alpina (3), avait annoncé qu’il existe dans ce végétal une substance âcre et caustique, jouissant de propriétés alcalines. C’est, je crois, la première observation de ce genre qui ait été énoncée en chimie organique.

Tandis que ces expériences se poursuivaient sur le quinquina et sur l’opium, J.-G. Boullay, à la demande de Chaus-

(1) loco àt. p. 25 cl 50.

(2) Aim/ifcs de Chimie, T. 5, 2“ série, p. 88. (5) Mlelin de Hhamacie, T. 4, p. 528.

sier, examinait des décoctions obtenues au moyen de la coque du Levant. Il en retirait « des cristaux d’une blan- « cheur éclatante, d’une épouvantable amertume, solubles « dans l’alcool, l’acide acétique, les acides nitrique et sul- « furique, insolubles dans les huiles (1). » Il donne le nom de picrotoxine à ce principe vénéneux, et il ajoute : « Il ne « paraît pas jouir de propriétés alcalines, sa solution (. aqueuse n’altérant ni le papier de tournesol, ni la teinture « de violette, ni aucun autre réactif. » Dans un autre mémoire, Boullay revient sur ce dernier point et considère la picrotoxine comme un alcaloïde. Nous verrons plus loin ce qu’il faut penser de cette assertion.

Seguin, de son côté, dans une analyse du café est encore moins heureux que Boullay, car il annonce « que le café « est formé d’albumine, d’huile , d’une matière verte et « d’un principe amer, qui donne à la distillation de l'am - « moniaque, se dissout dans les acides et dans les alcalis, « en leur communiquant une belle couleur jaune (2). »

En 1817, Pelletier et Magendie étudient, tant au point de vue chimique qu’au point de vue physiologique, la racine d’ipécacuanha. Ayant traité l’écorce successivement par l’éther, l’alcool, l’eau froide et bouillante, ils constatèrent que le premier de ces véhicules ne dissolvait qu’une matière grasse, possédant l’odeur de l’ipécacuanha, mais nullement vomitive; que l’alcool bouillant fournissait un extrait qui repris par l’eau donnait un produit légèrement acide, déliquescent, d’une saveur âcre et amère, jouissant à un haut degré de la propriété de provoquer des vomissements. Ils donnèrent à ce principe sui generis le nom d’émétine; mais Pelletier méconnaît sa nature, car il

(1) kwiaks lie Chimù, T. 80, p. 2U, 1811.

(a) Anmks de Chimie, T. 92, p. 22,1814.

avance qu’elle ne donne pas d’ammoniaque à la distillation, et que, par conséquent, l’azote n’entre point dans sa composition(l). Quoi qu’il en soit, la découverte de l’émétine est bientôt confirmée par d’autres travaux, qui démontrent que ce nouveau principe alcalin est contenu dans plusieurs plantes appartenant au genre cépliælis; c’est ainsi que Vauquelin, dans son mémoire sur Vipecacuanha blanca (ipécacuanha blanc), retire jusqu’à 10 p. 100 d’émétine de cette racine (2),

Vers la même époque, dans une lettre adressée à Cadet, Wan Mons annonce que « M. Bran des a trouvé un alcali « végétal composé dans la graine de la pomme épineuse,

« dans la graine et l’huile de jusquiarae, dans l’aconit, la « belladone et la ciguë; qu’il nomme provisoirement ces « alcalis daturin, hyoscyamin, aconitin, atropin et cicu- « lin... Que le sulfate d’atropin cristallise en très-beaux « cristaux, et que l’auteur examine si chacun de ces alcalis « possède des propriétés distinctives (3). »

Dans le même recueil (p. 250), Brandes revient sur le daturin, mais il ne donne aucune de ses propriétés caractéristiques, ajoutant seulement qu’il est combiné dans la pomme épineuse à l’acide malique.

üesfosses, pharmacien à Besançon, est plus heureux que' le chimiste allemand dans l’examen des solanées vireuses, car, des l’année 1820, il signale à Robiquet l’exietence d’un alcaloïde nouveau contenu dans les baies de la uiorelle:

« La propriété que possède cette substance de ramener au « bleu la teinture de tournesol rougie par un acide, sa « solubilité dans l’alcool, sa combinaison avec les acides,

U sa décomposition par le fer, doivent la faire ranger dans

(1) Annales de Chimie, ï. i, p. 172, 2“ série.

(2) Annales de Chimie, T. 58, p. 155, 2“ série. (5) Journal de Pharmacie, T. C, p. 47, f* série.

« la classe des bases alcalines organiques. Le nom qui me « semble lui convenir est celui de solanine (1). »

En résumé, Vauquelin énonce d’une manière explicite qu’il existe dans les végétaux des substances qui jouissent de propriétés alcalines; Derosne découvre la narcotine; Boullay, la picrotoxine ; Pelletier, l’émétine ; Desfosses, la solanine; Seguin isole la morphine, et Sertuerner dit positivement que ce principe est une base organique salifiable, analogue à l’ammoniaque. Quant à Derosne, malgré ses réclamations, il n’a aucun droit à la découverte de la morphine; ajoutons môme qu’il se trompe complètement sur la nature de son sel d’opium, puisqu’il dit « que si sa « substance cristalline verdit le sirop de violette, c’est « parce qu’elle subit une modification, résultant de sa com- « binaison avec une petite portion de l’alcali employé h sa « préparation. »

Tels sont les droits de chacun de ces savants k la découverte des corps qui viennent de nous occuper.

En compulsant les recueils du commencement de ce siècle et après avoir formulé les conclusions qui précèdent,, j’ai été très-agréablement surpris de trouver une lettre de Vauquelin dans laquelle cet illustre chimiste, après avoir constaté la présence de la morphine dans l’opium indigène, présente un résumé succinct du beau travail de Seguin, et revendique pour la France et pour Seguin la découverte de la morphine. Après cette analyse, il ajoute en terminant sa lettre : « Le travail de M. Ser- « tuerner ne diffère de celui de M. Seguin que par le nom B q,u’il a donné aux principes que M. Seguin a le premier B découverts dans l’opium et qu’il a bien caractérisés. Je B laisse maintenant à juger à ceux qui liront comparati-

(1) tournai (Je Pharmacie, T. 0, p. 575.

« vement les mémoires de M. Seguin et de M. Sertuerner, « s’il ne semble pas qu’ils aient été faits l’un sur l’autre : « même moyen d’analyse, même moyen du purification, « mêmes propriétés dans la morphine et dans l’acide méco- (I nique (1). »

Les recherches de Sertuerner et ses assertions ne tardent pas être sévèrement contrôlées par divers chimistes. En France, Robiquet pour mieux s’assurer de l’alcalinité delamorphine, imagine d’opérer la précipitation du macéré d’opium non par l’ammoniaque, mais par la magnésie. Il constate que la morphine ainsi préparée jouit de toutes les propriétés des alcalis. Il combat ensuite avec raison et k l’aide d’expériences bien conduites, cette opinion de Sertuerner, que le sel de De'rosne est du méconate de morphine. Il ajoute : « Je regarde désormais comme bien démontré « que la morphine et le sel de Derosne sont deiix substances « contenues dans l’opium, mais différentes et indépen- « dantes l’une de l’autre ( 2 ). » En terminant son mémoire, Robiquet donne même un moyen très-simple pour séparer ces deux substances, puisqu’il suffit de traiter successivement l’opium par l’éther, puis par l’eau : « Le traitement « éthéré est trouble et dépose des cristaux que l’on purifie

« par de l’alcool bouillant, c'est le sel de Derosne.

H L'opium donne ensuite autant de morphine que si l’ex- « trait n’eût pas été primitivement traité par l’éther (3). » La découverte de la morphine et surtout celle de sa fonction chimique excita au plus haut point l’attention des chimistes : un grand nombre de savants se lancèrent à l’envie dans cette voie féconde et la science s’enrichit en peu de temps d’impérissables découvertes.

(1) Annales de Chimie et de Physique, T. 9, p. 216, 2“ s6rio.

(2) Annales de Chimie, T. 5, p. 286, 1817.

(3) Loco cit., p. 289.

Au premier rang viennent se placer deux pharmaciens qui vont jeter le plus vif éclat sur l’École de pharmacie de Paris : J’ai nommé Pelletier et Caventou. Leur méthode est si sûre, leur habileté si grande, que de chacun de leurs travaux jaillira une découverte, et que leurs successeurs et leurs émules n’auront qu’à marcher sur leurs traces pour arracher aux plantes le secret de leurs propriétés curatives. Quelle richesse que leur bagage scientifique ! Suivons-les donc pas à pas, en prenant pour guide les mémoires même qu’ils nous ont laissés.

Ils partent de ce principe que les végétaux doivent leurs propriétés médicales aux matériaux immédiats qui les constituent, que les plantes d’une même famille doivent en général contenir les mêmes matériaux ou principes immédiats; enfin, que la propriété curative d’un végétal doit vraisemblablement être rapportée à l’un de ces corps : « C'est dans le but d’établir ces vérités d’une manière « incontestable, que nous avons entrepris des recherches « chimiques sur les végétaux les plus actifs de la matière « médicale (1). »

Ils portèrent d’abord leur attention sur les plantes du genre Strychnos, particulièrement sur la noix vomique, la fève de Saint-Ignace, le bois de couleuvre. Dans un mémoire lu à l’Institut le l/i décembre 1818, ils annoncèrent qu’ils avaient retiré de ces matières un corps cristallisé qu’ils désignèrent sous le nom de vauqueline\ mais, sur l’avis de Thénard et de Gay Lussac, ils échangèrent ce nom contre celui de strychnine, par la raison « qu’un « nom chéri ne pouvait être appliqué à une substance aussi « malfaisante (2). »

{i)Amiaksàe: J'hysique cl de Chimie, 2“ sérioT. 10,p. 143, (2) Loco citato, p. 146, 155, 169.

Ce qui frappe tout d’abord les auteurs de cette découverte, ce sont les propriétés alcalines de cette nouvelle substance : « le caractère principal de la strychnine consistant « dans la propriété qu’elle a de s’unir aux acides pour (( former des sels neutres (1). » Mais là, ne se bornèrent pas leurs recherches. Ils constatent que l’alcaloïde existe dans la fève de Saint-Ignace à l’état salin, qu’elle est combinée dans cette semence « à un acide particulier qui jouit « de quelques-uns des caractères des acides malique et « méconique, mais qui en diffère par d’autres..., et auquel « il convient de donner le nom d’acide igasurique (1). »

Ce travail est suivi d’une note de Magendie, dans laquelle ce savant physiologiste démontre que la strychnine jouit de toutes les propriétés spécifiques des préparations pharmaceutiques des Strychnos, et en raison de son action spéciale sur le système nerveux, il propose le nom de télanine qui n’a pas été adopté.

Espérant retrouver le même principe toxique dans d’autres Strychnos, Pelletier et Caventou dirigent leur attention sur la fausse angusture [Brucxa anti-dymnterica)^ On savait déjà que cette racine encore mal caractérisée exerçait sur l’économie une action analogue à celle des Strychnos, c’est-à-dire qu’elle agissait directement sur la moelle épinière, sans affecter les facultés intellectuelles ; de plus, elle jouissait d’une amertume excessive,, prenait une coloration rouge par l’acide nitrique : autant de raisons pour la soumettre à, l’analyse et pour y rechercher la strychnine.

Reprenant l’extrait alcoolique de fausse angusture par l’eau, puis séparant les matières colorantes par l’acétate de plomb. Pelletier et Caventou, à leur grande surprise.

(1) loto citaio, p. 146,

- lo —

n’obtinrent aucun précipité par l'ammoniaque. Même insuccès avec la magnésie : « le précipité magnésien ne cédant « aucune trace de strychnine à l’alcool, malgré l’alcalinité « des liqueurs primitives, nous commençâmes alors à soup- <i çonner dans la fausse angusture la présence d’une sub- « stance alcaline différente de la strychnine et beaucoup « plus soluble; en effet, par l’évaporation des eaux de « lavage, nous obtînmes une matière colorée, mais grenue « et très-alcaline... Après plusieurs essais infructueux, « nous la purifiâmes en la transformant en oxalate à froid, « en décomposant le sel par la magnésie, et en épuisant le « précipité par de l’alcool (1). »

Ils imposèrent à cette nouvelle substance le nom de brucine, préférable à celui d’angusturine. Une étude approfondie leur permit de la caractériser et de la différencier avec certitude de la strychnine : «La brucine forme « avec les acides des sels neutres et même des sels aci- « des qui cristallisent très-facilement et que nous avons « étudiés avec soin, parce que nous regardons la propriété <( de saturer parfaitement les acides comme caractéris- « tique des substances végétales auxquelles on accorde le « rang de bases saliliables (2). »

La strychnine et la brucine étant connues, il devenait intéressant de faire des recherches sur les poisons contenus dans certains extraits servant aux Indiens pour empoisonner leurs flèches. Ces poisons sont au nombre de troi;. principaux : 1“ l’upas tieute (strychnées) ; 2" l’upas aiithiar (urticacées) ; 3“ le curare.

D’après Pelletier et Gaventou, l’upas tieute renferme de la strychnine pure, puisqu’elle ne rougit pas par l’acid.'

(t) Annules de Phijsiijue eide Chimie, T. 12, p. 115, 2“ série. (2, Lûoo dlalo, p. 120.

nitrique, ce qui prouve l’absence complète de la brucine : de plus, «elle existe dans l’extrait à l’état salin, proba- « bleinent combinée à l’acide igasurique et associée à deux « matières colorantes, l’une jaune, qui rougit par l’acide « nitrique, l’autre brune qui verdit sous l’influence de ce « réactif (1). »

L’upas antliiar [anthiaris toxicaria) donne une solution aqueuse qui jouit de propriétés alcalines, mais ne précipite ni par l’ammoniaque, ni par la magnésie, tandis qu’elle donne par la noix de galle un précipité abondant, soluble dans l’alcool, ce qui constitue l’un des caractères essentiels des bases alcalines. Si l’on observe enfin que l’upas antliiar provoque des vomissements violents (Andral fils), on pourra en conclure que l’alcaloïde qu’il contient n’est pas de la strychnine.

Pelletier et Pétros examinent à leur tour le curare. On sait que le curare est une sorte d’extrait qui sert aux Indiens pour empoisonner leurs flèches : cet extrait, soluble dans l’eau et dans l’alcool, insoluble dans l’éther, précipite abondamment par la noix de galle, et le précipité est soluble dans l’alcool. Il était dès lors naturel de rechercher la strychnine dans cette préparation, mais les auteurs ne parvinrent pas à séparer trace de ce principe vénéneux. Ils terminent cependant leur mémoire en annonçant positivement dans le curare la présence d’un alcaloïde, prédiction rjui devait en effet se réaliser ; « Il suit de l’ensemble des propriétés décrites que la matière active du curare « doit être rangée à la suite des substances végétales dési- « gnées sous le nom d’alcalis végétaux (2). »

A toutes ces découvertes en succédèrent d’autres non

(1) Annales de IVij/supieet de Chimie, T. 20, p. 45.

(2) Anmlesik Chimie et de Vhysi'iae, T. 40, 1829, p. 218.

moins importantes, et c’est même ici que va briller de son plus vif éclat l’admirable talent analytique de Pelletier et Caventou.

Dans leurs belles recherches sur les quinquinas, ils commencent par examiner et par contrôler les travaux de leurs devanciers: de Buquet, de Fourcroy, de Vauquelin, de Reuss,de Seguin, du docteur Gomez (de Lisbonne); puis ils s’appliquent à retrouver la substance cristallisable découverte par ce dernier savant, afin d’en préciser la nature et les propriétés. Écoutons-les parler : « Les raisons qui « nous engagent à travailler sur les quinquinas après tant « de recommandables chimistes ont trait à la découverte « des alcalis végétaux, découvertes qui expliquent une « suite d’anomalies qui se rencontraient dans l’analyse « végétale. Les bases organiques ont des propriétés si par- « ticulières, elles sont si constamment la matière active des « végétaux qui les recèlent, qu’il était naturel de les re- « chercher dans les quinquinas. D’ailleurs si le cinchonin « découvert dans le quinquina gris par le docteur Gomez « est la substance en vertu de laquelle cette écorce agit « sur l’économie animale, bien que ce savant affirme « qu’elle n’est ni alcaline ni acide, n’était-il pas nécessaire (( d’examiner s’il n’y avait pas d’erreur dans cette dernière H assertion (1)?»

Ce doute était d’autant plus légitime que Houtou-Labillardière, préparateur de Thénard, avait déjà, fait la remarque que le cinchonin paraissait jouir de propriétés alcalines. Appliquant au cinchonin leur méthode générale de purification. Pelletier et Caventou confirmèrent la justesse de cette observation et proposèrent avec raison le nom de cinchonine au principe cristallisable du quinquina gris. A

(1) Annales de Chimie et de Physique, T. 15, p. 290, 2“ série.

la suite d’une nouvelle analyse, ils établissent que ce nouvel alcali est combiné dans l’écorce à l’acide quinique de Vauquelin, et, par suite-, contenu dans le quinquina gris à l’état de quinate de cinohonine. Ce n’est que postérieurement qu’il fut constaté par Henry fils et Plisson (1) que la cinchonine était aussi en partie combinée au rouge cinchonique.

Les phénomènes de précipitation observés par Vauquelin et par Seguin trouvaient dans la découverte de la cinchonine une explication toute naturelle, puisque cette base en solution précipite abondamment par la noix de galle, tandis que l’action exercée par la gélatine et par l’émétique doit être rapportée au rouge cinchonique, sorte de tannin comprenant deux variétés : l’une soluble dans l’acide acétique faible et précipitant par la gélatine ; l’autre soluble seulement dans l’acide acétique concentré, précipitant l’émétique, mais non la colle.

Passant ensuite à l’étude du quinquina jaune dans le but d’y découvrir la cinchonine, Pelletier et Caventou sont déçus dans leur attente : « L’extrait alcoolique de quinquina tt jaune ayant été traité par la magnésie, le précipité ma- « gnésien après avoir été lavé, puis séché au bain-marie, « a été épuisé par l’alcool. Les liqueurs alcooliques ont été (( d’abord distillées, puis abandonnées à une évaporation « lente ; nous nous attendions alors à avoir une belle cris- « tallisation de cinchonine ; quel ne fut pas notre éton- « nement de n’obtenir qu’une substance jaunâtre, trans- « parente et nullement cristalline! (2) » Des observateure moins attentifs eussent pu se contenter d’admettre qu’ils avaient entre les mains de la cinchonine impure mais

(1) Journal de Pharmacie, T. 17, 2' série.

(2) Annales de Chimie et de Physique, T. 15, 2« série, p. Si6.

heureusement pour la science, les deux savants ne se hktèrent pas de conclure, et apportèrent dans l’examen de leur matière jaunâtre cette patience et cette perspicacité qui est comme le caractère distinctif de leur génie. Cherchant à purifier leur prétendue cinchonine, ils observent avec surprise qu’elle se dissout avec la plus grande facilité dans l’éther, tandis que la cinchonine de Gomez est presque insoluble dans ce véhicule : « Chose remarquable, cette « matière se dissolvait dans tous les acides en formant des (« sels très-blancs, plus facilement cristallisables que les « sels de cinchonine dont ils différaient aussi par leur « aspect (1). » Ce qui confirme les auteurs dans cette dércouverte inattendue, « c’est l'existence simultanée de ces « deux substances dans quelques espèces de quinquina et « la possibilité de les séparerl’une de l’autre... Nous avons « cru devoir nommer quinine cette substance bien caractéa risée pour la distinguer de la cinchonine par un nom qui (« rappelle également son origine (1). »

Afin de lever tous les doutes, ils terminent leur beau mémoire en donnant un tableau comparatif propre à mettre en relief les différences essentielles qui séparent les deux alcaloïdes : l'un est à peu près insoluble dans l’éther et cristallisable, c’est la cinchonine ; l’autre est soluble dans l’éther et n’a pu être obtenu à l’état cristallin, c’est la quinine.

Passant ensuite à l’étude du quinquina rouge, ils constatent que cette écorce contient à la fois de la quinine et de la cinchonine en quantité telle qu’il faudra désormais considérer cette écorce comme le quinquina par excellence, s’il est prouvé que les propriétés de ces précieux médica-

(1) Loco citato, p. 547 01548.

ments sont dues aux alcaloïdes qu’ils renferment. Restait donc à faire des études physiologiques pour élucider ce dernier point : elles furent entreprises par Chomel. Cet illustre praticien, dans un mémoire intitulé i Observations U sur F emploi des sulfates de quinine et de cinchonine{ï) prouve que ces deux sels jouissent de toutes les propriétés fébrifuges des écorces qui les fournissent.

Malgré l’autorité de noms tels que ceux de Pelletier et Caventou, la grande découverte de la quinine n’a pas été admise à l’origine sans contestation. Robiquet, par exemple, dans une note sur le sulfate de quinine (2), émet l’opinion que la quinine est peut-être de la cinchonine unie à quelque principe encore inconnu. Ces craintes n’étaient pas fondées et il fallut bientôt se rendre à l’évidence : le quinquina jaune et le quinquina gris renferment deux alcaloïdes différents.

Robiquet est plus heureux lorsqu’il examine le café dans c'-j le but d’y découvrir soit de la quinine, soit de la cinchonine, ^ conjecture rendue probable par ce fait que non-seulement cette graine appartient à une plante de la famille des rubia- / cées, mais encore qu’elle passe pour un bon fébrifuge; ces y prévisions cependant ne se réalisent pas, et les recherches / de Robiquet amènent la découverte d’un nouvel alcaloïde, ^ la caféine.

Pour terminer ce qui a trait à l’histoire de la quinine et de la cinchonine, ajoutons que Séguin, dans uue lettre adressée aux rédacteurs des Annales (3), revendique pour lui la découverte de ces principes fébrifuges en s’appuyant sur un mémoire publié en 180A. Pelletier fait justice de cette prétention tout en reconnaissant « que M. Séguin a

(1) Scéance de l'Académie des Sciences, 5 février 1821.

(2) Annules de Chimie et de P/iÿstgwe, T. 17, p. 316.

« le premier constaté que les bons quinquinas précipitent <1 toujours par la noix de galle, tandis qu’ils ne précipice tent pas toujours par la gélatine et par le sulfate de « fer (1). * La prétention de Séguin n’est pas justifiée : autant cet auteur montre de pénétration dans l’analyse de l’opium, autant il est obscur (en dehors des caractères de précipitation) lorsqu’il s’agit des quinquinas.

Poursuivant avec un zèle infatigable le but qu’ils s’étaient proposé d’atteindre, Pelletier et Caventou examinent au point de vue chimique plusieurs végétaux appartenant à la famille des colchicacées ; la cévadille [veratnim sabadilla,) l’ellébore blanc {veratrum album), le colchique commun [colchicum autumnale). Ils retirent de ces végétaux une nouvelle base salifiable organique à laquelle il assignent pour caractères : « de provoquer « des éternuments violents, des vomissements affreux... « de ramener au bleu le papier de tournesol rougi, de « saturer les acides en formant avec ces corps des sels « incristallisables prenant par évaporation l’apparence de « gomme ou de malate acide de chaux (2). » Précisant davantage leur analyse, ils annoncent que la vératrine existe dans les colchicacées à l’état de gallate acide.

Tandis que Pelletier et Caventou s’occupaient avec tant de succès de l’étude des quinquinas et des colchicacées, Lassaigne et Feneulle, dans une lettre adressée k Gay- Lussac le 12 juillet 1819, faisaient connaître le résultat de leurs recherches sur la graine du delphinium staphysagria. Ils avaient obtenu « une substance blanche, cris- « talline, d’une saveur excessivement âcre, présentant « d’abord un peu d’amertume. Cette substance jouit de pro-

(1) Loco cit., p. 222.

(2) Annales de Chimie et de Physique, T. U, p. 77.

it priétés alcalines et se comporte avec les acides à la « manière de la morphine, de la strychnine, de la picroxi toxine..... Elle est combinée dans la graine à l’acide ma- « lique, et ce sel existe surtout dans les cotylédons. » Les auteurs proposent à cette nouvelle substance le nom de delphine, « dénomination qui rappelle, comme pour la « strychnine, le nom du genre auquel appartient le végétal « d’où on l’extrait (1). »

En résumé, dans le court espace de cinq années de 1816 à 1821, huit alcaloïdes sont découverts ou nettement caractérisés : la strychnine et la brucine, la cinchonine et la quinine, la solanine, la caféine, la vératrine et la delphine.

On peut adresser aux savants qui nous les font connaître le reproche d’avoir méconnu la présence de l’azote dans tous ces principes immédiats. Ce principe avait également échappé à Sertuerner et à Thomson dans la morphine. C’est à M. Bussy (2) que revient l’honneur d’avoir annoncé d’une façon certaine la présence de l’azote dans ]a morphine et d’avoir donné le premier une bonne analyse de cette base. Il appartenait à celui qui a le plus fait pour l’bistoire des alcalis végétaux d’entreprendre un travail d’ensemble sur ce sujet : en Î823, Pelletier, en collaboration avec Dumas, donna l'analyse de la quinine et de la cinchonine, de la strychnine et de la brucine, de la vératrine, de l’émétine, de la caféine, de la morphine et de la narcotine. A la suite de ce travail, il fut prouvé que toutes les bases organiques connues contenaient quatre éléments : le carbone, fhydrogène, l’oxygène et l’azote ? et ainsi se trouva généralisée l’observation de M. Bussy,

(1) Annales de Chimie et de Vhysique, T. 11, 1819, p. 189, et T. 12, p. 558.

(2) Journal de Vhamaeie, T. 9, p. 580.

Tandis que tant de remarquables travaux s’exécutaient en France, des savants étrangers dirigeaient des recherches dans le même sens, mais avec moins de succès. C’est ainsi qu’Oersted prétendait avoir retiré au poivre un alcali végétal donnant des sels définis avec les acides sulfurique et chlorhydrique (1).

Ayant repris ce travail pour vérifier cette découverte, Pelletier ne retira du poivre qu’un principe cristallin, le pipérin, dénué de propriétés alcalines ; en effet, ces cristaux, après avoir. été bien lavés pour les débarrasser de toute matière étrangère, « ne se dissolvaient pas dans les « acides étendus ; ils devenaient rouges par l’acide sul- « furique, donnaient de l’acide oxalique et une matière O jaune par l’acide sulfurique... Bref, le pipérin se rap- « proche des résines et le poivre ne renferme pas d’alcali loïde, malgré l’assertion d’Oersted (2). »

A la suite de ce travail de Pelletier, les chimistes ne s’attachèrent plus exclusivement à découvrir de nouvelles bases salifiables ; mais revenant sur les travaux de leurs devanciers, ils cherchèrent à porter la lumière sur divers points restés obscurs, ce qui amena par contre-coup la découverte de nouveaux alcaloïdes. Parmi ces travaux nouveaux ou rétrospectifs, citons ceux de Pelletier, de Corriol, de Fauré, de Couerbe, de Geiger et Hesse, de Boutron, Henry et Delondre, de Robiquet.

En 1829, Gorrîol et Pelletier furent chargés d’analyser un quinquina d’arica dans le but d’y découvrir soit la quinine, soit la cinchonine; mais cette écorce, qui servait à falsifier le quinquina jaune, ne donna « qu’une sub- « stance blanche, incristallisable, non volatile comme la

(1) Journal de Physique, n” 2, 1820.

(2) Annales de Chimie et de Physique, T, IC, 2« séii«, p. 550.

« cinchonine, soluble dans l’alcool et l’éther, saturant les « acides et donnant un sulfate gélatineux (1). » Dans un mémoire postérieur au précédent (2), Pelletier reconnut que ce nouveau principe, qu’il propose d’appeler aricine, présente dans sa composition les relations les plus étroites avec la quinine et la cinchonine, tout en étant le plus oxygéné.

Préparant à leur tour les alcalis du quinquina, Henri et Delondre soumirent à un examen attentif les eaux jaunâtres qui surnagent la quinine et la cinchonine après la dissolution des teintures alcooliques dans la préparation de la quinine. Ils obtinrent « de belles aiguilles faisant virer au (( vert le sirop de violette et ramenant au bleu le papier « de tournesol rougi par les acides, se combinant parfai- « tement aux acides en donnant des sels bien caractéri- « sés (3). » Ils nommèrent quinidine ce nouvel alcaloïde, distinct de la quinine et de la cinchonine, ces trois composés, toujours d’après les mêmes savants, faisant partie de la quinoïdine décrite à tort par Sertuerner comme un principe nouveau.

Une autre écorce, bien différente des quinquinas, mais à laquelle on a attribué de tout temps des propriétés fébri^ fuges, est l’écorce de buis. Renferme-t-elle un alcaloïde spécial, distinct de ceux que l’on rencontre dans les quinquinas? Fauré, de Bordeaux, a résolu cette question. Ce chimiste extrait d’abord par l’éther, de la matière grasse, de la cire et de la chlorophylle; il prépare ensuite un extrait alcoolique qu’il reprend par l’eau, puis précipite par le sous-acétate de plomb : tandis que ce précipité entraîne de l’acide raalique, la solution donne par la ma-

(1) Lettre à Gay-Lussac, Annales de Chimie, ï. 42, p. 251.

(2) Annales de Chimie et de Physique, T. 51, p. 182.

(5) Journal de Pharmacie, T. 19, 1832, p. 623,

gnésle un précipité abandonnant à l’alcool « un principe « amer et alcalin, la buxine, qui neutralise les acides et « forme des sels cristallisables très-solubles dans l’eau et « dans l’alcool (1). »

L’opium est un médicament si important, d’une nature si complexe, qu’il ne faut pas s’étonner de voir les chimistes revenir sur cette précieuse substance, malgré les belles recherches de Séguin, de Sertuerner, de Pelletier, de Robiquet. On était d’autant plus porté à reprendre cette étude qu’en 1826 Dublanc jeune avait isolé de l’opium une nouvelle substance non azotée, retrouvée quatre ans après par Couerbe, et décrite sous le nom de mécouine. En vue d’apporter, lui aussi, de nouveaux matériaux à l’histoire chimique de l’opium. Pelletier entreprend de nouvelles recherches, et fait preuve, dans son travail, de la sagacité dont il avait déjà donné tant de preuves. Ayant successivement séparé d’un soluté d’opium la narcotine, la morphine, l’acide méconique, il obtint par évaporation des eaux mères des cristaux éclatants de blancheur c’était la narcéine, nouveau principe jouissant de propriétés alcalines (2). Il faut lire ce beau mémoire qui est un modèle d’analyse chimique.

Il appartenait à Robiquet, qui avait déjà publié un si remarquable mémoire sur la morphine, de découvrir le quatrième alcaloïde de l’opium, la codéine. Il y fut conduit en examinant comparativement la valeur des divers procédés préconisés pour l’extraction de la morphine, particulièrement celui de Grégory, qui fournissait toujours une quantité de clorhydrate plus considérable que tous les autres Prenant poids égaux de sel de Grégory et de chlor-

( 1) Journal de Vharmacit, T. 16, 18S0, p. i55.

(2) Annales de Chimie et de Phtjsi(iue, T. 50.

hydrate ordinaire, Robiquet vit que ce dernier donnait par l’ammoniaque plus de morphine que le premier. « Je soup- « çonnai, dès lors, que le muriate de Grègory contenait

« quelque chose d’étranger. Les eaux mères de sa pré-

« cipitation, réunies aux eaux de louages, furent évaporées, « et après concentration convenable, j’obtins une masse « cristalline qui, soumise à la presse, présenta les carac- « tères de Tunion triple d’une matière organique, de l'a- (I eide hydrochlorique et de l’ammoniaque (1). » La découverte de cette substance fut annoncée à la Société de pharmacie dans la séance du 10 octobTel832, sous le nom de pavérine. Mais l’auteur, sans s’expliquer sur ce point dans son mémoire, abandonne cette dénomination. « Cette « matière, ii laquelle je donne le nom de codéine, est « insoluble dans les .solutions alcalines; elle se combine i( aux acides en formant de véritables sels, et elle se dis-

« tingue de la morphine par sa solubilité dans l’eau.

H L’acide nitrique ne la colore point en rouge, elle ne « bleuit point par les persels de fer, etc. (2). »

Ainsi, en 1832, quatre alcaloïdes distincts avaient été retirés de l’opium par des chimistes appartenant tous à l’École de pharmacie de Paris : la narcotine. par Derosne; la morphine, par Séguin ; la narcéine, par Pelletier, enfin la codéine, par Robiquet.

On a vu précédemment que Boullay avait retiré de la coque du Levant un principe cristallisable, la picrotoxine, auquel il avait assigné en dernier lieu des propriétés alcalines, mais sans donner de ce fait des preuves suffisantes. Il était d’autant plus intéressant de revenir sur cette question que la picrotoxine s’éloignait des alcaloïdes par plu-

(1) Jourmlde Plmrmncie, T. 19, p. 91.,

(2) loumal lU Vhmmack, T. 18,, p. 643.

sieurs caractères essentiels, notamment par son action sur l’iode et sur le brome. D’ailleurs Casaséca, dans un travail intitulé « Essai chimique de la coque du Levant (1), » assurait que le principe de Boullay é^it une substance amère, vénéneuse il est vrai, mais sans action sur les principes colorés et ne saturant pas les acides, enfin que l’acide ménispermique du même auteur n’était autre chose que de l’acide malique. De quel côté était la vérité? point important à élucider, car si la picrotoxine n’était point alcaline, il restait démontré que les végétaux ne doivent pas toujours leur activité aux alcaloïdes qu’ils renferment. Ces considérations justifient les nouvelles recherches de Pelletier et Couerbe sur la coque du Levant.

Ces deux savants, procédant méthodiquement, soumettent successivement à l’analyse l’amande de cette semence et son enveloppe. La picrotoxine, retirée de l’amande, n’est pas une base organique, car o chauffée avec de l’acide « chlorhydrique, elle cristallise p ar le refroidissement et « les cri.staux ne retiennent pas trace d’acide chlorhy- « di-ique (2). » Il y a plus, la picrotoxine jouit de propriétés acides : elle se combine à la chaux et àlabrucine, se comporte d’une façon analogue avec la quinine, la strychnine, la cinchonine, la morphine, « combinaisons (( analogues au picrotoxate de brucine, toutes décompo- « sables par la pile, de telle sorte que l’alcaloïde se porte « toujours et cristallise quelquefois au pôle négatif, tan- « dis que la picrotoxine se rend au pôle positif (2). »

Passant en-suite à l’examen de l’épisperme, ils obtiennent deux substances nouvelles : 1” la ménispermine, principe fixe, sans saveur, sans action sur l’économie ani-

(1) Annales de Chimie et de P/iÿsiVjiie, T. 50, 1825.

(2 Annales de Chimie et de Vhysiqne, T. 54, 1835, p. 178, 185 ot20*.

male, contenant de l’azote, saturant les acides et donnant un sulfate neutre cristallisé ; 2“ la paraménispermine qui est volatile, et qui, chose remarquable, possède la même constitution que le principe précédent tout en étant dépourvue de propriété alcalines ; « les acides étendus la « dissolvent sans la saturer ni perdre de leur force; ils {( ne forment point avec elle de véritable composé. C’est « pour cette raison que nous ne la considérons pas comme (( une base alcaline, et c’est en quoi elle dilfère de la « ménispermine. *

A l’époque où ce travail fut publié, les idées furent ramenées vers la famille des solanées, et l’examen porta surtout sur les solanées vireuses, plantes douées de propriétés si énergiques. Nous avons vu qu’en 1820 Desfosses était parvenu à extraire de la morelle noire un nouvel alcaloïde, la solanine. Dans un autre mémoire. Desfosses revient sur ce corps qu’il considère comme le principe narcotique de la morelle : « C’est avec l’acide malique que « la solanine se trouve unie dans les baies, acide qui pa- « raît se retrouver dans les solanées. La solanine, qui existe « également dans les baies et les feuilles de la douce « amère, est bien le principe actif de ces solanées vireu- « ses, car elle est spécialement vomitive et paraît exercer « sur l’économie animale des effets à peu près semblables « à ceux de l’opium (1). »

La solanine a été retrouvée plus tard dans d’autres solanées vireuses et môme dans les germes de la pomme de terre par Otto de Brunswick; c’est un alcaloïde bien défini, qu’il convient cependant de considérer aussi comme un glucoside, d’après les recherches de Zwenger et Kind.

Les travaux de Geciger et Hesse sont postérieurs d’une

(1) Journal de Pharmacie, T. 7, p. *17.

dizaine d’années à ceux de Brandes et de Desfosses. Des feuilles et des tiges de la belladone, ils parvinrent à extraire un alcaloïde nouveau, l’atropine; mais c’est Mein, pharmacien à Neustadt, qui l’a retiré le premier de la racine de la même plante à l’état cristallisé.

L’hyosciamus niger fournit aux deux mêmes savants une autre substance cristalline, l’hyosciamine : « Elle cris- « tallise lentement de sa solution en aiguilles soyeuses, « plus soluble dans l’eau que l’atropine ; elle est très-vé- « néneuse, et la moindre quantité portée sur l’œil déter- (( mine une dilatation qui dure très-longtemps... L’ad- « dition de l’eau y fait naître aussitôt une forte alcalinité ; 0 enfin elle est volatile, mais une partie se décompose en « donnant des vapeurs ammoniacales (l). » D’après les mêmes chimistes, le datura stramonium contient de la daturine qui peut dilater la pupille, k la manière de l’hyosciamine et de l’atropine, caractère distinctif, puisque la solanine est dépourvue de cette curieuse propriété.

Portant ensuite leur attention sur le colchique d’automne d’une part, et sur l’aconit d’autre part, Geiger et Hesse retirèrent de ces végétaux deux alcaloïdes, lacolchicine et l’aconitine. La colchicine est différente de la vératrine,«car elle ne fait pas éternuer comme cette dernière; « elle neutralise les acides et forme des sels cristallisables, «enfin, elle est soluble dans l’eau, tandis que la vératrine « y est insoluble (2).» Voici comment l’aconitine fut découverte. En 1832, Geiger avait entrepris des recherches physiologiques sur l’aconit ; il en tira la conclusion que cette plante contenait, outre un principe âcre, une substance narcotique douée d’une action énergique sur l’éco-

(1) Annalen der Chemie und Pharmeie, 1855, T. 7. (S) Loco citato, p. 75 et 376.

îlomie. L’année suivante, en collaboration avec Hesse, il fut assez heureux pour isoler « un principe vénéneux au '(( plus haut point, dilatant la pupille, neutralisant complé- V lement les acides, mais donnant des sels qui paraissent (( incristallisables. »

T/histoire des alcaloïdes qui précèdent est encore imparfaite et laisse beaucoup à désirer. C’est ains que d’après Planta la daturine a la môme composition que l’atropine, et beaucoup de chimistes admettent que ces deux principes sont identiques. Afin de ne plus revenir sur les alcaloïdes définis ou peu connus qui ont été décrits jusqu’à ce jour, je vais me borner à donner une liste de ceux qui sont généralement considérés comme des principes immédiats définis et distincts, tout en observant que quelques-uns d’entre eux pourraient bien venir se ranger plus tard dans d’autres séries, n’appartenant plus à la classe des alcaloïdes.

nagrostemine qui se rencontre, d’après Schulze, dans la nielle des blés.

Varibine extraite del’ariba rubraduBrésil,parRieth(l), offrant le premier exemple d’une base organique non oxygénée, solide et cristallisable.

La bèhéerim, principe fébrifuge retiré parïVodie de l’écorce de bebeeru, étudié par Maglagan, Tilley et Planta.

La berberine, découverte par Buchner et flerberger dans l’épine vinette, caractérisée comnae alcaloïde par Fleitmann et retrouvée dans la racine du cocculus palmatus par Boedeker.

La chélérytrme^ retirée de la grande 'chelidoine par Probst et Pollex, identique d’après Schiel avec la base que l’on peut extraire de la sanguinaire du Canada.

(1) Annalm diirChemie wd Pharmacie, T. 54, p. 247, 1861.

La cinchovatine, découverte par Manzlni dans le quinquina de Jaën qui est aussi le quinquina blanc de la Gondainine et l’écorce du cinchona ovata de la flore, du Pérou (1).

La cocaïne, qui existe d’après Niemann et Woehler dans une sorte de thé,, l’erythroxylon coca.

La corydaline retirée par Wackenroder de la racine de corydale et de celle de l’aristolochia serpeutaria.

La cwrarme, extraite du curare par Preyer, étudiée dans ses effets pysiologiques par Gl. Bernard (2) .

Lharmalim découverte dans les graines du Peganum harmala par Goebel, plante qui renferme aussi, suivant Fritzsche, un autre alcali végétal, l’barmine.

Idicjamrine que l’on obtient, d’après D'esnoix, en évaporant les eaux mères qui proviennent de la préparion de la strychnine et de la brucine.

La jervine, extraite par E. Simon du veratrum album.

La hbéline, narcotique violent, volatil en partie, retiré par Bastick et Procner du lobelia inllata.

La thebaïne, la papaverineytopianine principes extraits de l’opium, le premier par Tbibouinery,. le second par Merck et le dernier par Rugler dans l’opium d’Égypte.

La ricinine, trouvée dans les semences du ricin par ïuson et peut-être identique avec l’alcaloïde que Brandes a signalé dans la cascarille (3).

La ratantine, retirée par Witlslein d’un extrait de ratantia, substance très-voisine mais non identique avec la tyrotine, d’après Ruge (4).

(1) Annales de Physique et de Chimie, T. 6 , p. 127, 5» série.

(2) Comptes rendus, T. (iO, p. 1527 et 1510.

(5) Journal fur prakiisehe Chenie, T. 94, p. 444.

(4) Chemical Centrabl, p. 1054, 1864.

La sparteme, retirée par Stenhouse du spartium scoparium.

On a pu remarquer que jusqu’en 1832, les chimistes n’ont retiré des végétaux que des bases fixes et solides. A la vérité la cinchonine est volatile, mais elle se rapproche des autres alcaloïdes par l’ensemble de ses propriétés, notamment par son mode de préparation. Nous arrivons maintenant à la découverte des bases salifiables liquides et volatiles. Les deux premières qui ont été connues avec certitude sont la conicine et la nicotine : leur histoire est intéressante à plus d’un titre.

La conicine, entrevue par Brandes et Peschier en 1820, puis par Giesecke en 1827, n’a été préparée à l’état de pureté qu’en 1832 par Geiger. Son existence en tant qu’alcaloïde a été l’objet de vives controverses, ses propriétés alcalines pouvant, avec quelque apparence de raison, être attribuées à l’ammoniaque qui l’accompagne toujours dans sa préparation par les alcalis caustiques (1). En 1835, la Société de pharmacie de Paris nomma une commission pour élucider cette question, et l’année suivante, dans un très-beau mémoire, Henry et Boutron établirent définitivement :

1» Que la ciguë, distillée avec de l’acide sulfurique, ne donne qu’une huile essentielle, non vénéneuse, analogue à celle que l’on rencontre dans les autres ombellifères;

2° Que les semences de ciguë, additionnées de soude caustique, fournissent à la distillation un liquide huileux, extrêmement vénéneux, soluble dans l’eau, dans l’alcool et dans l’éther, saturant parfaitement les acides en donnant des sels cristallisables ;

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