ET DE L’ALCOOLISME
Les premières recherches que j’ai faites sur les propriétés physiologiques et toxiques des divers alcools et sur l’application de ces données à l’alcoolisme datent de 1870.
A cette époque, le ministère de l’agriculture et du commerce avait demandé à l’Académie de médecine son avis sur le vinage. Je publiai alors dans I’Union Médicale, le 30 juillet et le 2 août 1870, diverses expériences et observations sous ce titre: Des effets toxiques des alcools butylique et amyliqiie, et de V alcoolisation du vin improprement appelée vinage.
Le fait capital qui résultait de mes recherches, c’est que l’alcool butylique, et surtout l’alcool amylique, étaient beaucoup plus toxiques, à doses égales, que l’alcool éthylique ou alcool du vin. En me fondant sur mes expériences et sur celles que M. Gros (de Strasbourg) avait faites avec l’alcool méthylique, j’é(abhs cette loi que les alcools monoatomiques de la série G"ir''+"0, étaient d'autant plus actifs qu'ils contenaient unplus grand nombre de fois le groupe c’est-à-dire que leur poids moléculaire était plus élevé.
Plus tard, en 1873, M. iJoghiel, de l’Université de Kazan, m’apprit verbalement qu’il était arrivé à la même loi et m’en laissa, avec une paifaiîe courtoisie, la priorité. Cette même relation fut découverte une troisième fois par deux confrères de Paris, après que je l’avais publiée cinq années auparavant
et que je l’avais rappelée dans mes Élémeîits de Toxicologie. Je fus obligé de revendiquer devant l’Académie des sciences une priorité si légitime (1).
On avait déjà remarqué, et j’avais également observé que l’alcoolisme était rare et n’existait môme pas dans les pays vignobles où l’on ne buvait que du vin naturel ou des alcools de bonne qualité, tandis que cette maladie était fréquente chez les classes pauvres buvant du vin viné avec de mauvais alcools, et dans les pays où l’on faisait usage de ces mêmes alcools. J’insistai sur cette remarque et je voulus même établir une différence essentielle entre YéUujlisme et Yainylisme, e’est-à-dire entre l’affection généralement peu grave et passagère que produisent les vins naturels et l’alcool vinique pur ou presque pur, et l’affection grave et chronique que produisent les alcools de mauvaise qualité et les vins vinés avec ces mêmes alcools.
Aujourd’hui, la question de l’alcoolisme se trouve posée d’une manière solennelle devant un Congrès international. Elle peut être mieux résolue qu’elle ne l’aurait été en 1 870, parce que la science a fait des progrès. Pour ma part, j’ai étudié certaines substances qui se trouvent soit dans les vins, soit dans les alcools de diverses provenances, de sorte que l’on peut déjà établir avec précision, parmi ces substances, des distinctions entre celles qui sont inoffensives ou peu actives et celles qui sont plus ou moins redoutables.
Je vais rapporter textuellement ce que j’ai publié en 1870, J’exposerai ensuite les résultats de mes recherches nouvelles.
Enfin, j’insisterai sur cette proposition, que je considère aujourd’hui comme une vérité, que l’alcoolisme proprement dit, cette maladie si redoutable et nouvelle dans notre siècle, n’est pas le résultat de l’abus des eaux-de-vie de vin ni des vins naturels, c’est-à-dire de l’alcool éthylique pur ou contenant quelques substances peu actives ou inoffensives, mais
(1) Cornistes rendus de V Acad, des sciences. '!87o.
qiCil est le résultat de la consommation, même en quantités relativement peu considérables, des alcools industriels impurs contenant des substances toxiques.
Alcool butylique
Cet alcool a été découvert par M. Wurtz dans les résidus de la distillation de l'eau-de-vie de marc. 11 se produit en quantité notable dans la fermentation des mélasses de betteraves. Il bout à 109^ Son odeur se rapproche de celle de l’alcool amylique, mais elle est plus spiritueuse que celle de ce dernier; ses vapeurs en sont beaucoup moins irritantes. L’alcool butylique est peu soluble dans Teau, qui n’en prend guère que la dixième partie de son poids. Le produit dont je me suis servi a été retiré par moi d’un litre d’alcool amylique impur du commerce. J’ai pu obtenir, malgré les pertes causées par des distillations successives, environ 10 grammes d’alcool butylique pur passant intégralement à la température de 109°.
Expérience I. — Deux grenouilles sont mises, à quatre heures du soir, dans 500 grammes d’eau contenant 1 gramme d’alcool butylique (solution à 2/1000®®). Elles s’agitent au début et ferment à moitié les yeux. Leurs mouvements se ralentissent bientôt, mais ce n’est qu’au bout de 25 à 30 minutes qu’elles restent en place, tantôt au milieu de l’eau, tantôt à la surface de ce liquide, où elles respirent Pair extérieur. Je les retire à ce moment ; elles sont très-sensibles au pincement, elles s’agitent spontanément et se remettent sur le ventre quand je les place sur le dos.
A cinq heures, meme état; 70 à 75 battements cardiaques par minute.
A cinq heures et demie, elles n’exécutent plus de mouvements dans le bocal; retirées de ce vase, elles sont peu sensibles au pincement, et ne se remettent plus sur le ventre après avoir été placées sur le dos — 52 battements cardiaques par minute.
Plus tard, elles semblent revenir à l’état où elles se trouvaient à cinq heures. Ainsi, à huit heures, à dix heures du soir, elles son sen-
sibles aux piqûres et au pincement. Le lendemain, je les vois s’agiter assez souvent dans le vase; elles viennent à la surface de l’eau respirer l'air; elles sont très-sensibles et exécutent des mouvements assez rapides lorsqu'on les saisit. Le cœur bat très-faiblement, huit à dix fois par minute.
Au bout de vingt-quatre heures d’immersion, je les retire, les lave avec de l’eau ordinaire, et les abandonne à elles-mêmes d ms ce liquide, où elles reviennent rapidement à l’état normal.
Leur peau, qui avait pris une teinte foncée dans la solution d’alcool butylique, redevient verte peu à peu.
Kèsumé : Les grenouilles vivent très- bien pendant vingt-quatre heures dans une solution d’alcool butylique à 2/1 OüO*®. Les effets observés consistent en une coloration plus foncée des téguments, un ralenii:?.senoent des battements cardiaques, une diminution des mouvements et de la sensibilité. Retirées au bout de vingt-quatre heures, elles reviennent complètement et rapidement à l’état normal.
Expérience II. — Deux grenouilles vertes sont mises à cinq htures, dans 500 grammes d’eau additionnée de 2 gr. 5 d’alcool hutylique ( solution à 5/1000°®).
Elles exécutent d’abord des mouvements rapides-, elles ferment les yeux à cause de l’action irritante de l’alcool.
A cinq heures vingt minutes, elles n’exécutent presque plus 'de mouvements dans le vase. Je les retire alors ; elles s’agitent lorsqu’on les pince.
A cinq heures vingt-cinq minutes, elles paraissent avoir perdu toute sensibilité. L’une d’elles ne remue plus lorsque je la pince; son cœur bat 60 fois par minute. Je la lave et la mets dans de l’eau ordinaire. La sensibilité et les mouvements reviennent très-lentement ; enfin, à six heures, elle finit par exécuter des mouvements assez énergiques. Cependant les hattements cardiaques sont encore au nombre do 60 par minute. La peau, qui était devenue très-foncée, reprend sa coloration antérieure. Après une heure d’immersion dans l’eau ordinaire, elle semble n’avoir pas été mise en expérience»
L’autre grenouille, laissée dans la solution d’alcool butylique, ne devient complètement insensible que vers cinq heures trente-cinq minutes. Elle était d’ailleurs plus grosse et plus agile que la première.
A cinq heures cinquante minutes, elle est comme morte. Je compte, d’après les soulèvements de la partie supérieure de l’abdomen, 45 batte-
ments cardiaques par minute. Je la plonge ei la retire à différents intervalles de l’alcool butylique et je compte :
A six heures un quart
A six heures et demie
A six heures trois quarts . . .
A sept heures un quart. . . .
30 à 32 battements cardiaques.
tO —
Je la retire alors définitivement de la solution alcoolique et mets le cœur à nu. Les battements cardiaques, qui étaient très-lents, deviennent un peu plus rapides; le ventricule, qui paraissait plus foncé que d'ordinaire, redevient rouge, ce que j’attribue beaucoup plus à l’élimination de l’alcool qu’à la présence de l’air, comme on le verra plus bas à propos de l’alcool amylique.
Le cœur de cette grenouille, que j’avais abandonnée sur le dos au fond d’une assiette contenant un peu d’eau, battait encore lentement le lendemain^ vingt-deux hemxs après le moment ou j'avais retiré V animal de la solation d’alcool butylique.
Résumé: Une solution aqueuse d’alcool butylique à 5/1000** est toxique pour les grenouilles. Les effets observés sont du même ordre que dans une solution à 2/1000®% mais ils sont plus rapides et plus marqués. Quand on retire à temps les grenouilles delà solution, elles reviennent très-bien à elles-mêmes. D’après la persistance des battements cardiaques, l'alcool butylique rfagit sur le cœur que par suite de la viciation du sang, qui devient noir sous l'influence de cet agent.
Alcool amylique
Cet alcool, que l’on appelle parfois huile de pomme de terre., forme la majeure par.,., aes résidus de l’eau-de-vie de fécule, de betteraves et de pommes de terre. On en trouve dans l’eande-vie de marc. L’eau-de-vie de vin n’en contient pas, ou seulement des traces impondérables.
Il bout à 1320. Sa densité est de 0,998. D’après Wittstein, il exige, à la température de 10°, 5, 39 parties d’eau pour se dissoudre complètement. D’un autre côté, 1 partie d’eau exige, à 16o,5, 11,625 parties d’alcool amylique pour donner une masse parfaitement homogène et transparente. Dans le
mélange de cet alcool avec l’eau, on observe une contraction, de même que dans le mélange d’eau et d’alcool éthylique.
Il importe de tenir compte de la faible solubilité de l’alcool amylique dans l’eau lorsqu’on veüt ' faire des expériences avec cet alcool dilué. Additionné d’alcool éthylique, sa solubilité dans l’eau augmente considérablement. Dans le cours de recherches que je ne puis publier aujourd’hui, j’ai vu que 2 parties d’alcool amylique, additionnées de 8 parties d’alcool éthylique, n’exigent guère que 30 parties d’eau pour former un mélange parfaitement limpide à la température ordinaire.
Dans m^es recherches sur l’action de l’alcool amylique, j’ai employé des solutions au même degré que les solutions d’alçool butylique, afin de mieux faire saisir les différences qui existent entre l’activité de ces deux liquides spiritueux.
Expérience I. — Deux grenouilles sont mises dans un bocal contenant 500 grammes d’eau et 4 gramme d’alcool amylique. Aussitôt après lecr introduction dans ce milieu, elles exécutent des mouvements rapides et violents.
Au bout de huit minutes, plus de mouvements. Je les retire; le cœur bat plus lentement. Elles s’agitent lorsque je leur pince les pattes.
Au bout de vingt minutes, je ne provoque plus de mouvements en pinçant, piquant les pattes. Leur peau, de verte qu’elle était, est devenue presque noire. Le cœur bat encore.
J’en retire alors une, je la lave avec de l’eau pure, et la mets dans un vase à part. Elle revient peu à peu à elle- même; au bout d’une heure, je la vois sauter hors du vase. Sa peau était déjà depuis longtemps redevenue verte.
Une heure et demie plus tard, je la remets dans l’alcool amylique. De même que précédemment, elle n’exécute plus de mouvements ; elle est complètement insensible ; son cœur bat 76 fois par minute. Sa peau est redevenue noire. Je la retire de nouveau et l’abandonne à ellemême après l’avoir lavée; sa peau redevient verte; la sensibilité et les mouvements reparaissent peu à peu et, après une demi-heure de séjour dans i’eau ordinaire, elle est complètement à l’état normal.
Je la plonge de nouveau dans l’alcool amylique, et j’observe les mêmes phénomènes que précédemment. Je répète ce manège plusieurs
fois de suite; enfin j’abandonne la grenouille dans l’eau pure. Le lendenaain, elle se portait bien.
L’autre grenouille, que j’avais laissée constamment dans la solution amylique, s’est affaiblie peu à peu. Après deux heures d’immersion, son cœur ne battait plus que 12 à 15 fois par minute; elle était morte pour ainsi dire. Je la retirai alors, et la mis dans une assiette au fond de laquelle se trouvait un peu d’eau. Son cœur battait encore très-faiblexuent au bout de trois ou quatre heures; enfin, il s’arrêta tout à fait.
Résumé: Dans une solution aqueuse renfermant 2/1000®* d’alcool amylique, les grenouilles sont anesthésiées complètement au bout de vingt minutes; leur peau est devenue noire; le sang est noii. Les battements cardiaques sont ralentis. Si on les retire alors, elles reviennent rapidement à l’état normal, et leur peau reprend sa couleur primitive; mais, si on les abandonne dans cette solution pendant deux heures, par exemple, elles meurent ; toutefois, les battements cardiaques, qui sont extrêmement ralentis, peuvent persister longtemps lorsqu’elles sont à l’air et dans l’eau.
Expérience IL — Deux grenouilles sont mises dans 500 grammes d’eau contenant 2 gr. 5 d’alcool amylique (solution à 5/1000®*). Celte solution a une saveur assez faible, mais elle a une torte odeur d’alcool amylique.
Les grenouilles se frottent le nez et les yeux, qu’elles ferment. Elles
s’agitent fortement d’abord; mais, au bout de dix minutes, elles sont
comme mortes. Je les retire; elles n’exécutent plus de mouvements volontaires; les mouvements' réflexes sont presque totalement abolis, surtout dans les membres postérieurs.
Après deux minutes d’une nouvelle immersion dans le liquide toxique, l’anesthésie est complète ; le cœur bat très-faiblement. L’une d’elles, étant retirée aussitôt et lavée, revient péniblement à la vie. L’autre, retirée après une heure, est morte. Après avoir ouvert le thorax, le cœur, complètement immobile pendant un certain temps, se met à battre lentement, et le sang, de noir qu’il était, redevient ruRlant. J’explique ce fait moins par l’impression mécanique de l’air que par l’évaporation d’une certaine quantité d’alcool almylique, dont la présence dans le sang était la cause de l'altération de ce liquide. Les battements cessent quelque temps après pour ne plus revenir.
Résumé: Une solution aqueuse d’alcool amylique à 5/1000-* est éminemment toxique pour les grenouilles. Les effets observés sont du
môme ordre que ceux que produit le même alcool à 2/1000*®; mais ils sont beaucoup plus accentués, et surtout plus rapides.
Comparaison des alcools hutylique, amylûjue et éthylique {i).
Les expériences pécédentes prouvent, d’une manière évidente, que les alcools butylique et amylique sont toxiques. En est-il de même de l’alcool éthylique? On sait que les animaux ont le privilège de moins bien supporter l’alcool du vin que l’homme ; aussi les expériences suivantes prouveront-elles d’autant mieux les effets pour ainsi dire inoffensifs de l’alcool éthylique comparés aux effets toxiques des deux autres alcools. 11 résultera, en outre, de la comparaison des effets produits, cette règle générale : que les alcools de la série Qiqi2n|-2Q gQjii d’autant plus actifs que le groupe CH'^ entre un plus grand nombre de fois dans leur constitution.
Expérience I. — Deux grenouilles sont immergées dans une solution contenànt 2 gr. 5 d’alcool éthylique pour 500 grammes d*'eau (solution au o/l 000“). Je n'observe rien d’appréciable chez elles, bien que je les laisse séjourner vingt-quatre heures dans ce milieu.
(1) On sait que les alcools sont conside'rés eomme des oxydes hydratés de radicaux tels que l’éthyle, le méthyle, l’amyle, etc., et que les éthers sont considérés (à l’exception des oxydes anhydres) comme des sels de ces mêmes radicaux.
D’après celle théorie relative à la constilulion des alcools et des éthers, il était intéressant de vérifier si la loi relative aux alcools s’appliquait à leurs éthers. Or, après avoir étudié déjà plusieurs éthers, au point de vue de leur ell'et sur l’organisme et de leur mode d’élimination, j’ai constaté que ceux d’un alcool toxique sont plus dangereux et plus toxiques que ceux d’un alcool peu actif. Par exemple, Vacétate de méthyle et Vacétate d'éthyle impressionnent d’une manière assez douce l’organisme, tandis que l’acétate d'amyle l’impressionne profondément et amène la mort assez rapidement, lorsque l’action en est prolongée. De même, le hromure d'amyle est dangereux comparaliveinent au bromure d'éthyle ou éther bromhydriquc ordinaire, \c([ue\ constitue un agent anesthésique aussi efficace et plus doux que le chloroforme.
J’ai reconnu, depuis 1870, que la relation qui existe entre le degré d’activité des alcools monoatomiques de la série C"ll-"-f--0 et leurs poids moléculaires préscniait une limite. C’est celte iimilc que je cherche à préciser en étudiant les alcools caprylique, céthylique, céryliqiie et myrîcique, et particulièrement leurs éthers.
Expérience H. — Deux autres grenouilles sont plongées dans 500 grammes d’eau contenant 5 grammes du même alcool (solution à 10/1000®*).
Elles s’agitent dans ce liquide, ferment à peine les yeux. Je les retire un instant au bout d’une demi-heure; elles sont comme ivres, et leur sensibilité est seulement émoussée. 11 en est de même après un séjour de vinghqualre heures dans la solution alcoolique. Mises ensuite dans de l’eau ordinaire, elles reviennent rapidement à l’état normal et vivent très-bien ensuite.
Expérience III. — Dans une solution d’alcool éthylique à 20/1000®* deux grenouilles n’ont paru se trouver guère plus mal que dans une solution à 10/1000®*. Les effets ont consisté surtout en un commencement d’anesthésie et une coloration plus foncée de la peau. L’une d’elles, retirée au bout d’une heure d’immersion, est revenue complètement àl’état normal dans l'eau ordinaire; l’autre, retirée seulement au bout de trois heures, était presque anéantie ; mais elle est revenue également à elle-même.
De ce petit nombre d’expériences faites sur les grenouilles, il m’est permis de conclure que l’alcool amylique est, pour ces animaux, au moins 15 fois plus actif que l’alcool éthylique, et 3 ou 4 fois plus actif que l’alcool butylique.
Les effets toxiques de l’alcool amylique ont été étudiés déjà par M. Gros sur les chiens et sur les lapins ( Tliëse de Strasbourçjy 1863). On trouve, à la fin du travail si intéressant publié par ce confrère, quelques indications relatives aux effets de l’alcool méthylique, qui s’est montré très-peu actif. Or, la formule de cet alcool est GH'^0. On a donc la série toxicologiquesuivante :
Alcool méthylique C1E*0
Alcool éthylique C-IF’O
Alcool butylique
Alcool amylique C°ü^-0
ïhi Vinage ou Alcoolisation des Vins.
Les expériences que je viens de rappeler, ainsi que celles deM. Gros, pouvaient jeter un grand jour sur la question qui
peu actif, peu actif, toxique.
lrès-toxi([ue.
occupait en 1870 l’Académie de médecine. J’ai suivi cette question dans toutes ses phases, et c’est, je puis le dire, le regret de ne pas l’avoir vu traiter scientifiquement qui m’avait engagé à publier à cette époque des recherches à peine ébauchées.
J’avais vu des académiciens fort savants, comme le doit être un académicien-, trouver bon le vin alcoolisé, dontils n’avaient jamais goûté. Je parle ici du vin tel qu’il est viné en réalité dans le commerce, car il est arrivé que l’un d’eux a fait sans inconvénient usage d’un vin auquel il avait ajouté un alcool qui était, sans doute, non de l’alcool de betteraves, mais de l’alcool devin de première qualité. Ne cherchez pas à ébranler l’opinion de ces partisans quand même du vinage, le seul moyen de réussir serait de les contraindre à boire le vin viné de Paris ; on les verrait bientôt réclamer le vin naturel de Suresnes ou d’Argenteuil.
J’avais vu d’autres académiciens, plus savants que les premiers, du moins dans la question qui m’occupe, reconnaître que l’alcoolisation des vins présentait des inconvénients, et ne vouloir la tolérer que dans le cas où l’alcool serait ajouté en quantité seulement nécessaire pour conserver un vin trop peu alcoolique, dont le transport serait difficile. Parmi ces derniers, plusieurs ne voulaient permettre que l’addition de l’alcool retiré du vin. Ceux-ci n’admettaient pas que l’alcool de betteraves eût jamais la valeur de l’alcool de vin, et, sans apporter beaucoup de preuves à l’appui de leur opinion, qui est vraie, comme je le dirai plus bas, ils invoquaient cet argument puissant : que l’alcool de betteraves est moins cher que l’alcool obtenu par la distillation du vin.
Enfin, j’avais vu un autre groupe d’académiciens rejeter de toute leur puissance le vinage. Laissant de côté la fraude, le lucre odieux, résultats nécessaires de cette pratique, ils s’élevaient autant qü’il leur était possible contre l’alcoolisation d’un liquide qui joue si souvent, dans la classe pauvre, le rôle de médicament. Qui d’entre eux conseillerait jamais à ses malades l’usage d’un vin qui ne serait pas natureP? Sans
pouvoir apporter des expériences directes à l’appui de leur opinion^ ils avaient pour eux les résultats qu’ils observaient chaque jour dans les hôpitaux, où l’alcoolisme est si fréquent.
C’est à ces derniers que je désirais pouvoir venir en aide * en disant ce que je savais. Je suis de ceux qui, pendant leurs études et même après, se sont assis à la table de l’ouvrier et ont bu le vin alcoolisé de Paris. D’un autre côté, j’aime les expériences, et si, par le peu que j’ai fait, joint aux recherchesde M. Gros sur l’alcool amylique, je ne pouvais alors réussir à faire prévaloir l’opinion de M. Jules Bergeron, les expériences futures viendraient, sans doute, confondre les partisans de l’alcoolisation.
Mais voici d’abord des faits indiscutables et qui touchent à la question hygiénique des alcools :
1° J’ai constaté par moi-meme que, dans la Bourgogne, qui est mon pays, la maladie si grave qu’on appelle alcoolisme chronique est pour ainsi dire inconnue, malgré la quantité prodigieuse du vin qui est- consommé . On ne rencontre cette maladie que chez ceux qui boivent de l’eau-de-vie, et encore une distinction est à faire ; le mal n’a pas été grand tant que l’on s’est borné à l’usage de l’eau-de-vie de marc, qui renferme de faibles quantités d’alcool butylique, peu dangereux, d’après mes expériences, et des quantités pour ainsi dire nulles d’alcool amylique; mais le mal s’est accru dès que l’eau-de-vie de marc a trouvé une concurrence fatale dans l’eau-de-vie des distilleries du Nord.
2“ Ce qui frappe les médecins en arrivant à Paris, c’est la fréquence de l’alcoolisme chronique et des symptômes qu’on sait aujourd’hui' se rapporter à cette maladie . Est* ce adiré que la classe ouvrière boive plus que les habitants des pays vignobles? Non; il leur faut de l’argent pour vivre avant tout et pour payer leur loyer, et si j’ai vu, à côté de moi, des ouvriers en état de cette ivresse stupide, qui n’est pas l’ivresse qu on observe dans les pays vinicoles, ce n’est point parce qu ils avaient bu trop d’eau-de-vie de bonne nature ou de vin contenant trop d’alcool, c’est parce que ces liquides étaient
de mauvaise nature, comme je l’ai constaté par moi-même. D’ailleurs, le vin de Paris ne contient jamais plus de 11 pour 100 d alcool ; il en contient beaucoup moins le plus souvent. Que 1 on ne parle pas d’absinthe ; l’ouvrier de Paris n’en boit pas. Au reste, les partisans du vinage ont tort de se retran- ‘ cher derrière l’abus de cette liqueur considérée par eux comme produisant très-souvent l’alcoolisme. Ils ignorent que, d’après les recherches de M. Magnan, les effets de l’absinthe sont différents de ceux de l’alcool, et si alcoolisme il y a, il faut l’attribuer aux alcools du Nord, qui servent à préparer l’absinthe, et dont ils veulent permettre l’introduction dans le vin.
3° A mesure que l’on s’approche du Nord, l’alcoolisme s’accroît. C’est à un médecin du Nord, à Magnus Huss, qu’il était réservé de faire entrer cette maladie dans le cadre nosologique. Je renvoie d’ailleurs, à ce sujet, au savant article Alcoolisme de mon ami le docteur Lancereaux, publié dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. On verra quels ravages l’alcoolisme produit dans les pays du Nord, notamment en Suède. C’est dans ces pays qu’on use de l’alcool, non de vin, mais de grains, de fécule de pommes de terre et de betteraves. On n’ignore pas que l’huile de pomme de terre, aujourd’hui l’alcool amylique, a été signalée par Scheele, l’illustre chimiste suédois.
Mais, dit on, les procédés usités dans les distilleries sont aujourd’hui si perfectionnés, que l’alcool de pommes de terre et de betteraves est aussi pur que l’alcool éthylique retiré du vin; on dit qu’il est même plus pur que ce dernier et qu’il ne renferme ni alcool butylique ni alcool amylique. Pour émettre une pareille assertion, il faut oublier totalement combien il est difficile, malgré des distillations répétées, soit de retirer un alcool éthylique pur des alcools de betteraves et de fécule, soit d’en retirer un alcool butylique pur. Je sais • quelles difficultés j’ai éprouvées pour séparer d’un alcool amylique du commerce l’alcool butylique qui a servi à mes expériences, et qui provenait de la fermentation d’un sucre
de fécule ou de betteraves. Ne sait-on pas que, pour obtenir ces derniers, complélement isolés Tuii de l’autre, en un mot à l’état de pureté, il faut décomposer leurs éthers? Or, les distillateurs du Nord ne font pas, que je sache, toutes les opérations nécessaires pour j ustifier l’assertion d’après laquelle leurs alcools seraient de l’alcool éthylique pur.
D’ailleurs, j'ai la certitude qu’il n’en est pas ainsi, d’après mes propres recherches.
J’ai acheté une fois chez un épicier de Paris, rue...., n“ 28, de l’alcool pour préparer du vin de quinquina. L’honorable commerçant me délivra, à un prix assez élevé, un alcool que je reconnus au goût contenir de l’alcool amylique, et dont j’accusai la provenance. Je fus traité d’ignorant, et fus obligé de le garder. Je le distillai et y trouvai de l’alcool amylique. Pauvre peuple! de combien de fraudes n’es-tu pas la victime !
Mais les remarques que j’ai pu faire trop souvent après l’usage du vin de Paris, et les expériences directes dont je vais parler, prouveront mieux la thèse que je soutiens.
Quand je bois un demi-litre de vin naturel, quelle que soit sa teneur en alcool, je n’éprouve qu’un sentiment de bienêtre; mais quand je bois, même aux repas, la même quantité de vin débité à Paris (une chopine vulgaire), j’éprouve une ivresse bizarre, stupide, abrutissante, suivant les épithètes qu’on lui a données; mon intelligence est obtuse; je sens comme un bandeau qui me serre les tempes; de plus, la force musculaire est diminuée. Ces effets ne sont pas toujours aussi intenses; ils varient suivant l'honorabilité du débitant; mais ils existent presque toujours à un degré plus ou moins marqué.
Qaandje signalai ces résultats àlaSociétéde thérapeutique, l’iin des membres de cette Société annonça que, ayant été obligé une fois de faire usage d’un vin acheté chez un commerçant de Paris, il éprouva les mêmes effets, et qu’il eut, en outre, des vomissements qui le soulagèrent aussitôt.
Je voulus une fois soumettre à la distillation un pareil vin
et je pus y constater la présence de l’alcool amylique. D’ail-
leurs, il suffit parfois, pour s’assurer de la présence de ce dernier, de verser quelques gouttes de vinviné dans la paume de la main et de frotter ensuite avec l’autre main; l’alcool éthylique se volatilise facilement, tandis que l’alcool amylique, restant sur la main, peut être reconnu à son odeur.
Enfin, j’ai voulu essayer directement sur moi-même l’alcool amylique et l’alcool butylique, comme je l’avais fait sur les grenouilles.
Expérience I.-^ Dans un demi-litre de vin de bonne nature qui ne produisait chez moi que du bien-être, je mets 25 centigrammes d’alcooi amylique. J’éprouve les mêmes effets que ceux que j’avais éprouvés si souvent après l’usage du mauvais vin de Paris, notamment l’abrutissement et la sensation de serrement de la tête. Une personne qui déjeunait avec moi, ayant bu de ce vin intoxiqué, ressentit des effets semblables.
Expérience II. — J’ajoute 50 centigrammes à une quantité égale du même vin. L’odeur en est très-désagréable, ainsi que la saveur, surtout lorsque je l’additionne d’eau, l’alcool amylique étant, comme on le sait, très-])eu soluble dans l’eau, tandis qu’il se dissout assez bien dans l’alcool ordinaire. J’éprcuve les mêmes effets que précédemment, mais ils sont plus marqués.
Expérience 111. — Je mets 50 centigrammes d’alcool butylique dans un demi-litre de bon vin ordinaire. La saveur du mélangé et 1 odeur en sont à peine modifiées; je n’éprouve rien d’appréciable pour ainsi dire. L’alcool butylique est donc beaucoup moins actif que 1 alcool amylique, comme je l’avais remarqué sur les grenouilles.
Telles furent mes premières recherches. Elles me conduisaient déjà à dédoubler l’alcoolisme en deux états morbides : Véthylisme et Vamylisme\ l’un peu grave, 1 autre très-grave. J’aurais voulu avoir fait davantage pour pouvoir mieux soutenir avec M. Jules Bergeron le bon combat. Si, disaisje alors, le verdict de l’Académie de médecine devrait être en faveur du vinage, surtout du vinage pratiqué avec un alcool de toute provenance, l’hygiène en serait attristée, mais la science s’en soucierait fort peu, car tôt ou tard elle repiendrait ses dfoits.
Etude particulière de diverses substances autres que f alcool éthylique contenues dans les alcools du commerce (1).
Jg viens d’exposer ce que j’avais publié il y a huit années. Depuis, les faits que j’avais énoncés ont été confirmés de toute part. Ils peuvent désormais jeter quelque lumière sur la question de l’alcoolisme.
Aujourd’hui, cette question étant l’objet d’un Congrès international, je me propose de faire connaître ce que mes recherches nouvelles m’ont appris sur la matière.
Lorsqu’on soumet à une distillation fractionnée des alcools impurs du commerce, notamment ceux de betterave et de pomme de terre, on obtient, indépendamment de l’eau, des produits qui se divisent naturellement en trois groupes . Dès le début de la distillation, on recueille des produits plus volatils que l’alcool éthylique ou vinique. Ces produits ont reçu la dénomination de mauvais goûts de tête. Puis, la température reste bientôt stationnaire dans le voisinage de 78o; à ce moment, ce qui distille est formé presque exclusivement d’alcool éthylique plas ou moins aqueux. On recueille ainsi un alcool d’un goût d’autant moins défectueux que l’alcool commercial primitif était moins impur. Enfin la température s’élève davantage. Indépendamment de l’eau dont nous ne tenons pas compte, il passe successivement des produits de moins en moins volatils, dont quelques-uns n’entrent en ébullition qu’à une température très-supérieure, 100 degrés. Ces produits ont reçu \a dénommd.iion de mauvais goûts de queue. Parmi eux, se trouvent les alcools propylique, butylique et V alcool amyliqiWj dont l'importance au point de vue de la question hygiénique est si extrême, ainsi que des produits d’une odeur désagréable et d’une action toxique remarquable.
(1) Recherches postérieures à 1870.
Le tableau suivant présente l’énumération et le point d’ébullition des produits k splus importants obtenus dans les trois phases de la distillation. 11 n’est que la reproduction, toutefois plus étendue, d’un tableau déjà dressé par M. Isidore
Pierre.