Des amblyopies et des amauroses toxiques [electronic resource]
Les préparcations alcooliques exercent une action désastreuse sur Torganisme, qu'elles soient introduites dans l'eslomac à des doses très-fortes et d'un seul coup, ou qu'elles soient employées à des dosesmoins fortes niais d'une manière continue pendant des années.
Dans le premier cas l'estomac devient le siège d'une inflammation très-vive, avec une excitation manifeste, qui ne tarde pas à se propager aux autres organes, et particulièrement au cerveau et au cervelet, comme l'avait démontré Flourens.
Dans le second cas, c'est une intoxication lente et progressive qui se produit, par le fait d'une ingestion d'alcool continuelle et prolongée.
Il est incontestable que c'est dans l'estomac que l'absorption de l'alcool se produit, au moyen des vaisseaux ; de là il est transporté par le sang dans le foie, le cerveau et les autres organes comme cela fut démontré par M. Boucbardat (I), cet auteur a démontré, en outre, que le sang artériel se transformait très-rapidement du rouge rutilaut, en noir et présentait tous les caractères du sang veineux (2).
Celte coagulation du sang se produit lentement et petii à petit dans tout l'organisme, son oxydation ne peut plus se faire en proportion delà quantité considérable de sang carbonisé.
'1) Boucharilat, M/tliéie rncdcale, 1804, Paiis, l. I, p. 329, '2) Boiicliardat, Anmwin de théru/mdif/ue, 18'i7, p. 274. Galezowski
2 DES AMDLYOPIES ET AMAUROSES ÏUXIQUES.
L'action aussi évidente et désastreuse de l'alcool sur le sang artériel explique les phénomènes asphyxigues qu'on observe chez les ivrognes, de môme qu'elle nous permet de comprendre la gêne de circulation du sang dans certains organes, des stases dans les centres nerveux, congestions passives du cerveau et de la moelle, et des divers sens, et en particulier, du sens de la vue. Ces congestions amènent tantôt l'excitation de ses fonctions tantôt leur dépression.
L'action des préparations alcooliques sur l'organisme animal a été très-bien élucidée par les expériences de notre éminent confrère, M . Magnan, faites sur les chiens ; ce qui nous a frappé surtout dans ces expériences, c'est qu'on arrive à provoquer chez ces animaux les phénomènes d'hallucination de la vue et de l'ouïe, tout à fait semblables à ceux qu'éprouvent les hommes adonnés à des excès alcooliques.
Voici du reste ce que dit Magnan (1) dans son remarquable travail sur l'alcoolisme.
a Dès le quinzième jour de l'intoxication il survient une susceptibilité nerveuse et une impressionnabilité remarquable. L'animal est inquiet, triste, il écoute, se tient aux aguets, le moindre bruit le fait tressaillir. Dès que la .porte s'ouvre, pris d'une vive frayeur, criant et laissant sur sou passage une traînée d'urine, il court se blottir vers le coin le plus obscur de la salle; il ne répoi;d plus aux caresses, s'éloigne, se cache, cherche à mordre, dès qu'on veut le saisir et pousse des cris aigus Li la moindi-e menace des coups.
a Cette disposition craintive augmente chaque jour, et dès la lin du l"' mois, des hallucinations et des illusions s'y ajoutent, elle se transforme en véritable délire au milieu de la nuit, tout étant calme, il se met parfois à aboyer avec force, élevant et multipliant les cris comme à l'approche d un agresseur. D'autres fois il pousse des gémissements plaintifs» la voix, l'appel sont insuffisants pour le rassurer, il faut intervenir avec la Imnière. Enfin, pendant le jour il grogne sans motif, puis se croyant
t (1) Magnan, He l'akroliisuw, Paris, 1874, p. ]0.
DES AMBLYOPIES ALGOOLKJUES.
poursuivi il crie, il court ellrayé dans tous les sens, la lête louruée eu arrière et mordant clans le vide. »
Rieu n'est plus saisissant que ce tableau du délire avec hallucinations provoqué par ces expériences sur les animaux, on y roconuaît d'une manière frappante la ressemblance qui existe entre ces phénomènes et ceux qu'on trouve dans le délirium tremens.
C'est sous l'intluence de ces désordres dans tous les organes, et particulièrement dans le système cérébro-spinal, que se développe le delirum tremens. Parmi les troubles qui se développent dans l'organisme sous lïnfluence de l'alcoolisme, les plus graves sont sans contredit ceux qui attaquent le système nerveux cérébro-spinal.
Le délire tbrieux ou delirum-tremens devient quelquefois excessivement agité, et cette agitation est d'autant plus violente qu'elle est excitée par la frayeur et la peur extrême, qu'éprouvent les malades sous l'impression de toutes les visions fantastiques, et des phénomènes d'hallucination de la vue et de l'ouïe.
Le délire alcoohque naît de la peur, le malade se croit poursuivi par des voleurs, des assassins, s'agite, change constamment de place, il veut fuir, croyant échapper de cette façon à quel';j[ue danger.
Le tremblement musculaire est un des phénomènes le plus constants dans l'alcoolisme.. Ainsi, lorsqu'on pose la main sui- l'épaule du malade, ou sur le dos de sa main à lui, on constate très-facilement un tremblement où une sorte de vibration de tous les membres, qui devient d'autant plus apparent que le malade veut faire un elfort de tension avec les muscles de ce même membre, par exemple, lorsqu'il cherche à écarter les doigts.
Le delirum tremens est accompagné de tremblements des mains, des muscles de la face et des jambes, portés souvent à tel degré, que le malade ne peut que difficilement se tenir debout. Certains d'entre eux ont des accès de délire, d'autres éprouvent des vertiges. Des attaques épilepti formes et de vraies secousses musculaires ont été observées par Magnan, dansl'in-
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Loxication absiiilhique. Si on ajoule à tous ces phéiiomèiius quelques autres syiuplônies de l'alcoolisme suL-aigu ou de forme apyrétique que Lasègue avait signalés et notamment des tremblements des membres sans délire ni fièvre, mais avec insomnie et des malaises digestifs plus ou moins accusés, etc. ; on aura alors le tableau plus ou moins complet de ce que présentent en général les individus sujets aux excès alcooliques.
L'étude comparative de tous les symptômes du delirum tremens nous a montré la gravité des accidents cérébraux; ils peuvent se dissiper, comme ils peuvent aussi prendre une marche chronique, et coastituer un état morbide que l'on désigne géné ralement sous le nom d'alcoolisme chronique.
D'après Magnan, les troubles moteurs et seusitifs dans cette forme sont très-variables, ce qui s'explique par la variété des lésions qu'on trouve soit du côté des vaisseaux, soit dans la moelle épinière ou la substance cérébrale elle-même.
On a très-souvent trouvé de la stéatose et de l'alhérorae vasculaire avec leurs nombreuses localisations dans la substance grise et dans la substance blanche. Tardieu (1) a souvent trouvé des hémorrhagies méningées chez les individus morts en état d'tvresse.
Bouchereau et Magnan (2) ont enfin observé des liémorrhagies cérébi'ales avec anevrysmes miliaires du cerveau et de la rétine.
Toutes ces lésions amènent nécessairement des troubles cérébraux de différente sorte^^selon le degré d'altération, qui peuvent se traduire par des délires, allant jusqu'àla démence, paralysie générale, hyperesthésie ou anesthésie, hémianestliésie et des convulsions même. Et on comprend très-bien, que ces mêmes altérations lorsqu'elles euA'ahissent une des portions des centres optiques, elles pourront donner lieu à de simples hallucinations, des amblyopies plus ou moins graves, et môme à la cé-
(1) Tardieu, Annales d'hygiène et de inàt. légale, t. LXI.K, 1848, p. 290.
(2) Bouolierciiu cL Magnan, Observ. d'alcoolisme chronique; hémorrhagies céréhrales; anévnjsmes miliaires du cerveau et de la rétine (Comptes-rcudus et Mém. de la Soc. de biologie, 1869, p. 36).
IIALLUCIXATrON ET TTJ,T:ST0\. f)
cité complMe, comme le prouvent les observations rapportées par le D'" Magnan.
Examinons successivement chacune de ces variétés.
AUTICLE PREMIER
HALLi:CINATION ET ILLUSION.
Examinons maintenant I hallucination et l'illusion, phénomène de la plus haute importance au point de vue physiologique, et qui constitue un des symptômes les plus fréquents du delirum tremens ainsi que de l'emblyopie alcoolique.
Ces deux noms indiquent une sorte d'aherration d'esprit, et une perversion du sens intellectuel sous l'influence de l'intoxication alcoolique. La différence n'existe réellement que dans l'absence ou la présence des objets que l'œil voit d'une manière erronée, ou des objets qui n'existent point.
Brierre de Boismont et Esquirol ont donné, à ce sujet, une appréciation très-exacte et très-précise qu'il est utile de connaître. Le premier de ces auteurs nous dit que l'hallucination est une perception des signes sensibles de l'idée, tandis que rillusiou est une appréciation fausse des sensations réelles. Esquirol est plus explicite, et dans son Mémoire sur les illusions définit d'mie manière très-précise ladifférence : l'absence de tout corps extérieur constitue l'hallucination, tandis qu'il faut pour base à l'illusion un objet sensible, perçu par le malade,
Cette distinction n'est pas toujours très-facile à établir, et nous pensons avec Dechambre que Tliallucination et l'illu • sion doivent très- souvent se confondre. Là, en effet, où nous ne pouvons pas découvrir aucun objet extérieur qui ait pu impressionner la vue, le malade a pu apercevoir un objet qui a disparu aussitôt, en laissant à l'individu une fausse impression, avec une illusion consécutive. C'est donc l'hallucination et l'illusion qui se confondent ensemble au point qu'il nous serait impossible de distinguer l'une de l'autre.
Le cerveau peut créer lui-même des objets, qui, sousi'iu
6 DES AMBLYOPIÊS DT AMAUBOSES TOXIQUES.
fluence de conditions particulières peuvent prendre des proportions de fantômes, otd'êtres vivants; mais ilcstplus facile encoïc à ces cerveaux malades de transformer les phénomènes visuels morbides, qu'il voient réellement devant les yeux, en animaux de toute sorte qu'il voient passer devant eux, se jeter sur eux, etc.
Nous avons examiné avec M. Voisin (1) 28 malades au point de vue des hallucinations primitives de la vue. Parmi ces 28, 20 nous ont présente des lésions du milieu de l'œil, et sur ces 20, 2 nous ont offert des altérations glaucomateuses, tandis que chez les 18 autres le cristallin était le siège de cataractes à diverses périodes ; tantôt des stries étoilées concentriques, des taches en nombre restreint à la périphérie, ou de la capsule, des cataractes lenticulaires ou pointillées. Dans plusieurs cas elles étaient bien^neltement corticales. Une [fois une opacité légère occupait le noyau même des deux cristallins ; une fois c'étaient des incrustations phosphatiques capsulaires-.
Ces malades ont présenté des'dispositions héréditaires, et ils voyaient des mouches noires d'araignées, des poussières noires, des bluettes, des brouillards ordinaires, et que l'affection cérébrale transformait en phénomènes d'hallucination de tout côté. En apparence il n'y avait qu'une simple hallucination, tandis que en réalité ce n'était qu'une illusion.
Une malade , qui a été guérie d'hallucinations et de délire partiel par une iridectomie, a commencé par avoir des illusions consistant à voir les passants lui faire des grimaces, rire d'elle, A ces illusions se joignent et plus tard succèdent de véritables hallucinations de la vue, douces ou terrifiantes.
La cessation de l'hallucination par le fait de l'obscurité complète, est en concordance avec la suppression de l'hallucination sensorielle par la cécité absolue.
Selon Voisin, Thyperesthésie delà vue est aussi souvent une cause d'hallucination. Par la compression de l'œil on peut s'assurer s'il y a la perception de même phénomène dont se plaint le malade.
(1) Voisin, Leçons cliniques sur les maladies metiiales, Paris, 187G, p. 6S.