HALLUCINATION ET ILLUSION
Il n'est nullement douteux pour moi que les sens jouent un très-grand rôle dans la production des hallucinalions. 11 nous arrive, en ellet, de rencontrer des malades hallucinés, des maniaques et des aliénés, chez lesquels tous les troubles nerveux dépendent de l'altération quelconque de la vue, et pourvu que les yeux soient guéris, la santé générale se rétablit aussitôt totalement.
Yoici d'abord un cas très-remarquahle, tiré de ma propre clientèle, et qui se rapporte à la sœur d'un médecin que nous avons soigné avec le D'" Auguste Voisin.
Obs. — Madame X..., âgée de 48 ans, mère de plusieurs enfants, habitant la province, perdit la vue de l'œil gauche en 1839 après de très-fortes douleurs occasionnées par un glaucome aïgu et qui a été méconnu. Elle jouissait, malgré cet accident, d'une bonne santé, lorsqu'à la fin de l'année 1866 elle s'était aperçue des symptômes prodromiques de glaucome dans l'œil droit ; cela l'avait tellement efirayée, qu'elle fut prise d'accidents cérébraux des plus graves. EUe se croyait constamment poursuivie par des malfaiteurs et des assassins; elle perdit le sommeil et lappétit. Le médecin de la campagne croyait que le trouble de la vue, dont elle se plaignait, étaifdû aussi aux accidents cérébraux et n'y faisait aucune attention . Voyant les accidents prendre une tournure menaçante, il se décida à l'envoyer à Paris. Le D'' A. Voisin et moi nous fûmes appelés à donner notre avis sur l'état de la santé de la malade. Nous avons été frappés de l'éiat de ses yeux, et nous pensâmes qu'il y avait là une relation intime entre les accidents cérébraux et sa vue. En effet, l'œil gauche était perdu depuis huit ans, il présentait une dilatation de la pupille avec atrophie complète de l'iris et une cataracte ancienne crétacée, glaucomateuse. L'œil droit était légèrement injecté au pourtour de la cornée ; il était dur, la cornée était trouble, chagrinée, la pupille dilatée, la chambre antérieure diminuée. La malade déclarait qu'elle voyait depuis longtemps des cercles d'arc-en-ciel autour d'une bougie ; elle se plaignait en outre de troubles périodiques de la vue vers le matin ; le soir elle voyait toujours plus distinctement. Ainsi, le jour de
8 PES AMBLYOPIES ET AMATTROSES TOXIQUES.
notre examen, la malade distinguait à peine les doigls c;l elle ne voyait pas à se conduire, tandis que le soir elle marchait toute seule, sans difficultés. Mais c'est la nuit et le matin qu'elle était exposée à toute sor le d'hallucinations ; tantôt c'étaient des oiseaux de proie qui s'attaquaient à ses enfants; tantôt enfin elle voyait des assassins, des brigands qui atlsu talent à ses jours. L'examen du fond de l'œil m'avait permis de constater que la papille était parfaitement injectée, mais elle n'était pas excavée.
Nous avons décidé de pratiquer l'iridectomie à l'œil droit, ce qui fut exécuté le 16 janvier 1867. Cette opération a été pratiquée en présence du Voisin, de mon ami le C Lourenzo (du Brésil), et de mon oncle, le D"" Séverin Galezowski. L'opération sest faite régulièrement, la plaie s'est cicatrisée sans difficulté. Déjà, le 23 , janvier, la plaie était cicatrisée, et une semaine après elle pouvait lire le journal. A partir de ce moment, sa santé s'est complètement rétablie, tous les phénomènes d'illusion et d'hallucination ont disparu, et sa guérison est devenue définitive. Nous avons eu l'oci^asion de la revoir avecM. Voisin au bout d'un an, et nous eûmes la satisfaction de nous assurer que sa guérison ne s'était nullement démentie.
Les faits suivants, connus dans la science, ne peuvent que confirmer cette loi généralement admise, que les sens interviennent dans la production des hallucinations. Aussi Morel et Voisin ont-iis assigné à ces hallucinations la dénomination de sensorielles.
Obs. — Une personne, observée par Donat, qui voyait toujours une araignée, des spectres et des tombeaux, n'avait d'hallucination;; que lorsqu'elle ouvrait l'œil gauche, le droit étant fermé.
Ce fait, 9st de plus intéressant, et il montre combien, dans ce cas au moins, la relation entre la sensation visuelle et l'hallucination élait réelle.
Dumont, médecin des Quinze-Vingts, a noté, dans un relevé statistique, que sur 220 aveugles de l'hospice, 27 ont présenté
ITALI.T'CrNATION' ET ITJJ'SION. 9
lies accidents cérébraux, lois que de la mauie, dos hallucinations, de la démence, etc.
Bouisson (l)a publié l'observation d'un homme rjui, atteint de cataracte double, présentait de l'amnésie, de l'incohérence d'idées, un défaut de spontanéité intellectuelle, et fut guéri de ces troubles mentaux, lorsque la vue fut rétablie par l'extraction des cataractes.
Ce que nous avons observé chez les aliénés, avec Voisin existe réellement chez les alcooliques ; leur vue est afîaiblie, leur amblyophie est accompagnée de scotornes, de mouches et de différents autres symptômes morbides visuels, qui peuvent donner lieu à des illusions.
Les alcooliques le plus souvent voient des animaux qu'ils ont riiabitudè de voir dans leurs habitations. Pour Brierre do Boismont (21, le plus souvent ces malades voient des rats, des chiens, des souris, des poissons, des singes, des serpents se promenant sur le lit, les murailles, etc. M. Viardot, auteur d'une traduction des Nouvelles russes de Gogol, dit que les cosaques Zaporagues, qui font un usage considérable dos liqueurs alcooliques, sont très-sujets au delirum tremens ; dans cet état morbide ils sont assiégés par des visions diaboliques ; plusieurs d'entre eux se plaignaient de voir des scorpions énormes, étendantleurs pinces pour les saisir. Il n'est pas douteux que ces visions sont créées par une imagination exaltée, mais il est aussi plus que certain que si on avait examiné les yeux de ces individus, on aurait constaté soit la présence d'amblyopie, que nous allons décrire, soit des altérations dans les membranes oculaires.
Un des caractères principaux des perceptions illusoires des alcooliques et de leurs hallucinations, c'est leurmobilité, comme l'a très-bien démontré le professeur Lasôgue (3). Les hommes, les choses, les animaux, que ces malades voient, tout cela danse et se déplace avec rapidité, ce qui est aussi en rapport avec les
fl) Bouisson. Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXXI, p. 6.
(2) Brierre de Boismont. Dch Hallucinations, p. 174, 1862.
(3) Lasègiie. De Frikoolisme su'j-aif/iie {Archives rjénéi: île méd.,' 1869)
\0 DES AMni;YOPIKS ET AMAUROSES TOXIQUES.
phénonioaes morbidos • visuels de l'amblyopie, comme nous allons bientôt le démontrer.
C'est pendant la période intermédiaire à la veille et au sommeil que les hallucinations et les illusions se produisent le plus habituellement, comme il résulte des recherches de M. Baillarger (1).
Pendant le jour, ce malade répond facilement, parle et ril volontiers des visions et des idées imaginaires passées; mais vers le soir, des craintes vagues surgissent, et ils appréhendent le moment du coucher. Les illusions et les hallucinations ont, en effet, d'autant plus d'empire, d'après Baillarger, que les causes extériem-es 'd'excitation seront moindres, que la volonté elle-même perdra sa puissance et cessera d'intervenir à l'approche du sommeil.
Les uuits, chez ces individus, sont mauvaises et troublées par des frayeurs et des cauchemars.
Mais il ne faut pas croire que les troubles visuels chez les alcooliques sont toujours l'expression d'une lésion grave du cerveau ; tout au contraire, il arrive bien plus souvent de trouver des troubles visuels assez graves en apparence, et qui ne sont accompagnés d aucune lésion matérielle ni du côté du cerveau ni du côté des membranes internes de l'œil.
Ce sont des amblyopies alcooliques sans lésions, et qui constituent une des variétés les plus fréquentes parmi les amblyopies toxiques. Nous allons étudier en détail cette affection.
ARTICLE II
D'après la statistique que j'ai établie, j'ai pu constater que sur 36 mille nouveaux malades qui se sont présentés à ma
{\) Baillarger. De l'influence de F état intermédiaire à la veille et au sommeil sur la production et la marche des hallucinations, 1842.
AMni'YOPIR ALConiJOlJE. ii
consultation dans l'ospaco de 1 0 ans, il y a ou 393 cas d'amblyopies alcooliques, ce qui l'ait à peu près liiour 100.
Ce sont, le plus souvent, des amMyopies passagères, et qui sont le résultat d'une intoxication bisn souvent passagère et de peu- d'intensité, ou bien pendant l'alcoolisme chronique mais qui n'a abouti ni au delirum tromens, ni aux autres symptômes graves cérébraux. La sauté générale, en apparence, n'est nullement altérée, et il n'y a que la vue qui est devenue malade ; mais si on fait des recherches minutieuses, on constate des troubles de motilitc, de digestion, de l'intelligence, etc., mais à un degré bien peu accentué. Il faut alors savoir rechercher les symptômes propres à l'alcoolisme chronique, et on trouvera dans la présence d'un certain nombre d'entre eux, }a confirmation de la nature à'amblyopie.
Symptomatologie. — L'es signes qui caractérisent l'amblyopie alcoolique sont très-complexes, ils n'existent pas toujours chez tous'les individus ; tantôt ces malades n'accusent que quelques symptômes bien caractéristiques, tantôt les signes caractéristiques manquent, et il faut alors chercher à établir le diagnostic par l'étude comparative de tous les symptômes morbides qu'accusent les malades.
Sichelpèrd était le premier qui, en 1837, appela l'attention sur l'amblyopie alcoolique, dans son Traité de rophlhalmie, de la calaracle et de Vamaurose, sous le nom d'amaurose symptomatique du delirium iremens. Après lui, viennent les recherches de Desmarres père, qui dans son Traité des maladies des yeux fait un tableau très-exact de la maladie. Il faut ajouter à cela des travaux plus réconts de Daguenet, d'Apostoli, de Herschler, ainsi que mon mémoire, que j'ai présenté à l'Académie de médecine en 1873.
Voici la symptomatologie complète 'de l'amplyopie alcoolique, îelle que nous avons pu l'étudier pendant les dernières six oii huit années.
1. Début rapide. — L'amblyopie alcoolique se développe habituellement d'une manière assez rapide; d'un jour à l'autre, le malade s'aperçoit d'un trouble de la vue, surtout dans la perception des objets à distance.
12 nttS AMÎÎLYOPIES ET AMAUROSES TOXIQIj'ES.
C'est nu ])rouillard plus ou nioius éjiais qui roiu-plit l'air, ol rend la perception difficile de tout ce qui entoure le malade. Le trouble de la vue devient de plus en plus prononcé, la lecture et l'écriture deviennent impossible, souvent au bout de huit à quinze jours. C'est donc une amblyopie ayant un début brusque, et qui arrive très-rapidement, dans l'espace de quinze jours à trois semaines, à son simmim d'évolution.
^. Affaiblissement de V acuité visuelle . — Un des symptômes les plus importants et qui caractérisent le mieux la maladie, est incontestablement l'afFaiblissement considérable de l'acuité visuelle. La portée de la vue au loin diminue, comme nous avons vu plus haut, de très-bonne heure, et les caractères de 20, 30 et .oO sont à peine aperçus à deux ou trois pas. D'autre part, la lecture devient tout à fait impossible.
Dans la grande majorité des cas, le degi'é d'affaiblissement de la vue est le même chez tous les amblyopes, surtout au début, ils peuvent avec difficulté lire les caractères n° 6, et ils ont une impossibilité presque absolue de déchiffrer le n" 5 de l'échelle typographique de l'un comme de l'autre œil. Ce fait est lellement constant, que je le considère comme'pathognomoniquc de la maladie.
Il est certain qu'à un degré plus avancé de l'intoxicatiop alcoolique, cette limite sera de beaucoup dépassée.
Nous avons rencontré des individus qui ne distinguaient aucun caractère, môme le plus gros, ou qui finissaient, à force de très-grands efforts, à reconnaître quelques lettres des n°' 20, 30 ou 50 en se rapprochant de tout près.
Avec un abaissement aussi considérable de l'acuité visuelle, on s'attend généralement à observer une lésion grave des membranes internes de l'œil, tandis que l'examen ophthalraoscopique le plus minutieux ne fait rien découvrir, le fond de l'œil est complètement normal.
Le scotôme central est très-rare, comme dit justement Apostoh, etHcrscherne l'a Irouvé que 11 fois sur 1S1.
2. Le mieux et le f ire dans les troubles visuels. Le caractère dominant de la maladie, c'est l'irrégularité dans sa marche.
AMULYOl'IE ALCOOLIQUK. 13
Arrivée à imo certaino période, l'aiablyopic reste stalionnairtj pondaul un certain temps. Pais vient une période de décroissance où le mieux devient sensible, la vue s'éciaircie et le malade peut même lire un peu. Puis il survient une nouvelle aggravation et une nouvelle amélioration. Celte irrégularitédans . la marche s'observe surtout au début, et elle est le résultat de l'aggravation dans les excès alcooliques. Que le malade commence à absorber une plus grande quantité des boissons spirilueuses, et la vue s'affaiblira davantage, qu'il s'en abstienne, au contraire, pendant quelque temps et qu'il devienne un peu plus sobre, et aussitôt la vue deviendra meilleure.
Il y a encore une cause d'amélioration de la vue, c'est l'approche du soir et du matin .
Les malades se plaignent d'un brouillard qu'ils voient constamment devant les yeux; or, à l'approche du soir et à la brune on voit moins de ce brouillard, ce qui fait croire aux malades qu'il sont mieux. La même raison existe pour la vision du matin, a son réveil ; mais il y a encore une seconde circonstance, pour laquelle la vision est meilleure le matin, c'est que pendant la nuit il n'a pas bu; dès qu'il aura pris une liqueur quelconque, aussitôt sa vue deviendra plus trouble.
3. Brouillard gris, blanc, violet, he trouble de la vue à dir.tance est sm-tout occasionné par une sorte de brouillard qui recouvre les objets. Il se présente sous des aspects très-variées, depuis la nuance blanche jusqu'aux grisé ;et violacé. Ce brouillard empêche de reconnaître les personnes placées à toute petite distance ; leurs figures paraissent sombres, livides, presque des cadavres. Bien souvent mes malades se sont plaints de ce qu'ils ne pouvaient reconnaître les personnes les plus proches de leur famille ; le mari ne reconnaissant pas sa femme en passant à côté d'elle et le père, ses enfants. Un malade m'a raconté qu'il a manqué une fois de prendre sa femme pour sa maîtresse et n'a échappé à la confusion qu'en entendant sa voix.
Lorsque le brouillard paraît d'une teinte blanchâtre, les yeux deviennent alors très-sensibles au grand jour, les malades sont ';blouis par le soleil et ne pcruvent rien distinguer. C'est pour-
U JJKS AMDLYOPIES KT AMAUROSES TOXIQLKS.
quoi ils se IrouveaL toujours soulagés pur l'usage des conserves d'une leiute runiée. De même le «oir ils éprouvent moins de latiguc, car la brume, eu effet, les cuipèclie de voir leur propre brouillard, et leurs yeux sont, de cette i'açou, plus reposés, et moins éblouis.
4. Perversion de la faculté chromatique. — L'examen de la faculté chromatique de l'œil est très-précieux pour le diagnostic des auiblyopies alcooliques, surtout dans certains cas, où les autres symptômes ne donnent que des résultats incertains et peu concluants.
Nous avons déjà démontré dans un autre travail (1), que les malades atteints d'amblyopies alcooliques perdent, jusqu'à un certain point, la faculté de distinguer les couleurs, surtout Ls couleurs composées, qui ne sont ni franches nisatm-ées. Telles sont surtout les couleurs vert jaune, et vert bleu, que les malades confondent avec la couleur prédominante ou avec le gris.
Ce défaut tient aune sorte d'anesthésie rétinienne, qui peut être quelquefois portée à un si haut degré, que nulle couleur , pas même la plus vive, rouge é£arlate, ou bleu outre-mer ne sera reconnue. Cette dyschromatopsie, n'est pas toujours développée, au même degré, chez le même individu, et il m'est arrivé de rencontrer des malades qui, pendant quelques jours, ne distinguaient point les couleurs, et puis cette faculté visuelle était revenue spontanément d'une manière plus ou moins complète; comme on peut juger par l'observation suivante, qui a été recueillie par mon ancien chef de clinique, le D'' Miard.
Observation. — M, L..., concierge, demeurant à Paris, âgé de 54 ans, vint me consulter, le 28 juillet 1869, pour un affaiblissement considérable de la vue, qui lui est survenu depuis cinq ou sis mois, d'une manière brusque. A l'examen minutieux, nous avons constaté que le malade pouvait à
(1) Galezowski, Du. diaynostk des iiudud'œs des i/eiix pur lu dirUmUtoscopic ri!tinien?ic, Vima, 1868, page
peine lire des deux yeux les caractères ii° 20 do l'échelle typoj,'raphique; la vision à distance était diminuée, au point que c'est à peine s'il reconnaissait les caractères n" 30, à un mètre de distance; il ne reconnaît pas la figure d'une personne, à deux ou trois pas, ce qui le désole et l'effraie beaucoup. Toutes les couleurs sont confondues par lui; le rouge, le bleu, le jaune paraissent comme noir, blanc ou gris, selon l'intensité de leur coloration. Le fond de l'œil est normal, la papille présente une exciivation physiologique, sans aucune altération. Le malade se plaint d'un tremblement dans tous les membres, depuis un au, et de crampes très-fréquentes dans les membres inférieurs. 11 est sujet en outre, depuis quelque temps, aux vomissements tous les matins, à l'inappétence et à l'insomnie. Il avoue luimême qu'il boit beaucoup devin et de liqueurs. — Nous l'avons soumis à un régime très-sévère, à l'abstention de tous les alcooliques, à l'instillation du collyre à l'ésérine et à l'usage du bromm-e de potassium à l'intérieur. Sous l'influence de ce ti-aitement, il a éprouvé une amélioration sensible et déjà, le 13 août, il a été amélioré, à tel point, qu'il pouvait lire les caractères n° 5 de l'échelle, et reconnaissait toutes les couleurs.
5. Contraste morbide et successif des couleurs. — J'ai observé chez les alcooliques un autre trouble chromatique, qui se traduit par la persistance prolongée des impressions coloriées sur la rétine, d'où résulte une confusion des couleurs, qui varie constamment. C'est le contraste morbide et successif des couleurs. Ainsi, ces malades reconnaissent assez bien chaque couleur-, lorsqu'on la montre séparément, mais aussitôt qu'ils ont llxé leurs yeux sur une couleur quelconque, sur le rouge par exemple, et qu'ils regardent ensuite la couleur bleue, ils ne distinguent plus cette dernière couleur, mais il leur semble voir le rouge, dont l'impression, une fois produite sur la rétine, I)ersiste encore pendant un temps plus ou moins long. Qu'on les laisse reposer les yeux, en les fermant, et ou pourra immédiatement constater qu'ils reconnaissent bien la couleur qu'ils ont confondue, quelques instants auparavant, avec une autre couleur.
16 DES AMBLYOPIES liT AMAUHOSES TOXIQUES.
L'observation suivante peut nous servir (i'exe;nple pour cette forme de dyschromatopsie.
OiiSERVATiON. — M. B...,clgé de ans, limonadier, demeurant dans uuc ville du département du Cher, est venu me consulter le 24 juin 18G8, pour un allaiblissement de la vue, qui lui est survenu d'une manière très-brusque, depuis dix mois, et est resté depuis cette époque, constamment sans changement. A l'examen, fait eu présence.de mon excellent confrère et ami, le D'" Montalvo (de la Havane), nous avons constaté que le malade lisait difïïcilement les caractères n" 1 0 de l'échelle typographique ; la perception des couleurs devenait pour lui trèsdifîicile, lorsqu'il avait iixé, pendant quelques instants,plusieurs couleurs en même temps ; ainsi le rouge, il le confondait avec le bleu ou le gris, mais un instant après, lorsqu'il avait fermé les yeux et qu'il les a reposée, il reconnaissait immédiatement la (couleur rouge, surtout si on la lui montre isolée de toutes les autres couleurs. Le même phénomôme se produit pour les couleurs verte, jaune, bleu, etc. A l'examen, nous constatons, qu'une pupille est plus largement dilatée que l'autre, et elles sont toutes les deux d'une immobilité presque absolue. A l'ophtlialmoscope, nous trouvons que les parties internes des papilles optiques sont pâles, anémiques, surtout dans leurs moitiés internes. Les artères sont minces, presque filiformes, tandis que les veines sont tortueuses, variqueuses. Le malade déclare /qu'il boit de 3 à 4 litres de vin pur, et plusieurs petits verres d'absinthe ou de toute autre liqueur. Evidemment il s'agissait, chez ce malade, d'une amblyopie alcoolique, que rien ne pouvait guérir si ce n'est le régime approprié, et les dérivatifs, tels que vésicatoire aux tempes et au cou, et c'est ce qui a été prescrit au malade.
Le fait suivant est encore plus concluant que le précédent, il vint se présenter tout récemment à mon observation; tous les symptômes que j'ai décrits dans cette maladie, se retrouvent d'une manière complète chez cet individu. En voici l'histoire :
Observation. — M. X..., dgé de 46 ans, demeurant à Neufchâteau (Voges), vint me consulter, le 23 septembre dernier, pour un [rouble de la vue, qui lui est survenu d'une manière très brusque, il y a cinq mois, sans aucune cause appréciable. Pendant huit à dix jours, la maladie faisait des progrès constants, une fois arrivée à un degrô tel, qu'il ne pouvait plus lire, la maladie sembla s'arrêter et resta stationnaire jusqu'au jour où il est venu me consulter. Par moment, la vue devenait plus claire pour un ou deux jours, puis elle redevenait trouble comme par le passé. Le malade se plaint d'un brouillaî'd violacé, qui lui recouvre tous les objets et ne lui permet pas de reconnaître les personnes à quelques pas de distance. L'acuité visuelle est très-affaiblie, il lit à peine les caractères n° 12. Quant à la faculté chromatique, elle se présente altérée, le malade accuse une certaine gêne pour reconnaître les couleurs, même les plus éclatantes, quand elles sont mises les unes à côté des autres, mais après un repos et vues séparément, elles sont bien reconnue... C'est ainsi que le rouge-carmin paraît tantôt bleu, tantôt vert, quand il est vu après ces deux couleurs; mais si on isole ces couleurs, et qu'on les montre chacune séparément, le malade les distingue toutes très-bien.
Le malade se plaint d'hallucinations très-fréquentes, le soir il voit toutes sortes de bêtes et de visions, son sommeil est trèsagité. Il éprouve souvent des vertiges, des maux de tête et des vomissements le matin. Les objets, par moment, paraissent danser ou se doubler. Les pupilles sont irrégulièrement contractées, la di'oite paraît plus large, la gauche, au contraire, présente une forme angulaire et irrégulière. A l'ophlbalmoscûpe, je constate que la papille présente une excavation physiologique sans aucuue lésion. Le malade avoue qu'il est un très- fort buveur, et qu'à part le vin, dont il absorbe de 2 à 3 litres par jour, il prend habituellement 3 ou 4 petits verres d'absinthe ou d'autres liqueurs alcooliques.
6. La monnaie (T or ci celle (T argent sont confondues entre elles. — C'est un fait constant de voir toutes les personnes atteintes d'aniblyopie toxique se plaindre de ne pas pouvoir distinguer Galezowski '4
la monnaie d'or et d'argent. Avant qne ce symptôme se produise, le malade s'inquiète encore peu pour sa vue et ne se soumet à aucun traitement. Mais dès qu'il s'aperçoit que pour une pièce do 20 sous il donne une pièce do iiO francs sans s'en apercevoir, il devient inquiet et vient alors consulter.
Il est très-facile de comprendre pourquoi ces individus confondeni les monnaies. L'alcoolisme amène, comme nous avons vu plus haut, une sorte de dyschromalopsie, ce qui fait que les couleurs sont mal reconnues ; d'autre part, par suite du trem- Mement musculaire dans les bras, la main ne peut pas^bien apprécier la pesanteur des petits objets. So trouvant dans l'impossibilité de reconnaître la couleur jaune de For ni la différence des poids entre l'or et l'argent, ne pouvant pas en outre en déchiffrer l'effigie, le malade confond la monnaie.
7. Le trouble de la vue est toujours égal dans les deux yeux. — Ce signe est d'une grande importance pour le diagnostic des amblyopies alcooliques ; nous savons, en effet, que celte dernière ressemble beaucoup à une alrophie progressive des papilles à son début. L'acuité visuelle s'affaiblit aussi fortement, quoique beaucoup plus lentement dans cette dernière , et l'acuité pour les couleurs se présente au même degré dans les deux maladies ; la connaissance de ce nouveau signe est d'une très-grande utilité, puisqu'il nous permet de se prononcer avec plus d'assm'ance sur la cause et la nature de la maladie.
L'atrophie des papilles est, au contraire, très-rarement développée au même degré dans les deux yeux, et pendant qu'un œil conserve l'acuité visuelle presque normale, l'autre souvent ne distingue que le caractère du n" S, 6 ou 8 de l'échelle typographique. Un seul cas fait exception à cette règle, c'est lorsque l'amblyopie alcoolique coïncide avec un défaut de réfraction d'un œil, tel qu'ime forte hypermétropie ou et astigmatisme; mais dans ces circonstances mêmes, malgré la différence des deux yeux, ni l'un ni l'autre ne peuvent distinguer les caractères au-dessus du n» 5.
L'amblyopie peut pourtant être monoculaire, mais alors elle est Ja conséquence d'une hémianesthésie complète, avec la
AMBLYOPIB ALCOOLIQUE. ^9
pevto de la sensibilité tactile, parésie et des tremblements rliythmiques. Ces héiiiianesthésios sont relativement rares, elles se renooutrent pendant les accès aigus du delirium /rmens précédés ou suivis d'attaques épileptiformes.
Un fait de ce genre a été rapporté par Magnan (1), et l'obserlion XXX est an des rares et intéressants exemples de cette forme d'amblyopie. La conjonctive, la cornée, la sclérotique sont peu sensibles y droite, on peut promener un bout de papier à leur surface, sans provoquer le luoiudre mouvement des paupières, toutefois, en atteignant la cornée, le malade retire un peu la tête, quoiqu'il prétende ne rien sentir. L'amblyopie est aussi à droite. A l'ophthalmoscope, la papille et la rétine son normales, les veines seulement sont légèrement injectées. L'atropine dilate également les pupilles. Il n'y a pas de dyschromatopsie.
8. Diplopie et polyopîe. — Un certain nombre des malades se plaignent de la diplopie ou de la polyopie, surtout lorsqu'ils veulent fixer des tout petits objets. Ce phénomène n'est pas constant et il ne se rencontre que chez quelques individus, surtout à certains moment de la journée, lorsqu'ils sont plus
■ excités par les boissons alcooliques.
Cette diplopie s'observe surtout lorsqu'on fixe les objets de petite dimension. C'est ainsi, qu'un de mes clients s'est plaint de voir par moment sa canne, son parapluie deux fois, et c'est
I la fausse image qu'il saisissait toujours. Chez un de mes malades de la clinique, la diplopie a persisté pendant longtemps et d'une manière presque continue, ce qui lui a causé certains préjudices. Chargé, en quahté de garçon de café, de verser tantôt le vin et les liqueurs, tantôt le café aux clients et voyant tous les objets, les verres, les bouteilles très-nettement doubles, il versait souvent à côté du verre, ce qui lui a fait perdre sa place.
Quel est le mécanisme de cette diplopie, est-elle monoculaire
(i) Magnan, lie l'akootùme, 1874. 242
20 DÉS AMULYOPIES liT AMAUROSES TOXIQUES.
et coiiséfiulive à un défaut de réfraction ou d'accommodaliou, ou bien dépend-elle d'une altération quelconque des moteurs oculaires. Il est difficile, pour le moment, de se prononcer h ce sujet d'une manière positive. Je penche néanmoins vers la première opinion, car dans tous les cas où j'ai eu à examiner la diplopiechez les alcooliques, je n'ai pas pu découvrir do diplopie appréciable avec le verre rouge, soit aux images homonymes, soit aux images croisées. Nous savons, d'autre part, que la vue double peut exister dans certaines formes de défaut de réfraction, dans l'astigmatisme, l'hypermétropie ou la myopie, lorsque l'image ne se fixe pas directement sur la réline, mais quand la rétine reçoit une image diffuse. La même chose peut arriver lorsque, sous l'inlluence de l'intoxication alcoolique, il se produit une paresse du muscle acconimodateur, qui empêchera par conséquent la concentration de l'image sur la rétine elle-même, mais en arrière, surtout si l'œil a la conformation hypermétrope. Cette môme loi doit présider à la production d'un autre phénomène, qui s'observe aussi dans les amblyopies alcooliques et que nous allons étudier dans le paragraphe suivant.
9. Vacillemenl des objets, leur rapprochement ou leur éloiynement au moment de la fixation. — Les alcooliques accusent par momentsdes troubles visuels assez bizarres, et qui sont caractérisas par un trem.blement et miroitement des objets, grands ou petits indistinctement. Ainsi, lorsqu'ils regardent un moment une maison, une église, ils leur semble apercevoir une certaine oscillation; dans d'autres circonstances, ces individus semblent voir les objets ilxes changer constannnent de place, pour se rapprocher ou s'éloigner successivement de l'individu. Un arbre, un réverbère parait à ] G ou 20 pas et puis il se rapproche, à tel poun, oue le malade aura peur d'être écrasé par- lui.
D'autres malades accusent des vertiges, ou ils sont agités et eilrayés même en voyant tout tourner autour d'eux; les maisons tournent et se déplacent dans des sens différents. C'est piîiLt ètre aiis.si pour cette même raison qu'on a vu des ivrognes seplacej iur un banc, sur la voie publique, et attendre disent
AMBLYOPIE AT.COOLIQTIÈ. 21
i.rî, le moment où leur maison sera venue, se proposant ainsi, ^.iris fatigue, d'y entrer.
Tous ces phénomènes de mobilité des objets fixes s'expliquent ;iussi par une contraction spasmodique des muscles lisses, au nombre desquels doit être placé incontestablement le muscle accommodateur ou ciliaire. Sous l'influence de contractions spasmodiques de ce muscle, l'image changera de place, et tantôt elle sera vue plus rapprochée, lorsque le muscle est fortement contracté, tantôt elle paraîtra plus éloignée, lorsque le muscle accommodateur sera relâché. Contraction donc et relâ-
ichement successif du muscle accommodateur expliquent, selon moi, le phénomène de mobilité et du vacillemenl de l'image et
' des objets perçus.
10. Dilatation et inégalité des pupilles. — L'intoxication alcoolique a une action toute particulière sur les libres musculaires de rii'is. Sous l'influence de ce poison, il se produit une dilatation presque permanente de la pupille , qui est de volume dilFé-
irent dans les deux yeux. Généralement les pupilles sont peu
I mobiles, et elles ont une dilatation moyenne er rarement égale, ce qui constitue un signe assez caractéristique de l'amblyopie
.alcoolique. Chez quelques malades j'ai vu que la pupille avait une forme irrégulière, et présentait des encoches, comme cela
: se voit quelquefois dans les pupilles adhérentes.
Quant à l'opinion émise par M. Herschler, qui dit l'avoir trouvée notablement rétrécie dans trenle-six cas, nous la croyons complètement erronée. Cette ouvertun^peut rester sans changement, mais le plus souvent elle est dilatée.
Ce phénomène morbide s'explique assez iacilement par l'action de l'alcool sur les fibres du grand sympathique. Ce poison excite le grand sympathique et provoque la dilatation pupillaire, de même que cette même action excitante du sympathique amène, comme nous le verrons bientôt, une contraction spasmodique des vaisseaux rétiniens.
11. A'osencp complète des lésions ophthalmoscopiques. — Desmarres père avait déjà remarqué le premier, que dans les am~
22 DES AMBLYOPIÊS DT AMAUROSES TOXIQUES.
blyopies alcooliques on ne trouve pas de lésion. Celte assertion a été confii'mée par tous les auteurs.
Mes propres recherches ont aussi démontré que la papille du nerf optique et la rétine, dans la grande majorité des cas, ne présentent pas de lésion ; elles sont complètement saines. Mais si la maladie devient chronique, si l'intoxication dure un temps relativement plus long, les membranes visuelles subissent quelques légères modifications. La papille peut devenir dans ces cas anémiques, sa moitié, voisine de la macula, prend une apparence complètement blanche, les artères deviennent minces, et les veines tortueuses, comme je l'avais déjà signalé dans le mémoire que j'ai présenté à l'Académie de médecine.
Cette apparence anémique peut simuler une atrophie de la papille, et induire par conséquent en erreur, si on nepi'end pas garde. Voici un fait de ce genre.
Observation. — M. M...., âgé de Si ans, marchand de bois, demeurant à Paris, vint me consulter, le 21 juin i872, pour une amblyopie des deux yeux très-prononcée. Il ne pouvait rien lire, et ne distinguait point à distance. La perception des couleurs était-défectueuse; le champ visuel était normal et les deux yeux affectés au même degré. Les pupilles sont larges et inégales ; et à l'examen ophthalmoscopique, nous avons constaté, que les papilles avaient une apparence rosée, normale dans leurs moitiés internes, tandis que la moitié externe était blanche, anémiée à tel point qu'on était tenté d'admettre une atrophie progressive des papilles, si les signes fonctionnels n'avaient pas permis d'admettre une cause toxique. Le malade déclara, en effet, qu'il buvait depuis quinze mois beaucoup de vin blanc er. de liqueurs. Cet état était suivi d'un affaiblissement de mémoire, ainsi que de tremblement et de faiblesse dans les jambes. Sous l'influence d'un régime sévère, le malade recouvre h; vue six mois après.
Dans un certain nombre des cas d'amblyopie toxique, il existe une altération toute spéciale des vaisseaux, que j'ai observée le premier dans une amblyopie alcoolique.