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Pourtant, disons auparavant qu’on a reconnu à ces agents des contre-indications dont il faudra tenir compte : il faut les exclure toutes les fois que la langue est rouge ou chargée et qu'une irritation locale ou fébrile se manifeste. Ainsi formulée, cette exclusion est trop absolue. Nous ne prescrirons pas les amers dans une fièvre essentielle, n'ayant aucune raison alors pour exciter l'appétit et le rétablissement des sécrétions digestives, dont le tarissement est intimement lié à l’état fébrile. Mais, que la langue soit très-chargée et l’état fébrile manifeste, et que ces deux symptômes soient liés à un état de gastrite catarrhale chronique, par exemple, le meilleur moyen de les modifier sera de s'adresser à l'estomac, cause du mal, et de chercher à le stimuler par les amers. C'est ainsi que Trousseau et Pidoux ont employé, avec succès, le Colombo pour combattre les phénomènes fébriles liés à des troubles fonctionnels de l'estomac et de l'intestin, tels que chaleur à lépigastre, nausées et diarrhée.
Le médicament n’est rien, a-t-on dit, la médication est tout. Si cet axiome peut s'appliquer justement, c’est bien dans le cas qui nous occupe. Employés comme amers, ces divers agents ne seront guère administrés en dehors des repas. Une seule circonstance permettra d’enfreindre cette règle : c'est quand la soif du malade rendra nécessaire une boisson habituelle ; dans ce cas, les infusions amères auront la préférence, parce que ce sont justement celles dont on boit le moins; grâce à l’excitation salivaire, elles calment parfaitement la soif; enfin, par elles-mêmes, elles fatiguent moins l’estomac que ne le ferait un liquide non amer.
En dehors de ce cas, « c'est au repas queles amers seront administrés. Veut-on augmenter l'appétit, on les donnera avant le repas, demiheure à une heure environ. Veut-on favoriser la digestion, c’est pendant ou après l'ingestion des aliments que les amers seront prescrits. » (Rabuteau.)
On le voit, le mode d'administration et le moment ne sont pas sans importance, et un médecin attentif aura soin de le bien indiquer à son malade.
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Nous ajouterons encore une recommandation: lorsqu'on croira à propos de prescrire un amer, surtout alcoolique (vin), dans des cas d'irritation stomacale, il faudra toujours le faire prendre après le repas, afin que la stimulation gastrique soit moins forte.
Que dire enfin de la préparation? Toutes sont bonnes, mais il faudra dans nos prescriptions tenir compte du goût des malades et de leur susceptibilité ; bien des personnes manifestent pour les amers une répugnance invincible. A ceux-là éviter de prescrire les infusions ou décoctions; mais donnons les poudres ou les extraits, enveloppés de pain azyme, dissimulés dans la confiture ou en pilules. Heureusement l’amertume agit, comme nous l’avons dit, sur l’estomac, et nous n’avons pas un besoin indispensable de la sensation sapide.
Avant de passer aux applications thérapeutiques des amers, nous croyons devoir dire un mot des apéritifs, en faisant remarquer toute fois que nous ne soulevons la question qu'au point de vue colonial.
Nous rangeant ici sous l'autorité d’un maître, nous dirons avec lui:
« Dans un pays où pendant plusieurs mois, sinon toujours, l'estomac est paresseux et l’anorexie la loi commune, la question des apéritifs a une actualité notable. Si on ajoute à cette tentation de l'estomac les sollicitations de la vie commune, les entrainements des camarades, des conditions même du service qui mettent au contact à chaque instant les arrivants ou les partants avec les sédentaires, on comprend que ceux quine font pas usage des apéritifs avant le repas sont la grande exception, ce qui est une très-fâcheuse chose à mon avis, car je voudrais voir supprimer tout à fait cette triste coutume, qui n’est en somme qu'une prime à l’alcoolisme et à l’intempérance.
» Les principaux apéritifs dont on fait usage sont: l’absinthe, le ver. mouth, les divers amers alcooliques, comme le bitter par exemple, le vin de quinquina et mille autres combinaisons aussi pernicieuses les unes que les autres, qui se recommandent par des étiquettes fallacieuses, par des affirmations absolument fausses, et qui, tout en promettant joie et santé aux dupes qui s’y laissent prendre, ne leur apportent que douleur et maladie.
A de redis
» Je n’hésite pas un instant à condamner tous ces apéritifs, au nom de l'hygiène...» (Bérenger-Féraud, Maladies des Européens au Sénégal; Apéritifs, t. IT, p. 472.)
Nous partageons sur bien des points cette manière de voir; mais nous nous permettrons cependant de faire une exception en faveur de l'absinthe, dont nous avons été à même d’observer les effets, pendant un séjour de deux ans à la Guadeloupe.
Toutes les absinthes communes contiennent, outre l’absinthe maritime, des plantes à essence, telles que le cumin, Panis, la coriandre, la mélisse, le fenouil, etc., qui ajoutent leurs propriétés enivrantes et céphaliques à celles de labsinthe.
Nous voulons parler ici de l’absinthe telle qu’on la prend à la Guadeloupe et aux Antilles, et qui nous paraît avoir des effets moins pernicieux que l’absinthe commune, dont l’usage, d’ailleurs, est très-peu répandu dans nos possessions d'Amérique.
D'abord voici comment on prépare amer des Antilles. On prend des sommités fraîches et non fleuries d’absinthe maritime, une poignée environ, et l’on met à macérer dans un litre de tafia blanc à 60°. Ces sommités sont vendues journellement sur les marchés de la Pointe-à- Pitre et de la Basse-Terre. La macération a lieu en plein soleil et dure vingt-quatre à quarante-huit heures. On filtre ensuite, et on obtient un liquide d’une très-belle couleur émeraude et d’une amertume franche très-crande. :
Les créoles boivent cet amer de la manière suivante : ils emplissent de la liqueur un verre à bordeaux et l’absorbent d'un trait. Immédiatement après, ils boivent un grand verre d’eau.
Nous devons avouer que cette façon d’absorber l’amer est mauvaise pour le nouvel arrivant, mais on s'y habitue peu à peu et on finit par trouver très-agréable cette manière de procéder. En effet, à un liquide sec et brûlant, et doué en outre d’une grande amertume, succède l’impression délicieuse d'un liquide aqueux. L'eau, à quelque température qu’elle soit, parait fraîche.
Aujourd'hui, les Antilles sont abondamment pourvues de glace na-
turelle, qui arrive des États-Unis; mais il n’en était pas de même autrefois, et nous pensons que c’est de cette absence d’eau fraîche qu'est née la coutume de prendre l’amer comme nous venons de l'indiquer, coutume qui continue de nos jours.
-Nous n’approuvons pas cette manière d’agir, car nous savons qu’au point de vue de limpression sur l'estomac, il n’est pas indifférent que le liquide alcoolique soit coupé d’eau avant son absorption : autre chose, en effet, est de boire un verre de vin, puis un verre d’eau; autre chose est de boire la même quantité de vin mélangée préalablement dans un verre d’eau. Aussi avons-nous vu, alors que nous étions à la Guadeloupe, un grand nombre de personnes adopter la façon de procéder suivante:
Mettre un verre-à bordeaux d’amer dans un grand verre d’eau et boire à petits coups. On évite ainsi l'impression trop vive d’un liquide alcoolique sur la muqueuse stomacale.
Nous savons parfaitement qu'un homme qui se porte bien n’a pas besoin de stimulant pour son appétit, et que tous les prétendus apéritifs diminuent l’appétit plutôt qu'ils ne l’augmentent. Nous ferons observer pourtant que, dans les pays intertropicaux, l'appétit, sous l’influence de la chaleur, diminue toujours, et que l'on cherche à le stimuler par une boisson quelconque.
Or l’amer des Antilles nous paraît être le moins mauvais des apéritifs. D’après sa composition, nous voyons, en effet, qu'il contient un alcool! pur et de l’absinthe maritime.
Le tafia des Antilles, produit de la distillation des mélasses et autres résidus de la canne à sucre, est un alcool bon goût et d’une grande pureté. Il est très-bon marché dans le pays, car il ne coûte que 40 à 50 centimes le litre, et les colons n’ont pas intérêt à le frélater. L’absinthe maritime est d’un prix insignifiant; elle cède à l'alcool sa matière colorante et son amertume, et très-peu d'huile essentielle. Lorsque, dans un verre d’amer, on verse de l’eau goutte à goutte, on ne voit pas se produire ce trouble lactescent de labsinthe ordinaire, trouble qui prouve que les huiles essentielles solubles dans l'alcool ne le sont
pas dans l’eau.
Nous avons donc dans l’amer des Antilles une boisson qui se rapproche des préparations officinales de l’absinthe et qui doit jouir des mêmes propriétés thérapeutiques.
Les observations que nous avons faites nous portent à penser que l'amer des Antilles a moins d’inconvénients que les autres boissons alcooliques du commerce {vermouths, absinthes, bitters, etc.) et présente quelques avantages.
La Pointe-à-Pitre est la ville de la Guadeloupe la plus exposée au paludisme; elle est entourée de marais sur la plus grande partie de son étendue. Eh bien! nous avons vu la plupart de ceux qui faisaient un usage quotidien de l’amer être indemnes de fièvres. Un d’eux nous disait que l’amer était encore son meilleur préservatif lorsqu'il allait chasser le gibier d’eau à travers les palétuviers de la Rivière Salée, qui est aux portes de la Pointe-à-Pitre.
Nous croyons donc que l’amer des Antilles, pris avec modération immédiatement avant le repas et coupé d’eau, est une boisson qui peut rendre des services dans l’atonie de l’estomac, si fréquente dans les pays chauds, et comme préservatif de la malaria. Sa grande amertume empêche qu'on ne prenne de l’amer en trop grande quantité. Rares, en effet, sont les buveurs qui prennent plus d’un ou deux verres d’amer avant leurs repas. Les alcoolisants, et ils sont nombreux dans les Antilles, ne le deviennent qu’à la suite de l’ingestion immodérée de tafia, boisson qui est d’un prix très-modique.
L'usage de l’amer est très-répandu à la Guadeloupe : chaque famille en fabrique pour son usage personnel, ce qui tendrait à prouver que son emploi provoque peu d'accidents.