ANCIENS PEUPLES NAVIGATEURS
La civilisation , on le sait , a marché de l'Orient vers l'Occident , et l'Europe qui se vante aujourd'hui avec raison de répandre les lumières sur tous les points du globe, l'a reçue jadis de ces mêmes pays, où elle peut aujourd'hui les porter.
Dès les temps les plus reculés et lorsque j l'Europe était encore plongée dans la [j barbarie la plus profonde, trois puissants Etats s'étaient déjà constitués dans l'Asie : l'Assyrie , la Lydie et l'Égypte ; la nature ! semblait , du reste, les avoir disposés pour devenir le centre de la civilisation : la ri-
chesse du sol l'avait fait naître dans chacune d'elles, et leurs rapports réciproques ne pouvaient manquer de l'accroître et de l'achever.
Située entre ces trois États, intermédiaire naturelle de la Perse et de l'Egypte, possédant sur la Méditerranée des ports qui manquaient à l'une et à l'autre, la Phénicie semblait de son côté destinée à la propager, et tout l'invitait à chercher dans le développement d'un grand com- 4 merce maritime, des ressources que la pauvreté du sol ne pouvait fournir à ses j habitants.
Aussi , les Phéniciens sont-ils le premier peuple navigateur connu. Leurs courses, d'abord restreintes aux îles delà mer Égée et au littoral de la Grèce , s'étendirent bientôt au loin et se portèrent, d'une part, vers la Thrace et la mer Noire ; de l'autre,
vers l'Occident , en suivant lea rivages de l'Afrique, jusqu'à la Sicile et à l'Ibérie.
De nombreux établissements marquèrent partout leur passage, et l'on connaît assez ceux que, dès le quinzième siècle avant Jésus-Christ , soit seuls , soit de concert avec les Égyptiens, ils fondèrent sur les côtes de la Grèce.
Mais lorsque, vers le treizième siècle avant notre ère , ils eurent découvert l'Ibérie , toute leur attention se porta de ce côté. L'Ibérie était, en effet, le Pérou de l'ancien monde : partout les Phéniciens y trouvaient à fleur de terre ou dans les rivières l'argent , l'or , le cuivre, l'étain; et
les récits qui nous restent de leur arrivée dans la Bétique, ressemblent presque mot pour mot à ceux des compagnons de Fernand Cortez et de Pizarre, lorsqu'ils abordèrent sur les rivages de l'Amérique.
De même que les montagnes du midi de Tlbérie , les Alpes , les Pyrénées et les Céven nés renfermaient des métaux précieux. , et l'on trouvait en outre aux îles d'Hyères et sur le reste de la côte qui forme aujourd'hui le golfe de Marseille, le grenat fin et l'escarboucle , objets du luxe de l'Orient.
Les Phéniciens se portèrent aussi de ce côté, et établirent de nombreux comptoirs sur la côte méridionale de la Gaule; s'il faut en croire les récits mythologiques de l'Hercule de Tyr,et des médailles trouvées au loin dans l'intérieur des terres, après avoir vaincu les indigènes et bâti la ville de Nemausus (Nîmes), ils remontèrent le Rhône et la Saône , et allèrent jusque sur
les bords de cette dernière rivière jeter les fondements de la ville d'AIesia.
Pendant ce temps les Grecs , à l'exemple des Phéniciens, et poussés comme eux par la position de leur pays et l'aridité de leur sol , n'avaient pas tardé à se livrer aussi à la navigation et au commerce.
Ils embrassèrent bientôt toutes les côtes de la mer 4gée et de la Thrace, et, secondés par les colonies qu'ils avaient eux-mêmes établies sur les rivages de l'Asie Mineure, ils poussèrent leurs expéditions jusque dans le fond de la mer Noire.
Les côtes orientales de cette mer excitaient surtout leur avidité; c'était la fameuse Golcbide, connue aussi des anciens sous le nom de pays des Ibères, et dont la renommée vantait les mines d'or et de métaux précieux ; les Grecs y firent p\usieurs expéditions pour enlever du butin , et les voyages dePhryxus et de Jason son|
restés célèbres dans les récits des poètes.
Issus d'une colonie d'Égyptiens fondée par Sésostris , roi d'Égypte, dans ses conquêtes en Assyrie et en Asie Mineure, les Colchidiens étaient alors sous la domination des M èdes : ces derniers poursuivirent les Argonautes qui, traversant la mer Noire, entrèrent dansl'Ister (Danube), de là dans la Save et dans la Drave, et franchissant les montagnes qui les séparaient de l'Adriatique , en portant leurs barques sur leurs épaules, ils arrivèrent à cette mer.
Les Colchidiens suivirent leurs traces jusqu'à cet endroit, et ne trouvant pas, dit Justin (liv. xxxii, ch. 3), les Argonautes qui avaient poussé plus loin leur route, ils se fixèrent près d'Aquilée, et s'appelèrent Istriens, du nom du fleuve qu'ils avaient remonté.
Il ne paraît pas que ce passage de la mer Noire à l'Adriatique, qui devint plus
tard, sous les Romains, une importante route de commerce (Strabon), ait été suivi à cette époque; et, en effet, aucun intérêt n'invitait alors à le faire; mais il ne paraît pas douteux que lés Grecs remontèrent plus d'une fois le Danube pour aller échanger l'or que les indigènes recueillaient dans les montagnes et les rivières de la Hongrie, et qu'ils y rencontrèrent la rivalité des Colchidiens et des Mèdes; ces derniers semblent même y avoir, été plus puissants qu'eux, et avoir formé des établissements dans ces contrées , car Hérodote parle d'un peuple de Siginne, habitant:
sur la rive gauche du Danube, qui se croyait une colonie mède et qui en portait l'habit.
Aussi est-ce seulemeut vers la fin du septième siècle avant notre ère, lors du déclin de la puissance des Mèdes, que les Grecs purent s'établir d'une manière per-
manente sur les bords de la mer Noire, et donner de ce côté l'essor à leur commerce.
Quant au voyage des Argonautes de la nier Noire à l'Adriatique, il resta dans les esprits comme le souvenir d'une entreprise hardie, et donna naissance à l'opinion de quelques géographes qui croyaient qu'il y avait un bras du Danube qui se jetait dans l'Adriatique.
Au reste, c'est surtout vers les côtes méridionales de l'Italie et celles de la Sicile, que se portèrent, depuis le dixième siècle avant tiotre ère, les expéditions et les établissements des Grecs; la fertilité du sol les y attirait, et ils y trouvaient un
débouché utile pour l'excédant de population que la prospérité du commerce et l'institution dç l'esclavage avait introduite parmi eux.
Ils n'éprouvèrent, du reste, à cet égard, aucun obstacle de la part des Phéniciens;
ces derniers ne paraissent pas avoir jamais fondé aucun établissement dans l'Italie, du moins n'en trouve-t-on aucune trace; et quant à la Sicile , les Phéniciens n'y avaient cherché que des points de relâche pour cet immense commerce qu'ils avaient lié d'un bout à l'autre de l'univers.
Traversant, d'un côté, la Perse et l'Arabie, leurs relations commerciales s'étendaient à l'orient jusqu'à la Bactriane et aux ïndes, et , de l'autre, se dirigeant vers l'occident , elles embrassaient les côtes les plus riches de la Méditerranée occidentale; et par la chaîne ainsi formée, les métaux précieux de l'Ibérie et de la Gaule venaient se rejoindre dans l'opulente ville de Tyr, avec les épices de l'Inde et l'ivoire de l'Éthiopie.
Les Phéniciens ne s'étaient même pas arrêtés à l'Ibérie, et leurs navigateurs avaient en outre exploré, d'une part, les