‹ Des anciens peuples de l'Europe et de leurs premières migrations pour servir d'introduction à l'histoire de France jusqu'à la fin du règne de Louis XIVChapitre 5 sur 23 · G 4 DES ANCIENS PEUPLES · texte numérisé non relu

G 4 DES ANCIENS PEUPLES

côtes occidentales de l'Afrique, et de l'autre, celles de la Gaule jusqu'à l'île de Bretagne et aux rivages de la Baltique. Ils allaient y chercher l'étain, métal précieux alors, bien plus qu'aujourd'hui, par ses usages, et que l'Occident seul fournissait, et l'ambredéjà célèbre du temps d'Homère, et qui se vendait au poids de l'or.

Ces excursions lointaines étaient enveloppées par eux d'une profonde obscurité :

tout ce qu'on savait à cet égard, c'est que leur colonie de Gadès leur servait de point de départ pour se rendre aux îles d etain et aux côtes d'ambre. Ces îles étaient, sans aucun doute, les îles Sorlingues, dont l'ancien nom de Cassitérides (cassiteros, étain) indique cette origine , et qui leur servaient d'entrepôt pour leur commerce ; ils avaient en outre de nombreux établissements sur la côte de l'île de Bretagne , et Tacite , dans sa Vie d' Agricola , parle d'un peuple de

Vf*.

Silures, établi sur la côte occidentale, comme annonçant, par son teint basané et ses cheveux crépus, une origine méridionale.

Quant aux côtes d'ambre, c'étaient celles de la Prusse, encore aujourd'hui le siège du commerce de cette denrée que la mer y rejette sur ses rivages.

Au reste, ces entreprises lointaines des Phéniciens ne doivent point surprendre :

ils n'étaient effrayés d'aucun voyage le long des côtes, et l'on peut d'ailleurs remarquer qu'ils ne faisaient en cela que ce que firent plus tard en sens inverse les Normands du moyen âge.

D'ailleurs, leur circumnavigation autour de l'Afrique témoigne assez de la hardiesse de leurs entreprises, et enfin , l'opinion répandue chez les anciens de colonnes d'Hercule dans le Nord, vient encore confirmer cette opinion.

Maîtres de ce vaste réseau commercial qui enveloppait en quelque sorte le monde entier, les Phéniciens ne cherchèrent pas a disputer aux Grecs le commerce des différents golfes de la Méditerranée; ces derniers purent à leur gré couvrir de colonies, soit les côtes de la Sicile, soit celles de la Thrace et de la mer Noire, et, vers la fin du septième siècle avant notre ère, le commerce maritime se trouva ainsi partagé entre les deux peuples par une sorte de contrat tacite.

A cette époque, la puissance des Phéniciens commença à déchoir : ses propres colonies de Carthage et de Gadès devinrent ses rivales, et, quoique toujours fidèles à envoyer des ambassades solennelles à l'Hercule de Tyr, elles commencèrent à empiéter sur les droits de leur métropole dans Tlbérie.

En même temps les Grecs phocéens

s'emparèrent de la côte méridionale de la Gaule (environ 600 ans avant J. C); ils y fondèrent la célèbre colonie de Massilia (Marseille) , et leurs établissements s'étendirent rapidement depuis Gènes jusqu'au delà de l'Iberus (Ebre) , sur la côte de l'Espagne ; Massilia devint même la rivale de Carthage et de Gadès pour le commerce de l'Occident, jusqu'au moment où les Romains soumirent les unes et les autres à leur empire , et ne firent plus de la mer Méditerranée qu'un lac romain.

Après avoir ainsi présenté les courses des premiers navigateurs, il nous reste maintenant à en suivre la marche; ce sont eux en effet qui ont donné aux sauvages habitants des côtes de l'Europe les premiers éléments de la civilisation , de l'agriculture, des arts utiles, et jusqu'à leur

7 a RÉSULTATS j

nom; c'est par eux que nous sont venus les documents qui nous restent sur l'état et \ la position géographique des anciens peuples, et c'est aussi par l'examen de leurs r 4 divers voyages que nous pourrons mieux nous rendre compte de ce qui concerne ces différents peuples, et, par suite, des migrations opérées parmi eux.

Les anciens navigateurs faisaient leurs voyages d'exploration de la même manière que nos voyageurs modernes , avec j cette seule différence que la nécessité de suivre les côtes en rendait la marche plus timide ; du reste , ils recherchaient les havres , les embouchures de rivière , tous les points, en un mot, qui pouvaient leur servir d'abri pour leurs vaisseaux ou de ressource pour leur commerce : ces points une fois reconnus, et les relations établies avec les indigènes, tantôt ils se contentaient de revenir à des époques fixes, tan-

DE LEURS ÈXPLORATIONS. 7 3

tôt ils formaient des comptoirs permanents, et même des villes , en choisissant de préférence, pour ces établissements, les ports voisins d'un fleuve, et surtout les îles à portée de la côte, où leurs entrepôts se trouvaient à J'abri des incursions des barbares. Souvent, une fois établis sur la côte, ils remontaient les fleuves et allaient au loin dans l'intérieur des terres fonder des comptoirs et de nouvelles relations de commerce.

Leurs recherches se dirigeaient surtout vers les objets d'une valeur considérable et d'un transport facile, tels que les métaux et les pierres précieuses ; à leur défaut, c'étaient les productions particulières à chaque pays , comme les fourrures du Nord et les épiées des contrées méridionales; partout ils faisaient la traite des esclaves, lesquels provenaient ordinairement des guerres que les barbares se fai-

saient entre eux : en échange de ces objets, ils donnaient aux peuples sauvages, tantôt des ustensiles de cuivre ou de verre, tantôt du sel et des amphores de vin , et souvent, dit un ancien auteur, pour une amphore on pouvait avoir 1 echansou.

Presque toujours les colons défrichaient les terres à l'entour de leurs comptoirs , et leur exemple enseignait aux barbares l'agriculture et les arts qui s'y rattachent; souvent même il se formait du mélange des colons et des barbares une race mixte, telle que les Bartules de la Bétique (Strabon) et les Gréco-Scythes des bords de la mer Noire (Hérodote).

De là, la civilisation se propageait ensuite de proche en proche; mais c'était surtout par les relations commerciales qu'elle pénétrait dans l'intérieur des terres; le pl lis souvent, au reste, c'étaient les indigènes eux-mêmes qui se faisaient les agents

et les intermédiaires du commerce , et qui devenaient ainsi les instruments de cette propagation.

Ainsi, les relations commerciales, et par suite la civilisation , se propageaient d autant mieux dans les diverses contrées, qu'elles étaient plus ouvertes par des voies de communication , de rivières , ou autres , et moins coupées de montagnes et d'autres obstacles naturels.

De plus, il est clair que les révolutions intérieures des peuples devaient influer à cet égard ; les guerres et les conquêtes ve, naient en effet quelquefois interrompre les relations et détruire les éléments de civilisation à peine commencés; mais le plus souvent elles ne faisaient qu'en accélérer le développement ; d'abord , elles créaient de nouveaux rapports entre les.

peuples; le vainqueur adoptait les nouveaux goûts du vaincu, ou lui faisait parta.

ger les siens; enfin, elles avaient souvent pour résultat de réunir des pays étendus sous une même domination, et d'ordinaire entre les mains d'un habile politique.

Parla les relations s'établissaient, et Ton sait que rien, dans ces anciens temps, ne fut plus favorable au développement du commerce de l'Asie que la formation des grands empires de l'Assyrie et de la Perse.

Au reste, comme les pays qui offrent les communications les plus faciles sont aussi ceux qui se prêtent le mieux à une commune domination , cette nouvelle cause venait encore se joindre à la première pour y répandre plus promptement la civilisation.

Nous verrons, surtout pour la Gaule , une application importante de ces dernières remarques.

Dans leurs voyages d'exploration, les anciens navigateurs donnaient aux diverses contrées les noms sous lesquels elles

étaient ensuite connues: c'était ordinairement , comme dans les voyages modernes , des noms tirés, soit de la forme du rivage ou de sa couleur, soit de sa ressemblance

avec une terre déjà explorée, soit enfin de quelque autre signe ou présage.

Il en était de même aussi pour les noms des indigènes : presque toujours l'arrivée des étrangers les faisaient accourir sur la rive, et quelque circonstance accidentelle déterminait le nom qu'on leur donnait.

Plus tard, ces noms primitifs s'étendaient, à mesure qu'on apprenait l'existence de nouvelles terres à l'intérieur, ou

se modifiaient par la connaissance qu'on avait acquise du nom que se donnaient à eux-mêmes les peuples barbares.

Ainsi , le nom de Tartessus, donné d'abord par les Phéniciens au rivage de la Rétique, devint, pendant la période de leur

puissance, le nom générique des contrées occidentales.

Plus tard on découvrit le fleuve Iberus (Èbre), et comme il roulait des paillettes d or, on lui donna, par similitude, ce nom que portait déjà une des provinces de la Colchide, et à toute la contrée le nom d'Ibérie.

D'un autre côté, Ton avait reconnu sur la rive gauche du Rhône un peuple qui se donnait à lui-même le nom de Celtes; l'Occident alors se divisa en Ibérie et en Celtique, et la Celtique embrassa à son tour, non-seulement lescontrées des Gaules, mais tout le nord de l'Europe, en rejoignant les Scythes de la mer Noire, jusqu'au moment où l'on reconnut, entre ces derniers et les Celtes, un nouveau peuple auquel l'extension d'un nom de ligue fit donner le nom de Germains.

C'est alors, enfin, que le nom d'Europe,

attribué primitivement à la pointe de la Thrace, du côté de l'Asie Mineure, ainsi qu'on le voit par les récits mythologiques, devint, sans qu'on puisse même s'en rendre compte, celui de tout ce continent

Et puisque nous en sommes sur ce nom de Thrace, Thucydide nous apprend que, dans les temps héroïques de la Grèce, ôn l'appliquait seulement aux montagnes du Parnasse et de la Phocide (i); plus tard, il fut étendu à toutes les contrées au nord jusqu'au Danube, et même aux monts Carpat hes, et enfin restreint de nouveau à cette pointe qui portait d'abord le nom d'Europe.

Ces transformations de nom sont trèsimportantes à considérer , pour bien ap-

(1) Il y a même lieu de croire avec Fréret (Acad. des inscript., t. XIX), qu'il n'était pas un nom du pays, mais une application du mot xpaxuç (tracus), qui signifie montagne.

8o RÉSULTATS, ETC.

précier les documents anciens et pour éviter les erreurs dans lesquelles, comme nous le verrons, un grand nombre d écrivains se sont laissé entraîner.

Déjà, de son temps, Strabon signalait lembarras qui résultait pour les historiens de ces dénominations : « N'écoutons que « les anciens Grecs, dit-il au commence- « ment de son ouvrage ; de même qu a toutes « les nations connues d'eux vers le Nord, ils «c donnaient le seul nom de Scythes, et que « plus tard , lorsqu'ils découvrirent les « peuples occidentaux, ils les appelèrent « des noms de Celtes, d'Ibères, ou des noms « mixtes de Celtibères, ou deCelto-Scythes, <f rangeant, par ignorance, sous une même «. dénomination des nations différentes , « de même appelèrent-ils Éthiopie tous les « pays méridionaux voisins de l'Océan « (qui entourait l'Afrique).

Page 1