‹ Des anciens peuples de l'Europe et de leurs premières migrations pour servir d'introduction à l'histoire de France jusqu'à la fin du règne de Louis XIVChapitre 7 sur 23 · SCYTHIE OU SARMATIE · texte numérisé non relu

SCYTHIE OU SARMATIE

SCYTHIE OU SABXATIE.

Pour les Romains, le continent de l'Europe se divisait en deux parties : l'empire^ limité au nord par le Rhin et le Danube; puis le reste du continent occupé par les barbares. Cette dernière partie se subdivisait elle-même en deux autres , Tune à Test, connue sous le nom de Scythie ou

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Sarraatie, l'autre à l'ouest, qui formait la Germanie. Elles étaient séparées Tune de l'autre, d abord près du Danube, et en remontant de là vers le nord, par la chaîne des monts Carpathes fCrapacks), puis, au delà de ces monts, par un vaste plateau qui, s'en détachant à l'endroit où ils forment un coude vers l'occident , s'étend au nord-est jusqu'à la chaîne des monts Ourals.

Ce plateau partage en deux parties la Russie actuelle, qui, comme on le sait, est formée de deux plaines immenses, dont l'une s'abaisse en pente douce vers la Baltique et la mer du Nord, et l'autre vers la mer Noire; dans la première coulent les fleuves de la Vistule, de la Duna et de la Dwina, qui se dirigent yers le nord ; dans la seconde, le Tyras ou Dniester, le Borysthène, et le Don ou Tanaîs, qui vont se jeter dans la mer Noire.

Tout le vaste espace occupé par ce pla-

OU SARMATiE. 8«,

teau, qui formait jadis la partie méridionale de l'ancienne Lithuanie, et qui compose aujourd'hui les gouvernements russes de Minsk et de Vol hy nie, est couvert presqu'en entier de lacs et de marais , où les différents fleuves dont nous venons de parler prennent leur source, et de forêts épaisses et profondes qui les rendent encore aujourd'hui déserts et presque impraticables.

A l'est de cette barrière jusqu'au Tanais et à la mer Noire s'étendait la Scythie ou Sarmatie ; connue des Grecs bien longtemps avant que les Romains eussent songé à porter leurs conquêtes au delà de l'Italie, cette portion de notre continent était la première que les anciens eussent été à même de connaître et d'explorer, et c'est par elle aussi que nous allons commencer.

On se rappelle que les contrées au nord de la mer Noire avaient d'abord été habi-^

9 o S€YTHIE

tées par les Cimmériens ; puis, à la fin du septième siècle avant notre ère , par les Scythes, qui en avaient chassé les Cimmériens. Nous avons vu de plus que les côtes de cette mer avaient été peuplées de nombreuses colonies grecques fondées vers la même époque, et qui appartenaient pour la plupart à la puissante ville de Milet.

La plus importante de ces colonies était Olbia, placée à l'embouchure du Borysthène. Favorisés par cette position et par la fertilité naturelle du sol, les Olbiens s'étaient ensuite étendus sur la rive gauche du fleuve, et il s était même formé, par suite de leur mélange avec les Scythes, un peuple mixte, connu des anciens sous le nom grec de Callipèdes. ( Hérod. , liv. IV.)

Les Scythes, placés au nord de ces derniers, sur les deux rives de l'Hypanis (Boug), instruits par eux dans Fart d'en-

semencer les terres, se livrèrent à l'agriculture et recueillirent des quantités considérables de grains. Leur pays était en effet cette fertile Ukraine, si renommée encore aujourd'hui pour la richesse de ses moissons et pour l'immense commerce de blé qui en résulte. Les Scythes se livrèrent dès lors à ce commerce; vendus par eux aux Olbiens, leurs blés étaient ensuite transportés d'ordinaire à Athènes, dont le territoire ingrat et stérile ne pouvait suffire à la nourriture de ses habitants.

Au-dessus de ces Scythes agriculteurs, et toujours à l'ouest du Borysthène, se trouvait la nation des Neures , qui habitait par conséquent le territoire de la Podolie actuelle. Au delà, dit Hérodote, le pays est, autant qu'on peut le savoir, inhabité.

Là se trouve en effet ce plateau désert dont nous venons de parler.

A l'est du Borysthène jusqu'au Tanais,

dans ces vastes plaines entièrement dépourvues d'arbres et presque de végétaux, erraient les Scythes nomades, qu'on appelait aussi royaux; ils formaient, en effet, la jwrtie la plus nombreuse et la plus noble de la nation scythique, et regardaient les autres comme leurs inférieurs et leurs sujets.

Au nord de ces derniers se trouvait un pays inhabité, puis les Anthropophages et les Melanchlaenes (manteaux noirs), nations différentes des Scythes, suivant Hérodote, et qu il désigne aussi dans un autre endroit sous le nom de Bastarnes ; au delà, de ces derniers, dit-il, c est encore, autant qu'on le peut savoir, le vrai désert.

Les Scythes finissaient avec le Tanaïs ; à lest de ce fleuve habitaient les Sauromates; au nord de ces derniers, les Budins, dans le pays desquels les Grecs avaient établi une ville en bois : cette ville, où se ren-

OU SARMATIE. 9 i

daient chaque année les Scythes et les Grecs d'Olbia, était devenue le centre de tout le commerce des contrées du Nord : là venaient pour échanger leurs fourrures les peuples chasseurs qui habitaient , au nord du pays des Budins, ces immenses forêts des gouvernements de Perm et d'Orembourg, encore aujourd'hui si riches en fourrures précieuses; là se rendaient les habitants de l'Oural, apportant l'or qu'ils avaient recueilli dans les ruisseaux de leurs montagnes, et des caravanes organisées par les peuples nomades de ces contrées formaient une chaîne de commerce qui s'étendait au loin vers l'est de l'Asie.

En parcourant les bords de la mer Noire, Hérodote avait recueilli des Grecs et des Scythes ces renseignements : tous, comme on lé voit, portent sur la partie orientale de la Scythie ; quant à l'occident, il était fort peu connu, et Hérodote ne parle à cet égard

que du pays des Agathyrses , qui habitaient les bords du fleuve Maris, c'est-à-dire, la Transylvanie. Ce peuple, dit-il, possédait beaucoup d'or, recueilli sans doute dans les rivières venues des monts Krapacks , et c'était , en effet , par le commerce de ce métal qu il était connu des Grecs.

Depuis Hérodote, nous n'avons plus que des renseignements très -vagues sur les contrées de la Scythiè; l'établissement des grands empires d'Asie y avait favorisé le développement du commerce ; le démembrement de cet empire sous les successeurs d'Alexandre vint le détruire; les colonies grecques tombèrent en décadence, et les sources des connaissances où Hérodote avait puisé s'étant perdues, il arriva que ses récits, qu'on ne comprenait plus, furent traités de mensonges, et ce n'est que dans ces derniers temps que la connaissance des lieux , rétablie par la civilisation

de la Russie , a permis de rendre hommage à l'exactitude d'Hérodote, et à cette sagacité merveilleuse d'observation qui le distingue (i).

Depuis ce moment, les historiens font à peine mention des Scythes, et même, à partir du troisième siècle avantnotre ère, leur nom disparaît dans les contrées situées au nord de la mer Noire.

Fréret, dans le mémoire sur les Cimmériens déjà cité , conjecture que les Parthes, qui , suivant Hérodote , n'étaient qu'une tribu détachée des Scythes (Hérodote, liv. IV), ayant étendu leur puissance vers le midi de l'Asie, appelèrent le reste de la nation au partage de leur conquête, et que les Scythes alors quittèrent les bords de là

(i) On peut consulter à ce sujet les divers ouvrages du grand historien allemand, M. Heeren, qui a contribué plus que personne à faire rendre justice à celui qu'il proclame avec raison le père de l'histoire.

mer Noire pour se rapprocher de l'Asie.

Quoi qu'il en soit , dans les guerres des rois de Macédoine, successeurs d'Alexandre, il n'est plus question que des Gètes, des Bastarnes et des Sarmates; les Gètes paraissent avoir occupé les riches contrées situées au nord du Danube, et qui forment aujourd'hui la Moldavie et la Valachie; c'est là, du moins, que, suivant le récit de Ptolémée Lagus (i), Alexandre, fils de Philippe (Alexandre le Grand) , alla les chercher et les combattre. Le pays situé à l'est de ces contrées, qu'on appelait de leur nom le désert des Gètes, et où Darius faillit périr avec son armée, les protégeait contre les Scythes, comme il protégeait les Scythes contre eux; cependant le nom de petite Scythie, donné à une partie de ces mêmes contrées, prouve que le désert n'é-

(i) Strabon, liv. VII, p. 3oi.

tait pas toujours une barrière suffisante pour arrêter les invasions.

Quant aux Bastarnes et aux Sarmates, c'étaient, comme on l'a vu dans Hérodote, des peuples placés au nord des Scythes ; il paraîtrait, d'après cela, qu'ils se seraient rapprochés des bords de la mer Noire après la retraite de ces derniers; c'est là du moins ce que l'on peut conjecturer au milieu de l'obscurité qui couvre l'histoire de ces contrées.

GERRlANIfci.

Nous allons maintenant nous occuper de la Germanie : cette contrée, comme on l'a vu, n'a été connue des anciens que fort tard, et on l'avait longtemps confondue dans un même nom avec la Celtique. Les guerres du temps d'Auguste commencèrent à la faire explorer dans la partie voisine

du Rhin, et enfin, au second siècle de notre ère, par suite des expéditions des généraux romains et de l'extension du commerce , soit par le Rhin , soit par le Danube» Tacite put en donner une description détaillée, bien qu'obscure encore, surtout pour la partie voisine de la Sarmatie.

Séparée des Romains par le Rhin et le Danube, de la Sarmatie par les limites que nous avops décrites, la Germanie était intérieurement divisée en deux portions distinctes par une ligne transversale qui s'étendait de l'ouest à l'est dans le même sens que le Danube.

A l'endroit où le Rhin, formant une sorte de coude, se dirige au nord ouest pour se rendre dans la mer du Nord , commence en effet une suite de montagnes qui entourent de leurs circuits successifs la Bavière, la Bohême et la Moravie actuelle, et vont se rejoindre ensuite à la

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chaîne des monts Krapacks, qui leur sert en quelque sorte de prolongement.

Ces montagnes n'avaient qu'une élévation peu considérable, mais elles étaient couvertes de forêts épaisses et profondes , semblables aux. forêts vierges de l'Amérique , et qui en faisaient une barrière presque infranchissable.

C'était cette suite de forêts que les anciens désignaient sous le nom générique de forêt Hercynie(i); et César, qui en parle dans ses Commentaires , la représente comme ayant neuf jours de marche en largeur, et en longueur une étendue indéfinie.

Elle allait en effet se joindre aux forêts de la Pologne dont nous avons parlé , et qui s'étendaient au loin vers le nord-est.

Les contrées au nord de cette barrière,

(i) Qui n'était peut-être lui-même qu'un dérive du nom germain deHartz (forêr), que porte encore aujourd'hui une portion de l'ancienne Hercynie.

io/, GERMANIE.

qui étaient celles qu'on désignait plus proprement sous le nom de Germanie, sont composées d'une suite de plaines immenses, qui descendent en pente peu rapide, depuis les montagnes jusqu'à la mer; fertiles dans le voisinage des montagnes , sablonneuses et coupées de marécages à mesure qu'on se rapproche de l'Océan , elles sont traversées, dans le sens du sud au nord, par plusieurs grands fleuves, l'Ems, le Wéser , l'Elbe , l'Oder , la Vistule ; les trois premiers se jettent dans l'Océan, les autres dans la mer Baltique ; parmi ces fleuves , l'Elbe, l'Oder et surtout la Vistule, sont larges, profonds et souvent rapides, et présèhtent dans la plus grande partie de leur cours un passage difficile et dangereux. L'art et l'agriculture ont aujourd'hui fertilisé en partie ces plaines sablonneuses; mais, dans les temps anciens, elles n'offraient presque partout à leurs habitants

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qu'un pays aride et infertile. Aussi, à l'exception des bords de la mer, où les Glauques et les Frisons pouvaient trouver quelques ressources dans la pêche, cette portion de la Germanie n'était habitée que par un petit nombre de peuplades, peu. considérables et clair-semées.

Il n'en était pas de même de Ja partie supérieure des fleuves, où se trouvaient des contrées fertiles et couvertes de gras pâturages : tels étaient le pays des Cattes (les deux Hesses), vers les sources duWéser, et ceux occupés par la puissante ligue des Suèves, dont le centre était sur le haut- Elbe, dans la Saxe actuelle, et qui s'étendaient d'un côté jusqu'à l'Oder, et même au delà de ce fleuve, et de l'autre, au sud du pays des Cattes , jusqu'au Meyn et au Rhin.

Ces deux peuples, et surtout les derniers, étaient, sans contredit, les plus nombreux et les plus puissants de la Germanie : fa-

io6 GERMANIE.

vorisés par leur position et par la facilité de réunir de grandes forces, ils accablaient sans peine leurs voisins de la Germanie inférieure, séparés les uns des autres par des fleuves et par d'autres obstacles naturels.

Pressée par eux et par la misère, la portion de ces derniers peuples la plus voisine du Rhin tenta souvent 'de traverser ce fleuve pour aller chercher dans la Gaule des contrées plus tranquilles et plus heureuses.

Le Rhin, large et rapide dans la plus grande partie de son cours, se divise en effet en Rapprochant de la mer, et offre des passages nombreux. C'est par là qu'à diverses reprises les Germains pénétrèrent dans la Gaule, et vinrent s'établir dans cette contrée que César désigne sous le nom de Belgique.

«Les Belges, dit-il, sont limités parle

« Rhin , la Seine et la Marne. » Ayant pris des renseignements sur leur origine lors de sa première campagne dans leur pays, il apprit « que la plupart d'entre eux des- « cendaient des Germains qui, à une époque « reculée, avaient passé le Rhin, chassé les « Gaulois qui y habitaient, et qui s'étaient « fixés dans le pays à cause de sa fertilité. »

Ces contrées, en effet, comprennent la Picardie, la Flandre et le Hainaut, renommés dans tous les temps pour la richesse de leur territoire.

La Seine et la Marne, quoique d'une faible défense, limitèrent ces invasions, et la forêt des Ardennes les divisa. Cette fo^ rêt était alors fort grande, et s'étendait depuis le Rhin jusqu'à la Somme; les Trévires l'avaient tournée à l'est , et, re^ montant la rive gauche du Rhin, avaient passé la Moselle et s'étaient établis sur les bords de cette dernière rivière.

Revenons à la Germanie : en suivant les côtes de l'Océan vers le nord , à partir de l'embouchure du Rhin, on trouve d'abord les Frisons, puis les Chauques grands et petits jusqu'à l'Elbe; à droite de ce dernier fleuve se trouve la presqu'île qui sépare la mer du Nord de la Baltique, et qui forme aujourd'hui le Danemark : c'est le pays si célèbre chez les Romains sous le nom de Chersonnèse Cimbrique.

Les Cimbres y occupaient un terrain riche et fertile, et, par le détroit resserré qui les sépare de la Scandinavie, ils donnaient en quelque sorte la main à tous les peuples du Nord. Chassés de leur pays par une invasion de la mer, ou plutôt cherchant un débouché à l'excédant de leur population, ils se mirent en marche vers la fin du second siècle avant notre ère (i 1 7 avant J. C. ). La renommée leur avait appris les expéditions des Gaulois en Italie,

GERMANIE. io«,

et ils voulaient , eux aussi, aller conquérir des terres dans les contrées heureuses du midi de l'Europe. Réunis aux Teutons, qui étaient les Germains d'entre l'Elbe et le Rhin, ils voulurent d'abord, sans doute par le conseil de ceux-ci, pénétrer dans les Gaules, mais les Belges les repoussèrent. Remontant alors la rive droite du Rhin jusqu'à sa source, en traversant la forêt Hercynie, ils vinrent attaquer les Boïens (1) qui les vainquirent, mais leur livrèrent passage pour s'avancer vers le Midi ; arrivés au pied des Alpes, ils y trouvèrent fe consul Carbon, envoyé par le sénat pour en garder les passages , et auquel ils envoyèrent demander des terres où ils pussent s'établir; ce dernier refusa et essaya même de les surprendre; les Cimbres le

(i) Nous verrons plus loin que les Boïens habitaient en effet vers les sources du Rhin.

un GERMAME.

battirent, mais, sans chercher à pénétrer clans l'Italie, et suivant les Alpes IHyriennes, ils allèrent pendant trois années parcourir et ravager le bassin de la rive droite du Danube jusqu'à la mer Noire.

Après ce temps, ils revinrent sur leurs pas et traversèrent les montagnes de l'Helvétie pour entrer dans les Gaules. Plusieurs tribus de ces montagnes, entre autres les Ambrons et les Tugènes , excités par la vue du butin que les Cimbres avaient recueilli, et par le désir de piller les riches contrées des Gaules, se joignirent à eux ; en vain le sénat envoya contre eux , pour résister à leurs invasions, plusieurs armées consulaires; elles furent mises en déroute, et le centre et le midi de la Gaule furent ravagés dans tous les sens. Les Cimbres et les Teutons entrèrent ensuite en Espagne où ils séjournèrent pendant deux ans; puis, de retour de cette contrée, ils se divi-

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GËRMAKIE. m

sèrent en deux corps pour pénétrer plus aisément dans l'Italie: les Cimbres devaient passer par les Alpes Rhétiques, et les Ambro- Teutons par la route du golfe de Gênes.

On sait comment Mari us, après avoir endurci ses soldats par de prodigieux travaux, les attendit dans les plaines de la Provence, et les extermina dans deux grandes batailles qui sauvèrent Rome et l'Italie.

Dès cette époque de l'invasion des Cimbres, la ressemblance de leur nom avec celui des Cimmériens avait fait penser qu'ils n'étaient autres que ce peuple, expulsé par les Scythes des bords de la mer Noire, et réfugié sur la Raltique; et cette opinion , émise alors par Posidonius, contemporain de l'invasion des Cimbres, fut adoptée ensuite par l'historien Plutarque et par le géographe Strabon (i).

(i) C'est celle que Fréret a développée dans sou savant Mémoire sur U s Cimmériens déjà cité.

ni GERMANIE.

Toutefois, cette opinion a contre elle l'autorité d'Hérodote, et le témoignage de cet auteur est ici d'autant plus imposant qu ? il était mieux à même que personne de savoir et de dire tout ce qui avait pu se passer à cet égard. A l'époque où il écrivait, c'est-à-dire, vers l'an 45o avant J. C, cette révolution était toute récente, et les colonies grecques, en s établissant, y avaient en quelque sorte assisté; depuis lors, les Scythes s'étaient civilisés, et le sage Anacharsis venait à peine d'achever son voyage dans la Grèce : instruit par tant de sources, Hérodote déclare expressément que la nation cimmérienne s'était retirée tout entière dans l'Asie Mineure.

lies Scythes , dit-il, ayant passé l'Araxes (Volga), les Cimmériens délibérèrent sur le parti qu'ils avaient à prendre : les rois voulaient se défendre, le peuple se retirer

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en Lydie; il y eut un grand combat où le parti des rois fut vaincu; on enterra les morts sur les bords du fleuve Tyras (Dniester), et la nation, sous la conduite d'un chef nommé Lygdamis, se dirigea vers l'Asie Mineure, par le rivage oriental de la mer Noire.

D'un autre côté, Hérodote , comme nous l'avons vu, déclaré qu'au delà des Scythes cultivateurs et des Meures est , autant qu'on peut le savoir, le vrai désert.

Or, il est clair qu'il n'aurait pu s'expliquer de cette manière, si les Cimmériens s'étaient en effet retirés de ce côté.

Il est vrai qu'on a cru pouvoir tirer du récit même de la retraite des Cimmériens par Hérodote, un argument contre son opinion; en effet, a-t-on dit (Fréret), se diriger des bords du fleuve Tyras vers la côte orientale de la mer Noire , c'était aller à la rencontre de l'ennemi qu'on voulait

ii/, GERMANIE.

fuir; aussi est-il probable que Lygdamis ne menait avec lui qu'un corps détaché, et que le gros de la nation s'était retiré d'un autre côté.

Or, en premier lieu , si dans cette interprétation l'absurdité est écartée pour ce" qui concerne la retraite du gros de la nation, elle subsiste tout entière pour le corps détaché, et aussi pour le lieu de la délibération; car se rassembler sur les bords du Tyras quand l'ennemi arrive au Tanaïs, c'est absolument comme si les Français se réunissaient sur la Garonne pour aviser aux moyens de défendre le Rhin.

Au reste, on peut remarquer que toutes ces absurdités tiennent à un mot, celui de Tyras, mis une seule fois dans le récit, à l'occasion d'une circonstance accessoire (le lieu des tombeaux), et il est fort possible qu'une inexactitude de copiste l'ait mis

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par erreur à la place de celui de Tanais.

Eu effet, eu remettant ce dernier nom, tout s'explique aisément, et tous les points du récit d'Hérodote deviennent parfaitement d'accord. Les Scythes ayant passé le Volga, les Cimmériens se rassemblent sur les bords du Tandis : les rois veulent résister; le peuple, au contraire, trouve que le pays ne vaut pas la peine d'être défendu, et qu'il vaut mieux aller envahir ces fertiles contrées de l'Asie Mineure où ses excursions et le butin qu'il y avait fait ne l'engageaient que trop à s'établir. Une lutte s'ensuit, et le peuple vainqueur exécute son dessein; mais alors cette exécution est toute simple, et les Cimmériens n'ont qu'à descendre vers le sud pour se trouver dans l'Asie Mineure et dans l'Arménie (i).

(i) Cette interprétation nous a paru de beaucoup la plus naturelle et la plus conforme à toutes les circonstances

1 16 GKRMATSIF.

Lorsque, plus tard, l'invasion des Cimbres vint répandre l'effroi parmi les Romains, la ressemblance de leur nom avec les Cimmériens des Grecs frappa les esprits, et d'un autre côté l'orgueil des Romains se prêta aisément à en faire un peuple immense, dominateur de tout le Nord ; on exagéra même pour celà leur puissance : car nous venons de voir qu'ils furent battus d'abord par les Boiens et les Belges, et qu'ils ne devinrent dangereux pour Rome qu'après s'être recrutés d'une foule d'auxiliaires dans la Mysie et dans l'Helvétie.

qui peuvent influer dans ces matières; si cependant l'on veut s'en tenir au texte d'Hérodote tel qu'il nous a été transmis , et conserver le mot de Tyras , il faut admettre alors que des bords de ce fleuve, les Cimmériens ont gagné l'Asie Mineure par la Chersonnèse Taurique et le détroit d'Iénikalé : Par là sont levées, du moins à certains égards, la contradiction et l'absurdité dont nous avons parlé, et qu'on ne peut laisser subsister dans un historien tel qu'Hérodote.

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D'ailleurs cette ressemblance de nom, à laquelle peut-être on n'aurait pas songé sans l'invasion des Cimbres, n'est pas si grande en réalité quelle le paraît dans notre langue; en effet, outre la différence de la lettre b, le nom de Cimmérien qui se prononce en grec Kimmerioi, offre pour la première syllabe une différence complète de son avec le nom de Cimbre ; et, dans tous les cas, on pourrait citer au besoin des ressemblances bien plus frappantes qui n'ont cependant aucune portée : ainsi Ton trouvait dans la Cam~ panie, peuplée par les Grecs, une nation de Cimmerii qui n'avaient point sans doute de rapport avec ceux de la mer Noire; on rencontrait des Marses en Germanie comme dans l'Italie, et il y avait à la fois dans le monde ancien quatre peuples de Veneti, dans FArmorique, sur les bords de la Vistule (Jornandès, de reb. Get), dans

n8 GERMANIE.

la Paphlagonie (Asie Mineure), et sur les bords de l'Adriatique; et de ces quatre peuples, c'est tout au plus si Ton peut faire sortir ceux des bords de l'Adriatique de ceux de l'Armorique ou de la Paphlagonie (i).

Remarquons enfin que si les Cimmériens se fussent retirés de ce côté, et si, par conséquent, le passage eût été ouvert entre la mer Noire et la Baltique, les communications, favorisées par le cours des grands fleuves du Dniester et du Borysthène d'une part , de la Vistule et de l'Oder de l'autre, n'auraient pas manqué de s'établir, et les Grecs seraient allés sur les côtes de la Baltique disputer aux Phéniciens le commerce de l'ambre, tandis qu'on voit, par les récits de Tacite, que de son temps

(i) Strabon, qui indique les deux opinions, peuche pour cette dernière.

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encore il se faisait par les mêmes voies du nord de la Germanie et de la Gaule; et le passage était même encore alors si bien fermé, que Tacite , à qui ses connaissances sur ces contrées venaient du côté de la Germanie, ne connaissait pas mieux les peuples qui se trouvaient au delà dans la Scythie, qu'Hérodote, de son temps, ne connaissait ceux de la Germanie.

A Test de la Chersonnèse Cimbrique, sur les côtes de la mer Baltique, jusqu'à la Vistule, se trouvait le pays des OEstiens, siège du commerce de l'ambre; et le peu de détails que Tacite donne sur ce peuple est un témoignage frappant du passage des Phéniciens dans ces contrées, et des rapports anciens qu'elles avaient eus avec les côtes de la Bretagne; ainsi l'on trouvait chez eux le culte d'Jsis sous la forme d'un vaisseau , la langue qu'ils parlaient se rapprochait de celle des Bretons, et l'on voit

iao GERMANIE.

enfin que lesŒstiens cultivaient le blé et les autres fruits avec plus de soin que les autres Germains.

Il ne nous reste plus, pour achever ce qui concerne la Germanie, qu'à dire quelques mots de la partie de cette contrée comprise entre les montagnes dont nous avons parlé et le Danube, et composée de la Bohême, de la Moravie et delà Hongrie ou Dacie; cette seconde partie était en quelque sorte étrangère à la première, par les obstacles qu'établissait entre elles la grande forêt Hercynie. La Dacie surtout semblait en être complètement séparée , et comme , d'un autre côté, les Daces avaient des relations nombreuses avec les peuples du midi du Danube, ils furent au contraire souvent confondus par les Grecs avec les Gètes , les Thraces et les Mysiens , et parlaient un dialecte de la même langue.

(Strabon.)

GERMANIE. lai

Sous le règne d'Auguste, les deux tribus suèves des Marcomans et des Quades , vaincues par Drusus, franchirent la forêt et vainquirent les Boïens, possesseurs de la Bohême; les Marcomans s'emparèrent d'une partie de cette dernière contrée, et les Quades reçurent pour leur partage celle qui forme aujourd'hui la Moravie; on voit aussi dans Tacite quelques-unes des révolutions intérieures qui les agitèrent alors.

GAULE

•Digitiz«iby CûOgle

GAULE

La Gaule ancienne se composait des contrées comprises entre le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et l'Océan; les savants ignorent, du reste, d'où lui était venu ce nom de Gaule. Les uns l'ont fait dériver du mot latin galkis, coq, parce que les Gaulois étaient grands parleurs ; les autres du

grec yaXa ( Jait), : parce qu'ils avaient le corps blanc comme du lait; d autres enfin, du mot celtique galleno, qui signifie voyager. Ce qui est plus simple et plus probable, c'est que les Etrusques avaient donné ce nom aux Gaulois descendus en Italie sous la conduite de Bellovèse, qu'il fut transmis par eux aux Romains lorsqu'ils implorèrent leur secours contre ces étrangers, et qu'enfin l'étymologie s'en est perdue avec la langue étrusque.

Maintenant, si l'on se rappelle les observations générales que nous avons présentées en commençant, on reconnaîtra aisément, à la seule inspection d'une carte de la Gaule, que nulle contrée peut-être n'était plus favorablement disposée pour l'introduction et le développement de la civilisation et du commerce: des côtes étendues, baignées d'un côté par la Méditerranée, de l'autre par l'Océan ; des ports nombreux

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GÀTJLK. ia 7

sur ces deux mers; des fleuves qui se jettent, les uns dans la Méditerranée, les autres dans l'Océan, et dont les sources se rapprochent comme pour établir de lune à l'autre, sur tous les points, de faciles communications. Ainsi, au midi des Cévennes, le passage est établi par l'Aude et la Garonne; vers l'est et le nord , on trouve le Rhône, la Saône et le Doubs, d'où l'on peut passer aisément dans la Loire, la Seine, la Meuse et le Rhin.

Nous avons vu que dès les temps les plus anciens les Phéniciens avaient porté leurs courses sur la Méditerranée et sur l'Océan, et quoique l'histoire n'ait conservé aucune trace de leurs établissements sur la côte occidentale de la Gaule, il n'est pas possible qu'ils n'y eussent établi des points de relâche pour leurs vaisseaux, et sans doute aussi des comptoirs pour leur commerce. Sans doute 4 ils avaient choisi

iiS GAULK.

pour cela, suivant leur usage, les embouchures des fleuves, celles de la Garonne, de la Loire, de la Seine, ainsi que les ports de l'Armorique, dans le pays des Vénètes, nécessaires, dit César, pour franchir cette mer orageuse.

Sans doute aussi, soit par eux, soit par l'intermédiaire des naturels du pays, leurs marchandises remontèrent aussi le cours de ces fleuves. Actifs, intelligents, imitateurs, amoureux de toute espèce de luxe et de nouveautés (Strabon) , les Gaulois ne pouvaient que se prêter avidement à cette introduction, ainsi qu'à tous les autres enseignements que les Phéniciens leur apportaient.

La trace de ces premières influences de la civilisation phénicienne s'est ensuite modifiée ou perdue par d'autres influences, et par les révolutions successives que la Gaule a éprouvées; mais on la retrouve

Dig

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