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r.os notes qui suivent, détaeliées de mon journal de route, ont trait aux principaux épisodes d un voyage accompli, en 188G-87, à travers le continent sud-américain, du Pacifique à l'Atlantique, de la côte du Pérou à l'embouchure du fleuve des Amazones. Il m'a été donné de mener à bien une entreprise qui, en raison de mon isolement absolu, offrait peu de chances de succès. Peut-être même cette situation d'un Européen livré à ses seules ressources, sans autres compagnons que les indigènes engagés sur le parcours, constitue-t-elle sinon le mérite, au moins l'originalité de la tentatiAC et le motif de l'attention sympathique qui m'a été témoignée depuis mon retour en France.
Aucune Amérique ne reste à découvrir. Combien, depuis trois siècles, ont escaladé la Cordillère et descendu, sur le radeau ou sur la pirogue, les affluents du roi des fleuves? Aventuriers en quêt(^ d'un Eldorado, missionnaires intrépides, hommes d'épée, hommes de foi, hommes de science. Sur la liste déjà longue, la France compte nombre de ses fils et })]ns dnu martyr. JjC champ des investigations se rétrécit de jour en jour, 1 ère des grandes avc-ntures touche à sa Hn. ï.es lacunes des anciennes cartes disparaissent peu à peu, et bien téméraire serait celui qui, dédaigneux des sentiers déjà foulés, prétendrait ne frayer sa route qu'à travers l'inconnu.
Je ne sais quel philosophe a dit rpie la plupart des découvertes ne
sont (jiH^ (ranliques vri-itrs pcidiics et ictiouvécs. Sans pousser .lussi loin le paradoxe, il faut reconnaître que, souvent, l'explorateur moderne se bornera à observer ce que d autres ont dc'jà vu. Toutefois, si les itinéraires se croisent sur la carte, ce vaste filet n'est pas encore tellement serré qu il ne soit aisé de passer entre les mailles.
1) ailleurs, 1 Amérique, qui bientôt n'aura plus de secrets pour le {jéofjfraphe, ménage encore au naturaliste des trésors ignorés, à l'ethnographe de longues veilles. L'enquête relative à la généalogie doses races demeure toujours ouverte. Quelle partie du vieux monde fut lenr berceau? Ku vain jiis(ju ici a-t-on interrogé les ruines colossales et la poussière des hudcns profanés. Nul ne nous a jeté le mot de l'énigme : d'ingénieuses conjectures, rien de plus. Longtemps encore, les crânes, les monuments, les roches couvertes d'inscriptions étranges, les similitudes des idiomes, les traditions indigènes occuperont les loisirs de l'érudit et lattention des Académies. L'Amérique, à cet égard, est encore la terre du mvstère.
Au surplus, le présent volume ne prétend point hâter la solution de ces importants ju'oblèmes. Il n y faut voir (pi' une esquisse très sincère fb- la vie d un vovagcur isolé. Il n Cn dissimulera pas les misères; il s'efforcera d en exprimer le charme pénétrant.
Ce n est pas seulement le prestige des horizons nouveaux et de la diffienlt»' vaincue (pii vous séduit, alors qu'au milieu de l'épanouissement le |)bis complet de la nature tropicale, on suit pendant des mois Us mcaudics mystérieux des rivières amazoniennes. Le voyageur, dans le silence des journées lumineuses, dans les troid)lantes rumeurs des nuits, pense aux transformations que subira ce sol vierge. Il cherche à démêler les ressources et les obstacles que réservent à l'entreprise européenne ces domaines de Ifndieu eirant et du coureur des bois, dont la splenleiM- faisait dire, il y a plus d un demi-siècle, à Ilumboldt, que la eréation semblait avoir pn-paré là le dernier asile de l'homme, le
horcoaii (111110 civilisation à venir. Il sonfje que de laides tionéos, des loutrs seront ouvertes dans cette forêt où il a eu tant de mal à se frayer passaf^e, où il a souffert, désespéré parfois ; que des embaications à vapeur remonteront la rivière aujourd'hui déserte, et, qui sait? qu'une ville peut-être s'élèvera au fond de l'anse solitaire où l'on vient de préparer le campement du soir.
J)ans une expédition de ce genre, le hasard joue forcément un grand rôle, et des obstacles imprévus me contraignirent à modifier plus d'une fois mon itinéraire.
Je m étais d'abord proposé de partir des plateaux de l'Equateur et de gagner le bassin de l'Amazone en suivant la vallée dn Rio-Pastaza.
Cette grande rivière n'a point encore été explorée d'une manière complète comme les antres cours d'eau du même versant, le Morona, l'Iça, le Tigre, le Napo, le Yapura, successivement visités par Osculati, Crevaux, Orton, Sinjpsou, Wiener, etc. — De là mon désir d'adopter cette voie. Par malheur, le volcan Tungnragua, qui commande précisément les sources dn Pastaza et dont la dernière éruption remontait à 17î)7, s'était tout à coup ranimé quelques semaines, seulement avant mon arrivée (janvier 188G). Toute la région environnante, dans un rayou de trente lieues, avait plus ou moins sonffert. Ti'émotion causée par le fléau chez les populations indigènes ne me permettait plus de compter sur leur concours. Après un mois de démarches infructueuses, je dus renoncer à organiser l'expédition dans ce sens, et me résoudre à tenter la traversée du continent en prenant pour point de départ la côte p(''ruvienne.
L'ordre dans lequel ces notes, sont présentées témoijfue de ces brusques changements de front imposés par les eiiconstances. Il correspond en outre aux grandes divisions du pays : la côte, uiaiut(> fois déciite, la Cordillère, enfin la région amazonienne.
Qu'il me soit permis, en tête de ce livre, d'adiesser nu souvenir à
ct'ii\ dont 1rs sympathies m aidoiont sur ma loutc Iiasardciisc Ils sont loin. Hcam'oiip d fnticcMix nr poiiiiaiciit dcchilfrcn" ces li^jiics, «'t j ai peu de cliaiiee de les revoir. Mais si jamais (pieKpriiiie de ces feuilles volantes parvenait an delà des mers, je voudrais qu elle portât 1 expression de ma gratitude aux amis laissés sur cette terre péruvieun«î dont Ihospitalité me fut si douce. Partout je l'ai reçue, sur la côte comme dans la sierra, dans I hacienda riche ou modeste, chez l'humble prêtre, dans la ticnda du marchand, dans la hutte de boue du pauvre-r//o/o.
H n est pas jusqn à m(\s compa[j,nons recrutés au fond d(^s forêts, le lonjjj des rivières, qui n aient droit à ma reconnaissance. Si plus dune fois leiii' caractèr(^ ond^rageux, leur noncbalance, mirent ma patience à une rude «'preuve, je ne saurais, pour si peu, [garder rancune à ces grands enfants, (jui ne connaissent point le prix des beures. Eu mainte occasion leurs défaillances furent rachetées par nue docilité, une confiance in^j^énuc, une éner^^ie prête à tous les sacrifices.
Quelles que soient leur race, leur conleiu* et leur lan(>ue, que Dieu les {farde, ces amis d une heure, à (pii j'ai du d oublier par moments la distance où je me trouvais des miens, les obstacles amoncelés, lavenir sond)i'e, — à (jui pins dune fois je dus la vie!