‹ Des Andes au Para: Équateur-Pérou-AmazoneChapitre 2 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. En raJe de Panama. — Le inouilla{;e de Flamenco. — Le Bolivia. — Histoire dune veuve et d'une position sti'atégique. — II. Guavaquil. — III. Le rio Cliimbo. — Yaguachi.

L'embarquement s était effectué à quatre liem'es de 1 après-midi par une chaleur intense, au milieu du nuage de poussière soulevé par le piétinement des nègres qui se disputaient les bagages sur le wharf couvert en tôle, où les sacs de caft", les caisses, les liallots de toute nature et de toute provenance ein])ilés jus(pi au toit, exhalaient une senteur acre d épicerie mal tenue. Un tintement de cloche, un coup de sifflet, et soudain, péle-mèle, les passagers s étaient rues [\ 1 assaut de 1 étroit remoi({ueur amarré aux pilotis = Alors, (■ avait été une bousculade, une étrange cacophonie tl idiomes où le castillan sonore comme un clairon se mêlait à la petite flûte du chinois, aux aboiements du noir; bicl, la svmphonie accoutumée cpù accompagne les arrivées et les départs dans le méchant havre de Panama. Puis, tant l)ien que mal, tout cela s était tassé; chacun reprenait haleine et s essuvait le

iVoiil. Aux iin|)récatioiis, aux menaces avait succcklc" un va^;ue murmure de ht'tcs soullrantes : i)ar intervalles seulement, un appel suprême, un juron éclataient, ainsi (|u"aprcs une tempête le dernier sanglot de la mer apaisée.

La marée montait , battant Testacade vermoulue. L'embarcation démarra.

Une heure plus tard , accoudé sur le bastingage du Bolivia mouillé devant Flamenco, à cent mètres de l'ilot où sont installés les ateliers et le déj)ot de charbon de la - Pacific-Steam-Navigation Company « , dont le navilloM Hotte au .sommet du roc, à côté de l'étendard britannique, je regardais la silhouette lointaine de Panama, toute rose dans le soleil couchant.

Il v a des villes dont les moindres détails mériteraient qu'on les observât à la l()U|»e, dautres, au contraire, qu'il est préférable d'examiner par le gros bout de la lorgnette. Celle-ci est du nombre. Semblable à ces bourgades d'Orient si blanches sous un ciel couleur d'indigo, mais si décevantes, elle n'est ])lus la même suivant qu'on la contemple de loin ou de près. Le badigeon écaillé, les taches des édifices rongés ])ar le salpêtre et la mousse, s'étaient fondus sous un vernis lumineux. L antiipic cathédrale, où des arbustes de taille respectable ont pris racine au faite des tours, avait retrouvé un air de jeunesse et th; fraîcheur. Les vieux remparts eux-mêmes, las Bovedas on , le soir, tout Panama vient respirer la brise maiine, paraissaient défier les assauts des vagues et des hommes comme au temps de Vasco Nunez de Halboa. On eût dit un ancien tableau, hideux naguère et cracpieh', sorti méconnaissable des mains du rentoileur.

Le temps passait, la nuit était tombée. Une ligne de lumières tremblotantes, an ras de l'eau, indiquait seuh; la place do. la ville, et le pacpiebot, toujours à laiicre, loulait d un rvthuK; lent sous l'éternelle houle du Paciliquc. iîicM II iiMMonc ail le cicparL. Oiratteiulait-on ? Dieu le sait. Mais ici

I on iillciid toujours (|iiel(|ii un ou (jiiehjuc chose, et h.'s inq)atients sont les iiiiil venus.

.lai connu un vieux capitaine américain, — lequel, j)ar parenthèse,

II iivail p;i.-. reçu du ciel le d(m des langues, — rpii m avouait être resté dix

années à navijjiier dans ces parafées et n aNoii- a|)|)iis (|m im seul mot iTcspajinol : Carambal ^- Seulement, ajoutaiL-il, peiidaiiL les div anni-es suivantes, j'ai liavailU", et mon voeahulaiie s'est enriclii d un autre mot ([ui, je le sais maintenant par expérience, suffit à tout.

— Et ce mot est?. . .

— Pdlieiiza ! «

Au lond, peu m'importait (ju'on (Vit ou non ponctuel. Ce retard même avait je ne sais (piel charme. Derrière le voile d'omhre (pii 1 envelop])ait, mon rejjard chercliait à discerner une dernière lois ce triste port, célèbre dans le monde entier, ou je laissais tant de compatriotes. Relations nées d'hier, aujourd'hui brisées : la rupture n'en est pas moins pénible. Il me send)lait cpiitter de nouveau la France, et je me demandais ce que le sort léservait aux amis restés sur la rive. xV ce sentiment d'angoisse irraisonnée s'ajoutait la perspective troublante du lendemain. J'allais entreprendre un lonj; voyajje à travers le continent. Viendrais-je à bout des difficultés? Cet Océan dont j allais m'éloijjiier bientôt, me serait-il donné de le revoir jamais?... Pensées sans lien, lu^jitives et changeantes comme les imapes d un kaléidosco])e, qui assaillent l'esprit à la veille de tout acte décisif et provoquent im naïl désir de suspendre la marche des heures, d'éterniser le moment présent. . .

C'est à tout cela "et à bien d'autres choses aussi Iblles (pie je révais, appuyé le lonj] du bord, (piand le gontj résonna poui- le diner.

Nous étions peu de monde à tal)le, la plupart de ceux (pii pailaient ayant pris place clans la tolda. Ou désigne ainsi, non |)as une tente, comme le terme semblerait 1 indicpiei', mais 1 entrepont. Les pacpiebots tlu Paci- [icpie ne possèdent (|ue deux caté(jories d'aména{jements : l" les salons et les cabines exté'iieures de j)remière classe occupant la |).utie supérieure du navire, de la poupe à la proue; 2° un entrepont, (piOii pourrait appeler le |)lan(li('r des vaches; car la viande sur pied constitue à elle seule j)res(pie tout le Tret entre les dii'lérentes stations du littoral, notamiuent à

6 DKS AiSDi:S AU PAHA.

partir du Callao jus(jirau Chili. C'est là que le vaquero et rémi^^rant dorment roulés dans leur couverture ou suspendus dans le hamac, au-dessus des menus colis empilés, au milieu des beuglements plaintifs du bétail bouscule' j)ar le roulis.

Tandis (jue s accomplissaient, dans le salon, les rites d'un repas lacédémonien, composé de légumes cuits à Teau et d'un brouct indéfinissable, j"oi)servais les convives clairsemés : marchands de Guayacpiil et de Valparaiso regagnant leurs comptoirs, le chargé d'atïaires d'Allemagne au Pérou, deux officiers de la marine anglaise rejoignant l'escadre du Pacificpie; enfin, un gentil ménage, un jeune attaché de h'gation français, sa femme et son bébé. Pas d'autres dames. Du moins hésitai-je un certain temps avant d assigner un sexe à la personne assise en lace de moi, de tournure grêle, surannée, fantasque, drapée de noir, (pii mangeait du bout des dents, s'agitait frétjuemment, se j)laignait toujours.

Le commandant me tira d'incertitude en disant au maitre d hôtel :

« Occupez-vous de la senora. «

L'injonction était superflue. La senora! Mais la domesticité entière qu'elle faisait endéver n'avait d veux (|ue pour elle et supportait sans broncher ses rebuffades. Je me retirai fort intrigué, non sans me demander (piclle était cette passagère et quelle haute distinction sociale lui valait une situation aussi j)rivilégiée, le personnel des i)atcaux n'ayant point coutume de luanilèsler cette longanimité obséquieuse à l'égard des vieilles dames revéches, surtout lorsipie ces dernières ont la malechance d'ignorer la langue anglaise.

Ma surprise n'échap])a point au commandant. Dans la soirée, quand

nous eûmes j)ris le large et que les feux de Panama eurent disparu sous

1 horizon, il vint, le cigare aux lèvres, me rejoindre sur la tlunette, s assit

près de moi et me dit, a|)rès avoir asj)iré silencieusement (juelcpies bouffées :

" Vous ave/ vu celte vieille dame?...

— Oui paraissait (h' si nn-chante humeur pendant le diner?

LA COTE. r

— l]llo-m('iiu'. Savc/.-voiis (jui elle est?

— Vous m ohlijjcM'oz en \uc l a|)|)r(Muuit.

— \\\i l)ien, il n \ a pas de riAix Ires lon.fjtenips, elle étail noire propriétaire, et à prc'seiit. . .

— Votre propriétaire!... iiiterrompis-je, .surpris.

— Atteiîtle/, reprit-il, vous allez compreiulre.

— A présent, disiez-vous?. . .

— A présent, elle est notre canclieniar! r,

Alors, il s'explicpia. Peut-être, en arrivant à bord, avais-jc lemarcpié la petite de devant hnpudle nous («tions ancrés. Assurément, .lavais eu trois bonnes jieures pour cela. Eh bien, cette petite lie, où la compagnie a étal)li ses ateliers de réparation et un dc'pôt de combustible, était autrefois la propriété de la senora, ou plutôt de son mari, un Colombien ou un Péruvien à moins qu'il ne lut du Chili..., on ne savait pas au juste, enfin, un

h djitant de la cote, ipii louait, moyennant un bon pri\, son rocher aux Anglais. Lui mort, ceux-ci firent à la veuve des offres d'achat. On s'entendit aisément. Mais ne voiUi-t-il })as qu au moment de signer, la vieille originale s'avisa de mettre à la vente une condition tout ;i fait iiuittendue et sine (juA non! Elle prt'tendait se n'-server, sa vie durant, le droit de j)assage gratuit, en première classe, siu' tous les bâtiments appartenant à ses acheteurs. Il fallut bien en ])asser |)ar là, et depuis... Ah!... depuis, elle y avait élu domicile, positivement, passant de l'un à l'autre, au désespoir des capitaines dont elle était devenue la béte noire. Ht exigeante avec cela, mon cher monsieur, et ciiarde! Jamais satisfaite du service; se fiiisant un malin plaisir d'exhaler ses |)laintcs devant les autres passagers, et discrc'ditant la compagnie. Un nionstic enlin, un monslie!

Je ne pus m empêcher de rire.

.. Elle ne descend donc pas [\ terre?

— Le moins possible, et pour cause. Imaginez-vous que, dans la plupart des escales, les douaniers lui barrent le passa^je.

— Ail!... Madninc fait la coiitrcliaiulo.

Kilo na jamais fait que cola; aussi aujourdhui est-elle signalée sur

toute la lifjne : dés (ju elle apparaît avec sou petit bajja^je, ou la prie poliuieut de passer au lar(>e.

— Et maiutenaut, où va-t-elle?

— Je supj)ose (jue nous la ^arderous juscpi'avi Gallao, où uous devous croiser le Mcndoza, à moius qu'elle ue coutinue jusqu'à Valparaiso pour se transborder sur le Coquiviho, qui ajipareille le soir même de notre arrivée. Elle n a j)()int encore jioussé jusqu'à Liverpool, mais cela viendra. Je lui entendais dire tout à l'heure qu'elle essayerait peut-être de la ligne d'Europe avec le Cotopaxi, (|ui part le mois j)rocliain. »

Il se tut, I air navré.

.. Ma foi, commandant, lui répondis-je, au point où en sont les choses, je ne vois guère qu'un remède.

— Oh!... le(piel?

— Remariez-la. n

L idée ne me serait jamais vcime de raconter les tribulations et la servitude d un nouveau geme (juimpose à la Compagnie du Pacifique le caprice dune veuve inconsolée, si je n'y avais entrevu, une lois de plus, le procédé caractéristique de l'Anglais (jui est, décidément, le plus habile collectionneur du monde. Avec quel art il sait profiter de l'occasion, au besoin la faire naître, discrètement, sans bruit! L'n petit acte de vente passé entre une vieille dame et l'agent d'un armateur, quoi de })lus simple? Et voici le drapeau du Rovaume-Uni arboré. Rien n'empêcherait ])lus tard la compagnie maritime de rej)asser le marché à son gouvernement, tout en réalisant un biiK'fice honnête (pii conciliât les int(;rêts du (commerçant et les exigences du patriotisme.

i)r\ me dira (|ue ce n'est ])oint 1 Angleterre, mais un simple particulier qui di'îtient un ilôt de Flamenco, et que cela ne saurait suffire pour en faire une terre anglaise. Subtililc' pure. Le ])avillon, planté aujourd'hui pour le

LA COTK. 9

coiiijtU' il'iinc iiKiist)ii de <()iiiincicc, (loniaiii rojuc'seiilcra la nation. Les e\(.'nij)lcs ahondonl. Non (|ue |i' pitlonde <jne, dans le cas acliiol, les ac(Mi(''reurs aient s|)(''cide sur nne pareille ('ventualitc'- ; mais la chose est-elle impossible, et ponnait-on leur en faire un crime? Sans doute, la position n'est point unique dans la rade de l'ananuj, il s'en faut de beaucoup. Mais, située, à peu de chose })iès, dans l'axe du futur canal et à son débouché, on ne saurait lui refuser une certaine valeur. En tout cas, il est curieux pour ipii a présente à la mémoire la campafjne entreprise j)ar la j)resse américaine s'ins[)irant de la doctrine de Monroë ])our propc'thiser 1 ()ceu|)ation de l'isthme, l'établissement d'un fort à lentrc'e du canal interoc(''ani(pie; il est curieux, dis-je, de constater ([ue le preuiier arrivé n'est pas Jonathan, mais John lUdl. Tout ceci, encore une fois, à titre de simple trait de monirs dont je uje (garderais bien de vouloir exagérer l'importance.

La distance de Païunua à Guayaquil est de 816 milles. Le troisième jour après notre départ, dans la matinée, le Bolivia se trouvait en vue du cap Sainte-llelène, le doublait dans l'après-midi, et jetait 1 ancre à la nuit tombante par le travers de la grande île de Puna, à Tembouchure du rio Guavas. Le lendemain, dès l'aulje, le pilote accostait, et, poussés par la marée, nous remontions le fleuve.

Je vovais pour la première fois un coin's d'eau de 1 Aiu(''ri(|ue (Mpiatoriale, un des plus humbles en vérit('', dont la trace s'a[)erçoit ii peine sur les cartes. Cepeiulant rimj)ression ('prouvt'-e fut très vive. Je connaissais plusieurs grands fleuves : le Mississij)i, pour l'avoir ])arcouru de|)uis son delta jusqu'au Missouri, le Saint-Laurent et, dans les contrées intertropicales, le Gange, l'IraouachK , le Salouen. Aiuiin ne pouvait être compare'' à ce (|ue j'avais sous les veux. Le (lot, les lives, le ciel, la lumière elle-même.

iO r»F.S ANDES AU PARA.

rioii 110 irinnail en moi le souvenir d une chose (K-jà vue. C'était sur la terre, sur leau, dans les itailunis épnrs, la |)àleui- laet('e des nuées courant sur un ciel rose, les frissons, les lointaines rumeurs de celle nature h peine éveilh-e, je ne sais (juoi de maxjislral, de doux et de menaçant tout à la fois, la uianifestation tran(|uille de la {grandeur et de la force.

Depuis, Toccasiou devait mètre bien souvent offerte d'assister à de tels six'ctacles. Mais, sans doute la faute eu est à l'habitiule (|ui ('uiousse la faculté admirative, uni, parmi les plus surprcuanis, ue m'a 4i»it oublier lintensiti' de cette impression |)remiére.

Le majestueux (iuavas n'est |)as lon{j . Son cours u'excèdc guère une cin(|uanlaine de milles, à comptei' du point où il reçoit le dernier de ses tributaires. Ces affluents, dont les principaux sont les rios Yinces, Palen(pie, Daule, Zapotal, Caracol et Ya{jnaclii, n'ont eux-mêmes, comme toutes les rivières (jui sous cette latitude descendent au Pacifique, rpi'un développement assez restreint. Mais ils amènent de la Cordillère des courants énormes alimentes tani |)ar la fonte des neiges (jue par les ora.;;es (piotidiens cpii crèvent sur les liauls |>laleaux. Confondus dans un même lit, ils forment un fleuve aussi lai;;('(pie le Mississipi à l.i Nouvelle-Orléans, aux rives jilates couvertes de junjjles et de forêts prescpie toujours inoïKK'Cs, au point de reiulre iiiceilaine la li;;iie de démarcation entre la terre; et les eaux. Toutefois, ce (pii II' distingue, c est moins son vfilumc et l'exulx'rante V(''M(;tation de ses bords «pie le nombre et la nature des épaves cliarri('es par ses flots jaunes. ( >ii le ( roirail niouclieh' d iles : il semble que l'on s'cnjfajje dans un ai{lii|K'l iiiexlricabli-, cl 1 on se demande comment le iiaxire parviendra il s \ jiaxer |»assa{;e. Miis celui-ci j>oiirsiiit sa rouie, sans piniais (b'vier pour c\ iler 1 obstacle. Xid iis(|ned(; s échouer. Tout cela Hotte. Le chenal tonr a loiir s ClranMle et sClaivjil ; les iles s'(''.<;rènent, s eiH'li<îvèlreiil et se débrouillent, I arclii|t(d entier lourbillonne au (;re i\i\ courant. Ce sont là autant de j)arcelles dn continent, di-biis de hallier, lambeaux de prairie aiiaches au j)assa{;e |)ar la rivière; dans sa paiiie torrentielle : le r(;seau serré

des racines en prévient la tlislocation, les soutient coninie une corl)eille posée sur l'eau; et, j)ar milliers, ces escjuifs sin^juliers descendent lentement vers la mer pour aller se perdre au larye avec tout ce (pi ils portent, buissons fleuris, herbes et lianes, arbustes encore droits sur leur tijje, branches char{;ées de fruits, nids pleins d oiseaux.

Au bout de trois heures, au delà d un dernier coude de la rivière, une li^ne de constructions légères, de maisons peintes, se dessinait sur la rive droite.

A distance et vue du pont d un navire , la capitale commerciale de l'Equateur est plutôt séduisante, surtout sous la blonde lumière du matin. Un beau quai, le long duquel court une file de bâtiments à toits plats, dont le rez-de-chaussée s abrite dans la pénombre d une haute colonnade ; les campaniles des églises et des couvents, le bariolage des édifices se détachant sur la verdure d une colline isolée qui ferme 1 horizon du côté du nord, tout ce pavsage a de la couleur et de la gaieté.

Des embarcations de pèche, trois ou quatre voiliers, la coque défraîchie, les vergues noires, dans le négligé de vovageurs qui viennent de doubler le cap Horn ; (pielques petits vapeurs de rivière portant les couleurs équatoriennes, jaune, bleu et rouge, telle était pour le quart d heure la clientèle du port. Elle v avait ses coudées franches et tenait })eu de place sur la nappe immense du fleuve.

Sur la rive opposée, pas une àme. Rien ([uc la prairie et les bois et, sur ces pâturages à demi submergés, chevaux, mules et Ixrul's enfouis jusqu'à la croupe dans Iherbe haute. A rarriere-j)laii, dans une échaïu-rure de nuages, se dresse la Cordillère lointaine.

Un instant même , le rideau de vapeurs en suspens au h)nd de l horizon s'abaissa, et là-bas, dans le ciel, si haut (|u'on eut pu la prendre pour quehpie étoile attardée, apparut une pointe étincelante, le Chimborazo.

Aussitôt débarqués, adieu l'illusion. A la place du (juai nionunienlal, un

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cloaque coupe de IniHlricrcs, de marcs ou na(;ciit des (lelrilns de tontes sortes : noix de coco, ecorces, j)elnres, intailles vides; un entassement de caisses brisées, de rails tordns, de charpentes et de ferrailles hors d'nsa^je. La somptueuse colonnade est très mal en point. Les maisons chancellent sur les arcades affaissées. Klles penchent de-ci de-là, faisant la révérence, s'étavant l uue I autre CDUiuie i\v^ matelots en (jojjnettes. Rien de c()mj)let, rien de définitif; de belles rues dallées et, à deux pas de là, nu carrefour ou Iherhe croit; un hout de s(piare joliment dessiné, mais hirsute, mal j)ei[;né, euvahi dep par la V(''.'|étation folle. iManaut sur le tout, nue iuipalpaMe poussière, (piand le temps est beau, ou des eilluves infects, aj)rès la pluie.

Kl j)Ourtant, il serait inpiste d appeler Gua\a(piil une ville laide, et d imputer à la seule incurie de ses habitants des imperfections qui sont les conséquences iu(''\ ilahles du climat. L humidité de latmosphère et la fécondité du sol soûl deux forces dissolvantes «pii impriment bien vile aux choses les plus neuves uu air d abandon et de ruine. A moins «renlretcuir, tous les dix pas, une escouade de travailleurs constamment occupés à épiler la voie juddicpie, celle-ci jnendra en (juelques jours, malgré la circulation active, une ap])arence de pàtura^jc. Ce sont là les petits désagréments d uu |»a\s ou la puissance d expansion v('g(''tale est telle qu'on ])ourrait presque, eu y regardant de ])rès, voir Iherbe pousser.

Beaucoup de maisons oui boiiue aj>j)arence. La toilette est [)impaute, ralignemcnl correct, le fard ('clalaul. Celles-là font leur euliée dans le monde. On peut puer (pie le menuisier et le jteinlre ne soûl |)as loiu. Du luacon il u est j)as (|ueslion. Le terrain, mou connue uue (''jjouge, su|)])()rtcrait dilhcilement le i)oi(ls de |;i piene. Toutes sont eu hois, toujours très dur, rc'sistant à l'action des insectes <;t de IhinnidiU'-, parfois d'essence j)récieuse, La plupart, véritables trompe-loil, ^ont enlumin(''cs de manière a simuler les assises, le {;rain du uioellou, les veines du marbre. A Guayaqud, uue uiai.-ou eu coiislruclion fait un peu reflet d'un grand parasol

l.A COTE. 15

j>i(|ii(' en terre. An rebours de ce <|ui se passe ailleurs, la ])reinière j)ai'tie aelievee est la toiture. On enlonce les lon{>s pieux sur lescpiels elle doit reposer, après (pioi l'architecte et l'ouvrier s'occupent de se mettre à l'abri du soleil et des ondées. C-ela lait, ils procéderont tout à loisir au montage et à rajustage des parties inlerieares. La b'jjereté des parois, labsence complète de croisées partout remplacées par i\v^ persiennes mobiles ouvrant sur une véranda l'ont de ces résidences, moins (rinlimes retraites fermées aux indiscrets, que des demeures à claire-voie, dOii le l)ruit des con^ ersations, les rires, les sons du" piano, les voix fc'-minines arrivent aux oreilles du passant comme un caquetajje d'oiseaux d une volière.

vSi la disposition du lo(jis a sa raison d'être dans un pays tropical, nulle part, en revanche, le costume des classes aisées et riches n'est aussi peu en harmonie avec le climat. La redingote noire et le chapeau à haute forme n ont (pie taire évidemment sous le ciel é<piatorial. Telle est pourtant l'impitoyable mode ([ui proscrit ici le vêtement blanc, dun usage universel aux Indes. Le dirai-je? ce rig(jrisme m'a paru attester non point un raffinement d éh'gance, mais le désir louable, bien qu inavouc', d'économiser le blanchissa{;e. Il s'attaque même au mallieureux chapeau de paille, ce j)anama l(''.';endaire dont le prix varie de cin(j cents francs à (juinze sous, tissé par les j)avsans des provinces de Manabi, d'Lsmeraldas, et dans certains villa{;es du Pérou, partout eidin, sauf à Panama. La société semble; avoir à C(rur d affirmei', j)ar la coupe de ses vêtements, ses liens de parente avec 1 Europe. (Jiiant à la population indienne ou métisse, elle se (listin.gne |»ar la sobriété de ses atoui's : le couvre-chef de paille et \ii ponc/io constituent toute sa garde-robe.

Les rej)résentants de la race indigène qui errent |)ar la ville ne sadonnent à aucun nK'tier rc'gulier et tiennent généralement le travail, quel qu il soit, en médiocre estime. Lue occupation pourtant est en honneui' j)armi eux, c est le transport et la vente de beau à domicile, b^ncore ce transport est-il elfectné à dos de bouiriepie, le j)orteur d eau se contentant île trotter

nonchalamment par derrière en criant sa marchandise. Détail à noter : si la j)lin)art des condiicttMirs n'ont que peu ou point de culotte, les ânes en

IN « AOLADOn » A GUAÏAQriI,.

revancJK; portent des pantalons, !)1(mis, hiancs, ii carreaux, j)ar("ois même une sorte de jacpiettc;, bref, un hahillenicMit complet (pii les garantit contre les morsures des terribles mousticpies. Cette sollicitude du propriétaire pour

1,,V COTIs. 17

sa l)ëtc est (raillant plus touchante (|u il professe à I {'(lard de sou propre cuir la plus stoupie iuiliff(''rence.

L'activité couimcrc'ialc a pour priuci|)al fovcr le (pial et les rues adjacentes. Dans la jx'uoiuhre des grands bazars échelonués le loiip du lleuve, sous les arcades, sur les trottoirs de planches, au milieu de la chaussée, c est, du matin au soir, un brouhaha continuel : arricros excitant leurs mules, rixes (Mitie portefaix, bruits de marteaux, cracjuements de caisses éventrées. C est de là ([ue, chacpie aniu'e, plusi(Mus millions de kilogrammes de cacao sont expédiés vers lEurope, là que sont disposées en menus ballots les marchandises destim-es à approvisionner Ihabitant des hautes terres. Les voies de communication sont telles cpi il est indispensable de réduire les colis de poids et de volume. Ceux qui dépasseraient une longueur de quatre-vingts centimètres, sur quarante de large et vingt-cinq d épaisseur, franchiraient difficilement certains passages. Deux de ces ballots recouverts d enveloppes imperméables et capitonnés de paille forment la charge d une nude.

Il est vrai (jiiOn a vu accomplir plus d une fois, avec succès, le tour de force consistant à faire; arriver jusqu à Ouito un piano. Mais, sans parler des avaries auxcpielles il était exposé pendant le trajet, le transport fait à bras nécessitait (juinzc.' ou vin{;t hommes, et le prix de revient du plus modeste instrument rendu à destination atteignait quinze à dix-huit cents piastres-papier, environ ciir([ mille francs. G est paver bien cher de médiocre nuisiipie.

Les relations entre la côte et la Sierra, presque inq)raticables tliirant la saison j)luvicuse, sont r(''tablies de la fin d avril au commencement de d(''cembre. Aussi, connue les beaux jours sont proches, le ban et 1 arrièreban des vendeurs, des commis et des emballeurs est-il siii- les dents.

Guava(|Hil n'est pas une cité oisive, encore moins une ville de plaisir. C'est un entrepôt, le point de départ pour la capitale. Mais le voyage n'est pas ce qu un vain peuple pense. Il se comj)li(pie non pas seulement de la

distance, liKjuello en li(;iu' directe ircxcède |)as cent lieues, mais encore de la dilTérencc; d»- niveau. ( JuaN aipiil ;i demi noyé, Venise sans canaux, est moins favorise- (nie la reine de rA(lriati(jue relic'C ;i la terre iermc par une chaussée cl un cliemin de fer. ici, rien de ])areil. La ville, des (juatre points du comjias, n'est accessible <|ue j)ar eau. Kllepîtsurun sol détrempé, mouvant, à trois nu'tres au-dessus du niveau de la mer, alors (pie 1 altitude de (Jiiito varie, selon les (piartiers, de deux mille huit cent cincpiante ii trois mille et (juchpies mètres.

l'our attciinhe la nu''tro])ole, 1 un(! des ])lus élevées de la terre, il faut d ahord remonter pendant un jour ou deux, suivant la saison, le fleuve et I un de SCS afiluents Jiis<|n au moment où le cours d eau devient cascade, c est-à-dirc jus(pi a la hase de la .Sierra. Alors conmience lescalade à dos de nude, par des sentiers extraordinaires. Les ])assa(jes varient d une épo(pie à 1 autre. Ainsi, pour le mouicnt, le plus direct, celui (pii franchit le col de I Arenal ou du Chimhora/o, à une altitude d environ cin<| mille mètres, est inahordahle. il nicf.uidia, en iiulinaiiL vers 1 (îst, faire un di'lour j)li!5 Ion;; (h; deux ou trois |ournées. Le chemin sera toujours ex(''crahle, mais je passerai, (juitte à revenir par la roule ordinaire si, connue on me le fait ciaindre, je suis contraint de re^ja^jner la côte de\ ant I iiupossihilite diMuent constat('e d orjjaniser, du plateau de (Juito, mon expédition à I intérieiu' du eontincMit.

Les d(''iuaiclies auprès des autorités, les fonualités de passeport exi^c'cs de (piiconcpu- se pro])osc de vovajjer sur le tcriitoirc de la répuhliijue, lurent |)roniptenienl ex|)('di('es ,<|ràce à l'ohliiieante intervention du viceconsul de fiance, M. Lasserre, dont je ne saurais ouhlicr 1 extfcnic coiutoisie. Il a\ail hicn \ oidu m accueillii' coiuuic un ami. Des souveniis communs, Ac< \(i\a}jes accomj)lis dans les mêmes ré^jions, crc'aient entre nous autant <le liens, et la ((Minaissance fut hientol faite. L esprit encore reuipli des souvenirs Ai- Tl Alièmc-Orient, j'avais j)laisir à trouver en M. Lasserre on ex-pionnier de nos possessif)ns indo-chiiujises, l'un des fidèles com-

parlions (le P'rancis Garnier en Aimaiii et au Tonkin. Ses fonctions consulaires n'exi(;eaient pas moins de sanjf-lïoid et d'ener(;ie que ses explorations ])assées. Dans nu |)ays où l'écpiilibrc j)oliti(|ue est essentiellement instable, nos a{;ents ont fort à faire de sauve(;arder avec prudence et fermeté la difjnite du pavillon et les intérêts de nos nationaux. Il faut les avoir vus à To'uvre j)our savoir les difficultés de la lâche, et le dévouement de ces hommes isolés, oubliés parfois dans un poste lointain, aux j)rises avec un climat terrible, mais soutenus par un ardent patriotisme. A cet é^ard, il m'a paru que la France possédait à Guayaquil im représentant d'un rare mérite, dont bon nond)re de nos compatriotes ont ])u apprécier les services.

Quoi (pi'il en soit, les divers renseijjnements ne s'obtiennent point en une heure. Il faut aller de l'un à l'autre, recueillir des avis souvent contradictoires et tâcher d en déjja^jer une conclusion pratique; procéder aux préparatifs (pie nécessite un voyagé de plus d'une semaine, rassemljler les pièces du harnachement, les arrieros fournissant les montures, mais non les accessoires; enfin, s'assurer le concours d'un serviteur honnête, autant (pu* possible. Tout cela exijje (piehpies jours, énormément de patience, et Ion a amj)le loisir d'épuiser les sources d intérêt que peut offrir la localité. Je mentirais en affirmant (jue les distractions abondent. Mais il v en a. On pourrait les diviser en trois catéjjories : politi(jues, a(]uati(pies et reli{}ieuses.

Il j)eut être a^jréable, surtout (puiud les heures sont longues, de déterminer la toj)();|raphie d une ville, ses ])r()(lu(lions et son caractère. Si Ton m invitait à rédijjer, j)our un dictionnaire g(''ographique, le paragraphe concernant Guava([uil, je crois ([u il pourrait être condensé comme il suit :

(juayaqjtil. — Ville et port de l E(|uateur, par 12" II' 25" de lat. S. et 1" 1:2' iO" àc long. O. Population : 25,000 habitants. Productions : cacao, fièvre jaune et révolutions.

Ce dernier article est de beaucoup le plus abondant sur le marche. La

révolution sévit à If-tat eiulémi(|ue, et la ville étant la clef du pays, tous les efforts tics insurges doivent tendre à s'en emparer. Une fois maîtres du magasin aux provisions, le territoire est à leur merci. Or, quel que soit le gouvernement en vigueur, il v a inlailliblement une armée de ces insurgés tenant la campagne. On les désigne sous le terme générique de montoneros,

— u hommes de rien •>■> (du substantif viotutm, — tas, ramassis). Le propre lie CCS fâcheux est daspirer, non pas précisément à s'emparer de ce qui ne leur appartient ])as , mais plutôt à reconquérir ce (jue leur eideva le sort des batailles. Il ne i'aut pas perdre de vue qu'avant detre hors la loi, ils ont, à une époque antérieure, personnifié le gouvernement légal, alors que les détenteurs actuels du pouvoir étaient de simples conspirateurs. Révolutionnaires aujourd hui, ils redeviendront demain les plus fermes défenseurs de Tordre et de la Constitution. Ce j)ctit jeu de bascule n'est pas déplaisant à suivre, notamment pour cchii <jui n a pas d intérêts en souffrance, point d'affaires engagées sur la place, en un mot pour le particulier complètement détaché des soucis matériels, pour le philosophe et le moraliste. Mais Tesjjèce en est raie. Au demeurant, ces discordes civiles n'excitent pas autrement l ( niotion. Si l insiurection a le dessus et se pré-

i)are à faire dans la ville une entrée trionq)liale, les étrangers s estiment suffisamment protégés par le drapeau de leur pavs arboré au-dessus de la maison. Toutefois, les personnes méticuleuses poussent plus loin la prévovance et, non contentes de hisser le pavillon an moment critique, ont recours à une inscription peunanente tracée en caractères {jigajitcsques. C'est ainsi <|u on ])(!ut voir, snr beauconj) de façades, s étaler en lettres innhicolores ces avis au lecteur : Proprielad Jrancesa — Propricliid inglcsa

— Proiniclad ilalia/id, etc., etc.

En ce moment même, les montoneros opèrent dans la province voisine de Maiud)i. Le gouvernement vient d'envoyer au-devant d'eux des troupes sur de petits vapeurs de la rivière, et, plusieurs fois par jour, on publie des bulletins où les deux partis s'attribuent réciprocjuement la victoire.

Gomme, en ih'-pit des succès et des revers, la lutte se |)r()lon[je indéfiniment, il faut supposer que les blessures sont rarement très fjravcs et les trc'pas peu autlientiques. (Juelquel'ois cependant les coups portent, et la marée descendante vient de ramsner un des bateaux passablement détérioré, ses chaudières perforées, incapable de se mouvoir. Les combattants juchés sur ce foudre de (j,uerre insuffisanim >nt blinde'* mènent grand train et font de .«jrands {jestes; m lis leur niiae n'est pas celle de triomphateurs. Patienza ! .. . ils prendront leur r(!vanche. L esipiif va être réparé tant bien que mil [lendant la nuit et repartira demain pour la {>loire.

Le président de la république, le seiior Don José Maria Placido Caamafïo, vient d arriver à Guayatpiil. Il a jugé opportun de descendre de Quito, comme Jupiter de son nuage, pour surveiller de près les événements. La démarche a failli lui coûter cher. A quelques lieues d'ici, au hameau de Yaguachi, il est tombé dans une embuscade. Son aide de camp a été tué, et lui-même n échappa ([ue par miracle, après avoir erré toute une nuit dans les marécages et la jungle. Actuellement, il est perplexe. Effectuer son retour quand les chemins sont si peu surs, cela mérite réflexion. D autre part, une absence prolongée outre mesure n est point non plus sans inconvénient. Situation troublante pour un chef d Etat anxieux de regagner sa capitale.

Si captivante que soit l'étude des mouvements politi(pies, la société a d autres passe-temps. Elle va aux bains. Guavaquil est bâti sur une langue de terre resserrée entre le fleuve et un bras de mer étroit, sinueux, s'enfonçant sous des forêts de mangliers pendant une vinglaine de lieues. On le nomme l'Estero Salado. Ij'eau du lleuve est bourbeuse, mais elle est douce et elle lave. Celle de l'Estero Salado est verdàtre, un peu moins limoneuse : elle est salée et ne lave point. On y accède en traversant une- plaine marécageuse sur un rudiment de tramway remorqué par une mule. Une estrade en partie pourrie et quelques cabines forment tout l'établissement. Là, matin et soir, la société trempe. G est le ren-

dez-V()iis fasliionable : on v vient en toilette, les senoras drapées dans leur jdiis fine mantille, les caballeios san^jlés dans les redinjjotes les mieux ajustées. Il v a une buvette où Ton consomme de la limonade et du lait de coco. Le site, blotti dans l'ombre, est délicieux, mais un peu mélancolique, et fait son^jer plutôt à la novade d Opliélie <pf aux ébats des nymphes.

Si ce n est pour aller à 1 ('({lise ou au bain, la femme fait j)eu de toilette (ît ([uitte rarement la maison. VA\e passe sa journée dans le hamac, enveloppée tl un lonj; pci{;noir, les cheveux dénoués tombant sur les épaules, entourée de ses enfants ou de (|uel(jues intimes. De méchantes lan^jnes en ont ])ris texte pour prétendre (pie les dames de Guavacpiil recevaient les visites en chemise. Ce sont là des impertinents, mesdames, indi^^nes de frôler le pan de votre tunicjue de dentelle et le bout de votre jietit pied nu.

Gardons-nous de jujjer 1 E<juatorienne sur les aj)parences et de nous Ker à ces dehors indolents. Il n est peut-être pas de société créole ou la femme ait ailoj)té un (jcnre de vie aussi sérieux, se montre plus attachée à ses devoirs de mère et d'c-pouse. A la différence de ce qu'on observe dans la pluj)art des contrées intcrtropicales où les mœurs ne sont rien moins qu austères, où la vie dintf'rieur est chose presque inconnue, elle possède à un haut de(jré lamour de la famille, le {>oût d'une existence non point sévère, mais di(jne. G est la compagne fidèle et dévouée, le plus souvent très supérieure au mari, dont elle j)arta(;e avec une reniarcpiablc sérénité la bonne ou la mauvaise foitune. D'un coura{;e qui va jns(|u à lintrépidité, elle n'hésitera pas à ris(pier sa vie pour les siens : les annales des {juerres civiles abondent en épisodes attestant sa force d'àme et sa valeur. Cette énerjjie de caractère dont plus d'un voya{jeur a été fraj)pé mérite d'être signalée, en raison même de sa rareté sous des latitudes où l'on a peine à réagir contre l'influence alan{jMiissante du climat.

1a\ troisième catégorie de distractions appartient ix un ordre plus élevé. Dans la plupart des pavs espnf;nols, le culte est surtout uu pr('texte à mise en scène. (Juand le tlu-àtre lait défaut, et c'est ici le cas, l'église satisfait ;i la fois les aspirations artisticpies et mvsti([ues.

Plusieurs vo\agein"S très graves, — ■ troj) graves, — ont disserté à perte de vue sur la dégénérescence des belles cérémonies du culte catlioli(|uc en parades vulgaires. Leur affliction nie touche peu. Les formes, parfois très singulières, ([ue revêt ici la manifestation du sentiment religieux me cho<[ueraient, je lavoue, dans le milieu de convention correcte on (fravite notre existence européenne. Ici, elles s harmonisent avec la prodigieuse exubérance de la nature aml)iante. On ne saurait demander à des habitants de la zone torride ce je ne sais (pioi de mesuré dans l'allure et dans le ton (pie nous traduisons j)ar le mot goût. C est là peut-être, bien plus ([uc dans les rigueurs de l'inquisition espagnole, (ju il faut chercher le motif du peu de succès du protestantisme chez les nations nn'ridionales. Le temple d aspect glacial , lavé au lait de chaux, est à sa place sous le ciel brumeux du Nord. Il faut ici (pielque chose d'éclatant et de théâtral, 1 église parée, dorée, peinturlurée, les saints vêtus comme des rois de féerie, les vierges en robe de bal, lencens, les fleurs, les fanfares, un appareil ipii parle aux sens. La froide raison n'v trouvera pas son compte. J'en suis IjuIk' j>our elle, mais c'est comme cela, et tous les prêches ilu monde n v changeraiciit rien.

Les sanctuaires ont poussé sur ce sol f{''cond avec une facilité surprenante. Citons au hasard la ( atlM'drale , San Francisco, San Domingo, San Agustin, la Merced, la Concepcion, San Alejo, San .los(', et tant d'autres dont je renonce à faire le compte. Aucun ne s écarte du style criard et rococo dont la chaj)elle des Pères Jésuites est uu spécimen accompli. Toutes ces églises ont plus ou moins souffert de 1 humidité ou des trend)lements de terre : plusieurs sont veuves d un clocher. L'une même est complètement à jour : la façade entière s'est détachée, et

pour réunir Tar^jent nécessaire à la réfection de cet appendice essentiel, le pasteur de la paroisse en est réduit à un pieux expédient. Deux fois la semaine, une Vierge de bois peint, en costume de manola, ju])e à petits volants et mantille, sort de l'église en ruine sur les épaules de quatre porteurs. Précédée d'un tambour et d'un flageolet, elle fait une tournée dans la ville. Les aumônes ont beau j)leuvoir, la somme est longue à recueillir, et les pc-régrinations de la pauvre madone durent depuis des mois. On objectera (jue la promenade pourrait être (juotidienne; mais il a fallu compter avec la susceptibilité des autres églises (pii ont aussi dés réparations à effectuer et des offrandes à solliciter par l'intermédiaire de leur patronne. La prudence commandait de s abstenir de toute concurrence acharnée, et de ne pas inquiéter le voisin. A chacune son jour. Madone une telle se montre le luiuli et le vendredi, Madone une telle le mercredi et le samedi, et tout le monde est d accord.

Chacune de ces églises s ouvre aux fidèles longtemps avant 1 aurore. La première messe est célébrée à cjuatrc heures du matin. A trois heures et demie précises, toutes les cloches sont mises en luanle et carillonnent sans relâche pendant une demi-heure. Elles vous crient : " Allons, debout, bonnes gens, assez dormi! ■; Le sommeil serait bon pourtant; car ce moment qui précède l'aube est le seul où les moustiques donnent aux patients quelque répit. Mais bien naïf serait celui qui espérerait reprendre le rêve interrompu. A (juatre heures trente, le branle-bas recommence j)our aiiiioncer la messe de cin(j heures; à cincj et demie, celle de six, et ainsi de suite. La ])rcmièrc nuit, on essave de lutter, on se retourne dans le hamac. Peine perdue. Le lendemain, même tentative aussi vaine que la précédente. Alors, pris de rage, on se lève et, dans la nuit, guidé par la voix des cloches, on court à l'église la plus voisine, — elle n'est jamais bien éloignée, hélas ! — et l'on assiste à cette messe noire qui est celle de la haute dévotion et du suprême bon ton, celle des élégants et des amou-

roux. C'est l'iieure ou se rencontrent le novio et la tiovia, les fiancés et ceux prêts à le devenir. Il s'échange alors, sous la voûte assombrie des temples, bien des paroles fpii ne figurent [)as dans le Manuel du chrétien. Mais honni soit qui mal y pense !

Le rituel local semble affectionner les cérémonies nocturnes. Lors des grandes fêtes, beaucoup de processions ont lieu la nuit. C'est la nuit de préférence (pie 1 on porte le viatique aux malades, avec un luxe calculé suivant les moyens du client. Il v a des extrêmes-onctions de première, deuxième et troisième classe, sans compter le bon Dieu des indigents, le messager de bonne mort, celui (pii va, comme chez nous, sans tambours ni fanfares, porté par le prêtre accompagné d'un enfant agitant une clochette.

J'ai assisté l'autre soir, sur le coup de neuf heures, au défilé d'un service de premier ordre. Le seul aspect de ce cortège eût suffi pour ne pas me faire regretter mon séjour à Guayaquil et les longueurs de l'attente. Ce sont là de ces ^spectacles inconnus en dehors de cette terre où se sont conservés presque intacts les mœurs, les préjugés, le mvsticisme de l'Espagne du seizième siècle. D'abord déboucha d'un carrefour une file de pénitents porteurs de lanternes, fanaux énormes mesurant deux pieds carrés, colorés, enrubannés. Elle rasait les maisons à petits pas, s'allongeait à l'infini, tandis que, du lointain, arrivaient les tumidtueux accords d'une musique militaire. Celle-ci exécutait avec tant de verve son pas redoublé, que je crus (pi'il s'agissait d'une annonce de fête foraine. Mais derrière les musiciens, voici ([ue surgissent des soldats, l'arme au bras, puis un monsieur en habit noir portant une bannière, deux rangées d'enfants de chanr balançant les encensoirs; enfin, dans un flamboiement de torches et de cierges, trois j)rêtres sous un dais à crépines d'or. A la suite, encore des soldats et toute une foule le cierge à la main. La procession lumineuse lentement se déroulait, de rue en rue. De chaque côté, sous les arcades, les passants tombaient à genoux, tête nue, et les femmes prosternées jusqu'à terre, disparaissant dans les plis de la manta sombre.

avaient I air d un c-^saini de moiiclios abattu sur les dalles. J'avais suivi le courant. Le dais Ht lialtc^ devant une maison brillauinient éclairée; les prêtres disparurent sous la voûte, et l'orchestre, campe devant la j)orte, préluda par un oura{;an de cuivres à faire revenir un trépassé. Après un arrêt d'un (piart d'heure, le déHlé recommençait, non pour re{j^a{;ner en droite lijjuc la paroisse, nuiis variant son itinéraire de façon à se montrer un peu partout dans la ville.

Ces sortes de cérémonies sont fréquentes. Sans être le nioins du monde à l'article de la mort, un malade, pour peu (pi'il appartienne ;» lilite mondaine, se fait un devoii' d"v convici- par invitation spéciale ses amis et connaissances. La maison alors est pavoisée, illuminée du haut en bas : ii 1 intérieur on allume les candélabres, les lustres, comme pour un bal. Les assistants sont en {jrande toilette; les serviteurs font la haie, l^a coutume veut, en j)areil cas, <pie le nudade désijjne lui-même tel ou tel de ses parents ou de ses intimes pour ouvrir la marche devant le Saint Sacrement. Le choix ('<[uivaut i\ un tcmoifjnage d'affection et d'estime ipie les convenances interdisent de décliner. Lusajje j)eut avoir des cons(Mpiejices assez j)iquantes. Un de nos compatriotes en fit, ces jours-ci, l'expérience. Il avait épous(' une charmante jeune tille appartenant à l'une des meilleures familles du pavs. Son beau-pêre, étant souffrant, se fit aj)porter le viaticpie en {grande pompe, comme il convenait à un homme de sa condition, et ne crut j)as pouvoir mieux affirmer ses sentiments vis-a-vis de son {jendre, (ju en le |)riant de présider la cér(''monic. Peut-être ce dernier fuL-il un peu confus d'un tel honneur nui lexposait n la curiositc' railleuse de la colonie europc'cnnc. Mais il fit bonne contenance, s'exécuta {jalamment, et tout (Juayacpiil put le voir passer, derrière la {grosse caisse et les cymbales, portant, dans une attitude recueillie, une bamiière immense à 1 effi|;ie de la Vierge. Je n'affirmerais pas (|uc l'excellent {;arçon fût à la noce. Mais que ne fait-on pas ])our un beau-père?

Il existe cepondanl mie maison reli{;ieuse dont la sim|)licité eontiaste avec le luxe taj)a{;enr de ses voisines. C'est un étahlissement d ('diication ([uc (liii{;ent i\v>^ Françaises, les Sonns de Picpiis. Je suis aile leur faire visite un matin, et la façon gracieuse dont la supérieure a l)ien voulu m'accueillir, Tempressement (pi'elle mit ;i me montrer Tinstitution dans tous ses d(''tails, ne m'ont point fait repentir de ma démarche. Le pensionnat, situ('' au liane des collines, las Penas , à l'extrémité de la ville, sur un ('troit [)lateau (pii commande un vaste panorama de la campa(|ne et du lleuve, peut contenir une centaine d «'lèves. G est le seul de ce {jenre où les fillettes destinées, selon la coutume locale, à se marier fort jeunes, à (juatorze ou quinze ans, puissent acquérir une certaine culture d esprit. Sans doute ce vernis d'éducation ne résistera pas longtemps à l'énervante influence d une vie oisive. Mais le peu qu'il en restera ajoutera un charme de plus à ces très séduisantes personnes.

Au moment de prendre con{]('', la [)orte d une classe s'ouvrit, et les ])ensionnaires, traversant le préau ileuri, défdèreut devant nous deux par deux. IJomie Mère, peusai-je, vous devez avoir du mal ;i diiiMcr tout ce petit monde. Il v a là (juelques paires d veux d un sin{julier éclat. La supérieure m avait apparemment deviné, car elle ne j)ut rej)rimer un sourire, et soupira. Ce souj)ir en disait lon.j;. Oui! elle avait fort à faire, la bonne Mère.

Mes préparatifs enfin terminés, les rensei{;nements indispcnsahles obtenus, il ne me restait ((u à me d(''rober aux prédictions j)lus ou moins maussades de mésaventures inévitables, en j)leine période pluvieuse, sur les pentes de la Sierra. Une occasion se présentait de me rendre

autrement qu'en piro{jue jusqu au liauicau de Ya^uachi, sur le rio Ghimho, au ilelà (Ju(jucl je devais poursuivre ma route par terre. Une chaloupe à vapeur allait partir, remorquant un chaland de charbon destine au ])etit chemin de fer lon{j d une huitaine de lieues qui relie la rivière à la base de la montajjne, en desservant plusieurs cultures de cacao. Je résolus d'en profiter. J'emmenais avec moi comme domestique un ineztizo claro ri'pondant au nom de Feliz Ortiz, dont le concours me serait précieux, pour assurer les movens de transport sur llitinéraire peu fréquente' que m imposait la saison. Une fois dans la capitale, je ne désespérais pas d ém])aucher des Indiens appartenant aux missions de 1 Orient, à supposer (pi il fût j)OssiI)le d'entrer en relation avec eux à cette époque de l'année. Sur ce dernier point et sur bien d'autres, j en étais réduit aux conjectures. xVussi, dans le doute et afin d accélérer mon allure, avais-je limité mon bafjafje a ce qui jjouvait tenir sur le dos d'une mule, laissant en d('p6t au consulat les objets plus volumineux de campement et d'armement <pie je me réservais de faire adresser à Quito, le cas échéant.

Plusieurs amis avaient bien voulu m accompa(jner ])endant les premières heures, entre autres, le très aimable vice-consul de France et sa jeune femme.

La matiiK'C était d une sphiiideur et d une limj)idité bien rares à la fin de mars, (|ui coïncide ordinairement avec les dernières (jrandes pluies. Le f|uai, les maisons peintes de Guayaquil eurent bientôt disparu sous l'horizon brouillé de verdure et d eau. Un dépit de la char^jc accrochée au flanc de notre minuscule vapciii", nous avancions assez vite, aidt'ïs par la marée. Le fleuve s'étalait, coiqx' diles basses j)our la j)lupart iidud)itées. Pas une éminence, j)as un renflement ne ronq)ait l'uniformité des rives. Partout le silence plus imposant encore dans la clarté crue de midi. De loin en loin seulement, un toit de paille pointait au-dessus de la berge à l'ombre grêle des palmes, tellement enfoui sous les hautes herbes, les bananiers aux

LA COTK. 29

lai'fjes feuilles, (ju il avait ii peine foiiiie d hahitatidii Iiuiiiaiiie. On ciil dit la carapace de (jael(|ue animal nionstrnenx ta|)i dans la jnn.'jle. Siu- les deux bords, çà et là, des caïmans vautres dans la vase dormaient au soleil, la ^nieule f;rande ouverte. Par moments, lun deux, surpris par le flot (pii montait, relevait soudain la tête, battait l air de sa (pieue énorme, et faisait le plongeon. La rivière en est infestée. De tous côt('s on les voit venir à fleur d eau poui' respirer : cbatouillés par la balle d une carabine, ils exécutent un saut de carpe, soulevant une {jerbe liquide qui retombe en pluie au loin. Des vols daigrettes blanches rasaient la terre. En certains endroits, ces ravissants oiseaux s'abattaient par bandes et, posés à la jiointc des joncs, donnaient, sous le ciel tropical, l'illusion d'un champ de neige.

Au bout de quatre heures, nous avions atteint le confluent durio Chimbo, et notre marche, jusque-là favorisée par le flux, se ralentit. Bientôt même il devint impossible de lutter contre l action combinée du jusant et du courant. La machine faisait rage, soufflait, s épuisait eu vains efforts. Nous n avancions plus d une ligne. Quelc|ues minutes plus tard nous perdions du terrain. Il fallut abandonner la remorque. Le chaland de charbon fut amarré à un arbre eu attendant qu on pût venir le reprendre au retour du flot. Ainsi allèges, nous repartions et, comme le soleil se couchait, débarquions devant le modeste hangar qui sert de lenniinis à l'unicpie voie ferrée de lEquateur. Une demi-dou/aine de huttes en baudjou et en chaume occupaient l'étroite bande de terre comprise entre la rivière et la lisière des bois. C'était lii le village; de Yaguaclii, liabité par des métis cultivant le cacaotier sur les pi(»priel(''S voisines. Les drôles, bien ([u eu contact (piotidien avec la .grande messagère de la civilisatiou, laxapeur, m'ont paru d un naturel |)hilol (h'fiaut et hostile, en contraste manifeste avec les traditions hospitalières de ces contrées. Ce fut à .grand j»eine et eu enq)lovant la menace que nous j)arvînmcs ii obtenir un gite, |e veux dire la sinq)le faculté de suspendre nos hamacs à deux lrav('es. L installation et le souper, éclairés par une lampe primitive alimentée à Ihuile de coco, n en furent

|)as moins {fais, et la nuit, à paît I invasion cuisante de milliers de moustiques, se passa sans eneomhie.

De {jiand matin, nous prenions place dans le seul \\a(jon de voYi>(îeurs en circulation sur cette voie de fer. Le consul, au moment d'y monter, me retraça sur le théâtre même du crime le {juet-apens dont le président de la répuhlitpie avait failli être victime quelques jours auparavant. Les traces en étaient visibles encore. Le hangar cril)lé de halles, une tache d'un rou{]e somi)re sur le trottoir de l)ois, la cloison mouchetée de sinistres éclaboussures, marcpiaicnt la [)lace ou le malheureux aide de camj) était tombé. Quant au chef de l'Etat, se vovant au pouvoir des conjurés cpii cernaient la station, il avait, sans perdre contenance, traversé le bâtiment d'un pas ferme, abattu d un coup de revolver la sentinelle en faction sur la plate-forme dominant la rivière, et s était jeté à l'eau. Les assaillants le crurent perdu. Nul ne pouvait admettre (ju il eût échaj)pe aux caïmans voraces. Rien de plus vrai pourtant. Après avoir ua,;;é pendant (Unix ou trois cents mètres, il avait pris pied sur l autre rive et, dans la nuit, seul, ;i travers les fondrières, les marais empestes, la forêt lianté(; par les tigres, il était parvenu, après douze heiu'es d efforts surhumains, au bord du rio (Juavas. Là une pirojjue le recueillait et le conduisait à (iuavafpiil. L'épisode ne semble-t-il pas enq)runté à quehpie roman d aventures et supj)Oser un héros d'une trempe particulière, rude, bronzé, herculéen? J'eus l'occasion, quelques semaines })lus tard, de rencontrer M. le prc'-sident Caamano . Je vis un homme jeune encore, éléjjant, mince, cpii n'avait ])as l'air l'alal, mais le regard doux et les favoris correc^ts d un cleic (h' pro( lueui".

Le raiJwax (h- Yagiiachi, (h'.slinc' ;i être; prolonge'' dans un avenir ])[us ou moins lointain au (h;la des ])r('Uiiers contreforts de la Sierra juscju'à la petite vilh,' de Sibambi, s arrête actuellement, après un j)arcours de tlix lieues, ii 1 extrême limite de la plaine, en plein désert. C est le type du j)etit chemin de fer (''conomiejue, le ])riiu'ipal aïtich; d'exportation de l'industrie nordaméricaine dans le continent du Sud et les archipels du Pacifique. Ces

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,';oiis-l;i vous (l(''l)it<'iit {\r>. lignes coinplctcs, à tant h; mille, coiiinu' du (Iran à 1 aiiiic. La |>(),se s exécute île lacou soniuiaire : uue lioiu'e dans le hois; les luauclies des arhres abattus, ali(>iiécs tant bien (|ue mal, serviront de traverses. De |)late-f<)rme, point. S'a{jit-il d'enjandx'rune fondrière, un ruisseau, ([uel([ues troncs {grossièrement empilés suiliront à établir un pont j)rovisoire. La voie, si Ton se j)lace dans l'axe des rails, paraîtra bien un peu tortueuse et bossue. Il u im|>orte. F/essentiel est d abord de passer, et 1 on passe.

La ligne ne traverse (|u un pauvre; village, Naranjito. Les autres Jialtes desservent des plantations d(! cacaotiers dont la culture est la plus grande source de ricliesse du pavs. On (b'passc des l'orèts entières de ces beaux arbres dont les feuillages luisants, d un vert pres<[ue noir, formant couronne, se confondent et s'entrelacent au point d intercepter complètement les rayons du soleil. Une juonienade dans une exploitation de cacaotiers de 1 Ecpiateur fait songer à ces cryptes des vieilles catbèdrales où flotte une lueur invstérieuse comme la nuit.

Au bout de deux beures le train s'arrêtait, parvenu à l'extrémité' de la ligne, j)res(|ue au |)ied d une magnifique cascade (pii se précipitait d un rocber à pic à travers un réseau de lianes fleuries. Point de village. Une simple cabane. \^c convoi ne vient jus(pi ici (pie pour renouveler sa pi'ovision d eau, et confier «pielques balles de marcliandises aux bons soins des nmletiers. Il fallut me séparer de mes aimables compagnons. Les adieux furent l)refs, mais énnis. On se pressa la main avec relhision de gens (pii pensent ne jamais se revoir. I>e temps de tb'crocbei' et de ratteler la uiacliine, et le wagonnet disparaissait, me laissant dans la boue pisipi a lui-janibes à l'eidi-c'e d une gorge |)rofon(le ou mugissait le rio (lliiiulio. De tous cotés, sur les pentes, la futaie géante (!t drue. Une di/aine de mules mai{;res attendaient, (laïKjuees de leurs arrieros, gaillards traj)us au nia>(pie {jlabre, iiux ;;raiuls yeux noirs très calmes. Ils vinrent olhir leurs seivices, avec ce salut de llndien ci\ilis(' cpii rapj)elle les formules de jtolitesse japonaises ou le tc/iin-t</iin des (ils du Ciel, .le jetai mon dt'volu sur un per-

sonnagc à la ilioveliiro nu'iovinjjicmie (|iii (!(''(;larait se nommer Manocl Ortiz, posséder trois hctes de premier ordre, assurait-il, et ne désespérait pas de me eonduire, dans ce calant équipage, jusqu'à la bour(jade d'Amhato, distante dune soixantaine de lieues. De ce point h Quito, le voyage

en terrain d('(onvert ne ])r(''sente plus de dirHeultés et peut saehever à cheval. Après diissez longs pomparlers, le marclié se trouva conclu, dont acte fut dressé, non |)ar-devaiit notaire, mais |)ai' les soins du foiu-tionnairc ])réposé au iM;iiiitieii de la prise deau du chemin de fer, de la passerelle ('•tablie snr le torrent et tlu hon ordre en {;(''n(''ral. Voici la traduction textuelle de ce document :

LA COTK.

« Moi MiUKX'l (hliz, je recoinua's (ivnir contrarié avec le sehor Don Marcel Monnicr, pour la location de trois hètes, deux de selle et une de cliarcje, au lirix de trente-trois iiesos , nioyentiant leauel prix nue je liens dans la ntaiii, ie promets de le conduire sain et sauf juscpi'ii la cite d Ainhato, x'il plail îi Dieu. 1)

Ali bas de ce reçu, notre liomnie apposa en {juise de sijjnature un hiéroglyplie fantaisiste qui représentait, au (jré du lecteur, une croix, un trèfle à quatre feuilles ou un oiseau.

Le temps se maintenait au beau, j'avais hâte de ([uitter cette gorjjc ruisselante; aussi donnai-)e l'ordre de faire préparer sur-le-champ les moulures, afin de ^a^jner le soir même une petite hacienda, San Pablo, ou je savais trouver un abri pour la nuit.

Une demi-heure plus tard, les bétes harnachées et bridées, nous nous mettions en route. La mule de char^je ouvrait la marche : l'arriero suivait, appuvé sur un long bambou, à demi nu, le poncho rejeté sur l'épaule, enfonçant jusqu'aux jarrets dans la (;laise. Et, tandis que ma caravane, le torrent franchi, s'attaquait au sentier glissant qui se perdait là-haut dans les forets, je me répétais la promesse souscrite par le nndelicr des Andes et sa fornude hypothétique :

S'il plaît à. Dieu !

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