‹ Des Andes au Para: Équateur-Pérou-AmazoneChapitre 15 sur 38 · C.VCTlS-CIKnCE DE LA COItDII.I.KRK · texte numérisé non relu

C.VCTlS-CIKnCE DE LA COItDII.I.KRK

nous avions altoinl le lleuvc. Sa larjjcur n'excède {juère, snr ce point, soixante mètres. La rive {jauche où nons nous trouvions est aride, brûlée, sans autre véjjétalion (jue les buissons d'ajjaves et de eactus, dont la plupart attei{;nent des dimensions colossales. Entre la base de la monta{]ne et le bord de l'eau, les crues avaient amoncelé un énorme l)ourrelct de sable et de cailloux roules. De ce proiuontoire end)rasé par le soleil de midi, sous une lumière dont le rayonnement était presque insoutenable, au milieu d'une nuée de moustiques, j'observais l'autre rive où s'étalait, au débouché d'un vallon latéral, la verte oasis de Tupen, lui bosquet de palmiers et d'oranjjers qui nous cachait riiabitation. Mais nulle trace humaine n'était visible : pas un canot, pas la moindre balsa amarrée près de la berjje, pas ime l'umée au-dessus du bois. Vainement nous hélâmes : tous nos appels restèrent sans réponse, soit qu'on ne voulût point entendre, soit que notre \oix IVit couverte par le briut du courant.

Cependant, les heures passaient. La chaleur devenait de plus en plus intense. Les moustiques nous avaient mis les mains et le visajje en san(>". Les péons se tenaient immobiles, silencieux auprès des uiules déchargées, le fouet au poinjj, prêts à les pousser à l'eau au premier signal. Mais à fpioi bon expédier les bétes sur l'autre bord, alors qu'il était impossible d'v laire passer aussi les bagages? Je courais risque de les voir s'échapper il lra\ers la montagne, îi moins que les Indiens de Tupen ne les déclarassent de bonne prise, hjicore, si j'axais pu envoyer un de mes hommes à la décoineile : à coup sur, la traversée du lleuve n'eût été qu'un jeu pour des arrieros accoutumés à franchir presque journellement les torrents impétueux qui coupent les sentiers de la Cordillère. Mais il n'y fallait pas songer. A ma demande, mes gens opposèrent une fin de non-recevoir catégorique, appuyant leur refus sur la convention passée entre nous, aux termes de laquelle ils ne pou\ aient être, sous aucun prétexte, contraints de s'aventurer au delii du Maranon.

L'excuse était péremptoire : recourir aux menaces, c'eût été violer bruta-

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loincnl, \is-à-vis de ces pauvres tlial)Ies, la parole donnée el les mellre en jjarde, à l'avenir, eonlre les promesses d'un blane. A défaut d'aulre \ertu, l'Indien a un sentiment profond de 1 ('cpiile : il est rare qu'il se relusc obstinément à un acte dont on lui aura dc'montre la justice. Dans le cas contraire, il cédera peut-être à la force, mais ne man(|uera pas de se venger de la violence qui lui est faite, fût-ce lonjjtenips après, sur la personne (1 un autre Européen. Il faut en effet se rappeler que, pour 1 indi^jène, la miance de la peau é(piivaut ii un sijjne de parenté. On aurait peine à le persuader (pie deux indi\ idus de même couleur ne sont pas UKunhres d'une même famille, et que son ressentiment Té^jarc quand il fait paver à 1 un les mauvais procédés de 1 autre. C'est là une vérité connue de tous ceux qui ont vécu en pays indien, qu'ils aient eu affaire aux populations a^jricoles et sédentaires des Sierras, ou aux nomades des plaines amazoniennes. Aussi doit-on se jjarder de procéder par intimidation, sauf dans les circonstances criticpies et lorscjue les torts sont manifestes. Il faut ipie le cou[)al)le sache bien en pareil cas tjue, s'il résiste, la menace sera immédiatement sui\ ie d'effet. Les vains mouAcmcnts d'inqiatience, les emportements irréfléchis, les rigueurs inutiles, n'ont d'autre résultat que d'amointlrir l'autorité du chef et de provo(|uer, dans 1 avenir, des représailles parfois teri'ibles contre un voyageur inoffensif. Les blancs, dans leurs rapports avec l'indigène, ne sauraient échapper à cette responsabilité, collective. Plusieuis, faute de s'en être souvenus, ont causé, à leur insu, la ruine d'une expédition postérieure, le massacre ou la capti\ité d un explorateur ou (1 un missionnaire paisible, 1 incendie d'une habitation où j)cut-être, j)eu de |ouis auparavant, ils axaient reçu Ibospilalilé.

Je me gardai donc dinsister. Cependant, le jour commençait à l)aisser. Une heure encore, et la nuit serait \ enue. L'endroit n offrait aucune des conditions requises pour le campement le plus sommaire. Pas une touffe d'hcrljc pour les bêtes ; j)as un atome de bois pour établir les fogaclas dont le cercle embrasé tient à distance respectueuse les carnassiers. Moins nom-

hrcux que dans la grande Cordillère et, en particulier, dans les bois vierges du versant oriental, des fauves de taille respectable, tels cpie le puma (lion noir) et Tours uciininn', hantent les gorges de la Sierra, rôdant à proximité des villages, des termes, des convois de mules surpiis par la nuit, sans jamais IVancbir toutefois la ligne des foux. Il nest pas, pour repousser leurs allaipies, d'arme })lus elTicace ipie la flamme. Le manque de combuslil)le et, par suite, de l)rasier pi'otecteur, est donc l'un des pires contretemps auxquels soit exposée une caravane.

Quel parti prendre? Dans mon impatience, j'en arrivais à me demander si le plus simple n'était pas d'aller moi-même aux informations et de passer le fleuve à la nage, ce qui ne me semblait pas un exploit périlleux. Je me rappelais avoir traversé, en France, des rivières aussi larges. Le courant, à cet endroit, ('tait plutôt modéré et ne m'entrainerait pas très loin, si je prenais mon point de d(''|)art un peu en amont. La seule éventualité redoutable eût été la présence des caïiuans et des nombreux serpents d'eau qui iuFestent la plupart des rivières tropicales. Mais les sauriens et autres reptiles n'apparaissent que plus bas, après le Pongo de Mansericlie, au-dessous des derniers rapides. Jamais on ne les rencontre dans la partie torrentielle des rivières. Il leur faut des eaux plus calmes et d'une température moyenne j)lus élevée, les grandes profondeurs, le voisinage des jungles marécageuses ou des lacs qui leur ser\ent de refuges à l'époque des crues. De ce côté, rien ii craindie : mon compagnon me l'affirmait et s'écria, en manièie d encourajjcment :

u Ah!... si j'étais bon nageur ou seulement plus jeune! Mais je dois avouer (jne je ne fus jamais de première force à cet exercice, et je n'ai plus vingt ans ! •)

La tentative n'avait donc rien de tléraisonnable et, de fait, ne me coûta pas grand effort. Je me débarrassai de mes vêtements, ne conservant que mon poncho enroulé sur ma tête, j)uis remontai la beige sablonneuse sur une longueur de cent cin(juante pas environ, et me jetai résolument à l'eau.

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Le courant était eu réalité plus lapide (jue je ne l'avais supposé ii le considérer (le la rive. Néanmoins, ma roule oblique ne s'allongea pas outre mesure, et je ne dérivai que de quelques mètres au-dessous de la langue de terre où se tenaient Juan Pio Burga et les péons. Ceux-ci saluèrent mon heureux atterrissage de leurs acclamations réitérées, agitant en Tair leurs grands chapeaux de paille avec des gestes de triomphe.

Ma joie pourtant n'était pas sans mc'lange et s'assombrissait de quelques craintes. Si le passage de la rive gauche à la rive droite n'offrait aucun danger, je dus reconnaître, un peu tard, (|ue la traversée en sens inverse serait autiement hasardeuse. Au-dessus de la petite anse sablée on je venais d'aborder, la berge s'escarpait; la roche plongeait à pic. Impossible de renouveler, au retour, la manœuvre qui m'avait si bien réussi, et d'aller prendre le courant à quelques cents mètres en amont. Par contre, en aval, sa vitesse s'accélérait; à la surface, de (;rands cercles concentriques, de soudains bouillonnements signalaient des tourbillons, et le fleuAC, plissé de courtes vagues, s'engouffrait, une demi-licne plus bas, dans un étroit défih' avec un mu;;isscment de cataracte. Toutes uies chances reposaient maintenant sur les dispositions de l'hacendado de Tuj)en et des Indiens enrôlés sous ses ordres, .l'avais lieu d'espérer qu ils se montreraient d humeur conciliante et consentiraient, sinon à m'accorder li])re passage, au moins à me ramener sur l autre rive dans 1 une de leurs embarcations, |)irogue ou balsa. Je ne me dissimulais pas cond)ien il me serait, dans le cas contraire, difficile de regagner mon camp ;i la n;ige.

P('iiil)lement, sur un soi brûlant, scnK- de pierres tranchantes, je gagnai la lisière du jjois, non sans me dcmantler (|uelle sorte de gens j allais rencontrer et (piel accueil on me ferait. Il ('-lait manifeste (jue mon costume, (pii péchait par la simplicité, m'enlevait un peu du prestige nécessaire à un négociateur. Le fait est que, pour cette raison ou pour une autre, ma négociation ne devait pas être heureuse. Je dc'couvi-is bien Ihacienda, presque enfouie sous la verdure, au centre d'une plantation ou, pèle-mele, crois-

saiciit orangers et cocotier,^, où le riz et la caiinc pou^^^aiclll parmi les cotonniers avec une exubérance (]u'expli<juait le (;ni clapotement d'un ruisseau descendu de la montajjne. Mais l'habitation, un simple ban;;ar aux cloisons tle nades, semblait vide. T.e (b'sordre et la saleté de la place, le clKunne eu land)eaux, la porte arrachée de ses {jonds, les détritus (pii jonchaienl le seuil, tout attestait 1 absence du niaitre. Celui (pie les Iiuliens avaient, assurait-on, reconnu pour chel, devait être loin, qui sait? déchu de son pouvoir éphémère, en fuite, mort peut-être. A sa place, je trouvai, rassemblés dans une case, une quinzaine de péons (h'pcnaillés, qui menaient (pand train en s abreuvant de horracha .

Mon apparition inopinée provoqua un mouvement de stupeur, un silence de quelques secondes auquel succéda une tempête d'imprécations, de cris iiiarliinh's, de questions liiiibondes. Iji un clin d'o-il j'étais saisi, cnliaiiu' au iond de la cabane, pressé par un cercle d'énerjjumènes les veux alluiués, la bouche béante exhalant les menaces et l'alcool.

Les ti Pïldc?... Midnccmanta clitiyud? Qui est celui-là? D'où vient-il? " pleuvaient dru comme grêle. Lorsque, profitant d un court répit, j'eus fait comprendre de quelle façon j'étais venu, les vociférations reprirent de plus belle, (les visages, qui ne rient jamais, se détendirent dans une grimace d incrédulité suprême, l/un des drôles se précipita dehors et dévala dans la direclion du lIcMne pour s'assurer (pic j'avais dit viai. Il i'Cj)araissait bieiih')! en s'êcriant : « Ma/m /tiiajiipii ! Il iTv a pas de radeau! » ajoutant (pi On apercevait sur l'anfre rive des chevaux et des hommes armés, des soldats san> doiile. INiis, se tournant de mon coté, il eut l'obligeance de me dire :

. Tu nages bien. "

Quoique flatté du compliment, je n en relevai pas moins ce (pie rinlormation avait d'inexact. Non, les hommes qui allendaient sur l'autre bord n étaient point (.]c^ soldats, mais des péons ii mon serv ice, et le cavalier (pii les accompagnait, mon ami .luan Pio llnrga. On le connaissail, je pense.

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iNfoii aiidiloiic (il ciileadre un .'jiojjiieiiiciit adirinalir. L'haceiulado de Ranhraii u'c'lail pas un incoiiiiii.

Je \oiiais, |)()iiisui\ is-je, voyafjenr étraiifjer, animé des sentiments les plus pacifiques, uie mcKio sous la piolcclion du senor José Maria Anduajja. Où était le sefïor don José? ( )u étall le maître?

La (picstion (ut assez mal accueillie. Deux ou trois voix iusolentes lépondirenl sèchemenl :

.. Il \\\ est pas.

— Ouand re\ leiidra-t-d ?

— Il u a pas dil .

— Un de vous ne peut-il aller le trouver et le prévenir que le senor Pio Bur(;a lui demande pour cet étran(;er, son ami, l'hospitalilé et le droit de continuer sa route?

— Non... Ou va r(''lranf;cr ?

— A Chacliapovas. ..

- 11 n'ira pas ! -

Un redis en rè{;le. \jQ nom du iiiaitrc avail ('\ idennnciil perdu loul presli;|e. Je c()inmencais ;i craindre (jne. loin de [)ou\()n' me \.enu' en aide, d n'eùl eu lui-même beaucoup de mal ii se tirer d'alTaiie. (i était le momeni ou jamais de (aire intervenir une induence plus haute, celle du protajjoniste de la rébellion, Justo Yillacorla. J insinuai donc fpie ce puissant personnage m honorait de son amitié. J'étais porleur. pour lui, d un (juelhyi (une lettre, un papier) très iiiq)ortaiit , (pie je devais lui remettre sans relard.

« Ou est le (jm-Urd? ;?

.1 explupiai que je ne l'axais pas sur moi, cl pour cause. Mais (pi'on noulùt bien me donner, pour rejja.'jner mon camp, une embarcalion et un homme, ce dernier rapporterail le message.

l'n in-lanl, j(> crus a\'oii' toiiclié jiisle cl (|ue ma proposition allait être acceptée. I. 'autorité ilu cliei, invoquée avec tant d assurance, (hnmait à rédéchir aux plus obstinés. Une discussion très vive s'ensuivit, tous les

interlocuteurs parlant à la l'ois, si bien qu'avec la nieilleinc volonté du monde et la connaissance la plus approfondie de Tidionie local, il eût été impossible de discerner vers quel avis inclinait la majorité. Cependant, au milieu de cette cacopbonie, j avais cru saisir, lancé à plusieurs reprises, le nuit pacoiiKi (piisonnier). Par inalheui',jc ne me trompais pas. Le débat terminé, 1 un des orateurs m en résuma les conclusions, rien moins que Favorables. On ne révoquait point en doute nies paroles, lliistoire de la lettre, mes bonnes relations avec le clieF. On se bornait à me sioniHor que le passa(»e du fleuve était et demeurerait interdit, et, ce qui était plus grave, qu'on me retenait captif jusqu'à nouvel ordre, pour avoir enfreint cette défense.

Celui qui me donnait ces détails, dans un cbarabia hispano-quechua, dont il paialssait très fier et dont j eusse ri de bon comu', en toute autre circonstance, me déclara en terminant, que je vovais en lui le majorai de 1 hacienda (le chef des péons). L'homme était un métis de petite taille, quelque peu contrefait, au regard fuyant. Le front bas, la bouche sensuelle et mau- Aaisc r(''\ élaienl, comme il arrive trop souvent chez les tvpes de ce genre, les vices des deux races sans aucune de leurs qualités. Il affirmait d ailleurs (ju'on ne me ferait point de mal si je ne tentais pas de m'csqui\er; si j'avais ([uelque chose à dire, c'était à lui que je devais m'adresser, lui seul avant le droit de commander, et ses compagnons lui obéissant comme au maître.

Je ne saurais prétendre que j entendis tout cela sans émotion : si je fis de mon mieux pour n en laisser rien paraître, elle n'en lut ])as moins très wvc. Xénumoins, aj)rès métré recueilli une minute, de crainte que, dans une r(''[)li(jue hâtive, ma voix ne restât pas très assurée, je répondis à ces misérables, sui* un ton d indifférence, qu'ils pouvaient me garder si bon leur semblait. A \ rai dire, ma personne, surtout dans sou accoutrement sommaire, n'était pas une prise fort avantageuse. Peut-être jugeraient-ils préférable de l'échanger contre quelques objets moins encombrants et d inliniiiicnt plus de valeur. Auquel cas ils étaient prévenus que, s'ils consentaient à équiper un radeau ou une pirogue et à me ramener sur l'autre

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rive, je nie Ternis un plaisir de leur distrihuer i\e> cadeaux. I^a proposition, ajoutai-je, valait qu on v relléchit. J attendrais leur réponse en toute patience, nélant nullement pressé tle quitter si bonne conipa^jiiie.

L oitre Ht son ciïel et me valut tout de suite quelques attentions. Dans la case où je lus confiné sous bonne {jarde, on m'apporta une natte, une écuelle de maïs bouilli saupoudré de cbarqui , et même du tabac. A travers les interstices de la palissade, je distin^juais Taréopafje cuivré occupé à délibérer sur mon sort, tout en dégustant le calclo, triple infusion de viande sécbée, de citronnelle et de feuilles de coca. La séance se prolongea fort axant dans la nuit, à la clarté d'im feu de brande.

Kn dé|)it des émotions de la journée, de la faligue, et malgré ma résolulion de rester calme, je ne songeais guère au repos. Mille pensées bourdonnaient dans ma tête. Que devaient croire mes compagnons en ne me voyant pas reparaître? Ils pouvaient supposer qu'il m'était arrivé malbeur, que j'avais été ou tué ou entraîné par mes agresseurs dans un de leurs villages. Dans le doute, hors d'état de me porter secours, cond)ien de temps m attendraient-ils? Peut-être s'étaient-ils déjà, en désespoir de cause, décidés à la leliaile? Va\ ce cas, le jour venu, si mes geôliers, à supposer qu'ils fussent disposés à me relâcher, napercex aient personne sur la ri\e, mes |)roniesses seraient désormais pour eux sans valeur, et ils se croiraient joués. Qu'adviendrait-il alors? Enfin l'ivresse pouvait, d un moment à l'autre, provoquer un brusque réveil de la brute féroce qui dort au fond de 1 Indien, même civilisé. Autant de suppositions qui, pendant (\ç^ heures démesurément longues, me tinrent éveillé. A la fin pouitant, l'épuisement, 1 accablante chaleur eurent raison de cette surexcitation fié\reuse, et je m entloi lins d un profond sommeil.

A mon ré\eil, j'apprenais, non sans soulagement, que mon offre était acceptée, qu on allait équiper une balsa et me reconduire sur 1 autre bord.

Ma satisfaction cependant devait être de courte durée. Je remarquai d abord que, la chose convenue, on ne se hâta point de passer de la parole

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aux actes. La matinée entière sécoula en allées et venues, en conciliabules tenus à voix basse et à 1 écart , sans (juc toutefois la sinveillance dont j étais 1 objet se relàcbàt une minute. .1 étais libre de circuler tout à mon aise dans l'enceinte des cases; mais dès que je me rapprocbais ini peu do la lisière du bois et du sentier dcscendaul au rivajje, deux ou liois iiuli\ idus, venus là comme par basard, sortaient noncbalanuuent de la fouillée et se plaçaient en traveis de ma loutc. Il de\ait cire près de midi loi'squ oji daijfna euHu se mettre à 1 (cuvrc. Les bommes tiièrcnl, percbe à perche, d un baufjar, le radeau démonté, les amarres de cuir, les pa^jaies, et, cbar- (;eant le tout sur leurs épaules, se dirijjèrent vers le fleuve.

Au premier re^jard jeté sur la rive opposée, j eus peine à retenir un cri de joie. Le brave Pio Bur{>a était toujours là. ]Ma petite troupe n'avait pas boufjé depuis la \ eille : autour des ba(;a(;es empilés, je vovais mes péons accroupis, résijjnés, la tète entre les (jcnoux, se (jarant de leur mieux du soleil et des moucbes ; les juules, exténuées, les oreilles pendantes, la tète basse, dormant debout, prêtes à recevoir leiu' cliai"{]e, plutôt que de s'étendre sur le (jravier brûlant ; non loin d elles, mon cbeval coucbé sur le flanc, imiuobile, semblable à une cbaro.jjne jetée là par le courant.

Mes compajjnons ne m'eurent pas plus tôt aperçu qu ils accoururent au bord de 1 eau en m interpellant avec de grands gestes, sans que le bruit du Ilot me permit de saisir leurs paroles.

Les Indiens, cependani, coimuençaient à assembler les pièces de la balsa, lorsqn un re\n'cmeul làcbeux se produisit, [^ne autre bamle de tnoiiloneros, une \in;jlained iudi\idus, venaientd apparaître sur les rocbers. (^es indigènes appartenaient au village de Santo-Tomas et représentaient la race montagnarde dans son type le plus pur, d'une vigueur un peu brutale. Leur court poncbo découvrait le cou assez fort, les bras musclés. Ils portaient le caleçon de grosse laine et dc;^ sandales en cuir de Ihmia; chacun d'eux s'appuvait sur un énorme bâton, haut comme une lance, noueux comme une trique. La chevelure abondante retombait sur les épaules, la taille

I,A COUDILLKUK. 2V;î

('(ait |)Iiis élcM'c, les (rails plus durs, mais 1 c\j)rc'ssi<)ii jjt'ncialc du visa{j"e uioius louclie, sonwuo (()u(e, ([ue clic/ les ludicus de Tupeu. Mcux-ci, iiiliniidés par i'e((e visi(e iiiopméo, iii(en()iupir(Mi( leur (ra\ail. Les perches Curent rclirées de 1 eau, les amarres roulées, les pa(jaics liées en faisceau, c( l'éfpiipajje li( mine de se retirer. Vai vain rappclai-je la promesse lormelle donnée (juelques heures aupara\au(. Les ])i'utes icpondirent a\ec impudence qu ils n'avaient rien promis du (ou(, mais (pie, si je voulais m en retourner comme j étais venu, on me laissait li])re.

L'escouade des montoneros s'était rap[)rochée sur ces entrefaites. Ces (jens venaient de s arrêter à dix pas de nous, et observaient silencieusement la scène.

Le mavoral, à (jui je reprochais ses faux-fuyants, sa mauvaise foi, le sommant de tenir sa parole et de ne pas revenir sur les ordres donnés par lui le matin, s'obstinait à répéter très haut, mais sans me regarder en face, qu il n'avait pas donné d ordres. Comme j insistais, le bandit s'emporta et s'éciia, en frappant du pied :

tt C tis/'cu si ! ^lenson^^el »

L injure ne m atteijjnait pas. l^lle nepou\ait cependant passer inaperçue, le silence, aux yeux des Indiens, é(juivalant à un aveu. Laissant de C(')té mon insulteur, je répondis, en désignant les nouveaux venus :

u Ces Sdnlo-Tomasinos sont de braves gens, des hommes libres. Qu'ils disent lequel de nous est le menteur. Ils savent la différence (pi il \ a entre la parole d'un cahdllero et celle d un méchant péon d'hacienda (pii a reçu plus de coups de bâton sur les reins cpi'il n a de cheveux sur le crâne !»

Ceux (pie je prenais ainsi à (émoiii ne s(nil]lèrcn( mot. Mais é\idcir.meii(, I homma.'fe rendu à leur carac(ère indépendant ne les laissait [)as insensibles, et il me sembla voir passer, dans leurs veux sombres, un éclair moqueur à l'adresse du mavoral.

Lui-même s'en aperçut, et reprit d une voix rageuse :

« F.li l)ien! je puis rcnvovcr avec eux. Us t cninièiieioiit prisonnier à Santo-ïonias ! »

J avoue que ce nom fit couiir dans mes \ eines im frisson. La lujjubre réputation du villa{]e, le supplice du fonctionnaire lapidé par la populace me revenaient en mémoire, ctj au^jurais mal d une captivité chez ces êtres, impassible- en apparence, mais capables de tout dans un moment d ivresse ^)U de colère.

Le drôle, enhardi, m'avait saisi par le bras, appelant ses hommes à la rescousse. Le châtier était impossible. Seul, sans armes, je ne pouvais répondre à loutrage par la violence : un {jeste eût déterminé la bajjarre, et les conditions inégales de la lutte permettaient d'en prévoir l'issue. Si je levais la main, j'étais perdu. Le hasard, ou plutôt 1 instinct machinal de la conservation me ht jeter nn re(]ard désespéré de 1 autre coté du lleuve, connue si mes compagnons eussent pu me secourir. Ils suivaient avec attention tous nos mouvements, sans toutefois comprendre ce dont il s'agissait. .Tuan Burga se tenait en avant dc> péons, appuyé sur sa carabine dont le canon miioitait au soleil. Une idée folle me vint : là, peut-être, était le salut, 1 unique moven de confondre mon agresseur et de le tenir en respect sans coup lerir. Je me dégageai doucement de son étreinte, et, lui montrant l'hacendado :

.. Regarde là-bas, lui dis-jc. Mavoral de ïupen, tu coimais le maître de Kanbran: tu sais que sa main ne trendjle pas, que son arme est bonne et que sa balle frappe toujours le but. Don Juan Burga ne le perd pas de vue; il n'attend qu un signal de mol. Un mot de plus, et tu es mort! »

L'expédient eut un plein succès. Je n'avais pas achevé <pie le misérable saplatissait sur le sable et, tremblant de peur, gagnait en ranq)ant l'abri d'une roche. Cette retraite précipitée l'acheva dans l'opinion de ses camarades, qui, d'ailleurs, en dépit de ses allures impérieuses, paraissaient faire assez bon marché de son autorité. Les Sduto-Tomasinos en particulier se départirent pour la première fois de leur réserve, et prirent mie attitude

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plutôt coiuiliaiilo. Le j)liis àjjé de la troupe éiiiil l'a\is r{uc le V/racoc/iti ' avait ])ieu paili', et pioposa de porter lul-inèine mon incssa;;e au eliel Villacoita. .l'aeeej»lai a\ee einpresseincnt, lui deiuandaul seulement de faire préparer la balsa et de venir avec moi quérir le papier rpi'il se ehar,||erait ensuite de remettre à son adresse, .riijiis attendre à Iîaid)rau le retour de 1 émissaire.

Mais, cette fois encore, je n'obtins qu'un refus formel. Il n était j)as permis de communiquer avec la rive gauche du Maranon. On ne mettrait pas à l'eau la balsa. Je n'avais qu'à parler. Mes paroles seraient répétées au chef. La réponse airiverait dans trois jours; je devais l'attendre où je me trouvais, sinon il m'était loisible de regagner l'autre rive, mais à la nage. Le chef ne serait point avisé, et jamais ma caravane ne passerait le fleuve.

Il n'v avait décidément rien à espérer de ces gens-là. Comment se fier à leurs promesses? En admettant que ma demande fût transmise, on y répondrait Dieu sait quand, dans trois jours ou dans trois mois, l'Indien avant moins que personne la notion exacte du temps. D'ici là, il me faudrait demeurer seul, désarmé, demi-nu, à la merci de {jredins qui ne plaisantent guère et, sûrs de l'impunité, ne reculent pas devant un mauvais coup. Mieux \alait, pendant f[u'on me laissait libre, user de la permission et m'en retourner comme l'étais venu. De part et d'autre, le risque était aussi grand : si je me novais, mon affaire, du moins, serait réglée en une minute, tandis que, livré à ces endiablés, il était à craindre que ce ne fût plus long! De nouveaux groupes d'indigènes venaient d'apparaître sur les pentes dominant l'hacienda. L'arrivée de ces renforts compliquerait la situation. Je n'hésitai plus.

' Le nom de Vii(trochu<;, « diviiiili's », av.iit ('t('' donrir pnr les indijj^ncs aux conqU('rnnts «'s'pnf^nois, au\f|iiels ils atlrilmaicnt une oiifjinc siirnnturpjle. Hoveiius de leurs illusions, ils n'en continuèrent pas moins à user du mot, pour flatter le vainqueur. I, 'expression au|\)Urd'hui a complètement perdu son sens primitif : elle signifie seulement « un l>lanc ", un cuballero, et s'emploie concurremment avec celle de Tciïta, « petit père » .

Muni trune tij^e de bambou assez loitc, enlexcc le mal lu à la cloison de ma case, je me mis à Teau, m'aidaiit de la perche pour résister au courant le plus loufjtemps possible. Mais bientôt, le bâton me lut arraché, je perdis pied et dus najjer de toutes mes forces. Je me rapprochais rapidement de la riNC et ne pouvais manquer de l'ai teindre, à la condition de conserver mon sanjj-froid. Néanmoins, nialjjré mes elTorts pour rester calme, peu à peu rétourdissemcnt me {jajjiiait. Le ,|;iondenient du fleuve dans le déHlé de\ enait de plus en plus distinct , la ber.j]e fuvait a\ec une vitesse toujours croissante; je n'étais plus qu'à une dizaine de mètres du bord, et il me semblait que je ne franchirais jamais cet espace. J'éprouvai alors l'impression très nette de la mort inévitable, imminente; cette lucidité étranjje avec laquelle, au moment du dan,«jer, on revoit soudainement tout le passé, les visa.j^es amis, la \ie entière en une seconde; la lévolte aussi, la rajje de cette fin bète dans un j;ouflre quelconque, puis la conscience de la lutte inutile, le va^jue désir de ranéantisseinent. Je fermais les veux, prêt à m'abaiîdoimer, quand je heurtai le fond et, roulé par le llo(, m'échouai siu" le sable, où je demeurai quclf{ues instants à bout de souffle, presque sans connaissance. En cinq minutes, le courant m'avait entraîné sur une distance de près d'un kilomètre.

Les Indiens étaient restés en observation, immobiles, peut-être avec le secret espoir d'assistei' à ma novade, mais sans se livrer à aucune manifestation bostile. Ils ne ])oussèrent pas un cri, pas une pierre ne me fui Inncée. Sans doute la présence de juon compagnon posté en face d'eux, sa caiabine en main, n'axait pas peu contribué à proté.;;er ma letraite. (Juîuid |(' repris mes sens, je le vis qui accouiait les bras ouverts, tout ('inu. Il v avait bientôt trente heures rju'il m'alteiulait dans ccl enfer, en proie aux moustiques, n'ayant pris pour tout aliment que quelques bouchées de charqui pétries dans Peau trouble du fleuve. « Je ne pouvais, me dit-il simplement, vous rei(uudre ni vous prêter main-forte. INIais c'est moi qui vous avais conduit ici, et je ncii serais pas reparti seul. "

LA CORDlI-LKr.E. 2V7

Le dijjiu' lioiiiino s'accusait à tort of n'eu lucrilail pas moins toule ma ,<;ralilii(lo. Si rc's[)(ni' doiil il m awnit Ijcrcc n ahoiitissail qu'à celle mésa\enlurc, en revandie, lorsque, peu de jours auparavant, il se plaçait en tra\'ers de ma route, son intervenlion me sauvait d'une alerte autrement terrible et dune luoit certaine. Là du reste ne se bornèrent pas ses efforts en ma laveur. A peine rentrés à l'iiacienda, après une douloureuse ascension de plus de sept lieures, pendant laquelle nous dûmes traîner à la lon.j^e nos bêles à demi mortes de laim, il parlail de se remettre en campagne, aHn de rechercher quelque passa.ge occupé par des gens moins intraitables. Le surlendemain même, il partait à la tète d'une dizaine de péons, laissant rhabilation à ma {]arde. La coutume veut que le visitein*, en pareil cas, tienne la place du maître. J'eusse désiré remplir mon rôle en couscience, surveiller les travaux, écouter les réclamations, et surtout maintenir la paix parmi mes administrés. ]N[ais pendant les trois jours que dura son absence, je lus piesrjue constamment cloué sur mon lit de camp par la tiè\ re. Mon bain force- dans le Maranon, et surtout la violence des émotions par lesquelles je \enais de passer, avaient occasionné cette crise ([iii heureusement ne lut j)as |;ia\ e. Le repos et le sulfate de quinine eurent raison de l'accès, et je me trouvais sur pied au retour de mon liôte.

Il s'en fallut de bien peu que ses (h'-marclies iraboutissenl, grâce au concours d nn homme éner,«|ique et dé\()ué, nommé Vicente Revoredo, dont la résidence, 1 hacienda de Yagen, se tiouvait à une journée de marche en a\al. (le dernier tenail à ma disposition un urand canot, des Indiens suis, connaissant admiiahlemenl la région, et se flattait de me faire alli'iudre (ihachapoyas par des sentiers écartés. Une fois dans le (piartier général de la rébellion, je n aurais point de peine à démontrer mon caractère d étranger neutre, et les chefs ne me refuseraient pas les moNeiis de poursuivre ma route vers Tesl. f/essentiel était de déjouer la surveillance dQ> bandes qni rodaient sur la ri\c droite du fleuve, d épier a\cc soin leurs mouvements cl d'effectuer le passage à la faveur de la nuit. Au

2'f8 DES ANDES \V PARA.

jour et à rhciirc dits, tout (ut prc-t. Les péons, de solides fjaillards, quelques-uus |)ortein"s de vieux fusils, tous muuis de la nutchcic, plus ten ihle eutre leurs uiaius que 1 ariue à ("eu, étaient rassemblés à la chute du jour : les uudes avaient reçu leur eharjje; nous allions nous mettre en selle et redescendre inaperçus vers le ^laranon où Tembarcation attendait, lorsque des clameurs retentirent. Des hommes accouraient en désordre, débouchant du sentier qui montait de la vallée, la plupart effarés, le poncho déchiré, couverts de san^j et de poussière. L'un d'eux, atteint plus sérieusement, était soutenu par deux de ses compagnons. Il raconta d'une voix éteinte que tout était perdu. Les indigènes de Tupen, qui se doutaient de quelque chose, étaient descendus en force sur leurs balsas, jusqu au port de Yagen : ils avaient surpris et assailli les gardiens, coulé le canot, incendié les cases, puis s'étaient retirés en se vantant d aller dans luie prochaine expédition mettre le feu à 1 hacienda dont ils massacreraient les habitants, maîtres et serviteurs.

C était le dernier coup : je regagnai Ranbran la mort dans l'âme. Depuis deux semaines, je piétinais sur place, et ce dernier incident prouvait cond)ien il eut été naif de s'obstiner davantage. Les Santo-Tomasinos tenaient parole. Jamais je ne traverserais le fleuve, au moins dans la partie de son cours soumise à leur surveillance.

Cependant mes forces étaient revenues, et avec elles la volonté l)ieu arrêtée de poursuivre mon vovage, fût-ce en décrivant un immense détour dans la seule direction (jui me fût dorénavant ouverte, celle du sud.

Le 22 juillet, je prenais donc congé du senor .luan Pio Burga, dont je n'oublierai de ma vie la touchante Iiospitalité, et, réduit à la société de mes péons taciturnes, je reconmiençais à gra\ir et dégringoler tour à tour les parois des ravins latéraux qui coupent la rive occidentale. L'amertume de cette retraite, l'indicible monotonie de ces longues journées ou l'anq^leur des horizons, les proportions (h'mesurées des reliefs et des plans ne peiinettent guère d'évaluer la distance parcourue; où le voyageur, en dressant sa tente

LA CORDILLEHE. 24!)

le ^o\\\ après une (''(01)0 de douze ou quatorze heures, re(rou\e, eu lace de lui, le paysajje entrevu le malin; ces mille ennuis de la roule s'exaspéraient encore à l'obsédant aspect (\e^ montagnes voisines dont l'accès m'était interdit. Elles étaient là, sous mes yeux, toutes proches, à portée de la main, semblait-il. De loin en loin montait, d'un pli de terrain, une colonne de fumée marquant la place d'un hameau ou d'un camp. Ce massif, dont les {jradins superposés s'étajjeaient à 1 infini vers Torient jusqu aux crêtes neigeuses pareilles à des nuées, était 1 unique barrière qui me séparât de l'Amazonie. Entre elle et moi, la déchirure ouverte par le torrent, rien qu un fossé, mais au delà duquel veillait l'ennemi, toujours présent, jamais visible. Il serait fastidieux de transcrire ici mon journal de ronte durant ces mornes étapes, de redire les nuits passées en plein air, sur la bruvère déserte on sous le chaume indien, dans le tambo enfumé, les menus épisodes, perpétuellement les mêmes, dont se complique une marche à travers la Sierra. Si je me suis attardé à celui qui précède, c'est (ju il résume à lui seul le genre d'émotions , de surprises et de retaicls auxquels doit s'attendre quiconque se hasarde au ca-ur de la légion andine.

Notre course, dirigée droit au sud, nous ramenait sur le territoire de Cajamarca, dont il semblait que je ne dusse jamais sortir. Je retraversais Celendin, où le préfet d Amazonas, entouré des réfugiés, espérait toujours les renforts demandés depuis un mois au gouvernement central, renforts (jui, selon toute probabilité, n arriveraient point de sitôt. Enfin, le ûl , un peu avant la nuit, nous dépassions la zone dangereuse et mettions pied à terre devant le gué de Huanabamba. Le site était aussi désolé, la plage aussi aride que celle oii nous avions campé huit jours auparavant. Mais sur l'autre bord, le faîte d un toit de palmes pointant au-dessus d'un bouquet de verdure, une balsa amarrée au fond d une cricjue, révélaient la présence de gens plus sociables. Je fis feu par trois fois en espaçant également les détonations. A cet appel, deux individus sortirent du bois : ils

25D DES A?sDES AU PARA.

licsitèreiit un liistaiil ; mais notre petit nombre, et surtout le uiouchoir (jue i'anitais au l)out de mou fusil eomme un pavillon de parlementaire, témoignaient de notre caractère inolïensif. Les amarres lureul lar{]"uées, et ils najjèrent de notre coté à .j;rands coups depajjaies.

Cln(| minutes plus lard, nous entrions en pourparlers sur le ton le plus amical. Ces hommes appartenaient à ime petite colonie conn)Osée de deux lamilles d Indiens orijjinaires du \illaj;e de f^on,|jotea, situé à une demijournée de marche dans la montayiie. Ils occupaient une clinrvd ', à une ])ortée de fusil du fleuve, et cultivaient un peu de riz, de maïs et de yucca, tant pour leur subsistance que pour en faire connnercc avec Celendin et Gajamarca. Nous n'eûmes pas de peine à nous entendre. Ils ne pouvaient sVnga{jer pour lonjjtemps, mais consenlnaient à nraccompa^jner pendant deux joins jusipi au |)ueblo de Gajamaripiilla.

I.a convention conclue, il ne me restait plus (pTà piendre conjjé des péons embauchés à Cajamarca. .le leui' remis le complément du salaire stipulé, auquel j ajoutai, ahn de leconnaitre la fidélité dont les pauvres ^eiis a\ aient fait preuve durant trois semaines, quelques brindjorions pour leurs femmes. Ilsmecomblèrentdebénédictions, et saisissant lepan démon poncho, ils le j)ortaient à leurs lèvres, avec le ravissement de dévotes baisant l'anneau d un évéque. On entassa sur le ladeau les harnachements et les ba^fjajjes ; apiés quoi les animaux, alignés le long de la ri\e, furent poussés dans 1 eau à coups de fouet et à coups de pierres. Le courant, assez fort, les entraîna jiendant wwq centaine de mètres, et la \ ue de ces tètes effarées, surna^jeant à peine, emportées à la (h'Mi\e en tournovani, me faisait redouter une catastrophe. Mais les hèles des Andes sont habiluécsàcejjenredc sport qui leur est rarement fatal. Nous eûmes la satisfaction, en touchant la rive, de les voir prendre terre et galoper à notre rencontre, la « machina ;î guidant ses cama-

' tliitte intliennc. Le terme usité, aussi l)i<ni sur les rivières ain.izoïiiemies (jne dans les Cordillères, sert à désigner non seulement la maison, mais le ten'ain {.Hiltivé tout autour. ]l est synonyme de défrichement.

LA COUDlLLKi; K.

rades n\cc de Jovctix licimisseiiieiils. C/cii élail donc l'ail . IVmi m imporlaiciil inaiiilciiaiil les in(''e()iii[)(es (jue me réservait I axenir.Je loulais cnlin la ri\e oiienlale du Maïaùou, et'lle lei'ie |)i'oiiiisc (|iie je poursuixais depuis un mois a\ee [)Ius d ()|)iiiiàlielé que tie l)onlieur !

Dès le premier pas dans ral)rup(e vallée de Lon{;otea, l'aspect sévère dn

VAI.I.KK D;-: I.ONGOTKA. <:OltniH.KIlE CENTRAL!-:

pavsajje s'aeeentue; la nature i\u terrain, les contours des montaj;nes, averlissenl que Ton entre dans un monde nouveau. On ne saurait imaginer deux réjjions jdus disparates que la Sierra aux vastes jjlateaux ondulés et la Cordillère [)ropremeut dite. A la place de la pampa ga/onnéc, la roche concassée, constellée de scliisle et de mica, découvrant, de loin en loin, quelques pieds carrés de terre végétale d'un rou.^e de sanj^; des entassements de

hlot's (oml)c's : dans les intcislicc^ de la picire, quelques touffes d'herbe {frossière, cassaulo comme du hois mort, et deux espèces d'arbustes rabou- {jris a|)|udés ccdjui et ccaiilh\ d'essence résineuse, le seul combustible de la cliaiiie ceiilrale. Les formes .<;éométriques des sommets qui enserrent la \all(-(' ne soni pas moins remarquables. Ces cônes tronqués, ces trapèzes se (lélacliani durement sui' le ciel, ajoutaient à rétran,;;eté du tableau. On \\\ pressent j)as l'Iiomme. On se représenteiait plutôt ainsi la surface de CCS mondes planétaires ou lien ne laisse deviner l'épanouisseiuent de la vie, la présence de lair et de 1 eau.

Le hameau lui-même, (pii renferme une dizaine de familles, est à peine visible. On ponirait le traverser sans en soupçonner l'existence. Les huttes, accotées contre les blocs éboulés, semblent faire corps avec le roc. Longotea est situé à rexirémilé supérieuie de la vallée à laquelle il donne son nom. In dernier conloii-. incliné à i7^\ aboutit à l'étroite arête d'un col d'où le rc;;ard embrasse un soulèvement confus, une danse folle de montagnes, le 1. sicul aricles " de lÉcrilure, et, dominant ce chaos comme un phare battu des \ a|;ues, le pic glacé de Cajamar(juilla. F.e pueblo est planté presque en encorbellemenl, au Hanc de la montagne, tiès peu au-dessous de la limite des neiges. .W pénétrai à la nuit tombée, non sans avoir été forcé de rompre charge deux ou trois fois dans le dernier quart de lieue, vu rexiguïté de certains passag.es cl les chutes lVé(pientes des animaux dans les coulées de glai>c dcircmpécs pai' K's infdtralions du glacier. Aux cris des péons, au bruit des fers siu' le roc, les habitants sortirent en hâte de leurs maisons, et nous fumes, eu moins de tenq^s tpi'd n'en tant pour le chre, entourés par uiu' \o\\\c compacte. L'heure a\ancée ne permettait pas de lire sur les physionomies si nous allions être accueillis en bienvenus ou en troublelèle. Nous l'hues halte, et l'un de mes honnues. s'inq^rovisant mou héraut d armes, informa la population attentive qu'un tuïta était là, réclamant rhosj)italité.

Il n'a\ail pas achevé (jue les offres pleu\ aient : > Viens par ici!... Ne

LA CORDIM.KnE. 253

C'raiii> ricMi!... (^l'ùiarf)/' ! . . . Mann crnctili ! . . . » Ces iinilal ions cluilcurcuses 111 aii'ix aieiil de lous côtés. l»ar un de ces inouvenienls spontanés assez Iréqucnts clicz celte race siufjulière, c'était à qui se disputeiail riionneur de recevoir rétranjfer. Un l)ras plus vijjoureux que les autres par\ iiit à saisii' de haute lutte la bride de mon cheval, et je lus traîné plutôt que conduit au {^ite par un hôte dont j'ijjiiorais le nom et le A'isajjc.

La maison contenait nombreuse compa^juie. Du reste, à en ju.ijer par la foule sur pied lors de mon arrivée, le chiflre de la population paraissait hors de proportion avec I étendue resireinte au villa^je. Beaucoup d habitants paisibles du territoire d'Ainazonas avaient fui le théâtre de l'insurrectiou et cherché asile dans la province voisine. L'unique pièce du logis était littéralement bondée. Une cinquantaine de personnes, de tout sexe et de tout âge, formaient le cercle autour d'un feu de broussailles disposé sur de larges pierres plates encastrées dans le sol battu. La fumée, faute d'autre issue, s'écliaj)pait par les fentes de la toiture et par la porte basse. A genoux, près du fover, sur lequel un brouet quelconque mijotait dans un grand chaudron, une fillette attisait la llamme en soufflant dans un tu])e de bois. Sur le seuil, une jeune Indienne assez jolie, le sein nu, son enfant dans les bras, eiidormail le nourrisson en psalmodiant un chant fie pâtre :

Cliaiuui, urpi nuiillua, Cliailhia chucaraiqui.

Caï vagnos yaccupi Marnai <'ha(pihiai(|ni...

« Viens, ma petite colombe ; quitte ton nid, quitte ta mère. Je t'attends auprès du ruisseau... "

On me fit place d'assez bonne grâce. Les mules déchargées, ma literie installée dans un coin, je me fis conduire, sans plus tarder, chez le Tenientcgobernndor . L'audience fut brève; le fonctionnaire n'était pas en état de soutenir un entrelien prolongé : je le trouvai couché, grelottant la fiè\ re. 1^1 comme je m'étonnais que le mal put sévir dans une localité aussi saine,

dans la pure alinos[)Iière ilcs liaiilours, il irpoiulil que le eas était assez fréquent. La plupart des cultures se tr(Mi\aul à de {grandes distances du \illajje, dans les has-londs cliautïés du soleil, al)iil(''s du \enl, les habitants avaient à sid)ir presque chaque joui' des \arialions de tempérai uie (jui éprou\ aient les plus l'ohustes. Il était, [)our sa pari, redevahle de cet accès à un séjour d'une semaine dans sa cliacra siluée au bord du Maranon.

Le malade me reçut d'ailleurs de la laçon la plus hiemeillante. Quand je lui eus donné lecture de mes recommandations olTicielles, et présenté le papier orné du [;rand sceau de l'État, il me promit d'user de tout son pouvoir pour me procurer des vivres et des hommes. Je n'en demandai pas davantajje, et, après lui avoir l'ait accepter un [)eu de quinine, je me retirai, remellant à un autre jour renquéte relative au passaj^e qui existait jadis entre Cajaniarquilla et la Montana.

De letour au {;ite, je trouvai la chand)rée écuelles en main. Je déballai la vaisselle du voyageur, les assiettes découj)ées dans une calebasse, le couvert de ier, et fis honneur, comme les camarades, à une bouillie de ponniies de terre et de mais, dont Tapparencc et la sa\eur raj)pelaient les garnies des montajjnards francs-comtois.

Le repas terminé, chacun s'accommoda de son mieux pour la nuil. L'air Irais du soir, arri\ant par la porte (jrande ouverte, avait balavé la fumée ; la pièc-e n'était plus éclairée qu'au cende par un ravon de lune. Lu ])ot de borracha fui passé à la ronde, cl bientôt les lanj;ues se délièrent. V\\ {jrand diable, mon \oisiu, raconlait (jnelques épisodes de rinsurrcclion dont il avait été témoin, entre autres la capture de l'aide de cam[) du préfet La Torrc, par les indi{;ènes de Santo-Tomas. 11 disait rembuscade, les quartiers de roc détachés roulant en avalanche sur le sentier, l'escorte en fuite, le cavalier pris sous son cheval assommé; puis le supplice sur la place du village, devant l'éfjlise, riiomme {jarrotlé recevant la bastonnade:

« Pour ne pas le tuer Irop \ile, on mil de côté les bâtons, et tous, les jeunes (jens, les vieillards, les fenunes aussi, frappèrent de loin avec des

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