‹ Des Andes au Para: Équateur-Pérou-AmazoneChapitre 17 sur 38 · LA PUNA · texte numérisé non relu

LA PUNA

I. Corclillèrc centrale. — Province de Pataz. — Climat de la Pana. — Description d'un mauvais {jito. — II. Villa<;e,s et pascanas. — Un peu de médecine. — {]\\ baptême. — III. Fêtes locales. — Tayal)amlja. — A la reelierclie de porteurs. — Départ pour la Montana.

Cajainaïquilla était jatli.s riiii des postes les plus avancés des missions franciscaines qui, de ce point, dirigèrent leurs expéditions sur le versant oriental par une senda, sentier de forêt ouvert à la hache, aboutissant au rio Valle , lun des principaux affluents de {jauclie du Hualla^ja. De ce passage , il ne reste aujourd hui aucune trace. La génération actuelle a perdu jusqu'au souvenir des relations établies de longue dat« entre cette partie de la Cordillère et la Montana. Si \ ous parlez aux habitants des faits et gestes de leurs aïeux guidés par les missionnaires; de lépoque où les fils de Saint-François, franciiissant le col qui s ouvre au sud du pic neigeux, entraînaient à leur suite nombre de familles, et fondaient les premiers villages créés siu" les rivièrçs Huayabamba, Quillo et Valle, ils [)rèteront à ce récit la nu'me attention qu'un cercle enfantin aux contes d une grand mère. On ne doute pas que tout cela ne soit airix é, mais il y a si longtemps!... La tradition s'en est perdue : il est claii- que la phq)art n'ont jamais oui parler de ces histoires anciennes. Le ienienic tjnl>cnia(Uw, avec lequel j'eus de longs entretiens à ce sujet, m'écoulait gra\emcnl et se

bornait à répondre :

a — Ce sont là tic Aicillcs choses... Nous ne savons pas... Nos pères savaient peut-clic. .. "

Aussi, tout en nie pronicllanl des lioiunics sûrs, disposés à nie suivie pendant mie ou plusieurs semaines, nie dcclarait-il sans ainliajjcs cpie pas un de ses administrés ne consentirait à m'accompa^jner dans un vova^je de découverte; s'il ne s'agissait que de longer les crêtes, rien ne les rebuterait, ni les mauvais pas, ni les nuits passées sur la froide Pana. Rien, en revanche, ne pourrait les déterminer à dépasser, vers l'est, la ligne des forêts vierges, à s'éloigner du terrain découvert, des larges horizons, à mettre entre eux et leur village le redoutable inconnu des forêts.

Toutefois, à Icn croire, il n était pas impossible que je reiicontiasse, en avançant d une quarantaine de lieues plus au sud, des populations moins timorées. Il avait entendu dire que les habitants des pueblos de Tavabamba et de Huancaspata se livraient, dans les bols de 1 orient, à la recherche des résines et des plantes médicinales; que des défrichements assez étendus avaient même été pratiqués depuis quelques années pour y cultiver la canne et surtout le cocayer. Là seulement je pouvais espérer engager des porteurs pour descendre vers leHuallaga. Dans la région intermédiaire, les villages étalent rares; les gens ne se hasardaient jamais sur 1 autre versant, et 1 appât d un salaire, si élevé fùt-11, ne triompherait pas de leurs répugnances.

Il ne me restait qu'à reformer ma caravane et à me remettre en selle. Le départ est toujours laborieux : les arrangements conclus avec les arriéres, ceux-ci exigent d'ordinaire un jour ou deux pour vaquer à leurs préparatifs, empaqueter leurs provisions de route, le charqui et la coca, se confectionner des sandales neuves, et surtout prendre congé de leur famille. Cette cérémonie à laquelle sont con^ lés non seulement les parents, mais les amis, consiste à boire force rasades destinées à adoucir lamcrtume des adieux. Enfin les dernières tasses sont vidées, les charges assujetties, les hommes se hissent sur les bagages, et nous voici hors de Gajamarqullla, gravissant

les maigres pàliirajjes, la bruyère [)arseiiiéc déboulis on loiit \esU,j;(; de; ï-enlier tlisparait.

Nous entrons dans une des régions les plus ignorées et les plus abruples du Pérou, la sauvage provinee de Pataz où, jusf[u'iei, 1 Européen n'a guère pénétré. Hainiondi est, je ciols, le seul qui I ail \ isitée en détail, eu ail signalé les gites métallifères d inie rieliesse inouïe, mais que leur éloiguemeut (hi littoral el 1 absence de toute voie de communication directe ne permettent [)as d exploiter. Avec les niovens de transport actuels, les irais absorberaient les bénéfices. Le matériel devrait être amené à dos de mule, parfois même à bras, du port le plus proche, Gliimbote ou Salaverrv, soit un vovage d'une centaine de lieues : le produit total de la mine sulflrait à peine à solder le coût des travaux préliminaires. La Cordillère abonde en trésors de ce genre, écrin merveilleux que, longtemps encore, les formidables escarpements de la chaîne centrale tléfendront contre la curiosité et les convoitises des spéculateurs.

Si habitué (jue 1 on soit aux paysages montagneux, on demeure confondu devant cette nature convulsée. Aussi loin que le regard s étende, impossible de découvrir une surface plane, un palier, (jest 1 une des plus étonnantes poussées qui aient jamais soulevé la croûte terrestre. Nous cheminons, pour ainsi dire, sur lépine dorsale de la Cordillère. De la chaîne principale se détachent une série de puissants contreforts aux arêtes vives, creusant autant de vallées parallèles. Les hasards de la route nous font passer tour à tour d un versant à 1 autie pour contourner un escarpement, une coiiii( lie dangereuse ou quelque lagune aux eaux noires lormée par la foule des neiges. D une heure à I autre le pavsage se transforme, sui\ant cpu' le couloir (pii s ou\ re à nos pieds descend ^ ers le Iluallaga ou \ ers le Maraiion. Ici, la roche nue, les grès rouges, les ravins brûlés de la Sierra; là, les défilés ombreux, les hautes herbes, les mille filets d'eau ra\aul les parois moussues, puis réunis dans un même lit, s'engouffrant a\ec fracas sous les broussailles entrelacées; au delà, la foret infinie, crépue comme

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une toison, oiiclovautc comme la mer, la loiét primitive qui s'étend des Andes à TAtlantique. De ce côté, aucun obstacle n'arrête le rejjard, et les dernières ondulations de la chaîne se perdent à 1 horizon dans les brumes dorées qui s élèvent des rivières amazoniennes.

Je ne sache pas qu il v ail au monde spectacle plus souverainement grand e( (1 une mélancolie plus poijjnante. Le voisinajje de ces solitudes où la vie sous toutes ses formes s'élabore dans le mvstère des loréts tropicales, 1 éclatante lumière qui se joue sur les cimes pressées des arbres, la plainte continue des futaies, accusent d'inie manière saisissante l'absence de 1 homuie, 1 énormité de la tache réservée au pionnier. Elles éveillent aussi dans 1 e>j)rit le souvenir de ceux qui, depuis deux siècles, s'élancèrent à la conquête de ce monde inexploré, missionnaires et saAants, victimes illuslres, morts ignorés. La végétation toute-puissante a recou\ert leurs traces; la trouée ouverte à coups de hache s'est refermée derrière eux, comme le sillage d'une barque aussitôt effacé par le flot. Combien ont disparu pour jamais dans cet océan de verdure! Combien d autres y dormiront !

Parfois, après plu.xieurs jours de marche sur les punas désertes, le vovageur ^ erra luire, dans le creux d une gorge exposée au couchant, les feux d un pau\ re village, ^[ais, vers l'orient, pas une fumée : çà et là seulement, de blanches \apeuis montant d'une cataracte invisible.

}sullc part peut-être les variations atmosphériques .ne sont aussi soudaines que dans cette partie i\c> Andes. On ne saurait concevoir, sous une même latitude, i\n\i> un ravon restreint, une plus surprenante variété d aspects et de climats. Au fond des étroites vallées où l'air se renouvelle à peine, ou la réverbération solaire entretient une chaleur de serre, s épanouit la végétation des tropiques. Un peu plus haut apparaît la flore des régions tempérées, puis celle du nord, le court gazon alpestre, enfin le chanq) de neige labouré par 1 axalanche. On passera, en quelques heures, de Icquatcur au pôle. Il m'arri\a de voii', dans la matinée, le thermo-

mètre s'élever, à ronibre, h 40", cl de camper, le même soir, sur nu sol où le mercure s'abaissait à 10" cl I 2° au-dessous de zéro.

Nous peusious atteindre, en trois jours, le hameau de Condomai-ca, le premier que lOn icMicontre au delà de Cajamarquilla. Mais j'a\ais compté sans les aspérités du lerraiii. I.a nuit nous surprit eu pleine montajjiie, à quatre mille six cent \ in,|;t mètres d'altitude, dans un vallon encond)ré de débris d'avalanches, de roches déracinées par les trond)es ou concassées par la foiulre. Pas une touffe d'herbe, pas un fdet d eau. Le souper fut \ite expédié : quelques bouchées de charqui coriace et, pour boisson, une poignée de neige recueillie entre les pierres, maculée de détritus, que nous finies fondre sur ma lampe à alcool. Les bétes passèrent la nuit debout, serrées 1 une contre l'autre, frissonnantes. La bourrasque soufflait a\ ec une telle force qu il n'a\ait pas été possible de dresser la tente; jetée bas à deux reprises, peii s'en était fallu que le a eut ne l'emportât. Nous a\ ions dû chercher un abri contre une roche isolée, en forme de table, piofondément excavée à sa base et dont le sommet surplombait comme un auvent.

Par 7° de latitude sud, les nuits sont longues : l'obscurité complète rend la soirée terriblement morose. Heureusement, dans la préN ision d'accidents semblables, sachant en outre à quel j)oint le combustible est rare sur la Cordillère et que, même dans la MonUina, au milieu des bois, les pluies abondantes ne permettent pas toujovns d'allumer les feux de garde, j'avais fait fabriquer à Lima une lanterne solide diA isée en deux parties s'emboitant l'une dans l'autre. Elle se développait de façon à pouvoir contenir une bougie entière brûlant dix h douze heures, i^a cage octogonale était, non pas vitrée, mais garnie de lamelles en corne transparente; la jnonture métalli(jue, réduite à son mininuim d'épaisseur, disposition qui avait l'avantage de supprimer presque complètement les secteurs (roud)re. l/appareil u\c fut d'un grand secours et me [)arait être le conq)lément essentiel d'un allirail d'explorateur ou de botaniste dans 1 Amêricpie iulertro|)i( aie. Oràce ;i hii, notre canq), établi souvent dans

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des coïKlilions (léplo^ablc^, nolaninicnt lors de ma descente du versant oriental, ne fut jamais visité par les animaux féroces. A défaut de brasiers prolecteurs, sa clarté suffit pour les tenir ;i distance; le jour venu, je n'ai jamais constaté de traces suspectes dans un lavon de cent cinquante à deux cents mètres, l.a lumière enfin soutient le moral de 1 Indien, si facilement impressionnable et superstitieux, pour qui 1 ond^re recèle luie léjjion d ennemis fantastiques. Les vagues terreurs, les pensées mau\ aises nées du découragement, les a elléités de désertion, ne lui \ iennent pas autour du feu de bivouac, mais lorsqu il s éveille un peu a^ ant 1 aube, à 1 lieurc ou les tisons s éteignent, ou bien encore au milieu de la nuit, lorsqn une brusque averse vient d abattre la flamme.

Xoire fanal allumé, les animaux entra\'és, les charges empilées devant lions en dcmi-ccrcle pour nous garantir tant soit peu du. ^■ent, nous n avions pas tardé à nous endormir, brisés de fatigue...

;: Ilitlin !... Ritiin / . . . » - La neige !'.' . . La neige ! ... «

Ces exclamations me tirèrent de mon engourdissement. Le jour allait poindre : le vallon où nous avions fait halte la veille était méconnaissable. Les pentes hérissées d aiguilles, les éboulis, les gros blocs épars sur le sol, disparaissaient sous une couche épaisse d'un demi-pied ; les mules, immobiles, ne formaient plus qu une jnasse compacte, semblable à un animal clonnanl, à quadruple tcte, juché sur plusieurs paires de jambes, monstrueuse scolopendre au pelage éblouissant. La neige recouvrait les bagages cl la place même ou nous venions de passer la luiit. Enfoui dans mon sac en peau de mouton, je n a\ais pas senti peser sur moi le blanc suaire ({ui m ensevelissait jusquà mi-corps. Mes hommes, pas plus que moi, ne s'étaient doutés de la bourrasque, apaisée selon toute apparence depuis plusieurs heures, car la gelée avait déjà durci la neige. Le ciel était clair, le thermomètre tombé à U)°.

La j)r('inicrc partie de la descente fut terrible. Les aninuiux épou\antés n'osaient a\ancer sur cette croûte iniie (pii crc\ait sous leur poids. Les

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ciilhiiles .se succédaicnl. Deux mules toniUèicul sur le flauc ci flrenl uuc {jlissadc (le près de ceiil inèli'es, semant eu roule, a\ee leur liarnaelieuient mis eu pièees, h; plus elau' de jua paeotdle; une troisième s abattit dans une fondrière que masquait une nappe de jjlacc, et nous eûmes fort à faire pour la retirer du trou où elle était enfouie, la crou})e la première, jusqu au {jarrot. Il nous fallut plus de quatre heures pour parcourir moins d'une lieue et dépasser la limite des neiges. Le soleil était très haut quand nous pénétrâmes dans le villa{je caché au plus profond de la \ allée, au milieu des (•hamj)s de canne et de maïs. Le thermomètre marquait alors ii8", -oil, de laube à midi, un écart de 5 4 degrés.

Indépendamment de ces brusques tombées de neige, des tempêtes de grêle éclatent presque chaque jour dans la Puna. Les nuées semblent surgir de terre, s'étendent de cime en cime avec une rapidité qui tient du prodige, et Tair s'emplit d une poussière glacée. Les gréions s'abattent non sous la forme de grains, mais en menus cristaux, pointus comme des aiguilles, qui pénètrent dans les chairs. La violence extrême du vent dans 1 aduosplière raiéFiée rend la respiration de [)lus en plus pénible. L ouragan ne dure souvent que quelques minutes, mais vous laisse grelottant, le visage meurtri, les lèvres tuméfiées, dans un état de prostration indicible.

Le pis est qu aux intempéries s'ajoutent les accidents, causés par l'effrayante nature du sol. On n'a pas idée d un bouleversement pareil. Plus de sentiers fiavés ; nous avançons lentement, tantôt dans un marécage, tantôt le long d une coiniebe effritée surplombant le précipice. Ici, nous uous engageons sur un lalus ou chaque [)as détermine une axalanehe de j)ierrailles ; plus loiu, il faut escalader une paroi presf[ue lisse, ou bien des bancs de roches siq)erposées comme les gradins d un cirque. La mule choisit sa route ; son instinct est le plus sûr guide. Jamais, avant de lavoir vu, je n'aurais supposé que de tels parages fussent accessibles à des betes de somme. Seule la monture andine est capable de pareils tours de force.

auprès desquels les dilficuhés cjue jjiéï^enteut les sentiers les plus scabreux des Alpes sont jeux (renfants. Kncore, si liabituée qu'elle soit à ce {jenre de {;vninasti(jue, devient-il nécessaire do la décharger plusieurs lois par jour pour lui l'aire franchir un pas particulièrement périlleux. Parfois inéiiu", maljjré son adresse, une chute j^rave se pioduira, et Tanimal, s'il

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CAMPKMENT DA>S LA PLXA.

n'est pas (ué sur h; coup, n'en sera pas moins hors de service. Vingt-quatre heures avaiil d arri\cr à Tavaband)a, je perdis de la soitc une de mes mules, l^a Jiialheureuse s était cassé les reins, et ses plaintes faisaient peine. Une balle de revolver abrégea son ajjonie; puis son faideau fut réparti entre ses camarades et sa dépouille aljandonnée à la voracité des condors.

Je ne sais, dans un vovage à travers les punas, lequel est le plus pénible

de rcttorl i)livsi(juc ou de la Catijpic nioralo. Le ciel blafard, Tlicibc racliitique donl la teinte ?e conlond avec celle du rocher, la tristesse de ce pavsajje décoloré, jettent l'esprit dans une sorte de langueur, émoussent la volonlé la mieux trempée, enlèvent à l'être tout ressort, et jusqu'à la notion du temps. Il semble «[ue l'on se meuve j)ar impulsion irréfléchie, machinalement, comme en rêve. Cette impression n'a rien à voir avec celle que nous cause d ordinaire la monotonie des {jrandes étendues, l'Océan ou le désert Je ne 1 ai ressentie ni dans les lon^jnes traversées, ni devant les horizons du Far-West : les solitudes sahariennes elles-mêmes ont je ne sais quoi de vivant et d harmonieux, qui manque aux régions élevées de la Cordillère. ]^ulle })art peut-être la nature ne se révèle sous un aspect plus sondne et plus farouche : nulle part on ne se sent aussi loin du monde habitable, plus désespérément chétif et seul.

Le village même que l'on rencontre de loin en loin, dans une vallée latérale, ne met pas sur ce morne horizon la tache claire d'une oasis. Condomarca, Piaz, Buldibuvo, Parcoy, autant de pueblos dont le plus imporlaul fait, à première vue, l'effet, moins d'un groupe d'habitations humaines (jue d'un simple accident de terrain ou d'une touffe d'arbustes sauvages. Les maisons basses, difformes, assemblage grossier de perches calfeutrées d'herbes ou de cailloux roulés cimentés de glaise, sont jetées de-ci de-là, sans souci de l'aplond) et de la symétrie. Le cadre est partout le même : de petits champs plantés de maïs ou pommes de terre, une enceinte circulaire en pierres pour abriter le bétail pendant la nuif , et l'inévitable séchoir à charqui. Kn \ain chercherait-on, aux alentours, une apparence de chemin baltu. Les seuls sentiers (jni rayent le flanc de la

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montagne sont les pistes ciiclie\ cirées tracées par les animaux au pàturajje. C est à croire que personne ne sort du \ illajje ou n v ani\ e, que ses habitants naissent cl meurent à la place où leurs pcres ont ^écu, oui)liant, oul)liés.

Cependant ces populations foulent une terre précieuse. Dans cette province de Pataz, il n'est {^uère de torrent dont les alluvions, traitées par le procédé primitif de la baltce, ne donneraient au praticien le plus novice un bénéfice d'une piastre par jour. Les Indiens ne l'ijjnorent pas, mais ne songent pas à tirer parti de cette boue aurifère. Un soir que nous campions sur les bords du rio de Parcoy, je montrais à lun d'eux quelques paillettes recueillies dans une écuelle, et lui demandais pourquoi il n'employait pas à ce travail une partie de ses loisirs : l'indigène exposa ses raisons en deux mots :

'• — Arcd llanca » c C'est beaucoup de ])eine. -^

Est-ce à dire que cette indifférence dénote chez lui la passivité, l'intelligence épaisse, l'incurie j)ropre aux races inférieures? L'Indien, aux veux de bien des gens, n'est pas seulement un résigné, un contemplatif, mais encore un imprévoyant dont l'effort ne tend jamais au delà des nécessités de l heure présente. Quand cela serait, je ne vois pas en quoi il mériterait qu'on le reléguât dans la catégorie des êtres mal venus et difficilement perfectibles. La vérité est «pi il a peu de besoins et ne tra\ aille que juste assez pour y suffire : c'est le privilège du sage. Chaque fois (jue |e me suis senti sur le point de prendre un ])eu trop en pitié le dénuement et la prostration de ces créatures accomplissant leur destinée avec une inconscience de bétes de somme, je me reportais par la pensée vers certaines contrées du vieux continent où les lois de la concurrence vitale sont autrement dures. Je re\ovais les piys noirs, les corons (piemplil la poussière de houille, le porion qui vil douze heures sur vingt-quatre à deux mille pieds sous terre, et ne connail que j>ar ouï-dire les champs dorés par le soleil, les eaux vi\es, le frisson des feuillées. j-^l je me demandais lequel est le

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plus A plaiiulio (lu paysan de la C.oidillère on du manœuvre européen.

S'il est M'ai que 1 or{;anisation de la laniillc constitue l'un des éléments (rajipiéc'ialion les plus sûrs pour juger équitablement le niveau moral d'une race, l'encpu'le, sur ce point, serait plutôt favorable à 1 indi{>ène. Dans la plu})art des AiHaj^es, Tol^servateur ne manquera pas d'être frappé du nombre des enfants. La marmaille (|ui jjrouiile au seuil (\c> cabanes atteste (jue la maxime : Crcscilc cl niiiliiplic/iniini est prise ici au pied de la lettre. H remarcpiera laulorité de la mère prépondérante au lo.j]is et, en .{jénéral, la condition de la femme, dure, comme lexijjent les rigueurs de la vie pastorale, mais non pas rabaissée. Ce n est plus l'bumble servante d un mailie uniquement occupé de guerre ou de cbasse. Si elle partage les labeurs de lliomme, celui-ci ménage les forces de sa compagne, prend pour lui les plus lourds fardeaux. Il n'est pas rare de le rencontrer, revenant des cliamps, la femme assise sur la mule, un marmot en croupe, le mari suivant, plové sous la gerbe. Ces prévenances, il faut 1 a\ouer, sont prodiguées de préférence à la nouvelle épousée, pendant la ferveur de la lune de miel; mais lunion du ménage île se relàcliera pas avec les années, et ni l'âge ni les infirmités ne feront perdre aux ascendants leur autorité indiscutée sur les plus jeunes membres de la famille.

A linverse de ce qui se passe trop souvent dans les milieux rusticpies, ou le vieillard, toléré plutôt que vénéré, est considéré comme une bouclie inutile, les [)aients à{;és, clans la plupart des communautés indiennes, sédentaires ou nomades, occupent une place d honneur. Les anciens, toujours écoutés avec déférence, donnent les premiers leur avis dans les circonstances solemielles. A défaut du juge et tlu preire, ils jouent le rôle de magistrats, font la police du village, tranchent les différends. Si 1 un d'eux tombe malade, rien ne saurait rendre le muet désespoir des siens, l'expression navrée des visages pencliés sur le moribond. Un peuple, si dégénéré soit-il, n'est pas tombé au dernier degré de l'abjection lorscpi d conserve encore intact le respect de l'enfant, de la femme et de 1 aïeul.

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Le luauvai^^ renom (\c l iiuli(;ôiio est tlii. en jjrandc j)aitie, à son humeur défiante et oml)raj;euse. Son caiactère, connue sa physionomie, semble subir Tinfluence de la nature ein ironnanle. Son premier geste sera presque toujoiH's une dénégation, sa preniière léponse, un relus laconicpie : nMatia caiidju.'^ « }Son... il ji v a pas! " C'est lii un refrain (jui retentit souvent à 1 oreille du vovap,eui'. T/!ndien. malgré ces dehors revéclics, est, en réalité, serviablc et iacile à vivre, pourvu qu il ne soit ])as eii état d'ivi'esse. Il ne faut pas grand chose poui- Tamadoner. Muelques brimborions distribués ii la ronde vous concilieront tous les cœurs; la glace une fois ronq>ue, la présence de 1 étranger provocpiera une allégresse générale. En quelques minutes, le village entier saura l'arrivée du taita cpii, pour ces pauvres ^^ens, est, de toute nécessité, un grand médecin, un sorcier auquel rien ne résiste, et c est à (pii viendra réclamer un remède, un spécifique (pielconque, pour guérir n importe cpioi. La consultation ne laisse pas souvent <iue d être eudjarrassante pour un profane. La diversité des cas et des sujets exigerait un savoir d encvclopédiste. On réclamera indifféremment vos services, qu'il s agisse de remettre sur })ied un mulet boiteux, de ranimer un cataleptique ou d assister une femme en couches. Un jour, on me conduisit auprès d un individu dont le décès devait remonter à plusieurs lieiucs : je me rappellerai toujours la consternation (jui se peignit sur tous les visages lorsque je déclarai (jue le mal était sans remède. Jamais je n ai autant regretté de n'élre })as tout-puissant.

L aventuie la plus bizane m'arrixa dans une pascnna isolée, deux jours après avoir quitté le hameau de Piaz.

Les habitants des villages andins, de même (pie ceux de nos vallées alpines, envoient, une partie de l'année, lein* bétail pâturer sur les hauteurs. Llamas et moutons v restent abandonnés à eu.x-mêmes durant trois ou (piatre mois. Parfois cependant la garde en est confiée à quelque gars solide et déterminé <juc la solilude n'effravc point. Son salaire, fort modique, lui est pavé en nature. La campagne terminée, il recevra de la

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