LA MONTAI A
I. A'oyafje à pietl. — Aspect du versant oriental. — Cultures indi{iène.'!. — La Coca. — IL Dans les Lois. — A la liacliette. — Campenients du soir. — Bruits nocturnes de la forêt. — IIL Superstitions indiennes. — La Chuchupa. — Trois lieues en doux jours. — Plus d.sel. — IV. Un accident. — Symptômes de défaillance. — Passa{;e du rio Iluacamavo. — Dans une ile ! — Tentative de désertion. — Un déluge. — Empoisonnés. — Pisann.
2^î-2() août. — Je me trouvais à Tavabainba par 8° M' de latitude sud et 79" ;î5' de longitude ouest, au sommet de 1 uu des angles les plus saillauts de la chaîne centrale. Je me proposais d'atteindre la vallée du Huallaga à la hauteur de l'ancienne mission de Pampa Hermosa ou Pisana, fondée jadis chez les Indiens Cholones, aujourd'hui ruinée, mais dont l'existence était encore constatée dans les travaux géographiques du P. Sobreviela, en 1790. Il n'en détermine pas très exactement la position. Toutefois, d'une étude minutieuse de la carte dressée par 1 illustre moine exploiatcur, il résultait pour moi cpie cette position devait être, à très peu de chose près, sur le 8" degré de latitude sud, et par 78" 40' de longitude ouest. L'écait entre les deux points n'était donc, à \ ol d'oiseau, que d une soixantaine de milles, et la direction indiquée cst-nord-est. I^n tenant compte des détours imposés par les difficultés du terrain, la distance réelle pouvait être é\aluéc à cent quarante kilomètres. Je ne supposais pas que le trajet, ([u un train rapide franchirait en moins de trois heures, nous prît plus d'une semaine,
28G DES ANDES AU PAlîA.
en ne perdant pa,-^ de temps et en travaillant ncni à dix heures par jour en moyenne. Il fallait en elïet s attendre dorénavant moins à une marche réj]ulière qu à un véritable travail de bûcheron, à une lutte coips à corps avec la lorct.
A peine a-t-on dépassé la li^^ne des crêtes, que Ton est saisi du brusque contraste entre la puna désolée et la puissante végétation du ^crsant oriental. Mon dernier canqiemenf a\ ait été installé à trois mille huit cent cinquante mètres, dans un site d une âprelé extrême, en deçà d'un col auquel donnait accès une sorte de cheminée à demi comblée par des avalanches de pierres. A peine, çà et là, quelques maijires toufi'es d'herbe jaunie. Aux deux tiers de la pente, un lac minuscule, aux eaux d'un gris d acier, sans un bouillonnement de source au centre ou sur les bords, sans inic ride à la surface. Dans 1 air, pas un bruit; vainement eût-on cherché dans ce pavsage mort quelque chose qui remuât, ime feuille enq)ortée par le ^ent, un vol de moucherons, 1 oml)re errante d un oiseau. C était la mélancolie suprême, la Hn de tout.
De l'autre côté du col, changement soudain : de hautes herbes trempées de rosée, des bouquets d'arbustes, un murmine d'eaux vives. La végétation devenait plus nourrie, les lianes festonnaient la broussaille; à quelques mètres au-dessous de nous un torrent grondait sous des arceaux de fougères arborescentes. A ])eine sorti de 1 âpre défilé, j étais en })lein paradis tropical. Cependant, 1 obser\ation barométrique donnait alors la cote rele\ée moins de quatre heuies auparaAant dans le désert pierreux dont 1 aspect faisait songer aux ])arages les plus abrupts des Alpes.
Ces tlissemblances de climat entre les régions de lAmérique méridionale baignées par le Pacifique, et la partie du continent qui s'étend des Andes à lAtlantique, est toujours j)our le \oyageur un sujet d'étonnement. Don pro\ ieunciit, à latitude égale, des différences si marquées? L'opinion la |»lus accréditée les attribue à la configuration même de la chaîne des Andes dont le })uissant relief jie présente que peu de dépicssions aj)préciables,
LA COr.DlI.T.KRE. 287
rcMnporI iniiilonoiiijm fjiii hiit ohslaclo aux ali/é> du >ii(l-c>l. Ces hrlses coiislaiites, après a\()ir passe'' sur 1 Allaulique, aUeijjneiit les ]i\a;;es du hrésil : les \ apeurs dojil elles èlaieiil salurcies se résolvent eu ])luies sur les \as(es plaiues de 1 intérieur, en nei{}ei^ sur la {jrande Cordillère. J/ali/é se brise contre cet écran {pj^antesque; au delà i\c> crêtes, c'est à peine s'il se lait sentir. Ce n est plus alors qu un lé;|cr courant d air sec ([ui tomhe axant d axoir atteint la cote. Siu' le littoral, au contraire, 1 action des courants atmosphériques oscille aACC une régularité presque absolue entre nord et sud; le sol est uniformément sablonneux, et la réverbération du soleil sur les grèves entretient une température moyenne assez élevée pour enq)éclier la condensation des vapeurs aqueuses. De là l'absence presque coinj)lète de pluies dans la Sierra et sur la côte.
Les deux premières journées de marche, sans offrir encore aucune difficulté sérieuse, furent néanmoins pénibles. Le passage a été oun erl par les {jens de Tavaband)a et ceux de Huancaspata, village situé dix lieues plus au sud : il doime accès aux défrichements entrepris sur une étendue assez considérable pour la culture de la coca et du tabac. Le sentier est piatiqué pendant toute l'année, mais ce n'est autre chose qu une troc/m, iMie tranchée taillée à la hachette, juste assez large pour laisser passer un homme : elle suit toutes les sinuosités du terrain, sans dévier jamais pour éviter les obstacles de tout genre qui se succèdent à de courts intervalles. De plus, lactivitc- végétale est telle, qu'il suffit de quelques jours aux lianes pour renouer les mailles de leur filet et faire disparaître toute trace. Enfin, le suinicnient d'innombrables sources transforme trop souvent le sol en une pâte gluante ou 1 ou a grand'peine à maintenir son ('(piilibre, sans parler i\e^ ruisseaux impcHueux qu'on est contraint de passer à gué [)lusieurs fois par heure.
Les défrichements dont laltitude varie de :>,<)0I) à i,30l) mètres, occupent une superficie de ])lus de cent hectares. Les j)1ants de tabac et les cocavers croissent pour la j)lupart au beau milieu des abalis, dans
1 espace laisse libre eiilre les arbies coik'Iu's pele-incle à la place ménie ou ils sont toinlx's. On s'est coiilent('' de bi'ùler le.-:, menues branches, laissant an lent travail des siècles le soin de désagréger ces squelettes de futaies aussi duis (pie la roche.
I^a culture de 1 Kriiroxylon Coca dans ces ])ara(5es date de cinq à six ans, et les résultats obtenus par lindigène montrent ce que Ton serait en droit d'attendre d entreprises analogues conduites a\ ec Tespiit luéthodique et persévérant du pionnier curoj)éen. Le végétal, qui constitue l'un des articles d'exportation les plus importants du Pérou, mérite au moins vnie monographie succincte. Le lecteur ne m'en voudra pas de celte parenthèse iustitiée ])ar la valeur du ])ioduit sur les marclies des deux mondes, et aussi par une tentative que j ai laite pour inq)orter et acclimater l arbuste dans nos possessions alg(''riennes. Cette tentative n a échoué qu'en raison de la catastrophe à la suite de laquelle le ])aquebot qui me ramenait en France lut englouti à quelques heures à peine du Havre.
Tout le monde sait le rôle considérable cpie ]Oue la coca dans 1 alimentation de l'habitant du Pérou. Vous ne rencontrerez pas un Indien sans sa pochette de cuir contenant la lenille précieuse, suspendue au cou ainsi qu une amulette. (Jue cette substance agisse comme tonique ou comme anestbési(pie , quelle stimule, à de grandes hauteurs, les [onctions de l'appared lespiiatoirc, ou n ait d autre inlluence que d insensibiliser l'estomac éprouvé j)ar un lonj; jeune, elle n en est j)as moins d'ini réel secours à quiconque, Indien ou blanc, entreprend de jiarcourir ces territoires accidentés. La th('rapeutique s'en est emparée et en utilise l'alcaloïde, la cocaïne.
L'arbuste se rencontre à partir des pentes inlerieures des Andes jusqu'à une altitude de 2,000 à :2,500 mètres. Le Irnit est une baie rouge qui rappelle celle du sorbier : on enterre les baies j)ar (jroupes de trois ou (juatre en les protégeant contre les oiseaux au moyen de l)ranches sèches, et l'on maintient cet abri jusqu'à ce cpie le jeune plant ait ac(juis assez de
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Vigueur pour résister à Tacliou du soleil. La première récolte s'obtient, suivant les cas, au bout duu an ou dix-huit nK)is. F. a leuille, une fois recueillie, est séchée au soleil sur une aire en terre battue, puis enfermée dans des paniers de forme cylindrique. C'est de la sorte que la coca est dirigée, des hauteurs de la Cordillère vers la côte, à dos d'homme. Dans la province de Tacna, la valeur d'un de ces paniers, pesant vingt ou vingtcinq kilogrammes, varie de neuf à douze piastres. Le produit moven d'une culture en plein rapport peut être évalué à cent kilogrammes par hectare. Au Pérou, la récolte annuelle dépasse sept millions de kilogrammes.
Durant mon séjour cà Lima, la légation de France avait reçu du ministère de l'agriculture une lettre la priant de faire parvenir à Paris des graines de coca. L'initiative de cette demande émanait du gouvernement général de l'Algérie, désireux de procéder à un essai d'acclimatation. Mais les promoteurs de l'expérience n'en soupçonnaient pas les difficultés. La baie de YEi'iiroxyloii Coca doit être semée fraîche, c'est-à-dire au plus tard un mois après la cueillette. Passé ce délai, elle ne lèverait point. Or, le transport des graines, de l'intérieur à la côte, exigerait à lui seul un mois : du littoral en Europe, par la voie rapide de Panama, il faudrait compter encore de trente à trente-cinq jours, soit un voyage total d au moins deux mois. Dans ces conditions, la tentative était vouée à un insuccès certain. Aussi n'y fut-il j)as donné suite.
Longtemps après, lors de ma descente du rio Iluallaga, Tincident me revenait en mémoire. A maintes reprises, j'avais été frappé de la force de résistance de l arbuste à diverses altitudes et de la simplicité des procédés de culture : de la comparaison des terrains était née chez moi la conviction fpie l'acclimatation en pourrait être poursuivie avec succès sur plusieurs j)oints de nos possessions africaines. Me trouvant au \ illage de Juanjuv, ou le cocayer croissait en abondance, je fis arracher un millier de tout jeunes plants que j'aménageai dans un large panier confectionné à cet effet par mes Indiens et rempli de terre végétale. Cet embryon de pépinière fut
arrimé sur mon radeau, et j eus le l)onlieur de l'amener jusqu'à la côte brésilienne. Vn tiers seulement des sujets avaient j)éri pendant le voyajje : le reste fut mis en terre, en attendant mon départ pour 1 Europe. Au moment de mon retour, en mai 1887, la collection comprenait plus de six cenls ])lants déjà torts que je me proposais de confier aux soins du Muséum, jusqu à ce que la saison permit de les iairc parvenir en Alp,érie. Là, le rej)iqua{}e en eut été aisément opéré, à peu de frais, par le personnel de l'administration lorestiére; des semis auraient pu être faits la même année, cl, avant })cu, une pépinière florissante eût été constituée.
Aussi lorsque, le 8 mai 1887, notre malheureux paquebot, la Ville de Rio Jduiero, s'abîma à la suite d'une collision dans le brouillard, à quelques milles des côtes de France, la joie d'un sau^ eta^je inespéré ne put me faire oublier la perte de ces arbrisseaux rassend)lés à ^rand peine et poinrpiije rexais de si Ijelles destinées. L'expérience, néanmoins, avait été suffisamment concluante et me ])arut de nature à intéresser ladminishalion (pii, une année aupara\ant, avait manifesté le désir d importer dans nos j)i()\ inces d'Africpie l'arbuste péruvien. Elle fut donc, de ma i)art, l'objet d un rap})ort circonstancié, lequel, je n'en doute pas, jouit à l'heure actuelle du repos inviolé et poudreux réservé à ces sortes de documents dans la pluj)art des ministères de ce monde.
:î() (loùi. — En forél, la machetc en main, taillant, sabrant de l'aube à la nuit. Il send)le que nous tentions de trouer un voile épais qui nous aveufjle, mais (huit, par je ne sais quel sortilé(>e, la déchirure à peine ouverte se relermerait aussitôt. Le vert tissu renoue ses fils. La chaîne est formée des arbres au tronc lisse, droits comme des piliers de cathédrale, par les stèles minces des palmiferes; la trame, par les lianes de mille espèces, ligneuses,
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LA COP.DILLEfUE. 293
fil)ieuses, feutrées de mousses ou hérissées de 'pointes, les unes tordues en sjiiralos, donnant 1 illusion d mi reptile, tl autres tendues comme des amarres.
Depuis quarante-huit heures, nous n avons pour ainsi dire pas vu le soleil. Le jour entier n est qu un ionjj crépuscule traversé çà et là d un éclair. Sans la boussole, nous pourrions croire que nous marchons à tâtons dans les replis d un inextricable labyrinthe.
Il n est pas de terrain, si accidenté qu on le suppose, comparable aux pentes orientales de la grande Cordillère. La \é{]étation v recouvre un elVravant cataclysme. On dirait de gigantesques ruines, les débris amoncelés d une ville de Titans. Seulement, les |)ariétaires et les ronces sont remplacées ici par des colosses dont les plus basses branches, chargées de parasites , sont à vingt mètres du sol , et dont le pied disparait sous le fouillis d une broussaille arborescente à travers laquelle il faut s ouvrir j)assage avec la hache. Rarement un ravon de soleil v pénètre. Il y règne un demi-jour de crvj)te, une huniidilé chaude entretenue par les abondantes rosées nocturnes et les averses. Ajoutez à cela 1 impossibilité presque absolue de rele\ er sa route autrement qu à la boussole, aucune brèche dans le feuillage ne permettant de découvrir un horizon suffisant, un point de re])ère quelconque.
De loin en loin pourtant, un brusque coup de lumière. L'n cyclone a labouré la forêt, déracinant des centaines d arbres; mais la joie de rencontrer enfin une clairière, de se sentir hors du taiili> noir, sous le ciel embrasé, est chèrement j)avée par lexercice violent qu exige 1 escalade des décombres. Il faudra souvent plus d une heure j)our iianchir nu espace de cinquante mètres dans T entrelacement des branches mortes.
J'ai du me résigner à marcher pieds nus; la chaussure offre moins d utilité que de dangers : elle ])eut, sur les racines mouillées qui, presque |>arlout, tapissent le sol, occasionner des glissades et des chutes fort graves. De plus, lorsqu'il s'agit de passer un gué ou quelque bas-fond spongieux, c est
toute une affaire de l'extraire Je la vase, où Ton enfonce fréquemment jusqu'à la poitrine. .1 ai longtemps rcsislé, mais Ibrce m'a été de me rendre à l'évidence. L essai an début fut, on le conçoit, assez douloureux; «epcndant le terrain, malgré sa nature mouvementée, ses escarpements et ses fondrières, est })cu raboteux : les détritus végétaux ont recouvert l'ossature de la montagne d'une couclie épaisse d bumus, et les rocbes en saillie, les cailloux trancbants sont en très petit nondjre. Je m'en tirai donc avec d insignifiantes écorcbures causées ])ar les éj)ines ])lut6t que par les pierres. L bumidité constante de la forêt, les doucbes, que les larges feuilles de latanier nous prodiguaient à cbaque coup de macbete, jointes aux ablutions quotidiennes dans les torrents, suffirent à prévenir toute inflammation. Trois jours d'entraînement ojit suffi pour insensibiliser les éraflures dont je suis zébré des épaules aux talons.
J eus ])eut-étre plus de peine à surmonter le dégoût et la crainte ([ue m inspiraient les reptiles. C est là une apprébension familière à tous ceux qui ont traversé les forêts intertropicales. Il en est peu qui se dérobent à cette obsession de la première beure. Le péril pourtant n'est point aussi grand qu'on se le figure communément. On aurait une singulière idée de la réalité en supposant qu'il est impossible de faire dix pas dans la forêt amazonienne sans v rencontrer un animal venimeux ou féroce. Sans doute les serpents de toute taille al)ondent plus que partout ailleurs Encore n'attaquent-ils guère : ils se dérobent au bruit que fait la caravane en taillant sa route dans le fourré. Pendant j)rès de trois semaines de voyage à pied, je ne fus témoin que de deux accidents survenus, le premier à lun de mes porteurs, le second à mon cbien. Au surplus, grâce à une cautérisation prompte, ni l'un ni l'autre n'eut de suites fàcbeuses. Quant aux opbidiens de grande espèce tels que V annconda et son proche parent le aycurudju, énormes ampbibies qui pullulent aux abords des rivières, les innombrables spécimens que j'ai aperçus ont rarement témoigné des dispositions agressives. Pour les félins, le puinci, le conguar ou le chat-tigre
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NlK/iincu, il ine fut seulement (loiiné, dans celle partie de juou \()vaj;(' du moins, de relever leurs traces et de les entendre, dans le sabbat nocturne, mêler leurs voix au cri plus effrayant encore d'un animal inoffensif s'il en fut, le sin{je hurleur. Plus tard, il est Mai, du radeau ou de la pirojjue, les Indiens me si{]nalèrent plusieurs fois l'un de ces fauves déliusquant au-dessus de la berjje et traversant à la nage un bras de rivière. Pour toute la jjent rampante et rugissante, la foret est une bonne mère nourrice. Elle lui fournit à profusion le gibier, poil ou plume, et lliomme n'est pas sou\ ent exposé aux atla([ues de bétes pressées par la faim.
L'emploi de notre temps est réglé comme il suit, dune manièi'e invariable. Le camp est levé un peu avant le jour; on déjeune et, à six heures, on se met en marche. Aucune halte sérieuse durant l'étape. Les jours sont courts et, sous cette latitude, le crépuscule est de quelques minutes : aussitôt le soleil disparu, une obscurité complète envahit les bois. Il importe donc de ne pas s'attarder en route, d'autant plus qu il est nécessaire d arriver au campement en temps utile, c est-à-dire de façon à disposer d'une bonne heure de jour pour préparer le gîte. G est \? minimum de temps pour tracer une enceinte d'une centaine de pied-, déblayer à lintérieur la broussaille et les herbes, dresser deux tandjos, 1 un pour le chef, 1 autre pour la troupe, allumer les feux et amasser une (juantité de combustible suffisante pour les alimenter pendant la nuit.
On ne s'arrête donc que juste assez pour reprendre haleine et mâcher la coca, dont on corrige 1 insipidité en piqiuint la chique a\ ce une aiguille de bois trempée dans ime dissolution de chaux. L'opération est, en même temps qu'un repos, une méthode originale et de beaucoup la plus répandue de calculer les distances. Dans toute la Cordillère, notamment dans les réglons où l'on ne peut circuler qu'à pied, les indigènes ne compteront jamais par lieues ou par heures, mais par cocadas. Le procédé en vaut un autre; ces courtes pauses se suivent en efiet à Intervalles réguliers. L'influence tonique ou, si l'on préfère, calmante produite par la masti-
cation ilo laleuille, et tlonl la principale \citu consiste à rendre 1 or{]unisnie insensible à la lati()ue, à la soil comme à la faim, est essentiellement passagère. l'Ile atteint son maximnm d intensité en nn qnart J heure, et s'éteint au bout de trente à quarante minutes. A ce moment, le piéton dépose sa charge et puise de nouveau dans la j)ochette de cuir qu il porte pendue à son cou. .lai obser\ é maintes lois mes hommes, montre en main, et j ai toujours constaté lexactitude avec laquelle le chel de file s arrêtait court à l'expiration du temps réglementaire /comme s'il eût obéi au déclic d'un ressort.
M août — Une désespérante lenteur, mais aussi des heures exquises, le soir, lorsque, lombre venue, le bivouac n est plus éclairé (pic par la ligne des feux dont la lueur prête une apparence fantastique aux moindres objets, au gr()uj)c de mes compagnons endormis, à la silhouette de l'homme de garde allant et venant dexant les brasiers. La iniit , de neuf heures à cinq, a été divisée en six factions, de cinq quarts d heure chacune. La surveillance du camp ainsi répartie ne nous imposait qu'un surcroît de fatigue insignifiant, et permettait de dormir en toute sécurité. Je ne sais pas de termes pour rendre le charme de ces campements nocturnes, le complet abandon, linexprimable détente de tout 1 être au moment où, les fo(j(i(l(ts allumées, le souper fini, on s'étend sur sa couchette en suivant des yeux les colonnes de fumée et les flammèches volant j)armi les hautes ramées comme des essaims de lucioles. Périls passés, misères prochaines, tout s'estonq)e, tout disparait dans ce demi-sommeil où s'anéantit la pensée lasse. Instants délicieux; impression si fugitive qu'elle échappe à l'analyse, si pénétrante que le sou\ enir ne s'en effacera qu'avec la vie.
Les deux ou trois premières nuits, à dire vrai, sont plus agitées. Impossible de fermer l'œil. A peine le soleil couché, un vacarme étrange emplit les bois : cris gutturaux des pécaris, appels stridents des singes hurleurs, lamentas des sapajous, se mêlent aux voix des perroquets, au grincement de scie du carpintero, tandis que, de minute en minute, l'once
Al CAMPEMENT (fORÈTS DU lUO IILACA.MAÏO).
et le yaguarandi jettent dans le concert une note (jrave comme un Ijourdon de cathédrale. Le tintamarre, tour à tour rumeur de bataille et cliant de fête, dure jusqu'à l'auhe. Alors seulement et tout à coup, le tapage cesse; la ("orét tropicale s'endort avec le jour. Mais le calme n'est jamais (ju'apparent : pour peu rpie Ton prête l'oreille, on s'aperçoit que ce silence est fait de bruissements presque insaisissables, bourdonnements d'insectes, craquements de l'écorce fendue par la sève. Des frissons courent dans riierbc mouillée, et la rosée sur les larges feuilles s'égoutte avec des sons métalli(pies,
Scunedi 1" septembre. — On s'accoutume à tout, aux nuits passées en plein air, à cette humidité de serre chaude, aux morsures des lianes épineuses , à la nécessité de marcher vêtu , ou plutôt dévêtu comme l'indigène, les jambes nues, un lamljcau d étoffe autour des reins. Ces petits ennuis, communs à toutes les jungles des tropiques, ne constituent (pi'une part des épreuves, la moindre sans contredit. Autrement graves sont les embarras suscités au voyageur par le caractère mobile et impressionnable de ses compagnons. Ceux-ci ne s'alarmeront pas des obstacles naturels qui, dès l'enfance, leur sont devenus familiers. Ils semblent se jouer des plus rudes besognes, s'accrochent aux lianes pour escalader ou descendre une paroi lisse : s'agit-il de construire une passerelle, ils auront vite fait de gagner la rive opposée en tirant parti, avec une agilité de clowns, de quehpie maîtresse branche qui enjambe sur le torrent. Ils n Ont pas leurs pareils pour organiser le campement du soir; ils trancheront avec le même sang-froid, à coups de machete, la plante grimpante ou le reptile Un seul sentiment les trouble et les paralyse, la crainte de l'inconnu, de cette horde d'ennemis fantastiques dont leur imagination d'enfants peuple le mystère des grands bois.
LIntlien(|iii parcourt la J7o?j/rt/îrt ne se sent jamais seul. Des Ic^jions d'êtres lui font cortège : la nature entière, à laquelle il prête une àme, lui parle dans le bruit du vent, dans le grondement des cascades. Le singe espiègle, le daim qui détale effrayé, l'insecte comme Toiseau, tout, jusqu'à la branche (jui ])l()ie trempée de rosée, possède pour lui un langa(je, une personnalité distincte. La forêt s anime dans ses profondeurs, elle a ses caprices, ses colères ; elle écartera le hallier sur les pas du chasseur, ou bien 1 étreindra plus étroitement, 1 attirera dans des marécages empestés, dans des fondrières sans issue ou de misérables lutins épuiseront sur lui leurs maléHces, le changeront en quehjue béte repoussante, à moins pourtant qu'ils ne préfèrent boire son sang jusqu à la dernière goutte, en collant leurs lèvres ])àles sur les blessures faites par les ronces. L Indien sait tout cela ; il connaît par leurs noms ces redoutables génies : les circonstances exigent-elles qu il traverse une région boisée peu connue, il demeurera des journées entières sombre , préoccupé , obsédé par cette idée qu'un malheur le guette.
Cet état d'esprit n'est pas particulier à 1 indigène des Cordillères : il se révèle également chez les peuplades riveraines de l'Amazone et de ses affluents. Partout, sous des appellations diverses, c'est la même diablerie, sorte de panthéisme Aague dont tous les membres de la grande famille indienne, païens ou convertis, subissent plus ou moins 1 inflence. Ici, l'esprit malin sera le Cwttpùa; ailleurs, le Juriipari; ])lus loin, \Aiili(uiga, le démon à face humaine; la Mai (Tarjud, lEsprit des eaux, l'ondine aux cheveux dorés, à la voix troublante, cpii entraîne ses victimes au fond des gouffres. Des Andes à l'Atlantique, du Madeira à 1 Orénoque, des plateaux du Pérou et de Bolivie aux canipos brésiliens, la tradition a perpétué ces mvtlies vieux comme le monde, contes de nourrice qui bercent lenfance des peuples. Toujours est-il qu'ils n'ont, à l'heure présente, rien perdu de leur toute-puissance, même parmi les populations chrétiennes qui, sans se l'avouer peut-être, attribuent à ces divinités embryonnaires un crédit égal
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à celui (le> saints les plus authentiques. Mes hommes, j'en ai la conviction, y croyaient comme à leur ange {gardien '.
Dans cette partie des Andes, la plus redoutée est la Chuchupa, monstre rampant au groin de sanglier, couvert d'écaillés ainsi qu'un reptile. C'est là du moins ce que j'ai cru comprendre aux descriptions fournies par des gens qui disaient la connaître, non de visu, mais par les récits de témoins dignes de foi, leurs amis ou leurs proches.
Le propre de la Chuchupa est de paralyser, par la seule vertu de son regard, l'infortuné auquel elle apparaît. A ce don magnétique elle joint la faculté, véritablement étonnante, d'absorber à distance et sans couji férir tout ou partie du sang de sa victime. Le narrateur insistait spécialement sur ce dernier point, et apportait, à l'appui de son dire, une preuve qu'il jugeait irrécusable. Un homme de son village avait rencontré une fois ce vampire d'un nouveau genre, au déclin du jour. La béte, dardant sur lui la flamme de ses prunelles, l'avait aussitôt rivé au sol, immobile, sans défonse; puis, la saignée avait eu lieu, de loin, comme il a été dit plus haut. Le héros de l'aventure n'en était ])as mort. Que dis-je ! Recouvrant par un prodigieux effort de volonté l'usage de ses membres, il put même décocher une flèche au monstre qui rentrait sous bois. Le trait avait porté ; un filet rouge coulait de la l)lessure ! . . .
Et, comme je ne paraissais nullement surpris du fait, l Indien reprit d'un ton convaincu :
u La Chuchupa rendait le sang qu'elle venait de prendre à l homme ! "
Sur ce, je ne pus réprimer un fou rire :
' Une autre croyance, non moins répandue clioz nombre île communautés indiennes, est )-elativc au pouvoir qu'auraient certaines {{cns, notamment les contrefaits, les infirmes, les vieillards, les veuves, de jeter des sorts. La particularité consiste en ce que, selon l'Indien, la malédiction lancée contre une personne peut dévier et en frapper une autre; car son effet n'est pas toujours immédiat : elle peut, rroit-il, planer dans l'air durant des années, aux a{;uets, prèle à profiter, pour fondre sur la première proie venue, d'une simple distraction du {jénie tutélaire ou tie l'anjje {;ardien. Cette sin(^ulière croyance se retrouve, avec- de faihles variantes, dans quelques parties de I Irlande et des pays Scandinaves.
u — Kn vérité !... Gomment sai?-tii que ce sanjj n'était ])as le .>^ien?
•-- La Cluicluipa nu pas de sttiuj ! ! ! •■
C'est le triom])lic de la dialecti(juc.
Lundi 3. — Dans ces conditions, on conçoit combien il est malaisé d'obtenir des indigènes un elfort j)i'olongé et de prévenir Irur dc'coura- (jcnient, alors surtout (ju'ils ne se rendent nullement conîj)te du but et de la distance, et s'imaginent errer à laventure.
Pour comble de malecliance, à mesure que nous avançons, la \ égétation s'épaissit de plus en plus. J'estime qne, dans les deux jours qui viennent de s'écouler, nous avons parcouru tout au plus trois lieues Ghacpie pas exige un effort rendu plus pénible par le manque dair, l'bumidité ])énétrante et les exhalaisons qui montent du sol jonché de végétaux en décomposition. Chaque jour un orage éclate, enflant en torrents i'uri])onds les moindres ruisseaux; force nous est d'attendre, sou^ent pendant plusieurs licui'es,que le gué soit j)raticable. Le j)assage, du reste, s'effectue toujours avec une lenteui' extrême, en sondant le fond à l'aide de longues perches. Ces bains forcés se renouvellent juscpi'à dix fois dans l'espace d'une journée ; par bonheur la température de l'eau ne descend guère au-dessous de 20 degrés. Mais c'est grand hasard si l'on réussit à préserver de tonte a\ arie les bagages et les armes que les porteurs sont obligés de tenir en éijuilibre sur leur tête. Dans bien des cas, en effet, on aura de beau pi-'pi aux aisselles.
Ln accident nous est arrivé hier, insignifiant en Ini-méine, mais (jui n a pas contribué à remonter le luoial de mon monde, l'n des hommes, au moment de prendre terre, glissa et laissa tomber son fardeau. iSous ireùmes pas de j)eine à le repécher; mais, dans la chute, la boîte contenant notre provision de sel avait disparu. Nous explorâmes la rive sur ])lusieurs centaines de mètres en aval, sans résultat. Désormais notre (•ui>iue se passera d'assaisonnemeul .
Elle est assez variée, notre cuisine : depuis que nous sommes entrés dans
LA CORDILLERE.
la Motitana , lo {jihicr ahoiide. Si ron campe près d'un iiiis su(Tna (le s'emlnisiincr stir le hoid. nii peu a\aiil la nuil ; au
-eau , il l)()ul (le