I.A COIlDIF^I.EnE
le matin ])Iii> d\uu' liciic.
iSons suivons, en nous maintenant à une a?sez jjiandc hauteur, à liane de coteau, un vallon profondément encaissé où serpente un torrent, le(piel, si je ne me trompe, doit se déverser, à (pielques milles dici, dans la rivière Huacamayo, important trilnitaire du Huallaga. A la gor^^e principale aboutissent plusieurs (jiiehrddns , bruscpies ressauts ou crevasses ouvertes à vme époque indéterminée par les tremblements de terre et le travail des eaux.
Assurément il serait possible, au risque d'un immense détour, de lonjjer la berjje du ravin jusqu'à son orif^ine.
Mais cette tâche est réservée à ceux qui, dans un avenir prochain, j'espère, entrepren- (b'onl de relier par un sentier de mulet les plateaux de la Cordillère au bassin du Hualla(^a. Tune des ré^jions les plus fécondes de TAmazoï^e péiuvienne. Ce sera Toeuvre
K- '\\\ie"n •■
DESCENTE D 1">E OlElinADA .
dos in{]énieurs. Pour le inoincnt , notre {juide est la boussole , notre itinéraire, la lijjiie droite. Il ne saurait être question d user un temps précieux et nos forces d(''jà surmenées, à tenter de contourner un obstacle dont nous ne pouvons soupçonner Tétendue. Le plus sûr est de le franchir à 1 endroit même où il coupe notre route, fùl-ce même an prix d'une (|vmnaslique un peu rude. Le vova^eur, puis les baoa(jes sont descendus au moyen des lon^jes qui servaient najjuère à nos montures, solides cordes de crin nouées bout à bout. Pour l'Indien, le passage est un jeu ; il rampe avec une prestesse de singe, s'aidant des lianes et des fentes de la pierre.
Vers midi, comme nous répétions pour la troisième fois cette manœuvre, l'Indien Juccucha fut mordu à la jand)e par une grosse vipère taj)ie dans les feuilles mortes. Le pauvre liât ])oussait des cris à fendre l'âme; il en fut quitte pour la peur : deux ligatures, suivies d une cautérisation profonde, le mirent hors de danger. Toutefois, il n'y avait pas à espérer qu il pût se mouvoir avant le lendemain, ,1e décidai de camper où nous étions, et cela malgré les camarades du blessé, que ce retard exaspérait. Ils ne se fussent pas fait scrujude de labandonner. L affolement où les jette la hâte de touclier le but qu ils supposaient plus proche, et qui maintenant semble fuir, fait taire en eux tout sentiment de conqiassion. Ils hésitaient même à obéir et faisaient mine de se remettre en marche. Je ne soufttai mot; mais j avais la main sur mon revoher : peut-être lurent-ils dans mon regard que j étais déterminé à en faire usage au premier svmj)t()me de mutinerie; car ils revinrent sur leurs pas et jetèrent leurs ballots à terre en grommelant.
Il est il craindre <pie les protestations ne se renouvellent demain, quand il s'agira de répartir entre eux le fardeau de Juccucha, l'enfant ayant dorénavant suffisamment à faire de nous suivre clopin-clopant. Je n'entends pas, pour l'unique plaisir de gagner quelques heures, le laisser en pâture aux couguars et aux ours noirs. Puis, je vois encore la vieille Indienne au visage supj)liant, agenouillée devant sa hutte, là-haut sur la bruyère de Tayabamba, me recommandant son Benjannn.
niO lUACA.MAVO
LA CORDII-LKP.E. :î09
Jeudi Ci el vendredi 7. — Mes prévisions se sont réalisées; le départ hier Fut ora|;on\. H a lallu menacer j)onr que les hommes valides se partageassent hi charjjo (h; leur camarade éch^pé. J'avais d'ailleurs donne lexemplo en joijjuant à mon attirail plusieurs objets. Ils cédèrent en rechijjnant, mais, tout le jour (huant, ne cessèrent de manifester leur mi-couteutement par des plaintes, des soupirs, des colhxiues très vils, à vi)i\ hasse. Le plus ose. me refjardant mano'uvrer la boussole et suivant avec mi'hancc le tremblement de rai;;uille aiiuant('e, s'est éciié d un ton déilai{]neux :
t. — Que lui demandes-tu, taita?... }se voi;-tu pas que la petite béte ne veut plus répondre?... Elle est en colère, et nous sommes perdus! "
J'eus toutes les peines du monde à le rassurer. On est vite à bout dc-loipience et difficilement pcrsuasiT vis-à-vis de {jens dont on parle très Huparraitcmeut l'idiome, et avec lesquels il est impossd)le d'entrer dans des explications précises qu ils ne sauraient saisir.
Vers trois heures de 1 après-midi, nous arrivions au bord du rio II uacamavo. C'est certainement, avec le rio Chimbo dans la Cordillère é([uatorienne, la j)lus belle rivière de montagne qu'il m ait été donné de contem|)ler. .'^a largeur ne dépasse guère Aingt-cinq mètres; mais tel est le Aohunc de 1 eau, rinq)(''tu<)>ité du courant, (jue s'v riscjuer serait un suicide. Le tori-ent, dont les berges sont tailh'cs ;i pic, lilc avec une vitesse de dix milles à l'heure, roulant pde-mele des (piarlicrs de roche et il énormes troncs darbres (pii s'cutrc-choqueul avec un bruit de canonnade.
Nous suivîmes longtenq)s la rive avant de trouver un emj)Iaccm('nt convenable jioiu' ('tablir une passerelle. L humeur des Indiens s était calnii-e connue j)ar magie; h; j)lein jour, le soleil, 1 ail" \\i chassé par la ri\ ière, axaient dissipi" leurs ich'cs noii'cs. l'u prc-sence d un ennemi ou d un pi-ril tangible, ils recouvrent tous leurs nH)vens. .laïuais ecpiipe de |toutonniers ne (h plova plus d a;;ilif(' et de hardiesse. A cent uu'ti'es en aval, sui- 1 une el 1 autre ri\(', deux roches en saillie paiaissaient plaet'-es la
;îio des a>;des au para.
tout cxjjrcs ]u)ur servir de culées. Une cleini-douzaine d'arl)res (nreiit nhattus, jmis pousses eu tiavers du lit |us([u au tiers de leur lon,^;ueur; chacun d eux solidement cale, cliarjjé de lourdes pierres, fut rattaché à son voisin ]iar des lianes, .*^ur cette première charpente on fit (;lisser et 1 on assujettit de même trois autres pièces de bois, de grosseur moindre, dont les extrémités n'étaient plus qu'à trois ou quatre mètres de la berge
opposée. Après quoi, les con-
structeurs, avançant à califourchon, amenèrent une dernière perche très h'gère, la dressèrent lentement et l envovèrent toucher la roche surj)lombante.
r^ opc'-ratiou ne réussit pas d'emblée. A plusieurs reprises, la branche s'abattit à faux, tomba dans l'eau, et dis})arut emportée comme un fétu de paille. Le contact établi, les Indiens, se suspendant par les mains , gagnèrent la terre un à un, et consolidèrent cette partie de l'ouvrage en jetant bas de nouveaux arbres.
L'étabbssement du pont a demandé près de deux jours. Il
offrait toute la résistance que Ton peut attendre d'une construction volante;
mais il oscillait terriblement, et je me crus, en le traversant, sur le point
d'être saisi j)ar le vertige, auquel pourtant je n'avais jamais été sujet dans
mes courses en montagne.
Pisana, 1 I scjnenibre. — Aux trois dernières journées correspondent, sur
K Dl' l>OM SI II l.K lîlu IILAc;aMVYO.
LA cor.DiM.Kr. K. :'>ii
mon {•ai'iiot, trois pii|;<'^ hlaiiclics. Si (|uel(iiie cliose m cloiiiic, c est d cire ciuoio là pour los r('iu|)lir.
Le I lii;uama\ () lieiireiiseinenl Iranclii, nous ero\ioii> cire an hoiil de nos oeiiies, loi\<(|ue, après deux lieiire.s de niaiclio à traxers un ladlis très scrr(', nous (h-honeliioiis devanl un autre torreut, beaucoup moins iiiipc'tueux, mais en icvanclie deux lois plus lai;;e (pic le pri'cédi'ul. Apparemment la rixière se scindait en deux ])ras, et nous avions atterri dans une ile. Le désappointement fut (]iand. L'écartement des berges ne permettait plus de sonjjer à édiHer une j)asserelie : quant à s'assurer si le lit était ou imn {{uéable, impossible avant le lendemain; la nuit tombait.
.le renonce à dc'peindre notre (U'-coura^jernent. Ce lurent de nouvelles et pressantes adjurations de battre eu retraite et, de ma part, de vains eflorts jiour ranimer la confiance. Le camj) dress('' à la diable, sm* une petite plaj;e de sable lin, la marmite lut mise au ieu ; mais ;i tous 1 appétit mainpiait : le souper lut moiiie, et la soirée s écoula (lan> ini silence [^ros de menaces.
Je ne sais au Jii>te (juellc lieurc il jiouvait cire, (juand de luiieux aboiements m (-veillèrent. D un bond je lus sur ]>ied, le lusil a la main; la tlannne des fofjddas ('tait tombée; mais la lune au plus haut de sa course éclairait la rive, et \q pus voir mon cliien s'élancer du (ôt(' du \nn>. Vu coup d d'il me révéla la situation. Le camj) ('-tait vide : les Indiens, désespérant de me décider à revenir sur nos pas, profitaient de mon sommeil pour s enliiir. Tiois d entre eux n'avaient pas encore en le temps de }|a{;ner renlr(''e du passajje liav(' par nous le jour même. Leni- sillionette se (U'iacliail eu vi;;ueur sui' b; sable blanc, .le leur criai d arrêter et. alin de donner plus de poids ;i mes |)aroles, jenvovai une balle dans leur direction, sans clierclier ii les atteindre, mais de façon (|iie le |»ro|t'ctile les ellleiirat. Ils olx'irent, sans toutefois rétrofjrader. ,1e leur c(uninandai de me rejoindre, et de se bâter, sinon j'allais redoubler; celte l'ois, la balle toucberait le but. La menace fit son ellét, et ils s'exécutèrent. Le- deux
312 DES ANDES AU l'AKA.
aiilies ne tarJcicnt pas à icparaitrc : tous ri'inU'fjrcicnl renceintc des feux, assez ponaiuls, ciaijj liant <|ne je ne j)rocéclasse à quel(jne aele de justice sonimaiic. Tel n était pas mon dessein : si vive qne fût ma colèie , le simple bon sens m enj()i|;naif de ne pas pousser à ])Out les coupa])les. N'étais-je pas, somme toute, entre leurs mains? D'ailleurs, il semblait qu'ils eussent ajji, non sous l'empire d'une pensée réfléchie, nuiis dans une minute d'éjrarcment. La désertion n avait j)as été préméditée : les bajjages étaient intacts; pas un o])jet ne mancpiait. Les fuyards ne sonjjeaient {''\ idemment cpi à se mettre en sûreté : dans le cas contraire, ils ne se lussent ])as retirés les mains vides.
Cette constatation me permit de fermer les veux sur l'escapade, sans que 1 indul{jence parût faiblesse. Je ne lenr en fis pas moins honte de leur conduite, et rappelai notamment en termes indignés à l'Indien Juccucha que, sans mou intervention, ses camarades n'eussent pas hésité à 1 abandonner quelques jours auparavant. Le Rat reçut la semonce, la tête basse, et, sans répHipier, rega^jna son lit de feuilles. Les autres l'imitèrent : un (juart (1 heure ne s ('tait ])as écoulé depuis la piemière alerte, que le calme ré{>nait de nouveau dans le camp. Mais l'émotion avait été trop forte pour ne pas me tenir éveillé jusqu'au jour, et je n'exajjère rien en affirmant que jamais nuit ne me parut plus lon^jue. Mon chien, cependant, était venu se coucher tout contre moi : il (grondait toujours sourdement, une patte posée sur mon bras, connue pour me dire : t- Dors... Je suis là! •• Sa vi{]ilan(e m'avait sauvé la vie; car l'abandon en pareil cas, c'est la mort inévitable, à bref délai.
Notre position le lendenuiiii ne lut .«juèie nujins critique. La rivière, peu profonde, avait été })assée sans trop de difficulté. Mais plus luuis avancions, plus il devenait malaisé de jjraticjuer une brèche dans le rempart de verdure : la forêt se faisait plus inextricable encore, multipliant les palissades darbres déracinés, les lianes résistantes, les palmiers où chaque pli de feuille recelait une pointe barbelée. La tempête s'en mêla; un
LA coRi)ir,ij':r.E. ;ii3
MMiliiItlc (lclii(j(', (|iii (liiiM |H('> (le treille heures swiis desciiipaior, nous lédiiisil [)re>([iie au désespoir. Impossible d allumer le soir les feux de garde. Il lalliil camper sous I averse, souper d un laiiilteaii de veiiaisou crue, u axant pour tout laiial piolecteur (pie uotrc laiiteriie j)eiKlue à une hraiulie.
Le 1), vers une heure, ('jjuisés, iu)us avions fait halte près d im ruisseau, l'u des Indiens me lendit une haie dépouillée de sa co([ue, quil venait de cueillir tout en marchant et dont ses conipa{>iions et lui croquaient les pépins, {jraines rondes, d'un blanc nacré, enveloppées d'une pulpe juteuse. J v (joutai sans lomhre de défiance, les indifjènes en {'énéral connaissant mieux que jiersonne les produits de la montana et n en usant (puii hou escient. La saveur eu était extremeiiicnt aiiière, et je 1 eusse lejelée aussitôt, n eiit été le plaisir de mâcher quelque chose de frais. A la fin, le déjjoiil remporta; mais i|ueile ne fut pas ma surprise en constatant (pic ma salive était noire comme de 1 encre! Un peu in([uiet, j interrojjeai les Indiens, demandant ([u on m'apportât une des noix dans sa coque.
.. — Va!... Le fruit est hou, réplicpièrent-ils... C est un remède : les {;ens de la cote nous l'achèteut. •
La ré[)ons(' ne me satisfit (|iiiideiiii. un remède u élaiil pas de toute nécessité un aliment iuofleusif. Sui- ces entrefaites, ou me présentait une noix recouverte d une écorce jaune, lisse et cassante. Je pensai m évanouir (le terreur. Le fruif, — le remède! — dont 1 amertume soudain exaspérée me brûlait maintenant le palais, c était la plus retloutable des strvchnées, la noix vomicpie! Nous étions bel et bien empoisonnés.
liistinctivenient je me [irecipilai vers le lUHseaii et, me |elant à plat ventre, absorbai ;i longs traits 1 eau tiède et boiiibeuse, avec I espoir de la \ oir agir comme un émélique. Mes hoinnie- dnreiil penser que je perdais Icspiil, surtout lorsque, me relc\anl, je leur ordonnai, d un ton cpii n admettait pas de réplique, de faire comme moi sous peine de la \ ie. Ils obéirent inlimidc's, sans conij>reudic. Puis, nous leprimcs la marche.
trempes, couverts de fanjje, et de inimité eu minute, eluKjue fois (jue nous rencontrions une fla<|uc d eau saumàtre, un pli de terrain (jue lOra^c translormait en rivière, nous nous gorgions jusqu'à provoquer des nausées. L e.\]»édicut nous sauva; néanmoins, les sensations cjirouvécs ne nie laissaient aucun doute sur la nature du to\i(jue : mes tempes étaient serrées comme dans un étau, les muscles de la mâchoire et du cou se contractaient dans une raideur douloureuse, de^ secousses seml)lal)les à celles de la pile électrique ébranlaient tout mon être, tandis (ju une sueur glacée m inondait la face ' .
Frissoimnnts, cliancelant comme des hommes ivres, nous étions prescpie hors (1 état de nous nu)U\ oir dans le réseau \égétal qui nous emprisonnait. Un éhlouissement brouilla ma vue, une faiblesse étrange m'envahit; il me sembla un instant que, cette fois, tout était fmi et (|ue nous allions mourir l;i !
Qnehjues milles, — trois ou quatre au plus, — nous sépaiaient du Huallaga. Il fallait les franchir le jour même. Si la nuit nous surprenait en cet état, celle luiil-Ià serait pour nous sans lendemain. Je lis ensevelir armes et bagages sous une ])rassée de palmes. Ainsi allégés, n'ayant conservé que nos coutelas et mon revolver, nous recommençâmes à tailler notre cliemin dans le fourré. Le soir approchait, menaçant, et nous poursuivions sans échanger une parole. Les Indiens eux-mêmes n'élevaient plus la voix pour récriminer : ils paraissaient conqirendre que les moments étaient précieux, et montraient une énergie vraiment admirable de la part de pauvres hèies chez qui une velléité de révolte ou de défaillance suprême eût été bien excusable.
Ijifui, une bouffée d'air nous ajiporta, jnélée aux exhalaisons de la jungle ruisselante, une odeur de fumée. D'où \enait-elle? Annonçait-elle le voisinage d'un ami ou d'un ennemi? — (Jue nous importait! l^^Jle était la
' Ces pliénomènes s'atténuèrent par degrés; mais je devais en ressentir les effets pendant fjueIf|iios jour.-;. Ils ne disparurent coiiiplètemcnt qu'an l»out d'une semaine.
LA CORDILLKl'.E. :)I5
hieiivcniic : il laul avoir dcsespéic de loutc aide liuiiiaino, pourconipreiidrc réinotiou (|uc [)cul causer la vue d uu siiuple rul)au de fumée, daus les l)ois.
Moins (KuMC heure après, nous arri\ ions sur un terrain décou\ erl où les derniers ravons du jour permettaient de distinguer deux cases de paille cl de handjou. A rentour, les feux flambaient. Nous hélàincs pour a\crlir de notre présence, et, avant même (pie Ion eût répoiulu, nous venions nou> laisser tondjcr près de la flamme bienfaisante.
Il n v avait là qu une famille d Indiens Choloncs, le père, la nu-re et trois cnfanls, vivant de chasse et de la pèche dans le Iluallaga qui coulait à deux cents mètres de là, mas(pié par les arbres. Leur surprise fut (jrande lorsque nous apparûmes du c(')lc opposé à la ri\ ière, sur la lisière de ces bois d ou, j)our la première fois peut-ctre, ils \ oyaient sur.jjir un être humain. Mais leur attitude était plutôt svmpathique : je n'eus qu à me louei' de leur caractère doux et hospitalier, .le me trouvais, à les entendre, à deux milles environ au-dessous du point que je m étais proposé d'atteindre, 1 ancienne mi>>ion de Pompa Hermosa, depuis longtemps abandonnée, reconquise en partie [)ar la forêt; ils étaient les seuls représentants de la j)opulalion dispersée.
Il V a trois mois, pi-es(|uc |our pour jour, que je suis parti de la cote, éloignée, à vol d oiseau, d environ cent cincpiantc lieues; mais en raison de linunense circuit que j ai dû décrire, le trajet total équivaut à un peu plus de 1,400 kilomètres. Désormais le vovage par eau sera autrement rapide. Jai escaladé la grande muraille de la Cordillère; les plus mauvais jours sont passés. Il était tenq)s; ces deux semaines de vovage pédestre ;i travers bois, rellori phvsiquc, la continuelle tension d esprit, enhn cl surtout les périj)éties de la dernière jouiiiée, m Oui mis (I;m- un état pitoyable.
Le soir même de notre arrivée, la crise se produisait ; je passai la plus grande partie de la nuil en proie ii une (ic\ rc ardente et au deliie. Dans
mon caiic'Iieiiiar rc\cnaicnt coiifusenionl les liori/ons, les visages entrevus clans ce lon.jj vova{;e à ll•a^■el•s les Andes : (Jnilo, I.inia, des volcans, des hinvères, moines et ciiolas, processions défilant an brnit des cloches. Indiens emplumés battant leurs entrechats au son de la Hùte et du tandjour. Puis, c'était la mer, la mer Pacifique, au loin, dans le couchant doré. Le na\ ire glisse sans secousse ; tout à coup a oici qu'il s'abîme, et je me débats dans les va.{}ues furieuses... Mais non... ce n'est plus la mer, c'est un torrent bondissant sous une voûte de verdure d'où [)endent les lianes fleiuies traînant siu" l'eau; je cherche à les saisir, et elles cassent comme du verre...
Je m'éveille alors, et me retrouve couché sous un lianjjar de paille, à (pielques pas d'un feu près de s éteindre. Auprès de moi, mes Indiens doi-ment d'un mauvais sommeil, enfiévrés eux aussi, hantés par les rêves. Au dehors, la nuit paisible. Vn souille tiède courlie les longues palmes; le croissant de la lune se montre au-dessus des bois, et j'entends, couvrant de sa voix puissante les mille rumeurs nocturnes, le Huallajja (jui bientôt m'emportera vers l'Amazone et l'Atlantique.
Juin-soptemhre 1886.