TROISIÈME PARTIE
AMAZONIE
ciiAiTi iiE phj:mij:h
I. L'Imliiii r.lmiiil>o et .la famille. — Tocaclii. — I>r-; vampires. — La Lal.sa et non érjiiipano. — II. Dans les rapides. — Rencontre d'un Eniopéen. — Un Outlaw. — Jnanjnv. — III. L'Indienne Marie. — La monta<]ne de sel. — Cliasuta — l*()n{;o d'A;;«iie. — Une tuinhe an niilien «les l><)is. — Yurima{;nis.
11 ne ino inaïKjuail, pour (lesccudre le Hualla^ja, que des niaiiuieis.
La iia\i;;ati()n du plus iuiporlaut tiibulaue du Maraùou e\i"e des honnues éj)i()u\és. Mou hôte, l'Iiulieu Clunnbe et sa lauiille, ne remplissaient cMi aueune laçon les conditions requises. Le père, il est \rai, connaissait la ri\ière dans ses moindres détours; mais il n'était plus ieime et, dadleius, ne pouxail à lui seul manœuvrer un radeau. Ij aine des eulanls, un .|;arçon d une douzaine d années au plus, d appaienee assez cliéti\e, Il {'tait [)as un auxiliaire suffisant. ré(piipa|;e de\ant eoiiipter au m()iu> trois pa;|ayeurs \ ijjoureux. .le de\ais donc allei- recruter mon personnel au Ailla^je de Tocaclii, situé à deux journées de marche en amont.
C'est à dessein que je dis u de marche " ; cai-, bien fpic le courant entie les deux points ne soil pas de?' plus impétueux, encore sa vitesse est-elle assez considérable pour qu'il soit impossible à un canot dirigé seulement par (K'iix lameurs de lutter contre elle, même en loujjeant de iort prés la ber;;e.
Mai- pour j;a^nerla pailii' supérieure de la \ allée, il ("allait au préalable se transporter sur la rive droite; la ;;auche e>t impialicable. .\u-de>>u> de
320 DES ANDES AU FAllA.
Pisana, le terrain est coupé de piofoiids maréeajjes vicvi^ par les crues combinées du Hualla|;a et du lluacaniavo. De plus, de ce côté, le passa{}e est intercepté par cette dernière ri\ière dont le volume, dans le voisinajjc de son conlluent, est tel, cpi'on ne saurait la traverser à {jué, encore moins au moven d \\n pont volant.
Mon premier soin, le lendemain de notre arrivée, lut de me rendre au bord du Huallajja. La distance était courte, le sol uni ; un excellent sentier reliait la Chacra de Chumbe à la crique servant d embarcadère aux pirogues. Cependant, le trajet qu'un enfant eût aisément parcouru en quelques minutes, me prit près d'une beure. Au réveil, je m'étais senti si brisé que le moindre mouvement me causait une douleur aiguë. A deux reprises j'essayai de me lever, et retoiubai tout de mon long, sans force. Une troisième tentative fut plus beureuse ; mais à peine debout, j'eus comme un éblouissement et dus me retenir à la bâte à l'un des poteaux de la case. J'aurais remis la promenade à un autre jour, n'eût été la nécessité de réagir contre cette langueur envabissante. Un effort de volonté était indispensable pour rétablir 1 équilibre des organes et activer la convalescence. En pareil cas, celui qui s'abandonne est un bomme perdu. J'enfdai donc le sentier, traînant la jand)e et me servant de mon fusil comme d une canne.
En arrivant en vue de la livière, je ne pus retenir une exclamation. Le grondement lointain des eaux qui, toute la nuit, m'avait poursuivi à travers les ballucinations de la fièvre, me préparait à un imposant spectacle; mais ce que j'avais sous les yeux dépassait de beaucoup mon attente. Le Huallaga, gonflé par les derniers orages, justifiait plus que jamais son nom ' . Large de deux cents mètres environ, il roulait entre deux nmrailles de verdure ses flots épais, nuancés de rouge par les terres diluées, bectares de sol végétal qui, déposés mille lieues plus loin, accélèrent léternelle
' Huallaga, dans le dialecte quecliua-aymaia, signifie « le Grand » .
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poussée (lu coutiueul (\c loucst à l'est. A eousidérer pciulaiil quelques secoudes ces h-oncs {jl^jantesques, ces (Vajjuieiils de lialliers quuu torrent de boue féconde charrie j\ une vitesse de huit milles à 1 heure, ou a conscience du travail ininterrompu des molécules terrestres, bouillonnement de la matière dans le creuset, (jui, d'une période à l'autre, modifie les reliefs du («lobe, les contours des rivages, effrite les monts, comble le lit des mers.
Aucune end)arcation n'aurait affronté impunément le heurt de ces vagues courtes, creusées soudain en d'irrésistibles tourbillons. Les décombres flottants qui s'entre-choquaient l'eussent broyée avant même qu'elle fût [)arvenue au milieu du courant. Des masses de débris s accumulaient le long de la rive ; parfois un arbre entier venait à angle droit crever la berge qui s'effondrait sous ce coup de bélier. Aussi la flottille du pécheur, composée de deux longues pirogues eu bois dur, avait-elle été halée sur des jouleaux au sommet d'un tertre, i\ une distance respectueuse de son port d'attache.
L'Indien ne tarda pas à me rejoindre et, après mùr examen, déclara (|ue, depuis la veille au soir, la rivière avait encore monté d'une palme. Puis, détachant une branche d un revers de inachcle, il entra dans l'eau jusqu'aux cuisses et enfonça solidement son piquet dans la vase. Lorsque le niveau se serait abaissé au-dessous de cette marque, alors seulement, disait-il, nous pourrions sans danger effectuer le passage.
Pendant vingt-cjuatie heures, la crue continua, lente, mais sans tenq)s (1 arrêt. Apres (juoi, le flot commença à se retirer ijisensiblement. Trois journées passèrent, (jue j employai à reprendre des forces et à m'entrainer de nouveau par de fréquentes allées et venues du défrichement à la riviire. Kntrc temps, je m'occupais à nettoyer mes armes que l'humidité de la forêt avait, malgré tous mes soins, recouvertes d'une épaisse croûte de rouille ; je réparais tant bien que mal les diverses pièces de mon équipement, et procédais au raccommodage d'une garde-robe très délabrée.
La compagne de Ghinnl)c et les enfants me \inient en aide avec infiniment de bonne grâce, sinon toujonrs avec beanconp d'adresse, nrodi."nant les reprises à grands points dans l'étoffe décliicpietée par les ronces, et même me confeclionnaiil un habillement neuf dans une pièce de cotonnade tissée de leurs mains. Les morceaux en étaient ajustés avec un art un peu fruste; la coupe eût rendu rè\ eur un tailleur de village. IjC tissu, qui plus est, égayé de mouchetures écarlatcs de la dimension d'un écu, me donnait une vague ressemblance avec un pensionnaire de cirque forain en tenue de travail; mais ma couturière paraissait très fière de son (l'uvre, et pour rien au monde je n'eusse atténué sa joie par une critique intempestive.
Il ne se peut rien ré\ er de moins compliqué que l'existence de ces familles séparées du reste du monde par l'immensité des bois. L'horizon, pour la femme du moins, est circonscrit dans les étroites limites du défrichement. De})uis le jour où son mari l'amena en canot de son lointain village, Chincbao, sur les confins de la province de Huanuco, elle n'a vu autre chose que les quelques arpents de terre déblayés autour de leurs cases, plantés de yucca, de bananiers, de cotonniers, poussant pèle-méle parmi les souches carbonisées ; ses journées sont remplies par les travaux domestiques, fabrication des filets, des hamacs, des nattes, filage du coton, tissage d'étoffes grossières où madame taille indifféremment les sacs destinés à renfermer le maïs et la coca, et les chausses de son seigneur et maître.
L homme mène une vie moins sédentaire, passe son temps à la pêche, à chasser au lacet ou à la sarbacane, et, deux fois l'an, se joint aux habitants de Tocachi pour aller récolter la cire et le caoutchouc, ainsi que le sel, dont il existe des gisements importants, une dizaine de lieues en amont. Le produit de ces expéditions, qui durent plusieurs semaines, fait l'objet d un trafic avec les indigènes de la basse rivière, Ilibitos, Lamistas, Cocamas, les marchands de Yurimaguas et les factoreries échelonnées à
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paitir (li> fc'l (Mili('[)<)( |iis(|ii au Maranoii. Les principaux ail icics ohk'ims CM i''clian{;o sont lo riiraio, dos armes (\c pacolillo, do la poudre cl d(!s coloiiiiados il ;;raiids rania;;(>s do pr(>\ (Miaiioo aufjlaiso. (IIk;/ ces popidal ions flairseinées, doniior \osli,j|e dos ilonzo (rilms otahlios najjiioio dans la vallée du Hualla^ja, ces absences répétées donnent satisfaction au\ instincts du nomade, à Tesprit d'aventure <[ui s'accuse toujours avec plus ou moins de Force sous les dehors paisibles de 1 Indien de mission. Leuraccoutrement ompiunte ;» ce {;enre de tiaflc un sin^julier allia(]e de civilisation et de barbarie; sous la cliemise, j)ar-dossus la blouse importées d'Euroj)c , la plupart ont conservé la parure nationale, les colliers, les bracelets do peau d i;;iiane, àc {jiaines sécliées, d'os de j)oisson.
Mes porteurs de Tayaband)a, i\c leur côté, tout en se remettant de leurs fatijjues, ne restaient pas inactits. Ils fabriquaient de castes paniers de forme cyliiidri(|ue, où ils entassaient des blocs de sel enveloppés dans de> feuilles de bananier, aHn de les préserver de la pluie. Quarante-buit heures après notre arrivée, ils me quittaient avec force protestations d amitié, pour retonnier à leur village en suivant, à une allure plus ^ ive cette ibis, la scndii que nous venions d on\ iir a\ec tant de lenteur et de j)eine.
Le IT) seplonibre , je me niellais on route, accompa}|né de Chumbe et de laine dos onlants. Depuis la veille, 1 eau avait laissé à sec le jalon planté pai 1 Indien trois jours auparavant : nous touchâmes sans accident rautro bord, bien (pie le courant fût encore d'une violence extrême et (pie notre canot (lécri\it, en dérivant, des voltes inquiétantes.
.le laissais à l'isana le jjros de mes bagages, n einporlanl , a\ec mes armes, cpie mon lianiac et ma moustiquaire passés en sautoir. Mes comj)ajfnons s'étaient cliarjjés dos vi\ ros, (pii consistaient en un deiiii-ié|jimo de banane> , un rpiarlier de \enaison salée et une (pianlilé rai>onnablo i\c m issnto ' eu\oloj)péo dans dc> leiiillos.
' IjC tnassato n'est nutrc clioso nue la racini- tic yiiccn, liroyée entre deux pierres. Ou use di' celtf pnte on l.i pi'tri.Mint dam nu peu d'ciu. I/.iliiur-ut, l 'jjrreinont riri<lulr, a la lilancluMir j-t la
Bien que la distance de Pisana à Tocachi soit de sept lieues à peine, on ne peut la franchir en moins d'un jour et demi. La différence de niveau n'est que de quelques mètres; les accidents du terrain sont insi{j,nifiants. Mais la difficulté provient précisément de son peu d'élévation au-dessus de la rivière dont les crues ont excavé profondément les terres. Les eaux, en se retirant, tracent de nombreux sillons qui, d'année en année, agrandis par les inondations successives et par les pluies, se sont transformés en autant de canaux tortueux rappelant , toutes proportions gardées , les furos et les igaripés de TAmazone. Le moindre de ces fossés a deux mètres de large, autant de profondeur : même en temps de sécheresse, un peu d'eau y séjourne, dissimulée sous le bois mort et les feuilles tondjées. Une heure sur trois, en moyenne, est consacrée à piétiner dans cette fange où grouille toute la vermine aquatique.
Nous avons, veillant à tour de rôle, passé une assez triste nuit près d'une petite rivière aux ondes limpides, le rio Cedro. Le lendemain, vers une heure de l'après-midi, nous faisions halte à Textrémité d'un banc de roche basaltique qui avance dans le Huallaga comme un môle naturel. En face, dans une échancrure de la forêt, se dressait un hangar sous lequel des pirogues reposaient la quille en l'air. Tel est le port de Tocachi : le village est situé à plus de deux lieues dans les terres. Seules, deux ou trois familles résident près de l'embarcadère , sur un défrichement que les arbres nous cachaient.
Aux appels de Ghumbe, ponctués de deux coups de feu, des voix répondirent, et bientôt une dizaine de personnes, des femmes, apparurent sur la rive. Trois d'entre elles, avec \me dextérité rare, redressèrent l'uuc des embarcations, la poussèrent à l'eau et, jouant des pagaies,
consistance d'une cième épaisse : il n'a pas son pareil pour apaiser à la fois la soif et la faim. C'est le viatique de l'Indien des plaines. Celui-ci, quels que soient le motif et l'urgence du voya{;e, ne se décidera pas à partir avant d'avoir longuement éiaijoré une ample provision de sa nourriture favorite.
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nous cuicnl ^ilc rejoints. Quant à Chunibe et à son fils, après m'avoir confié aux bons soins des bateliers, ils reprirent, sans plus tarder, le chemin de Pisana.
La population du port se montra très empressée, sans trahir pourtant sa curiosité par des questions importunes. On me conduisit dans 1 une des meilleures cases, dont une moitié me fut abandonnée : les maîtres du logis transportèrent discrètement leurs ustensiles de ménagea 1 autre extrémité; cela fait, le cercle se reforma à distance convenable, et, le regard interro gateur, mais bouche close, on attendit.
L'élément féminin dominait. Le sexe fort n'était représenté que par deux vieillards perclus, la face ridée comme une figue sèche, et par une dizaine d'adolescents à la frimousse éveillée, qui faisaient tous leurs efforts pour se donner des airs graves. Tout ce monde était assez court-vétu : les hommes, d'un caleçon et d'une veste flottante, sans manches, laissant à découvert le torse et la poitrine; les femmes, d'une jupe de cotonnade bleue que plusieurs relevaient entre leurs jambes comme les grègues bouffantes des Mauresques. Les plus jeunes portaient une espèce d écharpe nouée autour de la taille et rejetée sur l'épaule; les douairières, en revanche, exhibaient leurs charmes flétris avec une ostentation fâcheuse. Les coiffures étaient à l'avenant, depuis la double natte, luisante d'huile de palme, jtisqu à la crinière en coup de vent. Le plus grand nombre avaient quekjue bijou : celle-ci, un collier, un bracelet de graines écarlates; celle-là, un chapelet dont la médaille ou le crucifix de cuivre luisait entre les seins.
Des renseignements obtenus, il résultait que je n avais en lace de moi aucune des autorités. Les hommes étalent à la pèche sur la ri\ière Cayumba; le chef résidait au \ illagc ou je devais me rendie pour end)au cher des mariniers, en admettant que les gens ne fussent pas occupés au loin à la récolte de la cire.
Ln attendant, je m'installai de mon mieux pour la luiil, ([ui fut mau
vaise ; nial{jrc la fali^jfiic, c'est à peine si je parvins à dorniir deux lienres consccntives. D abord, mes voisins et voisines, avec la loujjue d'une jeunesse qui ne se sent pas sur\ eillée, excités d'ailleurs par de copieuses libations de cdldo, se livrèrent à ini sabbat d enfer. Les danses, les clianls entremêlés de propos très lestes, ne priient fin <jue lon.;|(einps après niiiuiit. Alors, coninie la lune se levait, ce fut le tour des batraciens de toute catégorie, tapis dans les roseaux ou sur les brandies, assourdissante fanfaie que dirigeait avec maestria la grenouille géante de lAmazonie, espèce singulière qui ne quitte guère la cime des arbres et dont le cri ressemble au bramement d'un cerf daiis la saison du rut.
De plus, des nuées de cbauves-souris nichées dans la toiture ne cessèrent de tourbillonner à {;iand bruit jusqu'à l'aube, s'empétrant parfois dans la mousticpmire, où elles Hrent, en se débattant, force accrocs. Agacé, |e sautai à bas du liamac et en abattis qnebjucs-unes à coups de bâton; juais cette exécution ne me procura (piun court répit, et les hideuses bétes recommencèrent leurs rondes. Piesqne toutes appartenaient à 1 espèce dite vampire-spectre [Phylloslotna spccinnn), si répandue dans l'Amérique inlerlropicale , des plaines de 1 intérieur jusqu'aux régions les plus élevées de la Cordillère. Je ne 1 avais rencontrée que trop souvent, à l'Equateur comme au Pérou, et mes bétes de somme subirent plusieurs fois ses attaques; mais jamais je n avais été harcelé parmi \ ol aussi nombienx et de (Hspositions plus a{>ressi\es. Mon chien, cette nuit-là, fut la victime désignée, .le 1 apeicus, le jour \eiui, baigné dans son sang qui continuait à couler par deux blessures dont 1 orifice , découpé nettement comme à renq>orte-pièce, avait au jilus deux millimètres de large. L'animal était si affaibli qu'il chancelait sur ses pattes. Il a\ ait été saigné sans qu'il s'en aperçût, les sujets attaqués par le vam])ire ne s'éveillanl jamais j)endant 1 opération, au sujet de laquelle les a\ is diffèrent. Beaucoup prétendent que le monstre procède en usant l'épiderme par le frottement de sa langue; cet organe est en effet très rugueux, fort développé, susceptible
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(le s'alloiijfcr cl lenniiié par une raii.;;c'C de papilles en loriiic do \ eiiloiises. Siii\ aiil les Indiens, an eonliaire, il se ser\ irail d une de ses canines, aij'nës comme la pointe d nn slyiet, toiil en éxenlani doncemenl sa Aictlme a\ec ses ailes, pour la mauilenir dans nn profond sommeil.
Celte variélé est la seule (|ui s altaque à 1 homme. Klle ne pratique pas ses incisions sur loutes les parlics cln corps indilïeremment, mais le plus souvenl aux orleils et aux mains : du reste, le moindre voile, rideau ou simple mousliqnaiie de j;aze, est une protection suffisante. Fait digne de remarque, dans le jnéme \ illa{]e, sous le même toit, tels indi\ idus seront constamment moiclus et d auties toujours indemnes. Il en est, dit-on, pour qui le \anq)ire marcjnait ime prédilection si fâcheuse, qu'ils ont dû s'expatrier et s établir dans un district que n'infestent pas ces carnivores ailés. L'assertion m'eût send)lé fantaisiste si elle ne m'eût été renouvelée, plusieurs mois après, au Brésil, par des personnes dijjnes de foi.
Le spécimen que j'avais abattu mesurait vin{>t centimètres de lonjj sur soixante-dix denverjjnre; le corps était dun {pis foncé, strié de blanc, la lèvre supérieure surmontée d'une excroissance charnue qui donnait à la béte, vue de face, un aspect diabolique.
Le 17, dès (pTil lit clair, je me diri.jjeai vers le village, par mi joli sentier serpentant à travers des futaies d'une incomparable magnificence. Cette promenade de plus d'une heure, seul, dans la fraîcheur matinale, sous le demi-jour tond^ant du dôme mouvant (\c> feuilles sur les lianes moussues, les grappes de fleurs, bégonias argentés, calcéolaires jaunes maculés de pourpre, m'a laissé un souvenir ineffaçable.
Les cases sont bâties au sommet d'une éminencc isolée dont on a rasé la broussaille. Elle commande un panorama inuncnsc de monts, de rivière et de forêt : vers Tesl, le iluallaga se dessine au loin, miroitant au soleil connue une coulée de métal; au delà, à perle de vue, les bois (pie na jamais frappés la hache, la Pampa du Saint-Sacrement (pii s'étend juscpi'à 1 L'cayali. Si je me retourne, j'aperçois le massif des Andes, tout proche.
dont les crêtes nel{jeuscs étiiicclleiit, parure (rénieraiules piquée de diamants et d'opales.
Il ne safjit point ici d un villa(]e au sens ri(]Oin'eux du mot : les maisons plantées sur la colline n'abritent qu'une demi-douzaine de familles, entre autres celle du gohernador . A l'orient des Andes, la communauté indienne se constitue rarement en groupes compacts, mais en dememes séparées. Établies sur le même territoire, cbacune d'elles est souvent à une ou deux heures de marche de sa voisine. Les efforts des anciens missionnaires pour accoutumer Tindi^jène à une conception plus élevée de l'état social n'ont pu triompher de cet esprit d'indépendance qui pousse chaque famille à s'isoler, à former une petite tribu dans la grande. Ceci explique les longs délais requis pour rassembler des mariniers ou des porteurs, alors même que l'on s'est assuré le concours bienveillant du chef et des subordonnés.
Tel était le cas. Le gohernador me reçut fort bien et paraissait tout disposé à satisfaire sans retard à mes demandes. L'arrivée d'un Européen éveillait en lui de vieux souvenirs. Il avait, très jeune encore, accompagné le lieutenant Herndon, de la marine des États-Unis, qui descendait le Huallaga en 1851. Son père, ajoutait-il, chasseur émérite, pagayeur sans rival, avait également passé plusieurs saisons au service des blancs et conduit leurs balsas sur les rivières du sud qui se déversent dans l'Ucayali. Peut-être faisait-il ici allusion à l'expédition entreprise en 183 4 par les Anglais Smvih et LoAve, à l'effet de rejoindre celte dernière rivière en reconnaissant le cours du rio Pachitea, ou bien encore à l'exploration du rio Pozuzo, organisée six ans plus tard par les missions d'Ocopa sous la condnile du P. Antonio (Ihiinini; à moins pourtant qu'il ne s'agît de la descente de l'Urubamba accomplie par le comte de Castelnau en 184G, exploratioji qui coûta la Aie à l'un des plus héroïques pionniers de la France dans ces parages, le P. Bousquet.
Quoi qu'il en soit, ces traditions de famille expliquaient en grande partie
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racc'ucil synipatliique fait au voyajjcur. Jenipoiiai donc la promesse que trois hommes, réputés cuire les plus hahiles, couuaissaut parfaitement la ri\ ière dont ils avaient franchi plusieurs fois les rapides, manœuvreraient ma halsa jusqu'au village de Juanjuy, où je recruterai facilement un nouvel c(pilpa{;e. Le voyage, sauf accidents imprévus, n'exigerait pas une semaine. Les baiseras seraient à mes ordres dès le lendemain; une journée leur suffirait pour ahattre, écorcer, faire sécher et assembler sommairement les perches : nous irions compléter l'esquif à Pisana. Là seulement, en effet, croissait en abondance lespèce de bambou connue au Pérou sous le nom de cafid brava que les Indiens emploient pour échafauder la plate-forme du radeau.
Les trois jours en firent quatre. Enfin, le 20 dans l'après-midi, les bois étaient accouplés, et nous démarrions. INIes rameurs, très excités, se déclaraient prêts à voguer avec moi jusqu'où bon me semblerait.
L'entrain même de ce départ ne me rassurait qu à demi. Pour peu que l'Indien bavarde, il est urgent d'ouvrir 1 œil : morne et taciturne de sa nature, il ne devient expansif que sous l'influence de livresse. Le cas est à prévoir, notamment après la cérémonie, toujours fortement arrosée, des adieux. Alors, ne vous fiez plus à sa vigilance; ne comptez guère sur son adresse pour éviter lécueil. La vue brouillée, la bouche fendue ])ar un sourire béat, les bras mous croisés sur l'aviron, il s"a])andonne à la déiive, sans souci du péril.
Peu s'en fallut que notie navigation ne s achevât de façon tragi(pie, une demi-lieure après avoir (juitté le port.
Le Huallaga, entre Tocachi et Pisana, est rien moins qu accidenté : aucun rapide, pas une roche. La rivière, peu profonde, s'étale décrivant des courbes d un ravon très étendu : les seuls obstacles sont les arbres échoués qui dressent leurs branches dénudées au-dessus du niveau des j)lus hautes crues. Parfois cependant, l'épave affleure à peine, ou même se dissimule entre deux eaux. Ces sortes d'écueils sont les plus à craindre; on
les reconnaît difFicilcnicnt «le loin : leur présence est révélée par des ondulations très légères que l'on serait tenté d'attribuer à 1 action de la brise ou d'un remous. Tandis (pic nous dérivions à une vitesse moyenne de trois lieues à riieure, je surveillais l'horizon avec ma jumelle : bientôt je siyna-