CHAPITRE IV
I Côte du Pérou. — Lp Cnllao. — l.iinn. — H. Une missiou projetée. — Les reli{;ioux d'Oropa. — III. Le niélaii{;e de.s rnces. — IV. La Liménienne. — La Bcata. — S.inta T^o.'^a de Lima. — - V. Les couvenis. — Licenee de la vie uionacale. — Mésaventure du P. Caiiipeoni.
— La tombe de Pizarre. — VI. Situation économique. — Ce que coûte un déjeuner. — Les emprunts et les travaux publies. — Le chemin de ler de la Orova. — La li{;ne de Bolivie.
— Arequipa. — Puno. — VII. Danr; le Sud. — Un télé{;ramme. — Deuxième séjour à Lima.
— Un nouvel itinéra're. — Dcrnii-rs prép.iratifs — VIII. Un rompiifinon. — Lcon — Sur la piano de Salaverry.
Do resliiairc du rio Guavns aux para{jcs du cap Blanc la transition est hrntale. Le littoral de la nier Ron.'jo, les contours brûlés du golfe d'Aden, tels étaient les souvenirs qui nie venaient à resj)rit au premier asj)ect de la cote péruvienne.
Pla{jcs d'un hlanc de craie, falaises couleur de l)ri<|ue, côte inhospitalière que l)at le jilus trompeur des océans , ce Pacifupie à réternelle houle ; désert dt-rouh- au pied des Andes sur une lon(jueur de quatorze cents milles marins, du quatrième de{jr(' de latitude sud au vin{jt-deuxième. Aucune pluie ne 1 airose. L hiver, <pii diiie de mai h octobre, est seulement caractérisé par un ciel voih'; et par une imperceptible brunie, la (jariia, (jui liumccte à peine le sol.
Nulle trace de vé{jétation, sauf dans le voisiua^je iuiuu'diat des torrents descendus de la Siei'ra. Ces cours d'eau eux-mêmes, ])ror()nd(''meiit encaissés, il demi perdus sous les di'luis (h* roches et les cailloux ronh's, ne suffi-
sent j)as à rompre l'aride monotonie du paysaye. Il est difficile de les a])crcevoir à distance, du ])ont du navire. Les journées se traînent, d'une longueur désespérante, et le voyageur impatient observe Thorizon dans Tespoir, toujours déçu, d'y découvrir une tache verte.
Pour la quatrième lois depuis le départ de Guayacpiil, le soleil vient de disparaître. L'ombre a gîigné les grèves, les dunes, les pentes inférieures de la Cordillère maritime, tandis que la ligne des crêtes, seule éclairée, semble une barre d'or en suspens dans l'espace. Le crépuscule descend rapide, au moment où le bâtiment, rasant 1 île San Lorenzo, se présente à l'entrée de la baie du Callao dans une tenue quelque peu suspecte, le pavillon jaune à la misaine.
Mais il est avec la Santé des accommodements. J'ignore quelles furent les démarches tentées dans la soirée, les influences mises en œuvre par les agents de la Gomj)agnie. Toujours est-il que le lendemain, dès l'aube, comme par enchantement, la loque funèbre avait disparu de la mâture, et la bonne nouvelle se répandait de notre admission en libre pratique. Aussitôt, une flottille de petites barques entourait le navire. Gesticulant, vociférant, une centaine de bateliers alertes et court vêtus s'accrochèrent aux échelles, aux palans, aux amarres, au moindre bout de corde. Pendus j)ar grappes h la chaîne de l ancre, ils pénétraient par les écubiers, se hissaient aux bossoirs, escaladaient les plats-bords. Les deux ponts, les passerelles, les coursives, le salon et les cabines furent pris d'assaut au milieu d une bousculade et d'un tapage dignes d un port du Levant.
La ville elle-même a je ne sais quoi d'oriental. Ce quai poudreux où giouillo une foule à l'épiderme bronze'", aux haillons multicolores, ces maisons ])eintes, ces rues dallées où de larges bandes de toile jetées d une façade à l autre brisent les r.uons du soleil, ou le chupuMuenl des j)ieds nus soulève une poussière donie; ces pa\ liions de consulats flottant au vent, où donc ai-je déjà vu tout cela?. . . Sui- une mer moins lointaine, sous un ciel d'uTi azur implacable, comme celui-ci.
lOÔ DES ANDES AU P AP.A.
Le Callao est reli('' ii la ra|)itale, (''loi^iu'c de (jiiator/c kilomètres, par deux voies ferrées, 1 Une anglaise, 1 antre américaine. Le train tiaverse des champs de cannes, des rizières, des cnltnres maraîchères, une vaste plaine d'alluvion assez bien irriguée par im système de petits canaux dérivés du Rimac. En arrière de ce premier plan de verdure, sur un fond lumineux de collines rousses, de montagnes pelées, d'arêtes en dents de scie, se détache une vision blanche : tours, campaniles, coupoles vernissées, nu'radores sveltes comme des minarets de mosquée. C'est la Cité des Rois ', Lima, la belle créole, le jovau des deux Amériques.
Lima!... Deux svllal)es à la fois sonores comme un cri de guerre et douces connue une pkiinte amoureuse, qui semblent résumer le caractère et la phvsionomie complexes d'un peuple, les aspects si divers de ses annales où s'entremêlent l'épopée et la comédie, les carillons, les fusillades, prières, tueries, sanglots, chansons, accords de guitare et cliquetis d'épées.
Je n'oublierai jamais ma surprise, en entrant dans cette ville dont l'histoire fut à ce point mouvementée, et (|ue désolait tout récemment la guerre civile succédant à 1 occupation étrangère. J arrivais au lendemain de cette campagne du Pacifupie si funeste pour le Pérou, lutte fratricide, sans merci, dont le retentissement fut grand dans les deux mondes. Les récits qui m'avaient été faits depuis mon arrivée dans lAmérique latine, concernant la situation navrante du vaincu, ne laissaient aucune place au doute. Les
' Tel est en effet le nom que lui donna son fondateur, en souvenir des souverains d'Espagne {^Charles V et sa mère Duiia Juana) et des l'ois Ma^^es de l'Ecriture. Ce doulde liommafjc est rappelé clairement dans la composition des armes octroyées à la ville par la cédule datée de Valladolid, le 7 décembre l.}37. Elles portaient, sur ciiamp d'azur, trois diadèmes d'or surmontés cliacun d'une étoile, deux ai{;les enserrant les initiales I. K., et la devise : Hoc siijnum vere Regum est. Toutefois la fondation n'eut pas lieu, comme l'écrivent heaiicoup il'liistoriens et de voyafjeurs, le jour de l'Epiphanie, mais deux semaines plus tard, ainsi qu'il résulte de l'acte original : Fuiulticion y poblacioii desla miiy noble y muy Ical Ciudad de los Jieyes del Piru, fecha por el iJaivfue.t Don Francisco l'izarro, Adclantado, y primcro Gobernador, (ftte fiic destos reinos , en dies y ocho de Enero de 1535 anos. (Archives capilulaiies de Lima.) Mais l'usage est plus fort que la volonté royale attestée sur parchemin. La ville s'est appelée tout simplement Lima, du nom de l'Iiumlile iiamcau indigène sur l'emplacement duquel elle fut bâtie. L'Indien, sur ce point, eut raison du conquistador.
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