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personnes avec ([iii j<! ni'(''tais trouvé en relation à riMjualcur, tant à (Jnito (|n à (lnaya(|nil, ne m'avaient point, lors de mon (h'part, caché leurs craintes au sujet du sort reserv('' à mes projets de voyage en pays péruvien. J'allais trouver lîi-has la ruine, la misère, une population décimée et rançonnée, une ville en deuil, 1 inexpriuiable chaos (pii suit les catastrophes; heureux si, dans ce désarroi administratif et social, je parvenais à obtenir une parole d'encouragement, un avis sérieux sur la possibilité de mener à bien mou entreprise. Aussi, sur la foi de ces peu consolantes prophéties, ([('banpiais-je à Lima dans la situation d'esprit de (pielqu'un qui pénètre dans la cluunbrc d un malade à l a.<jonie.
Krieur. Le moribond avait lort bon visa^je . La cité meurtrie avait pansé ses plaies : elle souriait au soleil dans sa parure de fête, sous le fard avivé des maisons mauresques. Par l'entre-bàillementdes portails aux lourds marteaux de bronze, les patios pleins de fleurs soufflaient l'arôme capiteux des jasmins et des lauriers. Des rues, des ruelles, de la pénombre des maisons et des arcades montait un murmure de foide insouciante et flâneuse. Dans la calle de Mercadercs, les dernières créations de la mode parisienne, la parure ou le bibelot, la gracieuse inutilité importée d'hier, arrêtaient devant les étalages la senora (pii revenait de l église à pas menus, les mains jointes sur le volumineux missel à fermoirs d'argent, suivie de sa petite servante indienne portant le tapis de prière. On devinait, sous la monta sévère, une robe de la bonne faiseuse. Un mouvement plus vif, un souffle clair dérangeant les plis de l'étoffe noire, laissait poindre un nœud de lubaris jolinu'iit eom|)li(pu', un bout de jupe claire. Après une minute de eoiileniplalion, les voilà rej>arties, la maîtresse et hxc/iola. Jolies fiaxent leur rniil(> au milieu (\ii^ groupes d'olHciers de haute mine s'acheminant, cigarette aux lèvres, moustache au vent, vers le palais du gouvernement. De ci, d<; là, elles échangent un salut avec (pielque cavalier fièrement campé sur sa selle mexicaine, et drapé du riche j/onc/io en poil de vigogne (pii tombe jus(ju'aux étriers incrustés d argent. Un signe de tète, un sourire; elles [)as-
sent, elle^ di.^paraissent tlniis le toiirl)illon de poussière soulevé par cette tr()ii])0 lie nulles pomponnées, enij)aiiacliées, rpii accourent avec un fracas de clochettes. Des appels se croisent, mille bruits confus : disputes d'arrieros occupés à décliar^jer leurs bêtes au seuil d'une boutique, sonneries lointaines de clairons ou de tambours, d'éperons et de sabres traînés sur les dalles; dominant le tout, les aigres clameurs des porteurs de bois, de briques, de sable, excitant leurs bourrifpiots, ces infortunés aliborons j)elés, fourbus, saignants, exténués, j)lus misérables encore que leurs congénères d'Afrique. Et voici que le dicton j)opulaire me revient en mémoire : i; Lima, paradis des femmes, purgatoire des maris, enfer des ânes! ;)
Le temps et 1 habitude ne devaient point avoir raison de cette impression première, et je la retrouvai aussi intense plusieurs mois après, lors de mon second séjour dans la capitale.
Il faut dire qu'à peine arrivé, toutes mes appréhensions étaient tombées devant l'accueil cordial que je rencontrai chez les principaux membres de la très importante colonie française et dans la société liménienne.
Nos nationaux sont nombreux à Lima. Une résidence prolongée dans le pays, l'importance des intérêts engagés, enfin et surtout l'union touchante qui règne dans cette petite France sud-américaine, lui ont acquis dans la colonie étrangère une situation prépondérante. La venue d un compatriote est j)our elle une occasion aussitôt saisie de manifester, une fois de plus, cette bonne grâce hospitalière, cette obligeance à toute épreuve, cette spontanéité de dévouement et ce chaleureux intérêt dont celui-là surtout sent tout le prix, qui se dispose à traverser le continent, sans se faire illusion sur les difficultés à vaincre, avec un sentiment très net de son isolement et de sa faiblesse.
Mais le moyoïi de jio |)as reprendre confiance anx encouragements de ces voix amies? J) aiilanl mieux (ju une circonstance inesjx'rc'e allait sans doute nu' perniettrc d'enlrcjjrcndre le voyage avec de sérieuses chances de succès, .rapprenais en eiïet ([u une des missions organisées presque chaque année par Tordre des Carmes ne tarderait pas à partir ])our l'intérieur. Il me serait, m'assurait-on, lacilc de me joindre à elle cuiuuie avait fait, luie année auparavant , mon compatriote et collègue de la Société de géographie, M. Olivier Ordinaire, dans sa traversée de l'Amérique méridionale par les vallées du Pachitea et de l'Ucayali.
L'expédition, commcuc(''e dans des conditions aussi favorables, devenait relativement aisée. Je n auiais plus à me préoccuper des ennuis que suscite à l'étranger la défiance des ])oj)ulation8 indigènes , sur l'un et l'autre versant des Cordillères. Les relations seraient facilitées et les pourparlers singulièrement abrégés, grâce à l'intervention de mes compagnons, dont le caractère pacifique et l'influence sont bien rarement méconnus.
La maison mère des Carmes, où je me rendis aussitôt que ces informations m eurent été communiquées, est située à la limite des faubourgs, sur la rive droite du Rimac. Sa position retirée en fait une sorte de trait d union entre le monde civilisi'' et la nature inculte. A lextrémitt' du P((sco de las Descalzos, promenoir aux dalles de marbre bordé de longs ifs et de térébinthes, on entrevoit, parmi les feuillages, le blanc monastère comme endormi dans un silence de bois sacré. La rumeur des foules expire sur le seuil ensoleillé. La porte fiauchie, c'est le recueillement, la paix crépusculaire du cloître et de la foret.
Le Père supérieur me reçut de la façon la j)lus bienveillante. U suivit avec attention l exposé de mon plan de vovage d un océan h lautre, en m e\|)i imani ;i |)lusieurs reprises tout lintérét qu il prenait à une tentative de ce genre, et son vif désir de contribuer à sa réussite. Ce j)récieux témoignage de sym])athie n'était pas fait pour me surprendre. Les dignes religieux ont toujours été les auxiliaiies les plus dévoués du voyageur. Comment
s'en étonner, alors (\nc, chez eux, raj)ôtrc fut si lT(''(juemment doiihlc' (ruii e\j)loratcur? A ce titre, 1 histoire de cet Ordre remarquable nie parait mériter une ])aren thèse.
Le berceau de ces missions (ut \v couvent de Santa Rosa de Ocopa, à (|narante-cinq lieues environ à l'est de Lima, dans la haute vallée du rio Jauja, non loin de la petite ville de Goncepcion. De ce monastère sont sortis, il y a [)lus de deux siècles, marchant vers TOrient inconnu et sauvage, ces pionniers de la loi et de la science (pii, arnu's du crucifix et de la boussole, ont les premiers jjarcouru les pampas du Saint-Sacrement, les bassins des rios lluallaga, Ucayali, et relevé le cours de leurs innombrables tributaires.
L'œuvre commencée en 1G31 a été poursuivie jusqu'à nos jours avec une ténacitci (pie n'ont pu lasser bien des mécomptes, les difficultés sans cesse renaissantes, le manque de ressources, l'hostilité de la nature et des hommes. Au milieu de la décadence aujourd'hui com})lètc des anciens établissements moiiasti<pies du Pérou, en face des errements d'un clerjjé séculier livré à la plus complète anarchie, ces humbles moines ont donné un saisissant exemple de fidélité à la rè[;le, aux traditions glorieuses de leur Ordre. La valeur de leurs travaux, la dignité de leur vie, une expérience et un savoir fort au-dessus de la moyenne, leur assignent une place privilégiée dans les annales de ces communautés hispano-américaines dont les vicissitudes fourniraient le sujet d'une curieuse étude histori(pie.
Peut-être ces efforts séculaires n'ont-ils pas donné tous les résultats (pi'cm en attendait pour la propagation de la foi et de la morale chr(''tiennes. Cet insuccès relatif ('st imputable non aux missionnaires, dont h; tact a toujours égalé l'abnégation, mais au caractère même de l'indigène. Non que (X'iui-ci reste obstinément sourd à la bonne parole et manifeste à l'endroit du baptême une répugnance exagérée. Loin de là, il se prêtera le plus volontiers du monde et, si l'on n'y prend garde, plutôt deux fois qu'une, aune cérémonie nullement douloureuse, généralement suivie d'une
jjratiluation en im-dailles, chapelets, couteaux et autres ()l)jcts usuels, à la(iuelle il est très sensible. Par malheur, sa llamnie de néophyte auia tout juste la durée d'un leu de paille, li liahitude, les souvenirs, ses instincts de chasseur, l'inllueiue de la nature environnante, l'appel du vent, Toiseau qui passe, le bruit d'une pajjaic sur l'eau, les mille voix de la lorét profonde, le ramèneront tôt ou tard à la vie nomade. Des rpiarante missions que la communauté d'Ocopa possédait à l'orient des Andes vers le milieu du deinier siècle, il ne subsiste à peu près que les noms. Toute trace de ces agglomérations a aujourd hui dis])aru, ou peu s'en faut. Trois ou quatre villages ou, plus exactement, un certain nombre de huttes disséminées dans les bois, le long des rivières, à de grandes distances l'une de l'autre, sont les seuls vestiges de postes un instant florissants, tour à tour dépeuplés, moins par les maladies ou les guerres que par les migrations successives.
Toutefois, si, dans l'impossibilité d'accoutumer l'Indien de race pure à l'existence sédentaire, et, par suite, réduits à n'exercer sur lui (ju'une influence intermittente, les missionnaires d'Ocopa n'ont pas complètement triomphé comme apôtres, la science, en revanche, doit à leur zèle d'inestimables documents sur ces contrées dont ils furent longtemps les seuls explorateurs. C'est ainsi (jue la carte des régions arrosées par le Maranon, le IIualla{;a etl'Ucayali, dressée en 1790 par le P. Sobreviela, ne cessera de faire l'admiration des géographes. Si le voyageur moderne, disposant d'instruments plus précis, peut y relever (juclques inexactitudes de détail, ri(;n ne saurait donner une vue d'ensemble plus exacte et plus complète de ces territoires, (pie le chef-d'o'uvre du moine obscur et intrépide dont le nom mériterait d'être associ(' aux plus illustres,
Ijii rc.'nsei.'jnemeiit (piOn m'avait transmis était exact. Une mission se préparait, bien (jue la date n'en IVit pas encore fixée. Le Père supérieur me promit de me faire aviser, par l'intermédiaire de la légation de France, aussitôt que le j^rojet à l'étude serait devenu définitif. De toutes façons, le départ n aurait point lieu avant la seconde quinzaine de juillet.
Nous étions au milieu cl avril. >Iais ce lon^ délai ne m'inquiétait {juère. Il pouvait être utilement employé à des excursions dans le sud, sur la côte, et vers la frontière bolivienne. J'aurais de plus le loisir de m'adonner à l'étude de la lanjjue quechiid, dont la connaissance, au moins sommaire, est j)res(pu; indis])ensal)le à (jui veut s'éloi^jiier du littoral. En effet, bien que la j)lupart des Indiens de la Cordillère comprennent et parlent, tant bien (pie mal, l'espajjnol, il est souvent malaisé de les faire sortir de leur réserve naturelle si 1 on ne commence par les interpeller dans leur idiome national.
Décidément le sort me redevenait favorable. Je me retirai fort satisfait de ma visite el, de très belle liumcur, re^a^nai ii pied mon lo^is en flânant à travers l'interminable iaubour^; aujourd'hui envahi par les bas métiers, la plèbe en guenilles, jadis séjour champêtre où l'aristocratie coloniale possédait ses petites maisons, ses retraites galantes ; ou le vice-roi Don Manoel Amat abritait ses amours avec la Périchole.
Ouel tableau animé et d'un coloris puissant que cette fin de journée liménienne ! Le mouvement et le vacarme ])()pulaires semblaient croître à mesure (pie le jour déclinait. Le campesino, de retour du marché, sa mc'nagère en croupe, chassaitdevant lui ses mules (pii, joveuses, les oreilles dressées, flairant de loin la luzerne fraîche, galopaient en faisant danser leurs paniers vides, h'/iaceudado grave, escoité de son cliolo comme un chevalier par son page, fendait la foule sur sa bête marchant l'audde, tandis (pi'en contre-bas de la chaussée l'échoppe du Chinois charpentier, traiteur ou marchand d'orviétan, flambait derrière sa double rangée de lamj)ious en papier huilé, et (pie des cabarets borgnes, des chichcrias ou la clientèle indienne et noire absorbe l'eau-dovie de Pisco et la bière de mais, montait un concert d(; voix glapissantes, le crépitement des fritures, une vapeur d aIc(K)l mêlée à des émanations de graisse fondue.
L'aclniirable champ d'ctutlcs pour le })]iysiolo^i&tc en (juctc de documents humains, pour l'historien et l'ethnographe, que cette population, amalgame d'éléments hétérogènes empruntés à tous les points du globe, curieux produit d une collaboration de trois siècles entre le nouveau et l'ancien monde! L'Asie, l'Europe, l'Afrique et rAméri([ue sont représentées à Lima. Les types purs et leurs dérivés figurent dans ce musée d un nouveau genre, collection vivante et sans rivale où les contrastes, les affinités, l'influence des croisements et du climat, s'accusent avec un relief extraordinaire.
Pour qui sait voir, une simple llànerie à travers le marché, le long des portiques de la plaza Mavor, é([uivaut à une leçon d'anthropologie.
Plus instructif encore et autrement pittoresque sera le coup d'oeil jeté sur la multitude rassemblée à loccasion d'une fête populaire ou d un spectacle. On v retrouvera juxtaposées ou combinées à l'infini les trois nuances de la palette sociale, le blanc, le noir et le jaune.
Les lieux de réunion abondent. A défaut du grand théâtre incendié pendant l'occupation chilienne, ce public composite se presse devant les tréteaux où les, zarzuelas alternent avec les refrains de café-concert. Vous l'observcrc/ j)lus nombreux encore en plein air, dans ces ])elerinages éminemment joveiix qui ont lieu cliaqiie année, à 1 épo(pie de la Saint-Jean, sur les collines irAmancaes, moins j)Our cueillir la fleur nou\ellc cpie ponr sacrifier aux vieilles traditions de la chorégraphie locale. C'est là (pie vous verrez danser aux accords de la harpe, de la guitare et du tand)()ur, la zamacueca et toutes ses variétés, Va polka de cajou, le maisito, Veciiador, la zauguarana, autant de pas caractéristiques soigneusement proscrits des salons.
Parfois cc'pciulant elle viendra, elle aussi, la société mondaine que ranti(|iic lil)crté d'allures effraye, jjrossir les ran(;s de cette assistance si niélee. IS a-t-clle ])as cIukjuc dimanche ses lo{;es réservées à la Plaza de Arho? Son modernisme ne va pas jusqu'à la faire renoncer au passetemps national entre tous. Il lui faut, comme aux aïeux, les émotions du circpie, le duel de 1 homme et de la béte, l'éclair de l'épée entre les cornes du taureau.
Le divertissement cher à toutes les Espagnes se comj)lique souvent ici d un petit prolo(j,ue militaire. Un bataillon en (jrande tenue procède j)eudant un (juart d heure, avec un sérieux imperturbable et la précision matheuuiti(pie d un corps de ballet, à des manœuvres de parade. Il décrit tour à tour des cercles, des losanjjes, des étoiles, et, pom* terminer, {groupé devant la tribune {gouvernementale, trace fort habilement, avec des fleurs jet(!es à poi{;nées sur le sable, les initiales du chef de lEtat. J'eus le plaisir de voir accomplir ces exercices variés par 1' u héroïque bataillon de .lunin V) . Ainsi s'exprimait l'affiche. Et je ressentis, je l'avoue, une impression assez singulière h 1 aspect des pauvres troupiers qui portaient la tuni(pie et le pantalon garance de l'armée française, et se démenaient pour la ])lus grande joie de cette chambrée multicolore.
A part ce hors-d œuvre, le programme est le même (pie dans n'importe quelle cité de la Péninsule, de Saragosse à Cadix. Il n'v mancjue que les artistes en vedette, les virtuoses de léjx'e et de la banderilla, les Lagartijo, les Frascuelo, les Gara Ancha, qui font recette à Madrid et à Séville. Mais pour l'étranger les évolutions de la <in(idrilUi n ont (pi un attrait sccondaiic. Le spectacle est moins dans 1 arène (pie sur les gradins, le long des couloirs, dans cette cohue pailletée comme l'habit d Arle(piin ou 1 homme (h' pure race castillane, de haute taille, au fin profil, la senorita, d'une |)àleur de lis, coudoient les rejetons du blanc et de I indienne, le cholo et sa chola.
Près de son père, l indien aux clicvcux lisses, voici le china affligé de la
toison crépue <|iril tient de sa mère, une Vénus tle la Côte d'ivoiie nu de Mozanil)i(jue. Une lioucjuetière j)assc, ployant sous une énorme l)rassée de roses qui embaument : « Ramilletes! UavuUcWs! .. . Des l)oufjuets, senoras, fleurissez-vous! » Une autre vendeuse promène un plateau où les bonbons fraternisent avec la charcuterie. Des cliino cholas , ces deux industrielles. Elles a|)paitieiinent à l'Amérique par leur père, au contnient non- j)ar leur aïeule maternelle.
I^t loi, la marchande de joinnaux et de chansons, petite fdle aux traits values dont je ne saurais due la nuance, qui donc es-tu? Quels sont tes aïeux, et comment te nomme-t-on?
« - - On ne me nomme pas. Seule, dans cette riche collection, je n'ai point «encore d'étiquette. Ma mère est la dame aux bonbons; mon père, ce (1 monsieur chaussé de sandales de feutre, qui porte une longue natte « enroulée sur le crâne. Il est venu, il y a bien lon{;temps, du pays des Il lanternes peintes et des tours de porcelaine '. »
Public houleux (pii, pour traduire ses émotions, appelle à son aide toutes les ('uerjjies d'une langue expressive. La course traine-t-elle en lon.'fueur. le torero est-il en péri', les encourafjements, les imprécations, les prières s'entre-croisent avec un {^rondement d'ora^je et un luxe étonnant de mcHapliores. Ce n'est ])lus lui simple cri d'an^joisse, l'exclamation habituelle : Lo v(t à viaUir! » Il va le tuer! " mais cette |)ériphrase jetée dans une
' I,''S principale.-! coinliinaisons résultant des rroisemenis sont les suivantes ,
Cliolo né (l'un pèi-ii blanc et ilc mère indienne.
Mulato » Ma ne » négresse.
Quarteron » Liane » nnilàtresse.
Quiiiteroii » hiane " quarteronne
China » indien » néjjrcsse.
Cliino cholo . « indien » cliina.
Cliino osruro . . « indien " inuLUresse
Zumlio cliino. " nèjjre » mulâtresse.
Zamlio i> mulâtre » zaudia.
Zatnlio cluro . . . » indien » /and)a.
Le type issu des relations du eoolic; cliinois et de la femme de race indienne ou noire n a poni encore reçu de dénomination spéciale.
immense clameur : /-o va à volvcr anima l .. Il va lui faire rendre Tàme! » Kl si (|uel(|ue> s|)tMlalrices, se couvranl le visa.';e de la maiita, murnnirent : .frsn ! Jcsiicrisio! la ;;rande Mia|()rit('' s (''criera eu clnrur :
— Jesiicrislisinio !
C'est le comble du superlatif.
Que ira-t-on j)as ('crit sur cette ville cxrpiise? L'histoire, la poésie et le roman ont rendu son nom célèbre, et il v aurait quelque naïveté à revenir sur une descii|)tion tant de (ois faite. Tout au plus relcverai-je chez bon nombre de voyageurs une certaine tendance à ne voir dans Lima que le décor, les jeux d'ombre et de lumière, le plaisant mélange des races, les contrastes qui courent les rues. Là cependant n'est pas, h mon sens, le secret de son charme indiscutable et son ori{;inahté.
Ces dehors tapageurs, ce papillotage cosmopolite, sont l'apanage de beaucoup de cités dn nouveau et de 1 ancien monde. On les trouve, à des degrés divers, sur les deux rives du Pacifique, à San-Francisco comme à Singapore ou à Batavia. Lima est mieux (pi un caravansérail. Elle possède ce qui manque à la plupart de ses florissantes rivales, en particulier aux agglomérations nord-américames, la poésie des vieux souvenirs, la personnalité vivante que le temps donne aux choses.
Malgré les changements politiques, le lien des traditions subsiste entre la colonie émancipée et 1 ancieinie mère patrie. Celui qui, pour la première fois, parcourt les mes de fjima, surtout aj)rès la nuit tombée, à l'heure propice aux rêves et aux fantômes, est aisément la dupe d'hallucinations où les jjersonnages du lioMiancero se mêlent aux liéios de la con(|uéte. Il peut se cioiic tour à tour dans la Cit('' (\c>^ Rois ou dans l'antique Tolède, sur la colline que baigne le Tage ou sur les bords du Rimac. Ici comme
MAISON DANS (.A « C A I. I. K 1,,;,. A It / O B 1 S 1' O », LIMA.
dans les houifjades v(''ii(''ral)lcs des Gastilles, les pierres oui une àine, une voix. Leurs assises branlantes répercutent encore un éclio de passions lointaines, des bruits de batailles et de fêtes. Par la brèclie (pi ont ouverte les treinblemenls de terre ou la mitraille, elles racontent les secrets des morts, la chroni(pie d'une société disparue : le serment des conjurés qui vont assassiner Pizarre, la lutte de l'Audience et des {],oiiverneurs, du pouvoir séculier contre le saint-office, et les folies d'un vice-roi pâmé d'amour aux bras d une cliola.
Qui voit la demeure connaît l'iiote. La maison est une indiscrète, il en est ilellc comme de la saya cpii voile lierméti((uement la femme, uiais prend soin d en accuser les lijjnes. La ])orte massive et bardée de fer, pareille à celle d'une geôle ou d'une forteresse, n'est jamais si bien close qu'elle ne laisse apercevoir la cour intérieure, luie coulée de lumière blonde parmi les verdures et les marbres. Regardez cette façade. Des ornements de tout genre courent sur un fond rose ou bleu tendre : festons et guirlandes, fleurs et fruits, les attributs mvtliologiques mariés aux emblèmes religieux, un curieux alliage du sacré et du j)rofane, de 1 Olympe et du ciel; le tlivrse et la croix, des groupes de saints en extase sur un cartouclie <pie déroule un vol espiègle d Amours. Au bas de la Irise ou les cliél'ubins |oaent du lutli ou du tlieoibe, ranq)ent les démons grinuu;auts. Le logis révèle celle ([ui 1 liabite. Vous la devinez derrière les jalousies baissées, dans la saillie des lourds balcons. C'est la Liménienne : (b'marcbe onduleuse , (jrands \eux noirs, tour à tour brillants sous le battement de l'éventail, ou baissés sur le lent égrènemeiit du losaire; élégance envelopp('e dans la mania s(''vère de la Ix-ate, pi('lé fervente et g,ràce mondaine, IriNolilc (pi un scrupule assombrit, (;ravité (|ii un rien fait sourii'e.
S il v eut jamais renonnuc-e universelle, incontest(''e, c'est bien la sienne. Toutes les littératures font consacrc'-e, en |)rose et en vers. Sur la foi de ses païu'gvristes, il n est personne (|ui n ait révc' de la pâle Linu-nienne comme
du type accomj)li de la beautc créole. Et j'ajouterai qu'ici le proverbe aurait tort, suivant lequel tout sonjje n'est que mensonge.
Il V a tlix à parier contre un que, dans une réunion composée de gens sérieux, la première question adressée au vovageur récemment arrivé de Lima n aura trait ni aux antiquités péruviennes, aux fouilles d Ancon et de Pacliacamac, aux trésors archéologiques découverts à Moche, à Santa ou au Guzco, encore moins à la situation politique et financière de la république,... mais aux femmes.
u Ah çà, n exagère-t-on pas un peu?... Sont-elles vraiment...
- — Oui, monsieur, tout cela et plus encore, quoique je sois en vérité fort en peine d analyser les causes déterminantes d une impression qu'on éprouve sans la raisonner. Ces natures complexes chez qui la séduction n est i)eut-i'tre (pic de Iharmonie, la résultante de (pialités et de défauts, d énergies et de langueurs délicieusement cond)inés et fondus, échappent, vous 1 avouerez, à lanalvse.
— Essayez toujours.
— A quoi bon? De telles esquisses sont rarement exactes, et le portrait le plus soigné ferait sourire le modèle.
— Je vous en prie. •■
Alors, le cercle se rétrécit, ])lus intime. Les tètes se raj)prochent curieuses, et les questions pleuvent. Malheur à limprudent qui s est laissé mettre ainsi sur la sellette, si la réponse ne suit })as prompte, nette, caté- {•^orique! l'n silence, une hésitation involontaire, domicrait lieu aux commentaires les plus fantaisistes. On feindra d \ y<nr une réticence calculée, un hypocrite aveu, une façon d accepter, sans en avoir I air, le rôle ingrat d homme à bonnes fortunes.
Il est à remartpier que lattitiule du patient aux prises avec ces insinuations gaillardes est très différente suivant les cas. Sa défense, chose étrange, est d'autant j)lus molle que sa position est, en bonne conscience, inattaquable. Pour peu (lue notre liommc ait fait seulement escale au Callao
LA COTR. 117
(|naranlo-liuit heures, le temps pour le ptupielx)! de compléter le fret et le combustible, il vous laissera bien volontiers entendre ([ue son enfance, sa jeunesse et la plus belle partie de son à{;e mûr se sont écoulées dans la cité de Pizarre el d Almapro. Il en connaît par co'ur tous les mystères et, si vous le pressez, ne refusera pas de soidever en votre faveur un coin du voile. Fiez-vous à lui pour vous donner une restitution du décor hispanomoresque où se jouait le mélodrame cher à nos pères, avec ses accessoires indispensables, le billet doux jeté par la fenêtre grillée, et la duègne.
Affreuse compagnonne Dont la barije Heurit et dont le nez trojjnonne,
donnant rendez-vous àl'étranjjer, le soir, à langle d'une place, pour le conduire chez une belle inconnue <]ui ne demaiule ([u'à se faire connaître. En l'écoutant, vous entendrez le grincement des guitares, un bruit de baisers, le troublant murmure d'une ville toute au plaisir.
Eh bien, non; si pénible (pi il soit de souffler sur vos illusions, ce n'est pas cela du tout. Ou plutôt, ce n'est point tout à fait cela. Je ne prétends pas (pie les Liméniens des deux sexes soient autant de petits saints prêts à concouiir pour le prix de vertu, mais (pi'en gens de goût, ils se tiennent à distance convenable de lextréuie licence et de l'excessive pruderie. Dûton crier au paradoxe, j'estime que Tiima est, à cet égard, l'une des capitales les mieux équilibrées. Un détail ne manquera pas de frapper l'observateur le moins perspicace. Le vice n v envahit point la voie publi(pie. Vous me direz que les apparences sont souvent trompeuses, et cpie ma façon de raisonner, dont le moindre défaut est de prendre un masque pour un visage, est celle d'un myope ou d'un nail. Aussi nie .';ard('rai-|e d'en vouloir tirei" des cons(Mpiences trop absolues, et de nier (pie la plaie existe parce (pie |e ne puis la toucher du doigt. On conviendia pourlaiif (piuiie maladie aussi facilement dissimulée ne saurait être bien ;;iave. La part faite au relâchement de iiKr'urs iiu'vitable dans toute ;;i'.inde agglomération, il faut rccon-
iiaitro (|triiiie population de jirc- <le deux cent mille âmes, où la galanterie alïecte tles allures i)lutot discrètes, ne ])eut (;nère cire qualifiée de dissolue.
La femme, quels <|ue soient sou ran{; et sa situation de lortune, mène un train de vie très uniforme. L'emploi de sou temps est ré})arti avec une é(;a-
lité* parfaite entre réjjlise et le monde. La moitié de son existence se passe sous la classiipie cape noire, la tenue de piière imposée j)ar l'usa^je ' . De retour au lo(jis , loffice terminé, la pénitente se dé])arrasse de cet attirail suranné, comme un papillon de sa chrysalide, et se montre aux visiteurs dans le rayonnement des fanfreluches parisiennes.
Combien charmantes sont les r(''unions (pi'elle préside, ces assemblées familières, ces tcriulias où 1 on parle tic tout et de rien pendant des heures, en buvant de 1 eau sucrée ! Parfois, la réception uianquera de faste. Des criadas aux pieds nus remplaceront les laquais en livrée. Le mobilier sera des plus simples. La misère des temps a fait le vide dans la vaste et hospitalière demeure. N'v cherchez plus les précieux bahuts incrustés de nacre, les sièges sculptés, chefs-d'ccuvre de la lienaissance espagnole légués par les anc.'tres. Tout cela lut, en des jours criti(|ues, lajnoie du prêteur sur gages ou du brocanteur. Seul le salon, un peu moins ej)rouvé, contraste avec la nudilc (les autres pièces. C'est l;i (ju on aura rt'uni les ('p.jves du luxe
' Une coiffure très basse et la manta rolevôe sur les cheveux sont de ri{;ucur à l'éj^liscî. Tout autre couvre-clicf, si lég(>r soit-il, est irnpitoyahleinent proscrit. La coutume ne soulfre aucune exception. A ma connaissance, tles Européennes appartenant au inonde diplomatique se sont vu polinicnti mais nettement, refuser l'accès de la cathédrale pour avoir ijpioré ce détail.
DAME DK LIMA.
d'autrefois, ce (ju on noinino le jm'go de innebles, un - jeu i]c nicnl)les « : un canapé, six ("liaiscs, autant de lauteuils et un (;u(''ri(lon, le strict nc-cessairc j)our recevoir les amis. VA ne croyez pas ipie cet inventaire de commissairepriseur cache la moindre intention moqueuse. Il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour cherciier à tourner en ridicule une hospitalité toujours décente en dépit de la fortune adverse, pour oublier les ajjréables moments passés, aussi bien dans le plus modeste que dans le plus riche de ces intérieurs.
Le Péruvien, — je parle ici de l'homme du monde, — est en générai des mieux doués. Nature très tinC;, sinon cultivée, ses qualités comme ses travers eu tout un être à part, sans conteste au-dessus de la moyenne sociale des deux Amériques. Une irrésistil)le bonne grâce (pii n'exclut pas une pointe de fierté, dernier vesti{;e de la morgue castillane, un caractère quelque peu ombrageux, prompt à relever à légal d'une offense la critique la plus bénigne; une chaleur d'imagination et de parole tempérée par la plus exquise courtoisie, tels sont ses traits distinctifs. De relations faciles, causeur aimable, généreux h l'extrême, il excelle dans 1 art détenir maison ouverte, à grands frais si ses movens le lui permettent, dans le cas contraire avec une sinqilicité (jui n est pas sans noblesse. Un secret instinct semble l'avertir de ce (pii j)eut plaire à son bote. Il évitera les questions endjarrassantes ([u ailleurs ou ue man(pie j»as de poser à li-tranger. Il se gardera de vous demander ce (pie vous pensez du pavs et des hommes, avec l'intention mal dissimulée d extonpier de votre politesse une rc'ponse élogieuse. Sou tact \()us ('pargnera ces pièges tendus le plus innocemment du monde à la bonne loi et au savoir-vivre du voyageur. Une conversation qui effleure sans jamais a|)|)uvei', saute avec enjouement d un sujet ;i un autre, du séri(.'ux au badinage; relégance d un lanjjagc (pii ne sent point la province, autant de surprises ipie les salons de Lima m('iui(;eut au Français déj)aysé connue un souvenir de sa ])atrie lointaine.
Particularité assez friMjuente dans les milieux créoles, la femme est sup(''rieure à l'hounne. l'aile eu a riutelligence ouverte et vive, la bienveil-
lance souriante et sans contrainte, le ton alïahle. Mais à ces dons de nature s'ajoute souvent chez elle je ne sais quoi de plus alerte dans la pensée et l'expression, l'éclat d'un esprit à facettes, un art de dire et d'écouter d autant plus sur qu'il ne trahit point l'effort. On serait injuste envers la Liménienne si l'on ne voyait en elle qu'une silhouette provocante, un joli bibelot. Elle na j)as à son actif (pic sa ])cauté, l'ovale de son visa(je, un teint d nue ])hinclieur de niar])re (jrec inipré^jué de soleil, des pieds d'enfant. Nous voici loin des altitudes nonchalantes et passives, du hamac où l'élégante des tropicpies berce ses interminables rêveries. La statue s'est animée : c est une volonté, une force. Elle pense, discute, agit. Elle aura toutes les curiosités, v compris celle de l'étude, essayera de la lecture autrement que comme d'im narcotique, se })i(piera de littérature au besoin, et ne dédai{>nera pas de si^jner un article, une nouvelle dans la Revista de Lima. Tout cela, gentil, aimable, un |)eu supcificicl si Ion veut, mais sans {jiiinderie. Rien du i)as ])lcu. Un ange enfin, — un ange.
J'assistais un jour, aux États-T'nis, à une lecture au cours de laquelle l'orateur, — c était une dame, — exaltant avec raison les agréments et les vertus de la jeune fille américaine, s'écriait, dans un accès de lyrisme : " Que lui manque-t-il pour être une créature céleste? Une voix plus douce a et une paire d ailes. ■•■ Le dernier de ces attributs feiait seul défaut à la Liménienne. Elle tire en effet un merveilleux parti de cette belle langue espagnoh.' (pii prend ici des inflexions moins rudes et plus chantantes que dans les Castilles. Idioinci admirable, à la fois souple et nerveux, fait pour les lèvres fi niiiiiiics, cpii sait rendre toute la gamme des passions, de la haine ;i l anionr : n en (l(''j)laise à 1 cnq)ereur Gharles-Ouint, lequel estimait qu'il faut parler italien à sa maîtresse et espagnol à Dieu.
La religion même, qui tient dans cette existence de femme une place si large, ne fait point tort à la mondaine. L'église, «pii l'attire sans l'accaparer, lui donne peut-être un de ses plus grands charmes, ce visage reposé, cette pâleur due à lOndjre lrai( he des nefs. Elle n'est point une bigote, mais une
heata, tcinic dont le sens exact ne peut être rendu par le siil)stantil français, synonyme de zèle plus affecté que sincère. Cette dévotion n'a rien d une attitude. C'est un ('lan spontané, une foi naïve et bonne <jui va droit devant elle, indnlf^ente à autrui, inhabile au prosélytisme. Sa piété est rarement agressive on tracassière. Son ardeur à {^ajjner le ciel ne laisse pas à la béate le loisir de fjourmander la tiédeur du j)rochain.
Ces natures aimantes et mystiques sont un le[;s des â{>es de foi, l'incarnation de ce siècle qui vit naitre la vierge-poète d'Avila et cette autre sainte, dont Lima célèbre aujourd hui à ^rand tapajje le troisième centenaire. Rose, de son vrai nom Isabel Flores, canonisée par Clément IX.
Quand, île la poudre des vieilles chroniques qui relatent sa vie si brève et si simple, et des légendes brodées par limagination populaire, on tâche de dégager cette suave figure de Liménienne, elle nous apparaît avec toutes les grâces de la femme mises au service d'une âme inspirée. Les récits du temps nous disent gravement que, chez elle, la sainteté se révéla de fort bonne heure, dès la cinquième année. Et cela nous remet tout de suite en mémoire sainte Thérèse enfant, le joli épisode de la fillette et de son petit frère s esquivant un soir de la maison paternelle, à la recherche des aventures. On leur a lu, dans la Vie des saints, de belles histoires de chrétiens tpii, tombés au pouvoir des infidèles, marchaient au su])plice en chantant. Us ont dé(id('' de faire de même. Ils partent. Les voilà hors du jardin, dans la (junpagne, au l)()ut du monde. Les Maures ne sauraient être loin. VA tous deux, la main dans la main, ayant un peu peur, comme l)ien vous pensez, mais tenant bon ([uand même, attendent le martyre et la gloire.
Mais le l)iogi'a[)lie ne se borne pas ii mentionner les prouH'sses du preniiciâge, |)uis les extases, les entretiens avec le t^ divin amant - , les luorlilications, les veilles au chevet des pauvres et des malades, il nous dit I l'icgance de la (h'marche, les petits pieds, les mains blanches, le port de lele, le cou délicat, le profil de cauK'e, Ti-clat des yeux <• noirs, très grands. voih'S de
122 DES A>'nES AU PAI\A.
lonj^s cils où trcmMe une larme prête à jaillir '. " Il semble rpie radmiration descontemporains s adresse àsaheauté autant (pi à ses vertus. Ils racontent comment la digne Maria Flores, voyant l'enfant venir à elle dans le jardin, un matin de printemps, s'écria dans un ravissement dorjjueil maternel : i^ Tu es aussi belle et (Vaiclie que ces roses ! Tu devrais te nommer comme elles ! d Va (elle lut, disent-ils, lorijjine de ce nom de Rose dans letpiel la foule avide de surnaturel a voulu voir une allusion à la pluie de fleurs (pie le ciel aurait lait tomber sur son berceau.
Non, 1 auréole du miracle n éclaire point celte figure paisible. I']t cependant, sa j)résence dans une société bouleversée par les conspirations et les (j[uerres intestines, a (juebpie chose d inattendu et de merveilleux. Elle apjKirait, au milieu de ce monde turbulent, comme une sensitive éjjarée sur un champ de bataille. Alors qii autour d'elle (jrondent les rivalités et les haines, l illuminée adresse, comme Thérèse, ses déclarations passionnées à Jésus :
i^o me tlt'itc^ inie dur porauc te iiiiiera, I'or(/iie auiKjue lu inie eapero no esperara, Jm inismo (jue te c/uiero te riuisiera-. .
Elle est 1 amour sublime et désintéressé, la charité cpie rien ne rcliute, la ])iti('' sans bornes (pii dans le maudit lui-même voit un mallieureux, el dcsqraciado que no puede ainnr.
Enfin, elle a ce bonheur, <pie le paganisme anticpie tenait pour un bienfait des dieux, de mourir dans tout l'éclat de la jeunesse. Les naïfs imagiers, les j)ieux enlumineurs ont reproduit ses traits à l'intini. (Test hîur modèle |)r(''IV'r(''. VX si rexc'culioM trahit le /.ele de l'artiste, si ])arfois la statuette et le tableau nous font sourire, ils seront Ioii|()im's, dans leurs audaces, bien supérieui's au reste d(? la collection, aux iMiioud)ral)les bienheureux emper-
' Don Fr;incis(!o de IJilbao. ÇVitla tic Sanlu Jiitsa i/r LiiiKt.)
' Je t'.'iimo et ne te demande rien en éclian;;e; — (Jnand nirinc; je n'attemlrais pas ce que j'attends, — Je t'aimerais encore comme je t'aime!...
LA COTK.
ru(|U('s, onjupomics, noyés dans l'or et le brocart, (|ai peuplent les sanctuaires (le 1 Aineii([ue espa^^nole.
G est en 1 lionneui' de cette sainte que, depuis un mois, toutes les cloclic; des c'plises, des chapelles et des couvents de la t'aj)ilale t'(;rènent leurs caiillons aux. (piatre venls du ciel.
Je n intlijjcrai pas au lecteur le dénomln'enient de ces edilices sacrés. Les ])lus r('centes statistiques n'en comptent pas moins de soixante-douze. A l'exception de quel- (pies couvents de femmes et de deux ou trois communautés dont le personnel se recrute en Europe, la plupart des coniréries fondées peMidant la période coloniale ne sont |)lus que 1 oiuhre d elles-mêmes. Une trop lon^jue piosj)(''rit(' les a j)crdues. Condilées j)ar la métropole et par les vice-rois, elles se sont cnjjourdics dans un l)ien-éli(! dissolvant. La
conscience d'un pouvoir sûrement établi, d'une inlluence sans contrôle, en{]endra peu à peu le relàcliement de la rèjjle. A 1 heure présente, la dc'cadence est irrémédiable. La loi prononçant leur suppression {graduelle était \c seul jjalliatil" possible ;i un (h'sordre (pii th'liait Tautorité morale de iL^jlise. Aussi, tout en continuant ii protéger les Ordres étran^jfers, |)r()liibet-clb; le renouvellement iW> anciennes associations r(dij;ieuses (oruu'es dans le pavs. (lliacun des monastères doit, après le dc'cès du dernier occu|)aiil, l'aire retour îi ll'Uat. lMusi(HU"s sont déjà presque vides, un {jrand n()ud)re
SANTA I\OSA DK 11 M A.
Église des Jésuites, Arequipa.
de moines préfcraiil la lilx'ilc de l'existence séculière aux rigueurs de la cellule. C'est ainsi (pu; le couvent des Franciscains, le superbe cloitre orné d'émaux et de faïences (pii feraient la (gloire d'un musée, n'est aujourd'hui qu uiu^ solitude. La pelouse devient Imllier. Les plantes parasites s'enroulent aux colonnettes, allon^jent en traîne verdoyante le manteau des saints, la robe des vierges. L'araignée tisse sa toile dans la bibliothèque abandonnée. Le seul habitant de cette Thébaïde est un Frère portier qui passe ses journées à se chauffer au soleil, assis sous le porche, les mains croisées sur le ventre, avec l'expression satisfaite d'un homme qui ne désire plus rien au monde.
D'autres couvents, moins dépeuplés (pie celui-ci, n'en valent guère mieux pour cela, s il faut en croire les on dit et surtout l'expérience de respectables religieux de passage à Lima. Plusieurs, suivant en cela la coutume adoptée en Europe par leurs confrères, lorsque le hasard du voyage les conduit près d une maison de leur Ordre, avaient cru l)ien faire en y demandant asile. Au ])out de quelques jours, ou même dès le lendemain, ils prenaient congé, jugeant plus convenal)lc d'aller s'installer à 1 li()tel.
Les désordres étaient devciuis tels au couvent des Augustins, que l'on s'en émut à Rome. Une enquête sévère fut ordonnée et confiée à un homme émincnt par son caractère autant que par son savoir, le P. Campeoni. Celui-ci se mit en route, muni des pouvoirs les plus étendus, pour constater la situation de visu et v remédier dans la mesure du possible.
La missioji ne r('ussit point. Le Père en(piëteur descendait récemment au Callao. Personne, ])ien entendu, ne 1 attendait sur le })()rt, (pu)i(jue le sujx'Tieur eut (-té avisé de sa venue par le courrier précédent. Ce fut donc sous la seule escorte du cliohj charg(; de son bagage «piil vint frapper à la porte du couvent. Là, force bii fut de subir, connue le commun des mortels, un interrogatoire en règle à travers le judas garni d'ini triple grillage. Lorsqu'il eut décliné ses noms et qualités, on refusa net de le recevoir. Lui, d insister, très étonné. A la longue, le cerbère intimidé ou persuadé con-
sentit il ouvrir, et hiontot la communauté rassemblée apprenait de la ])ouclic (lu visiteur les (graves motifs qui ramenaient de si loin. On l'écouta en silence, sans broncher : si bien que, tout en se reposant des fatigues du voyage et des émotions de 1 arrivée dans la cellule qu'on avait enfin daigné lui préparer, il put se méprendre sur les véritables disj)ositions de son auditoire. Elles étaient en réalité fort hostiles, comme il lui fut facile de s'en convaincre quel([ues heures j)lus tard, en constatant que la j)orte de son appartement avait été barricadée en dehors et que, pour plus de sûreté, deux factionnaires, choisis parmi les plus rol)ustes des Frères lais, montaient la garde sur le seuil. L ambassadeur était bel et bien prisonnier, à la merci de geôliers impitoyables qui, plusieurs jours durant, s'ingénièrent à multiplier ses angoisses. Les drôles tenaient à voix haute, de façon qu aucune de leurs paroles ne fût perdue pour le captif, les propos les plus menaçants. Ils mêlèrent h ses aliments des drogues. Le malheureux se crut perdu. Plus de doute ! on cherchait à l'empoisonner. Dieu sait quand aurait pris fin la sinistre plaisanterie si la victime n'était parvenue, on ne sait comment, à faire passer à la légation de France une lettre éplorée. La police, aussitôt avertie, accourut à son secours. Le premier usage que le V. Campeoni fit de sa liberté, fut de s'encpiérir du prochain pacpiebot en partance. Il se rembarquait trois jours après, pleinement édifié sur les difficultés de la situation, et sur les dangers que l'on court à vouloir morigéner des moines aussi prompts à la riposte.
Au-dessus de ces communautés tombées en discrédit se dresse l'Eglise, desservie, elle aussi, par un clergé dont les allures effaroucheraient nos habitudes européennes, puissante néanmoins, forte d'un prestige maintenu grâce à la plus habile des politiques, une impartialité hautaine vis-à-vis des différentes factions (jui se disputent le j)ouvoir. Dans cette ville ensanglantée tant de fois j)ar l'émeute, elle demeure la seule institution dural)le, incontestée, le terrain neutre où tous les partis observent la trêve de Dieu. Il en est d'elle comme de ces vieilles basiliques italiennes dont 1 ornemen-
tation reproduit cote h côte les emblèmes des familles ennemies, les couleurs des maisons rivales, à la fois {juelfes et {jibelines, et devant à cet éclectisme d'être restées debout dans leur splendeur première, auprès des palais veufs d'une tour ou d'une aile, en face des bastions éventrés.
La catbédrale de Lima procède des mêmes principes. Elle en est la synthèse de pierre. Épargnée par les hommes, les tremblements de terre, l'incendie l'ont dévastée à plusieurs reprises. Chacpie fois elle a été restaurée avec une tendresse quasi filiale. Chacune des générations a mis eu elle un peu de son âme. C'est à coup sur l'église la plus remarquable du nouveau monde, après celle de Mexico, dont elle rappelle le style avec moins d'ampleur et de légèreté dans l'ensemble.
A l'intérieur, la disposition espagnole, le maitre-autel au centre, isolé du reste de lédificc par un immense retable en jjois doré et par une triple rangée de stalles appuycies sur un jubé en maçonnerie ])leine, nuit à la majesté du vaisseau. Ce sanctuaire sans un prie-Dieu, sans une chaise, où résonne à j)eine le pas amorti de la dévote, où les fidèles restent prosternés sur les dalles dans une immobilité de statues priant près d'un catafalque, revêt, même au milieu du jour, une apparence sépulcrale. C'est en effet une tombe. Sous le chevet, dans les caveaux réservés jadis à la sépulture des chanoines, git la dépouille du rude soldat qui prit possession de la terre péruvienne au nom des souverains de Castille, S(pielette de colosse aufjuel adhèrent encore (pielques chairs parclieniinécs et des lambeaux d'étoffe. Les doutes longtemps émis au sujet de lauthenticité de ces restes ont ét('' en partie dissijx's j);u' les liavanx du savant aicliivistc limcMiien Doji ilicardo Pabua. Ces ossements sont bien ceux de IM/arre, mar(juis d'xVtabillos, — le (Jrand Manpiis, connue 1 appelle la cluonicpie. — Ils sont là, les os du guerrier, mêh's ii la poussière des prêtres, j)aisil)les membres du chapitre de Lima, confondus dans un mêuKî boniment baïud de cicérone. Le sacristain (jui vous conduit à travers la nécr()j)ole vous dit innocemment, en incliiKiiit sur le s(picl('lle géant sa torche de résine :
it Ce clianoiiie-là, c'est Pi/arie. »
Ce clmiioiiu' ! . . . A'aiii(('' de la .';loir(î Inniiaiiie !
Tandis (jiie le l)iave lioinine, en {jiiide consciencieux, prétendait nie laiie observer, dans les dimensions anormales, les cavitc's et les protidx-rances de la boite crânienne, les si^jnes d'une ambition sans limites jointe à une volonté de 1er, uion esprit vagabondait bien loin dans le passé. Je son(jeais à la lutte trajjirpie ([ui se liviait ;i (pielques |)as d'ici, dans le palais du {|ouvernement, j)ar une claire maliu('e de juin 1541. J'assistais au dciioirement de cette épopée d aventurier, tel (pi il est rapporté j)ar le contemporain Agustiii de Zarate. On dirait un liiuile d'opéra.
Les conjurés, dirijjés par Juan de Herrada, viennent d'envahir le palais, les apj)aitemeiits privés du (jouverneur. Les serviteurs ont lui. Il ne reste auj)rès du maître que deux pages, deux enfants qui vendent chèrement leur vie. Pi/arre, lépée à la main, la cape roulée sur le bras, se défend eu désesj)éré : il abat trois des assassins ; les autres recident, et leur chef, furieux, lécunie aux lèvres, les rallie à grand peine : u Oiie tardezvous donc, il est seul ! Sus au tyran ! ii Les assaillants reviennent à la charge. Le vice-roi est cerné de toutes parts : il tombe enfin, la gorge trouée d'un couj) de dague. Son dernier cri a été : '^ Confession ! '^ Et, ne pouvant plus parler, il trace par terre, avec son sang, une croix qu'il veut liaiser. Alors les épées s'abaissent devant cette agonie, et, en l'absence du prêtre, Herrada jette au moribond l'absolution implorée : « (Jiie Dieu te pardonne ! -î
Au moment où s achevait ma visite chez les morts, la nuit s ('tait faite dans réjjlise, bien (|uil lut ;i j>eiM(> trois heures. La gania ce jour-lii eud)iiiluait la ville. Du chour ou le chapitre commençait les vêpres, la psalmodie du plain-chant s envolait mélancolique. Seule, dans l'ombre grandissante, la cliapelle de Sainte-Rose mettait un rayonnement de j)hare. Au milieu des lampes, des girandoles, des torchères, des cassolettes end)auniées, la sainte en rolie de gala, un boiupiet ;i la main, coiliee d une tiare
de roses fraîchement cueillies, souriait aux Fidèles du liaut d un troue de feuillage. Le passé et le présent, les oppositions du caractère liniénien fait d emportement et de tendresse, tout cela, l'é^jUse le résume et le traduit eu interprète fidèle. Les destinées orageuses d une cité tour ii tour champ de carnage et sanctuaire, où 1 odeur de la poudre se niéle à des arômes d'encens, semhlent symholisées par ces deux figures disparates placées au seuil de son histoire comme une vignette explicative au frontispice d'un livre : le conquistador à la main sanglante, la vierge au nom de fleur.
Malgré ces airs de fête, les traces de la dernière guerre, les conséquences désastreuses de l'invasion chilienne, ne sont pourtant que trop visihles dans la capitale et ses environs immédiats. D'abord inaperçues de 1 étranger, elles forcent bientôt son attention, pour peu qu il prolonge son séjour. Ce sont, à trois ou quatre lieues vers le sud, les décombres de Miraflores et de Chorrillos, le Trouville péruvien. I"n amas de débris informes marque l'emplacement des villas alignées le long de cette plage splendide. Tout ce <pie lennemi ne put enlever a été anéanti. Les démolisseurs mirent en (ruvre la mine et la hache. Ils firent sauter les murs, rasèrent les bosquets et, avec ce combustible joint aux charpentes, aux meubles mis en pièces, allumèrent d'immenses feux de joie.
Dcnix ou trois années de paix suffiront, je le sais, pour faire renaître de leurs cendres ces malheureuses bourgades, pour y ramener l'animation, l'oisiveté affairée des vilh'giatures à la mode. Mais, le jour où je les visitai, elles avaient la solennité morne des ruines effritées par le temps. La désolation v semblait aussi complète, aussi définitive que dans l antique Pachacamac, la citcî des Pèlcnins, dont les temples et les tomlx'aux culbutés, dévalisés dans l'intérêt de la science ou d'une spéculation éhontée, jonchent
iiii [)PU plus loin la j)iMU|)a de la Tahlada. Oiichjiics liciircs de pillapc avaient l'ait autant ([uc les clïoits associ(''S des siècles et dc:^ hoinmes.
A Lima même, dans les (|naitiers (''lé.';aiits, maint dc'tail attestera, dissiimdees sous des dehors brillants, la di'tiesse publique, la défaite récente, la haïKjueroute. Vous apercevrez un piédestal sans statue, une fontaine privée de ses naïades et de ses tritons , un j)alais décapité de sa frise de marbre. Bion/.es et bas-reliefs, collectionnés par le vain(picur, décorent à 1 heure actuelle les carrefours de Santia^jo ou de Valparaiso.
Toute la hiérarchie commerciale, /wr major y mcnor, le (jros et le détail, alTume carrément ses amertumes et ses défiances. Pas un ma{j,asin, depuis la ticiida de l'épicier jus(pi'au salon de la modiste en vo(jue, où ne s'étale, en (jros caractères sur des pancartes placées en évidence, cet avis sijjnificatif : " Todo al contado ! Tout au comptant ! »
Il n'(.'st pas jus(pi à laddition du restaurateur (jui ne prochnue avec éloquence les embarras de la situation. Je me rappellerai toujours la j)remière note qui me fut présentée. Elle était certes plutôt faite pour m'entretenir dans des idées de splendeur et d'opulence. Si le menu, — poulet au riz et - tortilla 1 pimentée, — n'avait rien que de fort modeste, la dépense était di(;ne d'un prince. Elle s'élevait à vin^t-sept soles, soit, en mettant le sol au pair, à cent francs en chiffre rond. Je n'i(j;nore pas que l'un de^î inconvénients des pays riches, c est (|ue Tardent y perd singulièrement de sa valeur. Encore la sonune me j)aiut-elle excessive, même au Pérou. In examen j)lus attentif me donna la ch'f de; rt'ni.';nie. A la suite; du total 21, ve.'iiait, en lettres minuscules, la mention hilh-tes et, un j)eu plus bas, le \w(){. plai'i prcciMb- du chillre I. Autienu-nt dit, je pouvais [\ n\u\\ choix conq)ter au maître de la ;. fonda ;; une valeur lujminale de vingt et un dollars en billets de banepie, ou une valeiu" réelle d'environ trois francs soixante en argent. In pareil ('cait entie la moiuuiie fiduciaire et le «nétal en disait long. Linui est probablement le seul lieu du monde où Ion puisse,
sans être un [)r<)tli{;ne, donner deux louis d'une omelette et ehuj francs pour faire cirer ses Ixtttes.
Les dissensions civiles et la guerre étrangère n'ont point à elles seules civv la crise economi(iuc. Tout au plus avancèrent-elles la période ai(;uc du mal. Il en faut rechercher rori{|ine dans 1 administration Ijrouillonne de (pielques hommes d État é(]arés par l'esprit d'entreprise et par l'exemple mal compris de la (^lande république nord-américaine.
Les charges écrasantes (pii devaient, en moins de dix ans, entraîner le pays à la faillite, lui furent imposées sous l'empire des préoccupations les plus louahles et dans un but certainement élevé. Les promoteurs des importants travaux publics inaugurés un peu partout, sous la présidence de Don José Balta, en 1870, rêvaient de liàter l'œuvre civilisatrice, la mise en valeur des plateaux tempérés de la Cordillère, destinés à nourrir d'importantes colonies agricoles et pastorales; mieux que cela, de relier la côte à l'Amazonie péruvienne, aux immenses régions situées à l'est des Andes et arrosées par le plus merveilleux réseau fluvial qui soit au monde. Ils voulaient ouvrir une route à l'émigrant, dériver au })roHt de leur pays une partie du courant (pii porte vers les nouveaux continents le trop-plein de population du vieux monde. Ces idées, inspirées par un ardent patriotisme, ont, depuis longtenq)S, rencontré d éloquents ilélenseurs. Aujourd'hui encore des publicistes, de vaillants explorateurs, les Raimondi, les Martin Albornoz, les Saamanez y Ocampo, pour ne citer <|ue ceux avec lesquels je me suis trouvé en relation , ne cessent de dire à leurs concitovens : " Là est le salut, le relèvement, le retour de la j)rospérité perdue. ^
Le malheur est qu'en passant de la théorie à la pratique, ces cont^cptions ont échoué. On a foit mal en voulant faire trop vite, à l'américaine, suivant ce })rincipe que, dans les pays neufs, la voie de communication ne doit pas être la conséquence de la civilisation, mais sa cause première. La vapeur doit y précéder l'émigrant , les centres populeux naîtront comme par miracle le long de la ligne jetée à travers les solitudes. On procède de
LA COTi:. 131
la sorte aux Etats-Unis, avec un succès l)ien lait pour stimuler le zèle des imitateurs. Peut-être objectera-l-ou (|uc le principe peut perdre de sa rigueur suivant les latitudes, et (pie les conditions cliniatologiques, géo^^raplii(pies et politiques ne sont ]»()int les mêmes, tant s'en faut, dans la Cordillère j)èruvienne et dans les prairies du Far-^Vest. Enfin, il ne faudrait pas perdre de vue que le " go ahead -^ du Yankee est moins le cri d un entliousiaste cpii marche à l'aventure, (pie Texpression d'une volonté rèllècliic. En avant! soit, mais non j)as au hasard. Là-bas les hardiesses de rin{]ènieui- ne servent <pi au développement d un plan {jènéral très étudié. Ici rien de semhlahle. La ])lupart de ces chemins de fer, commencés sur divers points du littoral, n'ont guère dépassé les premiers accidents de terrain de la chaîne cotière. Après un parcours de quinze à vingt lieues, la locomotive s arrête essoufflée en plein désert, au fond de (piehjue gorjje aride et désolée. De plus, en construisant, on n a pas assez tenu compte de la nature du sol et du climat, et, trop souvent, la voie à peine inaugurée devient impraticable. Les remblais sommairement établis s'affaissent, les ponts s'écroulent. Faute de fonds pour les réparer, nombre de lignes sont aujourd hui réduites au tiers de leur longueur primitive. C'i?st ce (pii est arrivé pour le tronçon de Pacasmavo à la Viîia (pii devait, dans un avenir plus ou moins éloigné, atteindre la haute vallée de Cajamarca. D autres, comme celles qui reliaient le port de Chimbote à Iluaraz et Pacocha à Moipiegna, ont été déclarées de bonne prise par les envahisseurs qui hrent main basse sur le matériel roulant, déboulonnèrent les rails, démontèrent les hangars, les ponts métalli(|ues, et expédièrent le tout au Chili comme de simples pendules.
Ces travaux prématurément conçus, ébauchés avec une hâte fiévreuse, furent aussi onéreux au Pérou (pie les révolutions et la {;uerre. Des sommes formidables y furent englouties. Pour y faire face, de 1870 à 1872, la dette extérieure s'accrut dans des proj)ortions désordonnées. De (juatre millions quatre cent mille livres sterling, elle bondit à quarante-neuf millions!
132 DES A^DES AU PAllA.
La cc''lèi)re li{)nc du Callao à la Oroya, destinée à desservir la vallée de Jauja et les mines d'ar(jeiit du Cerro de Pasco, figure dans ce passif pour une somme de quatre millions six cent vin(;t-cin(| mille livres, — vin^jt-sept millions de soles, — j)lus de cent dix millions de francs. A ce j)rix-là, elle nest terminée ipi aux deux tiers, et exploitée seulement sur la moitié de ^on étendue. A l'époque où je la parcourus, le terminus était le hameau de Cliicla, à cent trente kilomètres de Lima, une vin{;taiiie de huttes en pierres sèches et en torchis plantées parmi les rocs éhoulés. Le minerai de Pasco était amené jusque-là en trois ou quatre jours, à dos de mule. Le convoi ne circule (jue trois fois par semaine : c'est plus que suffisant pour un trafic de deux à trois cents tonnes. De vovageurs, peu ou point. De loin en loin, un ingénieur, un mineur à la face liàlée, viennent distraire de son isolement le personnel du train. Cond)ien d années s'écouleront avant (pie lexploitation donne, je ne dirai pas des bénéfices, mais simplement de (pioi j)aver le cond)ustible"? Des générations se succéderont sans voir dans ce prodigieux travail autre chose (pie le tour de force accompli. Mais, à ce titre, la ligne de la Oroya j)eut être justement admirée comme l'une des plus grandes oeuvres du siècle. C'est le premier assaut livré aux redoutables remparts des Andes. Cette voie de fer ' (|ui, suivant le cours torrentiel du Ilimac, serpente suspendue à plusieurs centaines de mètres au-dessus des abîmes, enjambe les
' Voici 1,1 cote d'altitinle tles principaux points de la Ii;;'U', avec leurs distances du Callao en kilomètres :
Distance du Callao : 14 kilonièties. Lima altitude 120 uK-trcs.
— 53 — Cliosica — S.l^ —
— 75 — San Rartholomô — 1495 —
— 83 — PtienK' de Vpinij;as . . — 1780 —
— 111 — Tamho de Visn — 2703 —
— 119 — Taml)ora([ue — 3000 —
— 128 — Puonte d.- rinnornillo. — 3329 —
— 139 — Cliicla — 3724 —
— 146 — Yauliaca. . — 4200 —
— 169 — Tunnel de la Cime. . . — 4568 —
— 193 — Yauli - 4000 —
— 219 — Oroya — 3712 —
iaviii> par dos arches de six cents |)ieds dOiivertui'e et, perforant la nioi!ta^jne de soixante-trois tunnels, s'élève en moins de (juaiante-cincj lieues du niveau de l ()c{''an ;i une altitude é^ale ;i celle des plus hautes cimes des Alpes, est à coup sur la manifestation la plus surprenante du jji'nie ainc'ricain. (le chef-d'oMivre de lin^jénieur Mei{}(;s n'a point, jus(prici, son ('•(juivalent sur aucun des réseaux d lùu'ope. Le S(rnunerin{>, le Gothard et l Arll)er{; ne donneraient qu'une très fail)le idée des difHcultés vaincues dans cette escalade de la Cordillère occidentale.
L'autre {;randc li{;ne, celle de Bolivie, beaucoup plus longue (|ue la pr('cédente, a cepentlant coûté moins, ([uoique la somme (4,3 46,000 liv. sterl.) soit encore resj)ectal)le. La partie de la Cordillère maritime qu'elle franchit ne pri'sente })as, à beaucoup près, des ])entes aussi abruptes. Son poini de départ, assez mal choisi, est l'un des j)ires mouilla(]es de la côte, la rade ouverte de Mollendo, semée d'écueils contre lesquels la mer déferle avec violence. La voie se développe par de hardis lacets jusqu'à la crête du ])lateau, puis s'en{>age dans la pampa d'Islay, labyrinthe de dunes mouvantes d'une blancheur de kaolin, affectant toutes la forme d'un arc de cercle dont la convexité est invariablement tournée vers le nord. Ce phénomène, du aux vents dominant dans ces parafes, l aridit('' du sol crevassé sous l'action de la chaleur, les reliefs des montagnes qui, du coté du sud, s'arrondissent en cinpies, se creusent en cuves profondes; le frisson des ondes lumineuses au-dessus des roches et des sables, donnent à ce désert un aspect très particulier, létrangeté d un pavsage lunaire. Au bout de trente lieues, au sortir d'un (h'filé, ajiparait brusquement la vallée d'Arequipa, le Misti (5,0 40 mètres) avec son panache de fiuu('e, sa cravate de glace étincelante d'oii jjendent les fils d'argent des cascades, la blanche cit(' couchée au pied du volcan, dans les arbres, oasis enchantée dont la tlecouverte arrachait jadis aux sohlats de l'inca Maita Capac une exclamation d extase et le cri : ~. Ai^i (juepaj ! -^ — " Restons ici ! •'
Les ingénieurs vankeesont passe'' outre. Leur ruban de fer cloue au (lanc
DES A>'nES AU PAT\A.
du Misti se tord en spirales et, par des pentes habilement ménagées, suivant un tracé cpii n a pas nécessité un seul souterrain, atteint son point culminant au Crucero Alto, à (juatorze mille six cents pieds anglais au-dessus du niveau de la mer. Sur un parcours de cinquante lieues, c'est la froide puna, la hruvère plaipiéc de débris d'avalanches, trouée de fondrières, de lagunes aux eaux dormantes et noires, sans écoulement apparent. Pas un arlire, pas un ])uisson, pas d autres étics vivants (jue la perdrix des neiges, les troupes de vigognes dc'talant éjierdues et, de loin en loin, une longue
fde tle Hamas chargés de minerai. Il s en va, le chameau des Andes, à raison d un kilomètre à I heure , le cou tendu, la lèvre dédaigneuse , regardant j)asser avec mépris le train hebdomadaire prescpie toujours vide. Il a conscience de sa valeur. Il est la concurrence triomphante, le
1.I.AM A KT .so> f:o>Dr cTF:rn (pampa Dr cnicEno ai.to). véliicule économique. Il
mettra près d un mois pour ])orter à la cote son j)récicux lardeau. ^lais (pi imj)orte ? Aucune j)uissance humaine ne lui ferait accéh'icr 1 allure. L'Indien le suit, patient et endurci comme lui, également indifférent aux morsures du soleil et de la bise. Dans le bissac jeté sur son épaule, il enq)oite de quoi suffire ii tout, les vivres et les rêves, les lanières de viande scichée et la feuille de coca qu il mâche en soupirant son yavavi monotone. La nuit venue, 1 homme et les bêtes s'endormiront sur l'herbe grise, aux étoiles.
Cette deuxième et dernière section aboutit à la petite ville de Pufio, dont
LA COTE. IIÎD
les iiKiisoiiiu'tlos (Ml lorrc halluo, hlotlies ;iu loiid d une cri(jiie, se luiiciil dans les eaux jjlacées du lac de Titicaca. Deux vapeurs de ])r()venance anjjlaise, le Vav a ri ci le Vapiira, amenés ici pièce à pièce à dos de mule dès 1 année 187 i, sillonnent cette nappe d eau douce dune superHcic de six cents lieues carrées cpie l)alavent prescpie constamment des vents liuieux. Le voya^jeur de tempérament impressionnable, end)arqué sur lun de ces paquebots lilliputiens, peut s'offrir les émotions combinées du sorocho ou mal de montagne et du mal de mer, à une altitude inférieure seulement de quelques mètres à celle du Finsteraarliorn, ce (pii n'est point un passe-temps banal. La traversée entre Puno et la baie de (Jhillilaya, sur la rive bolivienne, exi{je de (piatorze à seize lieures, selon le temps. Après une nuit |)lus ou moins a(jitée, le passa^jer (pii s'aventurera, non sans ris(jues, sur le j)ont recouvcut, ainsi (pie tous les a^rès, d'une coxu'be de {;lac(;, sera j)avéde ses peines par un spectacle dont aucun effort de la plume ou du pinceau ne parviendrait à rendre linconcevable (jrandeur. A deux lieues, à deux pas, croirait-on, tant la transparence de l'atmospbère raréfiée réduit la distance, se déploie le massif entier des Andes de Bolivie, du pic de S(U'ata jus(ju à l'illimani. Il est peu de; panoramas comparables à celui-l;i. .Je ne me rap- |)('lle avoir ('pouvé une impression aussi vive devant un j)avsa{je de montagnes ([u une seule fois, le matin oii [aperçus lun des {;(''a!its de I Himalaya, le Kicliinjiuga, des bauteurs de Daarjeeling.
De Gliillilaya, on gagne en trois lieures de cheval, ou de carriole, sur une plaine b'gèrement ondulée, le bord de l'ancien cratère au fond ducpiel est bâtie la capitale de la république bolivienne. La Paz n'atteiulra pas lon{jtemps la voie raj)ide (|ui doit la relier au Pacifique. Au delà de Puîio, le tracé, par la rive occidentale du lac, ne présente aucun obstacle sérieux. Mais ce ne serait la (piune nouvelle ('tape. Parvenue à I eutr(''e d une des j)asses les plus faciles de la chaîne orientale, la li{;ne sera ceilainement, tôt outaid, j)ouss(''c plus avant vers le sud-est, par Oruro, au-devant du réseau ar.'jentin, dont lun des tronçons atteint déjà la (Vontii-re de Bolivie
I3f) DES ANDES AU l'ARA.
à Ouiacii. Onatre cent ciMciiianto milles an j»lus restent à coiistriiire pour mettre en relations directes le littoral du Pérou et le rio de la Plata. Cette lijjne interocéanique, la plus lonf;ue ])eut-étre de celles (pii traverseront jamais le contiueut sud-auK'ricain, ne tVancliira j)as moins de vinjjt-quatre parallèles, du seizième deyré de latitude sud au trente-sixième, et (juinze degrés de longitude. Elle u'empruntera aucun des territoires occupés j)ar l'Indien sauvage, aucun passage ol)strué 1 hiver par les nei(;es. Elle jettera sur les marchés de Rosario et de Buenos-Avres les innombrables produits des chaudes vallées andines, amènera à la Bolivie des milliers d'émigrants, et ouvrira à 1 industrie européenne 1 une des plus riches contrées minières du globe.
Alors seulement la portion de cet énorme travail inaugurée sur la terre péruvienne cessera d'être une non-valeur, pis (pie cela, une charge onéreuse à Ic'gal d une contribution de guerre.
Sovons justes pourtant. Cette misère générale est, somme toute, })lus aj)parcnte (pie réelle. La situation est grave, non désespérée. Les ressources d'une contrée si vaste dont, depuis trois siècles, la vingtième partie à peine a été ex[)loitée de façon très superficielle; sou climat varié à Finfiui, suivant les soulèvements et les dépressions d'un sol qui, sous une même latitude, produit le blé et le manioc, le maïs et la canne, le café, le cacao, le ([uiiKjuina, le coton, sans compter les autres richesses recelées parles interminables forêts transaiulines, tout cela fait du Pérou lune des régions les |)lus favorisées, sinon la mieux dou('e de la zone intertroj)icale. Il a, je I avoue, jus(prici, autant souffert (pie profité de ces avantages naturels. Ses mésaventures ont été celles de tout pays adoptant une forme de gouvernement à hupielle il (Hait imparfaitement préparé. C'est une éducation il faire. Il ne faut pas s'étonner (pie les jeunes sociétés aient, comme les enfants, leurs convulsions, leurs crises de croissance. L'immigration accélérera leur développement, utilisera les forces perdues, éteindra les haines, les rivalités stériles, fondra les factions éparses en une nationalité com-
pacte. (JiioKjucs aiinces de paix lainèiieioiit la [)iosj)eiite eoiu[)romise par les agissements des politiciens et des financiers.
Snntiago, 10 mai 188(5.
Mauvaises nouvelles. L'expédition projetée parles missionnaires d'Ocopa, et à hupielle je devais me joindre, est remise ;i l'année prochaine.
riusieiu's de<. lettres ipii m'étaient parvcinies de Lima pendant mon excursion sui- la cote m'avaient fait j)révoir un ajournement [)ossil)le. Au|()nr(l liui, le rensei^jnement cpie me transmet le câble est on ne j)eut |)lus positif. La d(''péclie arrive au moment où je me disposais, aj)rcs un s('jour de trois semaines au (jliili, ;i reprendre la direction du nord. (Jiie résoudre maintenant? Le chiffon de ])apier rose étalé sur ma table me dicte en trois mots le conseil le plus sensé peut-être : i\o liay mision. C'est-àdire : " Vous êtes seul désormais. Le chemin de l'intérieur vous est fermé. llenoncez à tenter l impossible. -î
L'impossible... (pii sait?... Va\ (h'-barcjuaiit à (juayaquil, je n espc'rais point d antres compa(jnons de vovajje (pve les indigènes embauclu's an ]onr le jour. Le [)lan que des circonstaïu'es purement accidentelles m avaient empêché de réalisera l'Equateur, ne pouvait-il réussir au Pérou? Ma position redevenait ce (pi'elle (Hait trois mois auparavant, ni meilleure, ni |)ire. Je partirais donc.
La vérité m'obli{;e à dire (ju'en (h'-pit de ces bonnes raisons, je fns (piel(|ue temps ;i me (h-cider. Les heures passèrent, la nuit vint, tandis (ju assis près de ma fenêtre, sourd aux bruits du dehors, je \n abiinais dans des pensées (pii n'(''taient j>as toutes conleiu' de rose. Cette délibération avec soi-uu'me, ces doutes au moment de prendre une détermination (jrave, com[)tent parmi les sonffrances les plus ai{juës auxcpudles est exposé le
voyageur. La crise cepeiulant n'est jamais Inen sérieuse quand l'esprit n'est depuis longtemps occupi' que d'un seul sujet. L"ol)stination en pareil cas est une grande force.
Le lendemain, au réveil, je ne songeais déjàj)lus au fâcheux télégramme. Ma résolution était prise, ma confiance en l'avenir absolue. Afin de couj)er court à toute hésitation par une démarche irrévocable, je me rendais par le preniier train à Val])araiso, où justement chauiïait sur rade le vapeur Seretiri, en partance })our le Callao. Mon passage arrête-, je me fis conduire iniuK-diatement à bord. Le soir même, on ap])arcillait.
Ht de nouveau, pendant dix mortelles journées, défdèrent les côtes aveuglantes, les dunes de grès rouge poudrées de salpêtre, les déserts sans oasis, Atacama, Tarapaca; les villes étranges aux maisons de tôle galvanisée dont les habitants, ([ue Tespoir d'une fortune rapide retient dans cet enfer, sont réduits, pour étancher leur soif, à distiller Feau de l'Océan; Caldera, Taltal , Antofogasta, hpiique , entrepôts où s'accumule le nitrate de soude destiné à féconder nos terres épuisées d'Europe. Le vapeur s'attarde devant chacun de ces campements à débarquer du matériel, des rails, des wagonnets, des bêtes de somme, des caisses de conserves, et surtout la viande sur i)ied, qui forme la plus grosse part de la cargaison. Pauvres passagers ruminants! Du faux pont, où j'ai vu jusepi'à six cents bœufs pressés l'un contre l'autre, monte une plainte continue et, à chaque coup de roulis, le bruit d'un piétinement pareil au défih' d'une cavalcade sur un plancher de théâtre. Le treuil mis en mouvement, la chaîne se d(''roul(', el l'animal, enlève'' au moven d'un noHid coulant passé sous les cornes, pivote en lair, efhué, les yeux fous, puis va s'abattre dans le chaland amarré le long du bord.
Rien de plus énervant que ces escales loin de terre, de plus insupportable (pie ce cabotage. L'unique distraction est le spectacle, incomparable sous ces latitudes, des phénomènes lumineux aux aj)proches du soir. Il est vrai qu'on ne s'en lasse point. Nul n'y reste indifférent, du plus humble au
^#i-^^/ii!r^
j)lii.-; suj)eil)o, lie 1 liidicii a la clicvcliiro iiaLUio, dcsceiulu des plateaux de
Holivie, sorcier ambulant (|ui (■\j)l()ile les jjopulations côtières avec son sac;
à malice et sa boite ;i médecine, |us(|u au cdlxillcnt q\\ bottes vernies, avocat
ou {jeneral, parfois 1 un et 1 autre.
Après diner, tout le monde se donne
rende/.-vous à 1 extrême avant. Un
coucher île soleil et une ci[;arett<;, tel
est le dessert habituel. Le beau
moment n est pas celui ou le soleil
décline, mais la demi-heure (pii suit
sa dispaiilion. Le ciel était resté d un
jaune j)àle, la mer semblait toute
noiie. Mais voici (pie, peu à peu , un
chan^jement se produit dans l'espace
et sur l'eau. La nuance du firmament tourne au rose, à 1 incarnat, puis
au pourpre. Ce n est d'abord (|u une raie san(>lante au ras de 1 horizon.
Cette l)ande s'élar^jit de proche en proche jusqu'au zénith ; en même
teni])s la mer, tout à l'heure assombrie, s'irradie et llamboie. L'end)iase-
menl duie ((uelques minutes, après (pioi la teinte du ciel passe .<;raduel-
lement au vieil or, au vert paie, euHn au bleu dur de lapis, tandis cpi une
à une les constellations s allument, et lonj^temps avant les autres la Croix
du Sud, le phare de I hémisphère austral.
Les lenteurs du vova{je, les heures perdues dans les escales, la vie contemplative du bord, me permirent du moins d examiner à loisir les difficultés de ma position, et d'étudier sur la carte le nouvel itinéraire que m'im|)osait mon isolement. Le plus direct et le plus sûr à tous é{jards partait non pas de Lima, mais d un point du littoral situ(' ;i environ deux cents milles plus au nord, K; niouilla.'je de Salaverrx , (pii sert de |)oit a la \ ille de Truxillo. De là, je |)ouvais me diriger par Cajamarca veis les hauts plate. mx de la prcnince d'Amazonas et atteiiulre la valh-e inférieure du lluallajja,
140 r)ES a>;des au para.
m-c> (lu villa{;c de Yiiriiuafjiias, à une cin(juautaine de milles en amont du confluent de la rivière avec le Maranon. Au delà, le voyage se poursuivrait en canot, si je n'avais la bonne fortune de rencontrer Tune des chaloupes à vapeur qui, })lusieurs fois Tan, vieunent trafiquer dans ces j)ara(;cs pour le compte des factoreries amazoniennes. Peut-être même me serait-il possible d'afFréter, dans un de ces établissements, une eudjarcatiou à Taidc de laquelle je pousserais une reconnaissance jusqu au confluent du Pastaza. Je ne voulais pas, en effet, renoncera tout espoir de reconnaître, au moins sur une faible partie de son cours, ce grand tri])utaire du Maranon dont j'avais aperçu les sources sur les hauteurs équatoriennes, au pied du volcan Tunguragua. Si les circonstances m'étaient tant soit })eu lîivorables, quarante jours me suffiraient pour gajjner le versant est des Andes. Mais, comme il convenait de faire la part de Fimprévu, mieux valait me hâter afin d'effectuer la traversée des forets orientales avant ré})0(pie des grandes pluies. L'essentiel était donc de ne m'arréter à Lima que juste le temps nécessaire pour compléter mes préparatifs.
Mon retour iiuittendu causa une assez vive surprise à m(>s amis, qui disputèrent longuement sur 1 issue probable de ma tentative. La majorité ne faisait pas mvstère de ses inquiétudes. Les moins pessimistes me pressaient de réfléchir encore avant de m'engager dans une aventure qui pouvait réussir, mais dont le succès serait acheté au prix de l)ien des peines. Les difficultés d'un voyage sans autre société que les indigènes embauchés an hasard de la rencontre, toujours défiants, rarement fidèles; la triste condition de l'Europc-eu isolé de la sorte pendant des mois, son angoisse de ne sentir auprès de lui pas un ami, pas un homme de sa race pour tenir conseil dans les heures mauvaises, tout cela jne fut exposé sans détours, avec la plus affectueuse insistance.
Mais, à défaut de l'assentiment général, je lus affermi dans ma résolution par l homme dont l expérience et les conseils avaient, à mes yeux, le plus de prix, léminent naturaliste et géographe Antonio Raimondi, qui a con-
siwvv plus (h; ticnlc aiiiu'os à l'oxploratioii des Andes jxMiiviennes. A 1 eulciidie, dans ces relions peu peu|)l(''es, uncî personne seule, patiente et ii'solue, avait souvent plus de cliances de se frayer passa^je cpiune expc-dition en rè{jle, encoinl)ré(,' d un matériel pesant. Le vovayeur isolé a peu de besoins, s'accoutume vite, de gré ou de force, au fjenre de vie très simplifié de ses guides indiens. Il n'éveille point la défiance, et obtient de meilleure (jràce, dans les villajjes perdus, des vivres, des porteurs, des bétes de souiiiic. La suite ma ])r()UV('' à ([uel point l'observation était juste. Je ne saïu'ais témoigner ici trop de gratitude à lillustre explorateur pour ses avis dictés par une connaissanct; intime du pavs et du peuple. Ils m ont aid('' à siu'iuouter les plus s(''rieux obstacles, et plus d une fois leur souvenir fut ma sauvegarde dans telle occasion critique oii une démarclie, une |)arole imprudente eussent pu mètre fatales.
Je ne saurais oublier les bons procédés du gouvernement jjéruvieu et, en parti(;ulier, la bienveillance du ministre de l'intérieur, M. de Solar, (jui me uuniit de lettres officielles me recomnuiudant en termes chaleureux à toutes les autorités de la république.
Il est bon toutefois de ne pas se méprendre sur la portée réelle de semblables documents. Elle ne s'étend guère au delà des villes du littoral en comnuniication r(''gulière avec le pouvoir central, et des premières bourgades de la Sierra. En dehors de ce rayon restreint, il ne faut plus compter que sur soi-même et sur le concours de populations virtuellement indépendantes, dont les gohernadores à la peau cuivrée comme leurs administrés, échappent ii tout c(uitrôle et ne relèvent que de leur bon plaisir.
Parmi ces ])reuves de sympatbic, cclb; ([ue me donna M. le cliargé d'affaires du Brésil me touclia vivenu-nt par sa spontanéité même. Instruit de nu)n prochain départ, M. de Lacerda me remettait une lettre invitant ceux de ses compatriotes (pic je trouverais sur ma route à me donner aide et protection. Cette pièce, revêtue du sceau de la légation, pouvait mètre d un grand secours dans les établissements échelonnés sur l'Amazone brésilien.
Saii< insister sur 1 \'(Hii|>cinenl (juc ju'cessite un voyage cnlrc|)iis dans ces conditions anormales, il n'est pas inutile d en dire (juelfjues mots, .l'ai souvent regrette'', pour ma [)art, le silence que [fardent, ii ee sujet, la plupart des narrateurs. La cpiestion, vuljjaire eu apparence, est de nature à intéresser quiconque, sur le point de se mettre en route, chercherait dans le livre un renseignement pratique.
A ceux que mon exemple déciderait à visiter ces contrées, naturalistes, géolo(jiies ou simples chercheurs démotious neuves, je dirai en suhstance qu'ils aient, dans le choix de leur outillage, à procéder surtout par voie d'élimination. Le dilTicile n'est pas précisément de connaître ce dont il faut s approvisionner, mais de savoir se résigner à laisser derrière soi quantité d Objets considérés comme indispensables. Le bagage complet, y compris le (iuupemeut, les instruments, les armes et les munitions, devra être rigoureusement réduit de poids et de volume et n'excéder, sous aucun prétexte, la charge très légi}re de deux mules ou de cinq hommes. Le triage est laborieux. Mais, au risque de cruels sacrifices, il est nécessaire de faire place à une pacotille d'articles variés, tels que hachettes, couteaux, ciseaux, aiguilles, miroirs, clia[)elets, foulards aux nuances vives. En pays indien plus (pie partout ailleurs les petits cadeaux entretienncut 1 amitié. Dans bien des cas ces bagatelles seront la seule monnaie courante. L argent perd rapidement de sa valeur à mesure que l'on s'éloigne de la côte : il convient (Tailleurs de ne l emporter que sous la forme de j)iécettes d'un réal (environ iO centimes). Les fractions plus élevées seraient souvent d'une défaite malaisée.
Indépendamment du revolver, larme (pii, îi mon sens, rendra les meilleurs services, est le fusil de cliasse, calibre 12, muni d'un canon lisse et d lU) canon à ravures, si l'on a soin surtout de n'emplover (pie la cartouche à enveloppe métallique, seule à 1 éj»reuve de 1 humidité. La nécessité de réduire à son mininum le poids des l)agages exigera qu'on limite les munitions à trois cent cinquante ou (piatre cents charges. L'expérience m'a
diuontré (|ue cette quantité pouvait suffire jiour une période de six à hit mois, en ne se départant pas, ai-je besoin de le dire? de la |)liis seère économie. Etant donnée la nature du terrain, larme répondra miux que toute autre h sa douMe destination, la chasse et la défense, .le n ésite pas à lui donner, dans ces parages, la jiréférence sur la carabine Wuchester. Une grande portée est un avantage illusoire alors que Texubérace de la végétation restreint, le j)lus souvent, le cliauq) d observation à II ravon de quelques mètres.
ette vérité est surtout sensible durant la marche à travers les forêts (pii reouvrent les pentes orientales de la Cordillère. On clieminera plusieurs jors de suite sans entrevoir un pan de ciel. G est dire que le voyageur ne dera plus espérer déterminer sa position au movcn du sextant. L instruinot lui servira peu en dehors des hauts plateaux, à supposer qu'il soit arjvé intact jusque-là, et nait j)oint été faussé ou brisé dans les chocs occasionés par les chutes fréquentes des animaux et des porteurs. Il est facile dvsuppléer et de se diriger à laide de points de repère connus, pris sur la igné de faîte des Andes et, à lest, sur les rivières. On peut tracer de la soie un itinéraire à j>eu près exact, à la boussole. La plus maniable et de lieucoup la plus résistante est la plus simple entre toutes les boussoles de delinaison, connue sous le nom de boussole d'arpenteur.
.es autres objets d'un usage courant seront : 1° un thermomètre; 2» un IniDmètre à mercure; 3" un anéroïde. Ce dernier, il est vrai, ne se recomniade point par la précision, surtout avec les luusques changements de nivau qui se succèdent dans une même étape. Il est, en revanche, plus soUe et donnera, faute de mieux, des indications approximatives. Un au1e appareil, également portatif, peut le remplacer avec avantage. Je vcK parler de rhvpsomètre qui, comme chacun sait, sert à déternuner la teipérature à laquelle l'eau entre en ébuUition. Celle-ci variant suivant la pmion atmosphérique, si Ton a pris soin de noter le degré d'ébullition en un{:>oint donné, on pourra connaître plus tard la pression correspondante
et, par suite, l altitude exacte de ce point, en consultant les tables de Rc(jnault.
Une tente n Ollie d utilitc- <pie sur les plateaux supérieurs de la Cordillère, tant en pavs désert (pie dans les villa^jes où la vermine, toujours abondante', laisse un cuisant souvenir de 1 liospitalité indienne. Dans les forets du versant ama/onien, labri le plus usité et le plus commode sera le taviho, la butte improvisée à 1 aide de (juatre pi(piets et d'une brassée de palmes.
En prévision des températures j)arIois très basses auxcpielles on est exposé pendant la première moitié du trajet de la côte aux terres cbaudes, dans Timpossibilité de s'embarrasser d'une [jarde-robe approj)riéc à tous les climats, le mieux est de se munir du lonjj sac en peau de mouton, d'un usage constant dans les Andes de Bolivie et du Chili. La toison laissée à 1 intérieur préserve du froid le plus rijjoureux. .1 ai pu dormir en plein air, emmailloté de la sorte, par des températures de dix et douze de{>rés au-dessous de zéro.
Un article non moins essentiel, c'est la moustiquaire. Elle devra être, de préférence, en toile lé{jère. La gaze, qui n'offre pas assez de résistance, j)Ourra cependant être employée à la confection d'enveloppes destinées à protéger, durant le jour, le visage contre \ci pinms, insectes aussi cruels (pie le mousti(pie nocturne, et dont la présence rend pres(pie inhabitables certaines plages des rivières transandines.
Le -M mai 1880, sept lieures du soir, en rade duCallao. — Le moment (hi (hpart est arrivé. Tous mes colis sont là, étiquetés, numérotés, protégés j)ar une double enveloppe de toile caoutchoutée. Me voici une fois encore, jK)nr (pielques heures, sur le j)ont d un pa(pieb()t. Le hasard veut ([ue ce soit précisément une vieille connaissance, ce même Bolivia sur lequel je prenais passage, il v a quatre mois, à Panama.
LA COTE. l,'.5
Plusieurs (le uos couipatiiotcs, allMcIics de la U'-^aliou ou couiincrcanls, avaiout tenu à m'arcompa^^ncr jus(|u"au bateau, (le ne fut pas sans euioliou ([ue je piis con^jt' de ceux (pii ui avaieut téuioi(;iie tant de svjnpatliie |)eudaul mes deux sc'jours ii I^inia, et (pie peut-être je ne devais jamais levoir. La cloche a sonné, invitant ceux qui ne partent pas à presser les adieux et il (piitter le bord. Il faut se séparer. Vn dernier serrement de mains échangé au j)ied de 1 échelle, et, une à une, les petites embarcations démarrent, nageant vers la terre. Pendant quelques minutes, leurs coques blanches audessus desquelles des mouchoirs s'agitent, restent distinctes dans le crépuscule. Puis, tout disparait. Il n\ a plus sur 1 horizon (pie les feux du port et les lumières lointaines de la capitale scintillant au pied des collines.
Dans la semaine (pii avait jirécédé mon départ, beaucoup d individus étaient venus se présenter à moi à titre (l'interprètes ou de domestiques. Il ne se passait pas de journée (jue ]e n'en visse arriver un ou deux, souvent davantage. Certain après-midi, il y en eut devant ma porte jusqu'à cin([, attendant gravement leur tour. Ces candidats a])j)artenaient à des nationalités diverses, ceux-ci originaires de l Amérique centrale et de la Colombie, ceux-là du r(''rou; d'autres venaient de la Cordillère bolivienne ou du Chili. Cens de ressource d'ailleurs, successivement mineurs, arrieros, conducteurs de bétail, chercheurs de plantes. Ils avaient récolté l'or et largent, le nitrate, le (|uin([uina, la vanille. La plupart n'invoquaient d autre recommandation (pie leur bonne mine, l'expérience acquise dans vingt métiers, et le désir de courir de nouveau les aventures, .le déclinai toutes ces offres de service. J'étais parfaitement résolu à ne point einl)aucher, dans une ville de la cote, un personnel dont j ignorais les antécédents, et (pii pourrait (le\enir plus . tard un (Mubarras, sinon un danger. Mieux valait n avoir affaire ([u aux indigènes recrutés d étaj)e en étape.
Je ne voulais cependant ])as partir sans un ami, et ni'(''tais mis en (piète d'un chien. Celui (ju'on m'amena au dernier moment était une s(»rte de mâtin fort laid et r(''pondant au nom de Lmn, bien qu'il n'eût lien de
IVC r>ES A>'DES AU PARA.
It'oiiiii dans la touiiuuc. ^lais à dcl'aut du (julhc et de la race, l animal possédait du moins une vi;)ucur peu commmie et 1 ardeur de la jeunesse. (Ju e\i(^;er de j)lus? .le me 1 adjoijjnis done, mal^^ié les observations de mon entourage. Tous en eilet étaient unanimes à me prédire (jue mon proté^jé n irait pas loin. Si, par im])ossible, il résistait aux l'ati{;ues du vovajje ;i travers les sierras, il périrait, à coup sur, sous la dent d'un carnassier, entie les serres d'un oiseau de proie, ou de la morsure d un serpent. L'événement donna tort ii ces pronostics. Léon a rempli sa tâche au delà de mes espérances. La j)auvre béte me lut d un (;rand secours, et, dans une circonstance des plus jjraves, je ne dus mou salut ipi à sa vijjilance. (j est plus (|ii il n on Tant ])()ur m excuser si je rends ici justice à mon fidèle compagnon, le premier j)eut-étre de son espèce qui ait traversé le continent de part en part. Ajircs mille vicissitudes, il est parvenu sain et sauf jus(|u'en France, où il se rejxjse maintenant sur ses lauriers.
On se rend du Callao à Salaverrv en un peu moins de trente lieures. Le vapcui' ne (ait relâche qu une fois, à 1 end)ouchure du llio Santa, dans la baie de Chimbote, encore déserte. Lue dizaine de hanjjars et de cabanes éparses sur la })la{;e attestent seuls la prc'sence de 1 homme. Cette admirable rade est })ourtant 1 un des meilleius ports naturels de toute la côte du l^acihtpie, ou les abris sont si rares.
On n en saurait dire autant du mouilla(je de la Salaverrv. Là, le débarquement et lembanpiement, contrariés par une formidable houle, s opèrent en rade foraine. Des escpiifs étraiifjes font la navette entie le riva{;e et le navire ancré à trois milles de terre. Ce sont de louids chalands mano'uvr(''s à la rame, mais j)lus souvent des ha/sas, radeaux suruiontés d un mal et d une voile inniiense, analojjues aux j(iiirj(((l(is du Ihésil, ou même 1 appareil primilil de I abori;;ene, (piehpies plaïuhes suj)portées ])ar des outies en jieau de veau marin. J^e liansbordement de la car{jaison s'effectue au moyen dn treuil a vapeur. (Juand vient le tour du passaj^er, celui-ci prend ])la(e dans un(.' benne dosiei' que 1 on susj)en(l ii la chaîne, bien heureux lors-
(|irmie manœuvre trop précipitée ou un coup de roulis écartant 1 eiuharcalioii, lie lui vaut pa? un bain plus ou moins prolon{]é.
Le haliuienl, mouillé depuis 1 auhe, ne devait pas repartii' avant la nuit. Aussi avais-je accepté l'invitation du commandant ([ui m'en(>a{j;eait à rester il l)()i(l jus(prau soir. Rien ne me pressait d'aller ;i terre. Au moment d abandonner dc'linitivement ma maison llotlante, je me prenais d atfection |»oni ce i)ateau ipii, désormais, me re])résentait le monde civilise'', la lamille, les amis lointains; ])Our cette mer ([ui avait si lon^jtemps hercé mes rêves. Lorscju arriva 1 heure du lunch, je ne pus me défendre d'une réflexion saugrenue : combien de mois allaient s'écouler avant (pie j aie de nouveau loccasion de m asseoir, en compagnie d'Européens, autour d une table correctement dressée? Quand reverrais-je des cristaux, une nappe blanche et cette friandise dont ceux-là seuls (pii en ont été privés appic'*cienl la valeur, — le pain?
A la lin du repas, le capitaine, M. Simmons, se leva, et après m'avoiiadressé en leiines chaleureux ses souhaits pour le succès de mon vovage : i. Mesdames et messieurs, ajouta lexcellent homme, je vous demanderai de porter la sanli' du vovageur français ici présent, avec du vin de France. i' Et le Champagne circula.
Dcn\ henres plus tarti, le Bolivid achevait d end)ar(pier les sacs (h' sucre |)i-ovenanl (h's haciendas de la vallée de Chicama. Le dernier chaland allait regagner la rive. La benne lut accrochée à la chaîne du treuil (|ui m eideva au milieu des adios , i\Q> hurrahs, des God hlcss you! i\c> marins et des passa{;ers. J étais (i(''|;i loin (pic lenrs voix m ariivaient encore pardessus le bruit du flot, les coups de sifflet des maitres d équipage et le chant cadenci' de mes rameurs penchc's sur leurs longs avirons. Ceux-ci réjx'taicnt un ictiain popidaire sur la cote, la (■om|)lainte des nuitelots (|ui vont donbler le cap I b)in :
Saliinos (le Liiiiti l'dfd ir fil l'uni .'....
La rliansoii est triste, l'^llo dit les adioux, les lon^js espoirs, le mystère des horizons voiles, rcnflure menaçante des lames.
Moi anssi, je m'en allais au Para, mais à travers monts et valh-es, par les forets munmirantes comme 1 Occ'an, les tlciives pareils à des mers.
La barque s'échouait dans la vase juste au moment où une (jrosse va^jue crevait sur nous. Deux bateliers demi-nus me hissèrent sur leurs épaules, et trempé, ruisselant, m emportèrent en courant vers la fjrève. Déposé sur le sable, oiij'enfonçais jusqu aux jarrets, je restai quelques minutes immobile, les yeux fixés sur le Pacifique. Maintenant, lOcéan était désert. T.e Bolivia, (uvant ;i toute vapeur, venait de disj)araitre. Il n'en restait (pi un peu de fumée traînant au larjje.
Mars-mai 1886.
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