CONCLUSION
Que si maintenant, jetant un coup d'œil en arrière, nous envisageons l'anesthésie dans son ensemble, nous arrivons à une conception plus nette et plus générale de ce symptôme, et il nous devient possible d'en apprécier la valeur physiologique.
Dans les cas les plus simples, un nerf est malade, et la voie de transmission des impressions périphériques vers l'encéphale étant interrompue, tout le département cutané auquel il se distribue se trouve frappé d'insensibilité. Cette variété d'anesthésie se reconnaît facilement, à un ensemble de caractères constants : elle est circonscrite, distribuée [sans symétrie aucune à la surface de la peau. L'insensibilité peut d'ailleurs être complète ou incomplète, suivant que l'altération de la fibre nerveuse est légère ou profonde. Comme termes extrêmes de cette série, je puis citer d'une part les troubles sensitifs légers qui accompagnent certaines névralgies, de l'autre, la plupart des analgésies totales que l'on rencontre chez les lépreux.
Dans un groupe de maladies plus nombreuses, le mécanisme qui donne lieu à l'anesthésie est fort différent. Ce ne sont plus les conducteurs périphériques qui sont intéressés, la moelle elle-même est atteinte. Or le problème est singulièrement complexe, car l'axe gris médullaire, à la fois conducteur et centre d'actions réflexes, ne se laisse pas seulement traverser
par les impressions sensitives, mais en réfléchit une partie sous forme de perception inconsciente.
J'ai cherché à prouver comment, dans l'analyse si délicate des symptômes, les données physiologiques étaient d'un grand secours pour éclairer les phénomènes morbides : et réciproquement j'ai fait voir que certains faits cliniques, par la netteté des troubles qui les caractérisent, constituent de véritables expériences susceptibles à leur tour d'élucider singulièrement la physiologie de la moelle.
Envisageant successivement, à ce point de vue, les diverses maladies qui atteignent le centre rachidien, j'ai montré la sensibilité générale totalement abolie dans les myélites aiguës à marche rapidement ascendante; partiellement atteinte dans les myélites circonscrites, à peine modifiée dans certains myélites diffuses. Par contre, j'ai mis en relief ce fait remarquable, que toutes les fois que la lésion spinale intéresse les portions postérieures de l'axe gris, les troubles sensitifs deviennent prédominants, tandis que les altérations limitées aux portions antérieures du centre nerveux laissent intacte, ou peu s'en faut, la sensibilité périphérique. En procédant ainsi par voie d'éliminations successives, je suis arrivé à cette conclusion, que certains faits cliniques permettent de soupçonner l'existence, dans la moelle, d'un véritable centre de sensibilité, et que ce centre serait placé dans le segment postérieur de l'axe gris.
Avec les maladies de l'encéphale, l'interprétation de l'anesthésie devient bien plus difficile. La physiologie du cerveau est encore dans l'enfance, tandis que celle de la moelle nous a déjà révélé quelques-uns
de ses secrets. Nous ne possédons point de guide qui nous conduise sûrement àtravers ce labyrinthe. C'est aussi à la clinique qu'il faut avoir recours pour entrevoir quelques données probables, sinon certaines. Parmi les maladies de l'encéphale , en effet, les unes ne déterminent que peu ou point d'anesthésie, bien que les lésions soient souvent très-étendues et profondes ; d'autres, au contraire, quoique plus circonscrites, occasionnent parfois des troubles de la sensibilité fort considérables. L'analyse attentive d'un certain nombre de ces faits a permis de circonscrire une région spéciale de l'encéphale, qui semble être un des centres de la perception générale des impressions sensitives, et les lésions de ce centre s'accusent par un symptôme clinique d'une netteté singulière, l'hémianesthésie. C'est là le grand fait qui domine la pathologie cérébrale, au point de vue qui nous occupe. La physiologie est venue à son tour apporter le tribut de ses expériences et confirmer, d'une manière bien remarquable, les résultats qu'avait fournis l'observation attentive des malades J'ai cherché à mettre en relief ce point capital, qui servira sans doute de jalon pour arriver ultérieurement à des localisations cérébrales plus précises.
Telles sont les trois notions fondamentales que j'ai développées dans ce travail, telle est surtout l'idée mère qui m'a guidé. Convaincu que la physiologie es destinée à éclairer la clinique, en s'appuyant sur les faits pathologiques qui sont des expériences tout effectuées, je me suis attaché de préférence à montrer la concordance qui existe entre 5a lésion et le symptôme, sans toutefois me dissimuler que pour le
moment un tel accord est presque toujours impossible à établir. Même dans les cas en apparence les plus nets, en effet, on a pu voir combien l'interprétation de certaines anesthésies prêtait à la critique. Les affections cutanées, où la lésion semble périphérique par excellence, ne reconnaissent peut-être pas toujours une pathogénie aussi simple : l'intoxication saturnine, où l'on a constaté des lésions des nerfs, pourrait également se caractériser par des desordres plus profonds, intéressant les centres nerveux supérieurs. Les mêmes doutes se reproduisent à chaque instant pour la plupart des anesthésies toxiques, et pour celles des névroses.
Dans cette catégorie d'affections, cependant, je crois et j'ai tâché de montrer que l'anesthésie a plus qu'une valeur clinique. En m'appuyant sur le caractère essentiellement central de l'hémianesthésie, j'ai pu discuter, avec quelque fondement, l'hypothèse de la nature de certaines d'entre elles, de l'hystérie surtout, qui présentent des exemples de ce symptôme. Sans prétendre que toutes les anesthésies qui s'observent dans ces maladies variables reconnaissenc nécessairement une origine encéphalique ou médullaire, il ne me paraît pas moins prouvé que, pour certaines d'entre elles au moins, il ne peut être question d'une modification périphérique des nerfs. C'est là une donnée précieuse qui, peut-être, sera utilisée quelque jour.
Il reste enfin toute une classe d'anesthésies dont l'explication me semble, pour le moment, impossible à fournir. Ce sont celles qui dépendent des maladies cérébrales dont on n'a pu découvrir encore les lésions
caractéristiques, je veux parler du groupe des affections mentales. L'anesthésie, dans ces circonstances, est fréquente et atteint parfois un degré d'intensité extrême. Or, ce fait soulève une question de physiologie des plus importantes, sur laquelle malheureusement l'expérimentation, comme la clinique, ne fournit aucune donnée sérieuse; c'est de savoir s'il existe des centres sensitifs à la périphérie de l'encéphale. Sans aucun cloute, les parties centrales du cerveau sont mises en rapport avec les couches corticales: mais ces communications se font-elles partout indifféremment, ou au contraire sont-elles limitées à certaines régions spéciales, les unes servant de centres moteurs, les autres de centres sensitifs ; c'est ce qu'il est pour le moment impossible d'affirmer et même de soupçonner. Il est plus que probable cependant que le centre sensitif intra-encéphalique, dont les faits cliniques et expérimentaux ont presque démontré l'existence, n'est pas seul en cause, et ce qui le ferait croire, c'est l'étendue de ces anesthésies qui surviennent dans des affections du cerveau à lésions surtout périphériques, telles que la méningite chronique, par exemple. On comprend que, sur ce point, je ne me borne à indiquer les desiderata de la science, sans chercher à les combler.
On me reprochera peut-être d'avoir trop accentué le côté physiologique de mon sujet et de n'avoir pas mis assez de réserve dans l'interprétation de certaines anesthésies d'origine douteuse. J'accepte d'avance ce reproche. Il m'a paru plus utile, en effet, de chercher à relier, par une conception pathogénique générale, les groupes épars des anesthésies, que de me borner à
une énumération exacte, mais stérile, de toutes les maladies dans lesquelles se présente ce symptôme. Un travail d'ensemble sur un point de la séméiologie n'a de valeur, suivant moi, que s'il met en relief les côtés obscurs et s'il indique la voie dans laquelle des recherches ultérieures pourront être fructueuses.