INDICATIONS THÉRAPEUTIQUES
Ce serait ici le lieu d'indiquer les considérations générales qui doivent guider le médecin dans le traitement de l'anesthésie. Mais en réalité, est-il possible de fixer une règle sur la conduite à tenir en face d'un accident qui dépend des causes les plus multiples, se montre dans les circonstances les plus diverses, et qui par suite n'a jamais une signification identique ? Où trouver de la parité, par exemple, entre l'anesthésie qui accompagne une hémorrhagie cérébrale, une myélite et celle qui se rattache à l'intoxication saturnine, à l'hystérie ou à l'asphyxie locale des extrémités? Evidemment la thérapeutique, dans ces conditions
différentes, ne saurait être uniforme, et le traitement doit varier selon la maladie dont l'anesthésie est le symptôme.
L'insensibilité elle-mêmemérite-t-elled'être traitée spécialement, et doit elle attirer l'attention du médecin autrement que comme un indice diagnostique et pronostique souvent d'une haute valeur? On ne saurait à cet égard formuler de réponse catégorique. Parmi les malades anesthésiques, il en est qui ne se doutent pas qu'une partie de leurs téguments est insensible aux impressions extérieures. Ceux là me paraissent hors de cause, et il n'est pas besoin de les traiter pour un inconvénient dont ils n'ont même pas conscience. Mais il en est d'autres pour qui l'obtusion du sens tactile est souvent fort pénible, et constitue un désagrément fâcheux. Par le fait de l'anesthésie plantaire leur démarche est moins assurée : beaucoup d'ouvrages minutieux ne peuvent plus être exécutés, parce que leurs doigts ne sentent plus les petits objets : dans ces circonstances, il est nécessaire de traiter l'anesthésie pour elle-même. Voyons donc quels sont les moyens dont nous disposons pour combattre ce symptôme.
Il serait assurément désirable que le traitement de l'anesthésie répondit aux conditions pathogéniques de ce phénomène : qu'on pût agir sur le cerveau lorsque l'insensibilité est de cause cérébrale, sur la moelle lorsqu'elle est de cause spinale. Mais nos moyens d'action sur les centres nerveux sont fort insuffisants, et, d'autre part, les agents thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue, tels que l'électricité, par exemple, outrepassent facilement le but, de sorte que
la conduite à tenir pour le médecin est souvent trèsdélicat» 3 . Dans l'immense majorité des cas, nous ne devrons atteindre les centres céphalo-rachidiens que par l'intermédiaire des nerfspériphériques, dont nous excitons les fibres terminales. Pour être indirecte cependant, cette excitation n'en produit pas moins des effets réels, et c'est à ce procédé, en définitive, qu'il faut presque toujours en venir pour traiter l'anesthésie.
Quant aux divers moyens d'excitation dont nous disposons pour modifier la sensibilité cutanée, ils sont assez nombreux, et sous ce rapport, on peut établir une série de degrés, depuis la stimulation légère jusqu'à l'excitation la plus énergique. S'agit-il d'une anesthésie incomplète, d'une simple obtusion du sens tactile, on peut espérer qu'à l'aide de quelques bains salés ou sulfureux le symptôme ne tardera pas à s'amender. Ces moyens agissent en effet de deux façons : la chaleur d'une part, l'agent chimique de l'autre contribuent probablement à modifier le fonctionnement des nerfs, ils changent certainement les conditions de la circulation périphérique; or, ce seul fait a une importance considérable au point de vue du réveil de la sensibilité. J'ai déjà indiqué que l'un des phénomènes les plus saillants, chez beaucoup de malades, était l'état exsangue de la peau sur les points insensibles : avec le retour de l'afflux vasculaire reparaissent souvent les fonctions nerveuses. Il suffit d'ailleurs fréquemment d'une modification très-légère, pour provoquer le retour des manifestations sensitives, car le fait seul d'explorer la sensibilité au niveau des points anesthésiques et surtout sur les parties saines adjacentes ramène souvent dans les
régions reconnues anesthésiques la perception du tact et de la douleur. Cette notion physiologique ne doit pas être perdue de vue dans le traitement général de l'anesthésie, et l'excitation devra porter aussi bien sur les parties de la peau restées sensibles que sur les téguments malades.
Si la stimulation légère produite par les bains est insuffisante, on aura recours à des moyens plus énergiques. Les frictions sèches avec un linge rude ou une flanelle, aidées de l'emploi des irritants locaux, l'urtication etc., trouvent ici leur application : l'hydrothérapie, dans les cas rebelles, sera une précieuse ressource : enfin c'est à l'électrisation qu'il faudra s'adresser, si l'anesthésie résiste à tous les autres moyens d'excitation. La faradisation cutanée constitue en effet un moyen très-puissant, mais c'est une méthode douloureuse. Il est vrai que cette douleur entre peut-être pour beaucoup dans l'efficacité du traitement ; toutefois il est bien probable que l'électrisation n'agit point par la douleur seule : elle amène trèscertainement une fluxion sanguine considérable vers la peau, comme le témoignent les traînées rouges qui se produisent sur les téguments après chaque application de la brosse ou du pinceau électrique.
Il est remarquable, du reste, que presque jamais il n'est nécessaire de faradiser localement toutes les parties anesthésiées, pour voir reparaître la sensibilité chez les malades. L'excitation d'une région limitée de la peau semble capable, dans certaines circonstances, de réveiller la sensibilité sur toute la périphérie de l'enveloppe cutanée. C'est là un fait clinique qui a été explicitement reconnu et signalé par M. D.uchenne de Boulogne.
Telles sont les considérations qui doivent présider au traitement général du symptôme, sans préjudice des cas particuliers qu'il me reste à passer en revue. Il ne suffit pas, en effet, d'avoir affaire à une anesthésie symptomatique d'une affection du cerveau ou de la moelle pour poser en principe que le médecin doive rester spectateur impassible des phénomènes. Sans doute, dans la majorité des cas il en est ainsi. On ne songe guère à l'anesthésie quand on se trouve en présence d'une hémiplégie grave, ou d'une paraplégie qui compromet l'existence. Mais le cas suivant peut se présenter, par exemple : Un individu est pris d'un étourdissement, il se relève avec un peu de faiblesse du membre supérieur et inférieur d'un côté, et surtout avec un notable engourdissement. Au bout de quelquesjours, la faiblesse disparait, mais l'obtusion, du sens tactile persiste. Devra-ton abandonner ce malade sans essayer de modifier sa sensibilité? Et d'autre part, n'est-il pas à craindre qu'une stimulation périphérique intense ne retentisse trop fortement sur son encéphale? La décision, dans les cas de ce genre, est fort difficile. C'est alors qu'il conviendrait peut-être d'administrer graduellement, et avec beaucoup de prudence les courants continus, qui paraissent agir d'une manière réellement efficace sur les centres nerveux , sans provoquer une excitation exagérée. Les mêmes considérations s'appliquent aux anesthésies d'origine spinale, lorsque le mouvement est déjà revenu dans les membres inférieurs, et qu'on veut tâcher de ranimer la sensibilité plantaire.
S'ao-it-il, au contraire d'une hystérique , chez laquelle, la santé générale restant bonne, l'anesthésie
devient un phénomène gênant qu'il faut faire disparaître : c'est aux stimulants énergiques de la peau qu'il faudra s'adresser. Les frictions, les douches, le massage, l'hydrothérapie, conviendront dans les cas ordinaires, sans qu'il soit besoin de recourir à la faradisation. Celle-ci pourra être employée toutefois, si les autres moyens ne parviennent pas àrétablirla sensibilité. De même, chez un saturnin, l'anesthésie n'est qu'un symptôme secondaire, et le traitement devra surtout consister à faciliter par tous les moyens possibles, l'élimination du plomb contenu dans les différents organes. Le soufre donné à l'intérieur, ou l'iodure de potassium à petites doses, les bains sulfureux, l'hydrothérapie, l'électrisation localisée rempliront cette indication.
Il serait facile de multiplier les exemples : j'en ai dit assez pour donner une idée générale de la façon dont il faut comprendre la thérapeutique de l'anesthésie.