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I. — Orient

Hébreux. — « Deus gravem immisit soporem in Adam ut nihil doloris sentiret. » (Version latine du Pentateuque de Datlie; Genese II, 21). Cette origine divine de l’anesthésie chirurgicale signalée pour la première fois par Simpson, en 1847, pour réfuter les objections religieuses que suscitait l’anesthésie obstétricale, ferait remonter la première application de l’anesthésie à la création du monde, avant l’apparition de la femme. Mais Samuel Ashwell, en apprenant cette citation, s’appuya sur les mêmes textes pour répondre à Simpson : « En laissant de côté cette impiété qui consiste à ne faire de Jéhovah qu’un simple chirurgien opérateur et cette absurdité de supposer que l’anesthésie puisse être nécessaire dans ses mains, Simpson oublie que ce profond sommeil eut lieu avant l’apparition de la douleur dans le monde, pendant l’état d’innocence d’Adam.» (Lancet, 1847.) Après cette première mention d’un procédé anesthésique,

l’on trouve clans les livres hébraïques cVautres faits qui témoignent que de tout temps l’homme a cherché à combattre la douleur. Aussi Guglielmo Romiti (Firenze, Lo Sperimentale, 1874), en parlant des livres de Moïse, fait-il remonter à l’an 1672 avant J. -G. la création de l’anesthésie. Corracli (Milano, 1879) nous apprend en outre que chez les Hébreux l'on avait coutume de donner aux personnes que Fon conduisait au supplice « des breuvages forts et assoupissants pour amortir en eux le sentiment delà douleur » (Talmud, tract. Sanhédrin, cap. VI, fol. 43). Le goût de ces breuvages était dissimulé au moyen de la myrrhe. Dans les prophètes ces breuvages sont désignés sous le nom de « calice du sommeil, de vin des condamnés ». C’est sans doute lui qui fut donné à Jésus sur le Golgotha (Evangile de St-Marc, XV, 23). Cependant la Bible ne parle pas de pavots et le dudaïm que recherchait la stérile Rachel et que célèbre le cantique des cantiques, ne serait pas, malgré l’opinion de saint Augustin, la mandragore, mais bien une plante ne jouissant pas de propriétés anesthésiques.

Assyriens. — Les Assyriens, qui furent plus d’une fois en contact avec les Hébreux, essayèrent aussi de calmer la douleur de certaines opérations. Du moins, Hérodote nous apprend qu’ils employaient la compression des jugulaires pour rendre la castration indolore. (Cultello pudendas corporis partes veluti apoplecticas amputant.)

Egyptiens. — Avant les Assyriens, les Egyptiens, dont la civilisation remonte à une époque si reculée, auraient fait quelques tentatives pour diminuer les souffrances résultant des opérations chirurgicales. Plusieurs auteurs assurent

que le pavot était alors en honneur chez ce peuple. L’on sait d’ailleurs que l’on cultive encore aujourd’hui dans toute l’étendue de l’Egypte ce pavot, que les Arabes appellent Abou-el-Noum, c’est-à-dire père du sommeil, et que le nom d’opium, nom fort ancien, est d’origine orientale. Si les textes hiéroglyphiques de GhampoliiGn et des égyptologues ne renferment aucune autre mention de substances narcotiques ou anesthésiques, nous trouvons cependant des citations sur ce pays dans Homère, dans la matière médicale de Dioscoride et dans l’histoire naturelle de Pline. Homère nous dit : « Au banquet de Ménélas et de Télémaque, Hélène mêle au vin où puisaient leurs coupes le suc merveilleux d’une plante qui bannissait du cœur la tristesse et amenait

l’oubli de tous les maux » . Tel était le charme souverain

de ce baume : Hélène l’avait reçu de Polydamna, femme de Thaonis, qui régnait sur l’Egypte où la terre féconde fait pulluler des plantes et vénéneuses et salutaires (Odyssée, chant IV). C’est là le népenthès d’Homère. Diodore de Sicile rapporte que Thèbes et Diospolis fournissent une liqueur, l’iræ et tristitiæ medicamentum, semblable à celle dont parle Homère et qu’on s’adressait aux femmes pour en avoir la composition. Encore de notre temps, ditEusèbe, les femmes de Diospolis savent calmer la tristesse et la colère par des potions qu’elles préparent.

La composition de ces substances nous est restée inconnue. Plutarque et Pline ne font que citer le népenthès, de même que bien longtemps après, Hiéronyme Diexel (conscientia fol. 32, et theatrum botanicum), Théodore Zwinger (apud Craton, épist. 223, p. 391) et Pierre Monavius (apud Craton, epist. 225, p. 472).

Quercetanus (1609) donne une description assez confuse de

la composition du népenthès qu’il emploie contre l’épilepsie. 11 nie qu’il entre de l’opium dedans, mais Hôfer (1675) croit que cela est faux, car Quercetanus dit qu’il agirait à la dose d’un grain de poivre et l’opium seul peut avoir cette énergie. 11 est probable que Quercetanus ignorait parfaitement la composition du népenthès d’Homère et ne se servait que du nom « Est medicamenti narcotici genus ». Aussi, pour Bitaubé et pour Gorradi, le principe de ces breuvages seraitil un opiacé quelconque. Pour Yirey, au contraire, ce serait une préparation faite avec l’hyosciamus datura. Le chevalier de Paravey, dans sa brochure « le Népenthès d’Homère, dans les livres botaniques chinois, Versailles 1863 », pense aussi au datura. Cependant, pour le Dr Royle, le nepenthès ne serait autre que le chanvre. Ajoutons enfin qu’en 1679, Pierre Petit a cru retrouver le népenthès d’Homère dans l’ænothera de Théophraste (Hist plantar : lib. IX, cap. 21) et dansl’ænopia de Galien: ce qui n’éclaircit pas la question. Toutes les opinions sur ce sujet ne sont que des hypothèses. L’on ignore de même quel était le procédé cité par Homère et employé par Machaon, fils d’Esculape, pour couper sans douleur les chairs fétides de l’ulcère de Philoctète, blessé par une des flèches d’Achille.

Le même mystère règne sur la pierre de Memphis, décrite par Dioscoride et Pline. Dioscoride, qui composa son ouvrage sur la matière médicale entre les règnes de Néron et de Titus, vers l’an 64 après J.-C., nous raconte que l’on trouve près de Memphis, en Egypte, « une pierre dite pierre de Memphis (memphites lapis) de la grandeur des calculs, d’un aspect gras, d’une couleur variable. « Hoc tradunt, dit-il, trito et illito partibus quæ secandæ velurendæ sunt, sensus abolitionem citra periculum inferri. » Pline dit de la

même pierre (ehap. XI, liv. xxxvi) : « Certaines personnes vantent la variété dite Tephrias parce qu'elle est d’un gris cendré. Cette pierre, qui ressemble à une gemme, s’appelle aussi memphite, du nom de sa patrie. On la broie, puis, dissoute dans du vinaigre, on l’applique aux parties qu’il faut brûler ou amputer. Le corps s’engourdit alors et devient insensible (Hujus usu conteri et iis quæ urenda sint aut secanda ex aceto inlini, obstupescit ita corpus, nec sentit cruciatus). »

Qu’était la pierre de Memphis ? Dioscoride et Pline ne nous l’ont pas appris. Pline se contente de dire qu’elle était « gemmantis naturæ ». Nous ne pouvons donc que rechercher et rappeler les suppositions qui ont été émises sur sa nature. Albert Le Grand (Bolstadius, docteur en 1236, mort à 75 ans, en 1282), dans son « Liber secretorum (Venise, 1516) », nous dit en parlant de cette pierre : « Sa puissance stupéfiante est supérieure à celle de l’opium ». En effet, prise en boisson ou broyée avec du vinaigre et frottée sur les parties qu’on doit brûler ou couper, elle rend ces parties tellement insensibles que l’on ne sent aucune douleur. Pierre'-André Matthioli de Sienne, médecin de Padoue (1500- 1577), qui a publié « Opéra omnia, hoc est commentarii in sex libros Pedacii Dioscoridis Anazarbei de materia medica (Venise 1554) et Discorsi (Venise 1559) », en commentant le passage de Dioscoride, dit que la pierre de Memphis procure l’insensibilité quand les chirurgiens ont besoin de couper un membre. Mais ces deux écrivains ne nous renseignent nullement sur la nature de cette pierre qui fut plus tard remplacée par la peau du crocodile sacré du Nil.

Nicolas Lemery, dans son Dictionnaire ou Traité univer-

sel des drogues simples (1727), incline pour croire que « c’était une pierre empreinte d’opium ou du suc découlant des pavots qui croissent abondamment en ce païs-là et qui ont beaucoup de vertus narcotiques ». Sprengel (1827), dans ses Commentaires sur Dioscoride, en fit d’après son usage une sorte d’asphalte (colore llavo,fulvo, gilvo, brunco, subfusco et nitore quodam pinguiculo). Lorsqu’on le brûle, dit-il, il produit une fumée épaisse et bitumineuse (ex odore eo divinari potest olei ætherei inesse copiam, quâ sicut gagate-s dolores sedare potest). Sprengel regarda même cet asphalte comme le retinasphaltum, décrit par Cari Hatchett (Transact. of Linn. Soc. IV, p. 40). Salverte, dans son ouvrage sur les sciences occultes (Paris 1856), considéra la pierre de Memphis comme un produit de l’art. L’on pourrait enfin adopter plus facilement l’opinion qui consiste à regarder la pierre de Memphis comme une sorte de marbre ou de calcaire qui, au contact du vinaigre, laisse échapper son acide carbonique. L’on saiLque Simpson a essayé d’utiliser les propriétés anesthésiques de ce gaz dans le traitement des maladies internes (on carbonic gas a local anesthetic in uterine disease).

Persans. — La Pharmacopée persane, traduite en latin par le père Angélus (Paris, 1681), contient, d’après Snow, diverses formules de fumigations dites bouc-houri. On plaçait, dit-il, diverses substances sur des charbons ardents et, mettant la tête au-dessus, on en respirait les vapeurs. Parmi ces formules, une composée de myrrhe, camphre, muscade et styrax, était employée dans les cas de coryza ou de catarrhes. Une autre formée de musc, camphre, gaïae, etc., devait calmer le cerveau et f intelligence. Une poudre plus

importante, portait le nom de «remède odorant somnifère », et se composait d’opium, de camphre, de semences de roses et de racines de mandragore. Mais cette poudre n’ctait pas chauffée et, par suite, le camphre pouvait seul agir. Signalons enfin un remède stupéfiant (5 drachmes d’opium, 10 drachmes de pavot noir) que l’on faisait bouillir et évaporer jusqu’à siccité et que l’on pulvérisait avec une livre de farine. Un drachme et 1/2 de ce remède devait supprimer la sensibilité et engourdir l’intelligence.

Sgytkes.— Hérodote (Livre IV, chap. 73-75), nous raconte qu’après les funérailles , les Scythes et les Massagètes avaient l’habitude de se servir de la fumée du chanvre. Ils élèvent, dit-il, une tente hermétiquement fermée et, dans un plat contenant des pierres brûlantes et placé au centre, ils mettent du chanvre qui, à ce contact des pierres, dégage des vapeurs abondantes. Les Scythes respirent ces vapeurs qui leur procurent une sorte d’engourdissement, d’ivresse, et qui supprime la sensibilité.

Hindous. — Aux Indes, le chanvre a été aussi employé de toute antiquité pour procurer une sorte de stupeur et pour remplacer l’action des alcools. On lui donnait les épithètes « d’augmentant le plaisir », d’ « excitant le désir », de « rendant la démarche chancelante, etc. » (Chapmann, 1850). On faisait aussi boire aux Suttics divers breuvages probablement alcooliques destinés à supprimer leur volonté et à diminuer leurs souffrances sur le bûcher. Mais ce sont là des notions fort vagues, et l’on ne peut regarder comme des anesthésiques les substances ou les subterfuges qui permettaient aux Hindous Pandits de plonger la main dans des

métaux en fusion ou de saisir des barres de fer rouge sans produire de brûlures (de l’Ordalie chez les Hindous. Aly- Ibrahim-Khan. Recherches asiatiques, Paris, 1805). Les Persans connaissaient aussi ces procédés (Zend-avesta, trad. du persan, 1771).

Chinois. — Enfin, dans l’extrême Orient nous voyons le médecin chinois Hoa tho, sous la dynastie des Wei, 220 à 230 ap. J.-C., désigner sous le nom de Ma-yo dans son Konkin-i-tong, probablement une préparation de chanvre qui rendait le malade insensible, le plongeait dans une sorte d’ivresse et semblait le priver de vie... On pouvait alors lui faire des incisions, des amputations, des sutures sans qu’il sentît rien. (Jules Stanislas, comptes rendus de l’Académie des sciences, Paris, 1849, t. XVIII, p. 195.) Georges, dans sa thèse : « Essai sur quelques anesthésiques » (29 déc. 1863), cite aussi à ce propos la petite encyclopédie chinoise des arts et métiers Tien-Kong-Khaï-we. (N3 E. 350 de la Bibliothèque nationale). Le chevalier de Paravez a aussi étudié, comme nous l’avons vu, l’anesthesie chez les Chinois.

Mais il est probable qu’excepté chez les Chinois, le chanvre n’a jamais été employé dans l’antiquité, véritablement dans le but de supprimer la douleur des opérations chirurgicales. On s’est contenté de respirer ces vapeurs pour se procurer un sommeil ou une sorte d’ivresse plus ou moins agréable. C'est dans ce but, que de nos jours encore, le chanvre est fumé par les naturels du Congo, de l’Angola et de l’Afrique du Sud (Dr Daniel). Cependant, sur les côtes de Barbarie, Chapmann, d’après l’opinion de sir Joseph Bank, raconte que le chanvre était employé par les criminels con-

damnés au supplice. Il est évident que le chanvre, dont les propriétés thérapeutiques ont été étudiées par Christison, Donovan et bien d’autres, pouvait produire une sorte d’ivresse, de perte de sensibilité.

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