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II. — Occident

En Occident, les Grecs et les Romains semblent avoir ignoré les propriétés anesthésiques du chanvre ; mais, par contre, ils employèrent bien souvent la mandragore pour apaiser les douleurs et procurer le sommeil. La grossière ressemblance que sa racine, souvent bifurquée présente avec la partie inférieure du corps humain, lui firent donner par Pythagore de Samos et par Columelle les noms d’avGpo7ro[;.op(pov et de semihomo. C’est, sans doute, à cause de cette ressemblance qu’elle dût d’être employée dans les filtres amoureux (d’où la Vénus mandragorites)et d’être utilisée dans toutes les pratiques magiques ou mystérieuses. Pline va même jusqu’à signaler le danger que court celui qui veut 1 arracher. Il faut se boucher les oreilles pour ne pas entendre à ce moment ses cris plaintifs. Les propriétés anesthésiques de cette solanée furent reconnues par presque tous les auteurs anciens : Par Platon dans sa République, par Démosthène dans ses Philippiques, par Xénophon, par Socrate (Eloge de la Mandragore qui peut endormir l’âme), par Pindare, par Plutarque (la vigne qui croît au voisinage de la Mandragore donne un vin soporifique), par Apulée dans son Ane d’or et dans ses Métamorphoses, d’où les expressions [/.av^payopav iv.izt'Kiùypca

(avoir bu de la mandragore) et utto [/.av^payopa zaGeuSav (dormir sous l’influence de la mandragore).

Dioscoride dans sa Matière médicale a décrit trois espèces de mandragore. Pour Bertoloni et Sprengel, les deux premières (mâle et femelle) seraient les «Mandragoraautumnaliset vernalis. » La troisième, la (xoptov, serait «l’atropabelladona». Théophraste, dans sa description de la Mandragore, semble n’avoir eu en vue que « l’atropa belladona ». Aretée de Gappadoce, qui vivait après Hippocrate et qui écrivit en langue ionique à une époque inconnue , aurait lui-même commis la même confusion, lorsque dans son chapitre sur la manie, il place la mandragore à côté de la jusquiame. (Aretæi Cappadocis, de causis et signis acutorum et diuturnorum morborum, chap. Trepqxavv/iç, p. 37.0xoniæ, 1723). G’est également à la belladone qu’il faut appliquer ce que l’on dit dans les livres hippocratiques sur la mandragore {De fistulis, 890). Enfin, Pline, qui ne fit que rapporter ce qu’avaient dit Dioscoride et Théophraste , ne remarqua pas la différence qui existait entre les plantes de ces deux auteurs. Aussi est-il probable que sous le nom générique de mandagore les anciens aient confondu différentes espèces de plantes: « Mandragora officinarum, mierocarpa, etc. », et même « atropa belladona ».

Quelle que soit la plante qui fut employée, la mandragore des anciens était regardée comme un anodin, c’est-à-dire rangée parmi les « Antidota quæ somno dolorem levant ». C’est elle qui entrait, sans doute, dans les « pocula letheos ducentia somnos » d’Horace. Dioscoride a décrit les principales préparations de la mandragore. Il fallait, par exemple, faire infuser « radices in vino adtertiam partem ». On pou-

vait se servir des fruits ou de leur suc, ou enfin l’employer en cataplasmes, comme le faisaient Hippocrate et Gelse. Souvent on ajoutait à la mandragore différentes substances ayant aussi des propriétés anesthésiques avwSuvou; pavot, jusquiame, ciguë, belladone, etc.

L’on trouve dans les médecins anciens un certain nombre de passages qui indiquent la connaissance qu’ils avaient des propriétés anesthésiques de ces plantes. Du temps d’Aretée et, plus tard, de Cælius Aurélianus, la mandragore était employée aussi comme agent inébriant. Dioscoride, dans son Livre IV, chap. 76, dit : « La mandragore procure le sommeil ’j7Tvov iroiei. On peut en donner trois cyathes à ceux qu’on doit amputer ou brûler ; ils tombent plongés dans un sommeil très profond et ne perçoivent point la douleur. » En parlant de la mandragore Morion (l'atropa belladona selon Sprengel),il ajoute : « L’homme qui en a mangé s’endort et, pendant trois ou quatre heures, perd la sensibilité. Aussi les médecins s’en servent-ils lorsqu’ils ont besoin de couper ou de brûler.» Dans son Livre VI, chap. 27, il dit enfin: « La mandragore absorbée est suivie d’un sommeil (exsolutio ac vehemens veternus, nihil distans a lethargo). Parmi les médicaments « par lesquels les douleurs sont calmées », il cite aussi le strychnos somnifera.

Cette propriété de la mandragore aurait été mise à profit par Annibal, pour détruire ses ennemis, à ce que raconte Frontinus Sextus Junius. Étant envoyé contre des Africains révoltés, le général carthaginois se retira après un léger combat, laissant en arrière des tonneaux de vin, dans lesquels il avait fait infuser des racines de mandragore. Les barbares ayant bu sans défiance] cette liqueur perfide,

tombèrent dans un état d’ivresse et de stupeur qui permit de les détruire presque sans combat. Au xic siècle, les Écossais se servirent également de ce procédé pour détruire les soldats de Suénon, roi de Danemark. Pour quelques auteurs, le poison des écossais aurait été la belladone. Jules César, fait prisonnier par des pirates, au moment où il voguait vers Nicomède, se servit du même stratagème pour échapper des mains de ses geôliers. Il envoya à Milet, une servante chercher une rançon qui lui fut apportée par Ipicrate. Dans un banquet offert aux pirates, avant son départ, il mêla de la mandragore aux boissons, puis tua ces pirates endormis et rendit à la ville de Milet l’argent qu’elle venait de lui prêter.

Pline reconnaît à la mandragore les mêmes propriétés narcotiques que Dioscoride. « Son odeur, dit-il, Livre XXV, chap. xciv, suffit pour appesantir la tête. Le suc même, pris à trop forte dose, donne la mort ou bien procure le sommeil, suivant la force de ceux qui le boivent. La dose moyenne est d’un cyathe. On le boit contre la morsure des serpents. Dans son livre XX, ch. lxxix, Pline parle aussi du pavot comme somnifère, « Albi Calyx ipse teritur et e vino bibitur somni causa». «On broie le calice du pavot blanc et on le prend dans du vin pour provoquer le sommeil. » Le pavot noir produit aussi un suc narcotique, de même pour les pavots sauvages, dont on boit la décoction pour se procurer le sommeil. On peut aussi prendre cinq têtes de pavots Rhœas qui, bouillies dans trois hémines de vin, purgent radicalement par le bas et procurent le sommeil (1).

(1) Voir pour la valeur des Cyathes et des Hemines, Edvardi Bernardi De mensuris et ponderibus antiquis , p. 5 etl4, Oxoniæ, 1688.

Bien plus, nous trouvons dans Dioscoride et Pline les premières indications de l’anesthésie véritable, de l’anestésie par inhalation. Dioscoride, dans son Livre IV, chap. 76, dit : « Les pommes de la mandragore sont soporifiques par « olfactu et cibo », de même que le suc que l’on peut exprimer de ces fruits. Le vin de Mandragore jouirait aussi de cette propriété il peut étant respiré (o<y<ppaivof/.evoç) produire le sommeil aussi bien que par usage interne ou externe (cæterum olfactu et collutione idem proestat ac potu). En parlant d’autres substances également anesthésiques, Dioscoride rappelle que Mnésidème aurait conseillé l’odeur d’un pavot pour produire le sommeil (Livre IV, ch. 65) « usum solius odoratus ad somnum conciliandum probavit ». Pour Sprengel, ce pavot serait le papaver rhoeas ou l’argémone.

Pline, en parlant de la mandragore, affirme à peu près les

mêmes faits : « On boit, dit-il, le suc de la mandragore .

avant de subir l’amputation ou la ponction, afin de s’engourdir contre la douleur. Il suffit à quelques personnes de respirer son odeur pour être plongé dans un sommeil profond « (bibitur . et ante sectiones punctionesque ne sen-

tiantur — ob hæc satis est aliquibus somnum odore quœsisse ». liv. XXV, chap. xciv).

Apulée « de herbarum virtutibus, cap. 131 », se contente de dire : « Si quelqu’un doit avoir un membre mutilé, brûlé ou scié, il doit boire une demi-once de manavec du dragore vin et, pendant qu’il dormira, le membre pourra être coupé sans aucune douleur ni sensation ». Mais il ne parle pas de l’anesthésie par inhalation.

Gette indication de l’anesthésie semble être restée inconnue aux successeurs de Dioscoride. La mandragore,

qu’Hippocrate n’employait que comme antispasmodique ou en cataplasmes dans les fièvres quartes et dans les maladies des femmes, fut employée par Celse contre les ophtalmies, l’odontalgie, l’insomnie, la folie. Cet auteur, qui vivait à Rome, sous Tibère (53 av. J. -G. à 7 ap. J. -G.), conseilla les pilules ou les cataplasmes de mandragore avec moitié d’opium et de jusquiame infusée dans du vin, le collutoire au pavot, à la racine de mandragore, de cinq feuilles et de jusquiame. Galien, qui naquit vers 131 après J. -G., se contente de constater la vertu de produire le sommeil que possède la mandragore. Puis personne ne parle plus de l’emploi chirurgical des anesthésiques, pas même les compilateurs.

Parmi ces derniers, Ruffus d’Ephèse, qui vivait au n° siècle, du temps de Trajan et d’Adrien, constate simplement les propriétés anesthésiques de certaines plantes. Dans son livre de « VesicæRenumque affectibus » (édition 1567), nous trouvons par exemple (page 125), le remède suivant :

Contra vehementes cruciatus Remedia. — Seminis fœniculi grana vicena, opii aut panacis herculei radicis sesquicrupulû fertulæ campanæ momètum, cedriæ et scapi papaeieris exustulati semiobolî, Styracis tantundem, apii quantum tribus digitis comprehendi potest, meconii quanta est erui magnitudo. Après avoir broyé très finement ces diverses substances, les dissoudre dans de l’eau douce, puis s’en servir jusqu’à ce que la douleur cesse et mollis somnus obrepet.

Oribase, médecin et ami de l’empereur Julien, dans son Encyclopédie, à propos des anodins, constate simplement que la mandragore a la propriété d’assoupir. De même chez Aetius d’Amida, qui vivait vers 350 pour les uns, ou vers 437 pour d’autres.

Alexander Trallianus qui, d’après Jean Guinter, estpostérieur à Oribase etAetius, et qui vivait peu après l’empereur Julien, au ive ou v° siècle, donne de nombreuses formules de narcotiques pour le traitement de la douleur produite par l’insolation, la céphalalgie, les douleurs d’oreilles. C’est ainsi que dans ce dernier cas, il conseille le repos, les bains et les médicaments qui produisent le sommeil (quæ somnum inducant quorum in numéro est medicamentum a papaveris capitibus StaxwSwv dictum),

Paul d’Egine, qui vivait vers le ve ou même le vif siècle, affirme aussi que la mandragore est soporifique (soporosam vim habet), et il conseille, pour calmer les douleurs, parties égales d’écorces de pavot blanc et de racines de mandragore. Il conseille aussi de respirer l’odeur du pavot noir (idem étiam olfaciendum est).

Ainsi, malgré les assertions de Pline et de Dioscoride, l’emploi des narcotiques pour produire l’anesthésie chirurgicale reste oublié. A quoi cela tenait-il ? Cet oubli provenait de l’opinion que les anesthésiques pouvaient être dangereux par eux-mêmes. Cette opinion avait été émise fort anciennement. Aussi Hippocrate, le contemporain de Socrate et de Platon, ne les employait-il pas. Pline lui-même, en parlant de l’opium, disait (Livre XX, cli. lxvix) : « 11 ne provoque pas seulement le sommeil ; pris à trop forte dose, il conduit à la mort par le sommeil ». Diagoras et Erasistrate le condamnent absolument comme un poison mortel et comme étant d’ailleurs nuisible à la vue. Ils ne veulent pas qu’on l’emploie en lavements. Andréas ajoute que s’il ne rend pas de suite aveugle, c’est qu’on le falsifie à Alexandrie. — Galien met la mandragore, le pavot, la ciguë et la

jusquiame dans les poisons froids avec un certain degré de chaleur, mais il ne les emploie que comme une dernière ressource, qu’obligé « ob magnitudinem doloris » ; aussi condamne-t-il l’emploi des anodyns dans les inflammations; comme ses prédécesseurs, il craint la gangrène. — Archigène d’Apamée, qui vivait au temps de Trajan, se refuse aussi à les utiliser. — Celse nous explique ce fait lorsqu’il dit en parlant des cataplasmes : « On appelle cataplasmes anodins ceux qui calment la douleur par le sommeil, mais il ne faut

se servir de ces cataplasmes que dans les cas d’extrême nécessité. llsappartiennent, en effet, àlaclasse desmédicaments nuisibles à l’estomac ». En parlant de la mandragore, il l’appelle « une substance plus énergique pour le sommeil, mais pire pour l’estomac » (Celse, lib. Y, chap. xxv).

Alexander Trallianus insiste encore davantage sur ces dangers (Liv. I, chap. x). « Il faut éviter, dit-il, par crainte de la grande torpeur, l’huile de mandragore et l’huile de têtes de pavots. Il ne faut les employer que contraint par la longue durée de l’insomnie, et encore ne faut-il les employer qu’avec beaucoup de précautions et à petites doses. » Plus loin, il ajoute : « Il ne faut pas se hâter d’employer les médicaments qui produisent de la torpeur et qui renferment souvent de l’opium; il ne faut les donner que si les douleurs sont très vives. Car, s’ils les calment momentanément, ces douleurs reviennent ensuite plus tenaces. Ils peuvent produire la résolution et même la mort; aussi, pour nécessiter leur emploi, faut-il que la douleur soit assez vive pour faire craindre une syncope. En résumé, il ne faut pas y recourir », « nisi magna admodum urgeat nécessitas. »

Paul d’Egine confirme aussi cette opinion. Il faut, dit- il

éviter les stupéfiants énergiques. S’ils calment un instant la douleur, ils causent plus tard des maladies chroniques, car ils épaississent les matières etobstruentles orifices des intestins.

Les narcotiques ainsi rejetés de la thérapeutique, on eut recours, dans l’antiquité, à toutes sortes de pratiques bizarres pour les remplacer. C’est ainsi que Caton disait : « Pour dormir, il faut manger du lièvre. » L’école magique, du temps de Pline, recommandait de se frotter les yeux avec du fiel de chèvre ou d’en mettre sous son chevet. C’était disaient les adeptes un narcotique puissant (Pline, liv. XXX). Dans la liste de ces médicaments on plaçait l’ésype délayé avec un peu de myrrhe dans deux cyathes de vin. Le coucou en amulette dans une peau de lièvre, le bec de héron attaché au front dans un morceau de peau d’âne ou un bec seul trempé dans du vin, etc., etc. — Alexander Trallianus se ht aussi l’écho de ces pratiques absurdes. 11 conseille de porter au bras droit ou à la cuisse de la fiente d’un loup qui aurait mangé des os, ou un cæcum de porc enveloppé dans de la myrrhe et renfermé dans de la peau de loup ou de chien, un bout de cordon ombilical ou des anneaux de fer avec des paroles ou des signes cabalistiques, etc. Cela rap» pelle les pratiques de certaines peuplades sauvages actuelles.

Condamnés par les auteurs classiques, écrasés sous l’autorité incontestée de Galien et de Celse, les anodins devaient tomber dans l’oubli. — Le népenthès d’Homère, la pierre de Memphis, le chanvre, le datura stramonium, le strychnos hypnotique (Physalis somneifera?), le pavot rhoeas qui procure le sommeil, la mandragore, la jusquiame et les autres

substances analogues de Pline et de Dioscoride devaient pour ainsi dire disparaître de la thérapeutique. De toutes ces tentatives, il ne devait rester que quelques idées vagues et que quelques pratiques superstitieuses basées surtout sur la forme de la mandragore, pratiques qui subsistèrent malgré les invasions des barbares et que Ton retrouve parmi les opérations magiques du moyen-âge.

Paris, — A. PARENT, A. DAVY, succr, imprimeur delà P acuité* 52, rue Madame et rue Monsieur-le-Prince, 14.

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