REMARQUES PRÉLIMINAIRES
abdominale. On a commencé par admettre le précepte de lier l'artère au-dessus de la tumeur; puis on a réduit la chirurgie des anévrysmes à une pure question de médecine opératoire. C'est à qui inventera quelque nouveau procédé pour découvrir en un tour de main des artères qui ne seront peut-être jamais liées sur l'homme vivant; c'est à qui instituera sur les animaux de nouvelles expériences pour apprécier la valeur relative des diverses sortes de fils. Ces tentatives sont louables et ont donné des résultats utiles ; mais en concentrant toute l'attention des chirurgiens sur l'artère liée, elles ont fait perdre de vue la tumeur elle-nl^me. Aujourd'hui, il n'est personne qui n'ait étudié avec soin les effets directs de la ligature sur les vaisseaux; et presque tout le monde ignore les effets indirects de la méthode d'Anel sur les anévrysmes. L'artère une fois liée, la tumeur devient ce qu'elle peut. Le chirurgien se résigne à n'être plus qu'un simple opérateur. Si l'anévrysme récidive, s'il suppure, s'il se rompt en donnant lieu â une hémorrhagie funeste, on subit ce malheur avec calme, on paraît croire que les anévrysmes ne peuvent guérir qu'à ce prix, et loin de s'en prendre à la ligature, on part de là pour rejeter les autres méthodes sous prétexte qu'elles sont moins énergiques et qu'elles doivent, bien plus que la ligature, exposer à la récidive, à la rupture de la tumeur et aux abcès suivis d'hémorrhagies.
En d'autres termes, on se résigne à courir les chances graves qui sont inséparables de la ligature d'une grosse artère, parce qu'on s'imagine que ce moyen, le plus propre de tous à maîtriser la circulation, doit être en même temps le plus certain et le plus satisfaisant dans ses effets sur la tumeur. Or cette théorie est complètement fausse, et elle n'aurait pas vu le jour si on avait étudié avec plus de soin le mode d'action de la méthode d'Anel sur les anévrysmes.
Pour établir un parallèle vraiment scientifique entre la ligature et les autres méthodes , il faut poser de nouvelles bases. C'est pour cela que j'ai tant insisté sur la physiologie pathologique des anévrysmes et sur les divers modes de guérison. J'irai jusqu'au bout dans cette voie, et contrairement à ce qui a été fait jusqu'ici, je laisserai de côté tout ce qui se rattache à Y opération de la ligature, au choix des moyens de constriction et à l'oblitération de
Zj^O MÉTHODE D'ANEL.
l'artère liée, pour concentrer toute mon attention sur la méthode en elle-même, c'est-à-dire sur les modifications qu'elle fait subir aux parties malades.
L'opération de la .ligature, en effet, n'a rien de spécial. Elle n'appartient pas plus à l'histoire des anévrysmes qu'à celle des plaies artérielles. Qu'il s'agisse d'une tumeur anévrysmale ou de toute autre affection , on procède de la même manière pour mettre l'artère à nu, on la soumet aux mêmes manœuvres, on y provoque les mêmes phénomènes, on fait courir aux malades les mêmes chances de phlébite et d'hémorrhagie consécutive. Je n'ai pas plus à décrire ici l'opération de la ligature, que je n'aurai à décrire l'amputation lorsque je parlerai des cas où l'anévrysme exige le sacrifice du membre. Je prendrai donc la ligature comme un fait que je supposerai connu dans tous ses détails , et je débarrasserai ainsi l'étude de la méthode d'Anel d'un grand nombre de questions qui lui sont tout à fait étrangères.
C'est en vain qu'on s'est efforcé de trouver les premiers vestiges de la méthode d'Anel dans les écrits antérieurs au xvnr siècle. Avant d'opérer les anévrysmes du pli du coude , qu'ils traitaient invariablement par l'ouverture du sac, les chirurgiens grecs du temps de la décadence commençaient par lier l'artère numérale à sa partie supérieure (1); mais cette opération préliminaire n'avait pour but que de les mettre en garde contre l'hémorrhagie, et ils ne se doutaient pas qu'elle fût capable à elle seule de guérir la tumeur anévrysmale.
Ceux qui n'ont pas réfléchi sur les habitudes des anciens , s'étonneront peut-être que cette pratique absurde n'ait pas conduit à la découverte de la méthode d'Anel. Mais les anciens , aveuglés par leurs théories, croyaient que l'anévrysme devait ses propriétés nuisibles au sang vicié qu'il contenait; les caillots qui existent presque toujours dans le sac, et qui sont pour nous les agents de la guérison, étaient alors considérés comme une substance nuisible dont l'extraction paraissait indispensable. Après avoir lié l'artère numérale , on ne pouvait pas ne pas s'aperce-
(1) Voy. plus haut , p. 207 (Aétius).
HISTORIQUE. — GUILLEMEAU. kh 1
voir que la tumeur s'affaissait et cessait de battre. Chose étrange, pourtant! l'idée ne vint à personne qu'il fût possible d'en rester là ou qu'il fût seulement permis d'attendre pendant quelques jours. On avait hâte de donner issue au prétendu sang corrompu de l'anévrysme et on pratiquait aussitôt une seconde opération beaucoup plus grave que la première.
La méthode décrite par Aétius se composait comme on le voit de deux opérations distinctes : on chercha bientôt à la simplifier. De ces deux opérations , on rejeta celle qui était bonne et on garda celle qui était mauvaise. On abandonna la ligature, et on conserva l'ouverture du sac. Mais aussi c'était l'époque de la décadence, et le moyen âge approchait.
L'antiquité n'a donc pris aucune part à la découverte de la méthode de la ligature. Les Arabes et les Arabistes n'ajoutèrent rien aux connaissances déjà acquises, et laissèrent même presque entièrement tomber en désuétude l'opération de l'ouverture du sac, trop hardie pour eux. Cette opération ne reprit faveur qu'à l'époque de la Renaissance, et il s'écoula longtemps encore avant qu'on songeât à lui faire subir des modifications. A la fin du xvr siècle Guillemeau, opérant un anévrysme traumatique du pli du bras , introduisit dans le manuel opératoire une innovation malheureuse qui servit plus tard de texte à de longues discussions , et qui n'était pas digne de tant d'honneur; au lieu de commencer par inciser le sac, il lia d'abord le bout supérieur de l'artère, après quoi il fendit la tumeur et la vida « de tout le sang groumelé, et autre caillé » qu'elle contenait (1). Telle fut l'opération dans laquelle on a cru trouver la première origine de la méthode d'Anel. Loin de faire une découverte, Guillemeau avait simplement commis une imprudence en s'abstenant de lier le bout inférieur et en exposant le malade à une hémorrhagie ultérieure. Comme ses prédécesseurs , il continuait à croire que les anévrysmes devaient leur gravité à la présence des caillots ; comme eux , par conséquent, il continuait à considérer l'extraction de ces caillots comme le sine quâ non de la guérison. Cela résulte clairement du texte.
(1) Guillemeau. Les Œuvres de chirurgie , édit. de Rouen , 1649, in-fol., p. 699. La lre édit. de sa Chirurgie est de 1594.
Guillemeau distingue ranévrysme spontané, qu'il nomme anastomose, de Tanévrysme traumatique. Dans le premier cas « l'es- « prit, coiîime le plus subtil, sort premier que le sang et ainsi la « tumeur est presque toute spiritueuse : mais si Fartere est rompue, « il sort beaucoup de sang qui fait la tumeur plus humoralle que « spiritueuse, qui en fin se caille et fait distention à la partie. » Un peu plus loin il parle de son opéré : « auquel après vne sai- « gnee faite au ply du bras, luy estoit suruenu vn petit Aneurisme, « qui par succession de temps estoit accreu de la grosseur du (( poing auquel en fin le sang contenu en iceluy se grownela , ce « qui fut cause d'engendrer quelque commencement de pourri- « ture en ladite tumeur, etc. » C'est pourquoi Guillemeau jugea utile d'extraire ces caillots nuisibles et de pratiquer l'incision du sac , c'est-à-dire la méthode ancienne. On a objecté , il est vrai , que, dans le cas particulier dont il s'agit , la tumeur étant déjà enflammée, ulcérée et peut-être même gangrenée, l'extraction des caillols était réellement nécessaire,, mais que sans cette circonstance, Guillemeau se serait bien gardé d'ouvrir le sac. Cette supposition toute gratuite est en contradiction flagrante avec le reste du chapitre, car l'auteur, se demandant si on doit opérer les anévrysmes des grosses artères, répond négativement, parce que a souuent les incisant, il sort vne si grande abondance de sang « et ensemble d'esprit vital, que souuent le malade demeure entre « les mains du Chirurgien. » Guillemeau ne supposait donc pas qu'on pût opérer les anévrysmes sans ouvrir le sac , et lorsqu'il ajoute plus loin qu'on doit lier le bout supérieur de l'artère « sans « autre cérémonie, » il veut dire simplement par là qu'on peut se dispenser de lier le bout inférieur.
Si j'insiste tant sur ce détail historique, c'est parce que, désignant une méthode d'après le nom de celui qui l'a créée, je dois légitimer cette dénomination et prouver que personne avant Anel n'avait conseillé la simple ligature au-dessus du sac. D'ailleurs, l'opinion de ceux qui dépouillent Anel en faveur de Guillemeau a été admise par beaucoup d'historiens et, malgré la savante réfutation de Dezeimeris, elle compte encore des partisans. Lisfranc l'a adoptée et défendue dans un style qui ne lui était pas habituel , avec une habileté qui aurait surpris tout le monde, si, à travers sa signature, on n'avait reconnu la