‹ Des aneurysmes et de leur traitement [electronic resource]Chapitre 124 sur 243 · HISTORIQUE. — DOMINIQUE ANEL · texte numérisé non relu

HISTORIQUE. — DOMINIQUE ANEL

plume d'un critique émanent, dont l'autorité est égale aujourd'hui à celle de Dezeimeris (1). Le fait est que le texte de Guillemeau est plein d'obscurité. Il ne le cède sous ce rapport qu'à un autre passage qu'on a extrait des œuvres d'A. Paré, et où on a cru trouver encore l'indication de la méthode d'Anel. Pour qui veut argumenter sur les mots , il y a là matière à d'interminables discussions. Mais , pour qui lit d'un bout à l'autre les écrits de Paré et de Guillemeau sur l'anévrysme, pour qui se pénètre bien des doctrines de ce temps-là , le doute ne tarde pas à disparaître. On ne supposait même pas , au xvr siècle , qu'il pût \enir un jour où on opérerait l'anévrysme sans inciser le sac ; il était convenu une fois pour toutes qu'on devait pratiquer cette incision, et, pour éviter des détails jugés inutiles , on n'insistait que sur la partie de l'opération qui présentait quelque chose cle spécial , c'està-dire sur la ligature de l'artère. Deux siècles plus tard , lorsque les chirurgiens ont connu une autre méthode, les descriptions de A. Paré et de Guillemeau ont pu paraître ambiguës. Mais elles ont été fort claires pour leurs contemporains , pour leurs élèves et pour leurs successeurs. Pendant deux cents ans, on a lu et étudié les travaux de ces deux maîtres célèbres ; leurs ouvrages, réimprimés un très-grand nombre de fois , ont été l'objet des méditations de tous les chirurgiens ; tous les auteurs qui ont écrit sur l'anévrysme y ont largement puisé , et il n'est venu à l'idée de personne que Paré et Guillemeau eussent proposé de ne pas ouvrir le sac (2). Quand on songe à l'espèce d'orage que souleva, au xviir siècle, la première opération d'Anel, à l'ignorance dont on accusa ce chirurgien , aux doutes injurieux qu'on émit sur son observation , on est obligé de reconnaître qu'Anel fut bien le véritable inventeur de la méthode qui porte aujourd'hui son nom.

L'opération d'Anel fut pratiquée le 30 janvier 1710 , et elle est

(1) Lisfranc. Des diverses méthodes pour l'oblitération des artères, th. de concours. Paris, 1834 , in-4°, p. 18. — Dezeimeris. Quelques remarques sur l'histoire de l'anévrysme, en réponses aux critiques de M. Lisfranc. Paris, 1834, in-8°, réimprimé dans sas Lettres sur l'hist. de la médecine. Paris , 1838, in-8°, p. 339 et 353. — Lisfranc. Quelques recherches sur l'hist. chirurgicale des anévrismes, p. 38.

(2) Voy. en particulier le passage où Thévenin expose le procédé de Guillemeau , et où il dit expressément qu'après avoir lié l'artère, il faut ouvrir l'anévrysme pour évacuer le sang qui forme la tumeur. Les Œuvres de maître Thevenin. Paris, 1669, in-4°, p. 55.

t\kk MÉTHODE D'ANEL.

assez importante pour que j'en reproduise ici les principaux détails :

10e Observation (Anel) (1). — Anévrysme traumatique du pli du coude. — Ligature au-dessus de la tumeur. — Guérison.

Le Révérend Père Bernardino de Bolzemo se fit saigner par un opérateur maladroit qui lui piqua l'artère numérale. Quinze jours après , un anévrysme se forma sous la cicatrice ; la plaie se rouvrit et donna lieu à une hémorrhagie qui fut directement arrêtée au moyen de la compression. Plus tard , la tumeur continua à se développer et devint très-volumineuse. Le malade se confia aux soins de Dominique Anel, qui l'opéra le 30 janvier 1710 :

« Je fis une incision aux tegumens sans toucher en aucune manière au sac « aneurismal, je cherchai l'artère et je la trouvai située au-dessous le nerf, « ce qui n'est pas ordinaire. Je l'en séparai avec toute sorte de circonspection « et, l'aiant fait soutenir avec une Erine, j'en fis la ligature le plus près de « la tumeur qu'il me fut possible. L'artere étant liée , je fis lâcher le tourni- « quet et pour lors un petit rameau musculaire , que j'avois coupé en disse- « quant l'artere , donna du sang et m'obligea de nouveau à faire serrer sur « le champ le tourniquet et à lier de rechef l'artere un peu plus haut. Le « tourniquet étant levé , je ne vis plus d'hemorrhagie ni de pulsation dans la « tumeur. Alors j'appliquai l'appareil et le bandage convenable. »

Il ne survint aucun accident. L'un des fils tomba le 17 février, l'autre ne se détacha que dix jours plus tard. Le 5 mars , la cicatrisation était complète. La tumeur, dont la consistance n'est pas indiquée , s'affaissa graduellement et finit par di?paraître.

Ceci est un peu plus clair que le texte de Guillemeau. Dans les réflexions qui suivent son observation , Anel ajoute (2) :

« Quant à la manière de faire l'opération que j'ai pratiquée d'une « façon un peu différente de celle que les auteurs nous décrivent, « que j'ai veu pratiquer à des bons maîtres et que j'avois déjà « pratiquée moi même plusieurs fois , car au lieu que l'on a ac- « coutumé de faire la ligature en haut et en bas de l'aneurisme, « je ne la fis que du coté d'en haut ; d'ailleurs , on ouvre le sac « aneurismal et je ne l'ai point touché du tout ne doutant pas que « le sang contenu dans le sac ne se dissipât aiant la liberté de se « porter du coté de l'extrémité et que ce sac une fois vuide ne se

(1) Suite de la nouvelle méthode de guérir les fistules lacrimales ou discours apologétique, par Dominique Anel. Turin, 171£», in-û°, p. 257.

(2) Loc. cit., p. 260.

HISTORIQUE. — DOMINIQUE ANEL. UkS

« rempliroit plus cle nouveau ; que les tuniques des membranes « qui le formoient ne manqueroient pas de s'affaisser et qu'ainsi « la tumeur devoit disparaître : ce qui n'a pas manqué d'arriver « de même que je l'avois pensé. » Anel termine en disant que cette opération est moins douloureuse , moins laborieuse et donne une plaie moindre de moitié que l'opération ordinaire.

Ces citations prouvent qu'Anel savait parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait. Le sang contenu dansl'anévrysme ne lui paraissant pas dangereux pour l'économie, et lui paraissant au contraire susceptible de se dissiper sans accidents , Anel renonça sciemment à l'ouverture du sac et créa ainsi une méthode entièrement nouvelle.

Un aussi beau succès aurait dû être accueilli avec enthousiasme. 11 en fut tout autrement. Anel était Français, et il avait eu le tort d'aller exercer la chirurgie à Rome. Pour diminuer l'influence de ce rival redoutable , les praticiens romains nièrent qu'Anel eût guéri un anévrysme, par la raison toute simple qu'il n'avait pas ouvert le sac. Non fù che una semplice legatura di picciola arteria. Le chirurgien français fut déchiré par des libelles diffamatoires, et pour répondre à ces accusations il fut obligé cle publier une lettre cle son opéré, et une autre lettre écrite à Fantoni par Lancisi qui avait constaté par lui-même les résultats du traitement (1). Après cela, il ne fut plus possible cle contester la chose, mais on prétendit que l'opération cl' Anel n'avait réussi que par hasard, et qu'elle était très-inférieure à l'opération ancienne. Dans un mémoire communiqué à l'Académie de Bologne , Molinelli réfuta la nouvelle méthode (2) , et s'efforça de prouver que le retour du sang par les collatérales devait infailliblement faire récidiver l'anévrysme. Malgré cette opposition, la méthode d' Anel, désignée par tous les auteurs clu xvme siècle sous le nom de methodus Anelii , opera tio aneliana , — car on ne songeait pas encore à dépouiller Fauteur de sa découverte , — la méthode d'Anel , dis-je , ne tarda pas à être connue dans toute l'Europe. L'histoire de l'anévrysme du P. Bernardino fut reproduite à peu près textuellement dans le Journal de Trévoux (3) et clans la Bibliothèque

(1) Dom. Anel, loc. cit., p. 249-250.

(2) Commcntar. Acacl. Bononiensis, T. Il , pars I, p. 182. Bologne, 1745, \ï\-k°,

(3) Journal de Trévoux, janvier 1716 , p. 163,

UUf) MÉTHODE D'ANEL.

de Planque (1). Heister décrivit la nouvelle méthode dans son grand ouvrage et conseilla de l'appliquer au traitement des anévrysmes réductibles (2). Jac. Weltin et Verbrugge lui donnèrent place dans leurs dissertations sur l'anévrysme (3). Bertrandi, qui ne brillait pas par l'érudition et qui ignorait tout particulièrement l'histoire des anévrysmes , connaissait cependant la méthode d'Anel qu'il avait même vu mettre deux fois en pratique : a J'ai « connu , dit-il , un chirurgien qui , pour ne pas s'embrouiller en « coupant l'aponévrose du biceps et en découvrant l'artère dans « l'anévrysme faux ou dans le vrai peu considérable , découvroit « l'artère brachiale à la partie interne de l'humérus, au-dessus du « condyle, endroit où on peut facilement la trouver, car elle n'y est « recouverte que par les téguments ; quand ill'avoit découverte, il « y faisoitune simple ligature. J'ignore si ce chirurgien a quelque- (« fois opéré de cette manière avec plus de succès ; mais je l'ai vu « pratiquer deux fois cette méthode, et les deux fois l'anévrysme « récidiva, etc. (U). » Ces deux récidives n'ont pas lieu de nous surprendre aujourd'hui; elles s'expliquent très-bien par cette circonstance que les deux anévrysmes occupaient le pli du coude et étaient très-probablement variqueux. Or, le bon Bertrandi ignorait jusqu'à l'existence de cette variété d'anévrysme, décrite pourtant par William Hunter en 1757, c'est-à-dire depuis six ans. Mais il ignorait bien autre chose encore puisqu'il ne savait même pas que la méthode de la simple ligature avait été inventée et appliquée avec succès dans son propre pays par Dominique Anel, cinquante ans auparavant.

Quoi qu'il en soit, il est intéressant pour nous d'apprendre que la méthode d'Anel avait déjà pénétré clans la pratique, et qu'il y avait en Italie au moins un chirurgien qui lui donnait la préférence sur la méthode ancienne. Nous ne connaissons de la pra-

(1) Planque. Bibliothèque choisie de médecine , artic'e Anévrisme, lrc édit. Paris, 17W, in-4°, T. II , p. Uli.

(2) Heister. Institulioncs chirurg., pars II, sect. i, cap. XIII , § 20. ( Amstel., 1739, ln«ft°, T. I , p. UUU. )

(3) Jacobcs Weltinus. De Aneurysmate cero. Bâle, 1750, § 2b. — Jacobus Verbrugge. De Aneurysmate. Leyde, 1773, sect. IV, § 26. Ces deux dissertations sont reproduites dans la collection de Lauth sur les anévrysmes. Strasbourg, 1785, to-4°, p. 039 et p. USZ-U.

[U) Amb. Bertrandi. Traité des opérations, trad, fr, Paris, 17G9, in-8", p. UUO. La première édition iialienne est de 17G3,

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tique de ce, chirurgien inconnu, que les deux insuccès rapportés par Bertrandi ; mais nous savons que la même méthode donna de meilleurs résultats en Allemagne , en Hollande. Plenck nous apprend que Leber guérit ainsi un anévrysme de l'artère temporale (1) et nous lisons dans Verbrugge que J. van Hespel répéta la même opération avec le même succès sur l'artère numérale (2).

Trois quarts de siècle s'écoulèrent ainsi. La méthode d'Anel , connue de tout le monde, n'avait encore été appliquée qu'aux anévrysmes des artères peu volumineuses, et si elle n'était pas devenue usuelle, c'était parce qu'à tout prendre on n'avait pas lieu d'être mécontent de la méthode ancienne. La crainte de la gangrène avait empêché jusqu'alors d'entreprendre le traitement chirurgical des grands anévrysmes des membres; on n'opérait que les petits anévrysmes, et l'ouverture du sac, pratiquée dans ces conditions, ne donnait pas de trop mauvais résultats. Mais lorsqu'on connut les ressources de la circulation collatérale, lorsqu'on sut que l'oblitération de l'artère fémorale n'était pas nécessairement suivie de gangrène, lorsque Keyslère eut osé attaquer par l'incision les anévrysmes poplités , alors les dangers de l'ouverture du sac devinrent évidents pour tous les yeux; et tandis que Guattani cherchait dans la compression une ressource moins périlleuse, tandis que la plupart des praticiens anglais, revenant d'un demi-siècle en arrière , reportaient leurs préférences sur l'amputation de la cuisse, quelques chirurgiens se demandèrent s'il ne serait pas possible de. diminuer les dangers de l'opération de l'anévrysme, en généralisant les préceptes si heureusement posés par Dominique Anel.

Il ne serait pas impossible que Brasdor eût émis cette idée dans ses cours avant J. Hunter, et même avant Desault. Mais Brasdor n'a rien écrit sur les anévrysmes ; la tradition seule s'est chargée de nous transmettre ses conceptions, et la tradition ne suffit pas pour établir des titres de priorité. Ce fut seulement en 1799 ( 22 prairial an vi ) , après la mort de Brasdor, de Desault et de

(1) J.-J. Plenck. Sammlung von Bcobachtungen iiber cinige Gegenstande cler VVundarzneykunst, Th. II, art. I, s. 9 et sq. ; cité dans Verbrugge, De Ancurysmatc , dissert. Delphis ,1773 ; et dans la collect. de Lautl». Strasbourg. 1785, in-V, p. 439.

(2) Uitgezogte Verhandelingcn , vol. \1T , p. 189; citf par Verbrugge , loc. cit,, p. W9.

Hunter, que Roussille-Chamséru éleva une réclamation en faveur de Brasdor, son oncle par alliance (1). Mais ce témoignage tardif n'est peut-être pas suffisamment désintéressé, et ne doit être accepté qu'avec réserve.

D'un autre côté, M. Placide Portai, de Païenne, cité par MM. Martin et Velpeau, s'est efforcé de faire valoir les droits de Spezzani , chirurgien de l'hôpital de Modène (2). — Il est certain qu'en 1781, Spezzani lia avec succès l'artère fémorale dans un cas d'anévrysme poplité; mais le hasard seul eut le mérite de la cure. Laissons parler Assalini, témoin oculaire : « En 1781 , j'ai vu faire par « Spezzani, à l'hôpital de Modène, la ligature de la fémorale à son « tiers inférieur, dans un cas d'anévrysme poplité avec menace « de sphacèle (3). Spezzani se proposait de pratiquer ensuite la « désarticulation du genou, lorsque la gangrène consécutive à la «ligature se serait limitée à ce niveau. L'artère, dénudée, fut « étreinte avec un large ruhan de fil; après quoi, à la très-grande <( surprise du chirurgien , et à la satisfaction des assistants , les « parties se ravivèrent, les ulcères se cicatrisèrent, la jambe se a rétablit, et l'opéré marcha rapidement vers la guérison (U). »

Ce fut bien malgré lui, comme on le voit, que Spezzani guérit son malade. Les collatérales artérielles déjouèrent le plan absurde qu'il avait conçu. Il n'était vraiment plus permis en 1781 de croire que la ligature de l'artère fémorale dût nécessairement produire la gangrène de la jambe; il était plus impardonnable encore de chercher à provoquer la gangrène pour éviter la gangrène, et d'avoir recours à de pareils détours pour pratiquer une amputation qu'on jugeait indispensable. Si maintenant nous envisageons cette observation au point de vue de nos connaissances actuelles, nous sommes conduits à dire que Spezzani fit probablement une opération inutile, puisque la tumeur, au moment de l'opération, était déjà dans un état gangréneux consécutif au travail inflammatoire qui préside aux guérisons spontanées accidentelles. En tout cas,

(1) Journal de SMillot , T. VIII, p. 456.

(2) Plac. Portal. Clin, chirurg., T. I, p. 154. — Velpeau. Mèd. opératoire. Paris, 1839, in 8°, T. II , p. 80.

(3) Il paraît qu'il y avait, plus que menace de sphacèle, puisqu'il est dit plus loin qu'après la ligature, les ulcères se cicatrisèrent. Quel était le siège de cette gangrène ? Tout permet de croire que c'était au niveau de la tumeur anévrysmale, et qu'il s'agissait d'une gangrène par inflammation , puisque la ligature de la fémorale airôia les progrès de la mortification.

(4) Assalini. Manwile di cliirurgu. Napoli , 1819, ii>8°, p. 204, Oise. V, § 16.

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