‹ Des aneurysmes et de leur traitement [electronic resource]Chapitre 127 sur 243 · HISTORIQUE. — JOHN HUNTER · texte numérisé non relu

HISTORIQUE. — JOHN HUNTER

Le traitement avait duré plus de sept mois. Je ferai remarquer que dans ses trois premières opérations cl'anévrysme, Hunter, de l'aveu d'Everard Home, commit la faute de lier à la fois Yartère et la veine fémorale (1).

Hunter venait d'accomplir un progrès véritable, en transportant la ligature à quelque distance au-dessus du sac. Ce procédé était réellement supérieur à celui que Desault avait suivi , parce qu'il était plus facile à exécuter et parce qu'il était de nature , comme on le verra plus loin , à diminuer les chances de l'oblitération de l'anévrysme par des caillots passifs. Mais Hunter ne se doutait pas de ce dernier avantage; le motif qui l'avait déterminé était d'une toute autre nature, et, chose au moins singulière, tout permet de croire que si Hunter eût connu l'histoire des anévrysmes, s'il eût eu des théories moins fausses sur l'oblitération artérielle, s'il eût lu seulement les travaux de J.-L. Petit, son précieux procédé n'aurait pas vu le jour! Laissons plutôt parler Everarcl Home, et recourons pour cela à sa première publication , car l'exposé des motifs a subi de notables changements dans les publications ultérieures : « Si nous considérons les cas dans lesquels les malades sont « morts après avoir subi l'opération parla méthode ordinaire (ou- « verture du sac), probablement nous trouverons que chez tous « ces malades l'artère avoit été endommagée dans la portion que « comprenait la ligature , laquelle portion étoit tombée , ou bien a l'artère s'étoit coupée dans l'endroit où elle avoit été liée : de « sorte que ses parois , quoiqu'on ait eu soin de les rapprocher, « n'étoient point restées dans cette situation un temps suffisant «pour en procurer la réunion suivant Y intention première , et « les malades ont perdu la vie par l'hémorrhagie qui est sur- <( venue (2). »

Ainsi, Hunter s'éloignait du sac dans le seul but d'atteindre avec certitude une partie non altérée de l'artère. 11 croyait que l'oblitération provoquée par la ligature était le résultat d'une réunion par première intention , et que ce travail adhésif n'était possible que sur des parois libres de toute altération. 11 est parci) OEuvres complètes deJ. Hunter, trad. franç. Paris, 1843, T. lil, p. G66. (2) Journal de Vandermonde, T. LXX, p. 453, mars 1787. — Désirant avant tout ne pas être accusé de partialité , je me sers à dessein d'une traduction faite avant le début des discussions de priorité. Cette traduction , ainsi que je m'en suis assuré, est parfaitement exacte, quoiqu'elle laisse beaucoup à désirer sous le rapport du style.

faitement éviden t qu'il ignorait le rôle du caillot hémostatique, et que son opinion sur les accidents de la méthode ancienne était purement hypothétique. Ce n'était pas l'étude des faits publiés qui l'avait conduit àcette fausse doctrine; Everard Home nous l'apprend avec une grande bonne foi : « Si nous considérons les cas où « les malades sont morts, nous trouverons probablement que chez « eux, etc. » Par conséquent, Hun ter se basait sur une supposition qui lui semblait probable, mais il avouait qu'il n'avait pas pris la peine d'en vérifier l'exactitude. Or, il se trouve que cette supposition n'est point exacte. L'anatomie pathologique a démontré que dans la plupart des anévrysmes externes , traumatiques ou spontanés , les parois de l'artère sont intactes immédiatement audessus et immédiatement au-dessous du sac; que dans le cas où la cause de l'anévrysme est moins locale, et où les lésions s'étendent au delà de la tumeur, on a presque autant de chances de les rencontrer entre l'anévrysme et le cœur qu'au voisinage du sac; il est certain encore que l'oblitération par adhésion est une chimère, que l'occlusion des artères dépend uniquement de la coagulation du sang, que l'intégrité absolue des parois artérielles n'est pas indispensable au succès de la ligature , que la tunique celluleuse est d'ailleurs presque constamment intacte et que les lésions des artères ont leur siège dans les deux tuniques internes, lesquelles, saines ou non , sont toujours coupées au moment où on serre le fil. Hunter ne connaissait pas cette dernière particularité. Desaulteût pu la lui apprendre, puisqu'il l'enseigna à Thomson qui, à son tour, la transmit à Jones (1). 11 n'est pas indifférent de noter, en passant, que ce fut le point de départ des importants travaux de Jones sur la ligature. Hunter, en liant l'artère à quelque distance du sac anévrysmal, n'atteignit donc pas son but qui était d'éviter la section des tuniques et la production des hémorrhagies consécutives, et l'expérience a effectivement démontré que cet accident n'est pas plus commun à la suite du procédé d'Anel et de Desault qu'à la suite du procédé de Hunter, lequel sous ce rapport n'est ni meil-

(1) Jones. A Treatise on the Process cmployed by Nature in suppressing the Hœmorrliage front clivided and punctured Arteries, etc. London , 1806 and 1810, in-8°, p. 126. — Hodgson. M a lad. des artères, trad. fr. Paris, 1819, T. I , p. 272. — Bichat. Anat. générale. Paris, 1801, in-8°, T. II , p. 282. — Benj. Travers. Observ. on Ligat. of Arteries, dans Med. cliir. Transactions^ 1813, vol. IV, p. MO.

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leur ni pire que le procédé de Scarpa , destiné à atteindre l'artère plus haut encore.

Ainsi tombent toutes les raisons théoriques qui conduisirent Hunter à s'écarter un peu de la voie tracée par ses devanciers. Quant à l'incision du sac, le chirurgien anglais jugea sagement qu'elle n'était pas nécessaire. « Selon lui, dit Everard Home, il « étoit très-vraisemblable que si les parties étoient livrées à elles- « mêmes, le sac, avec le sang coagulé qui y étoit contenu, pour- « roit être absorbé, et toute la tumeur ainsi enlevée par l'économie a animale (1). »

Telles furent la première opération et la première théorie de Hunter. Placé sur un grand théâtre , dans un pays où les anévrysmes sont très -fréquents, entouré d'élèves enthousiastes, jouissant d'une renommée justement acquise, Hunter fit donner à son observation une grande publicité, et eut bientôt l'occasion de faire de nouvelles tentatives. Son second malade mourut fthèmorrhagie; le troisième survécut, mais le sac, rempli de caillots passifs, se rompit au bout d'un mois comme cela avait eu lieu sur l'opéré de Desault. Jusque-là Hunter avait lié la veine fémorale en même temps que l'artère; il se corrigea de cette pratique déplorable, et ses deux derniers malades guérirent sans accidents. Puis, son premier opéré étant mort d'autre chose quinze mois après la guérison, il obtint, à prix d'or, la permission d'en faire l'autopsie, et profita de cette occasion précieuse pour modifier sa théorie. V économie animale n'avait résorbé ni le sac ni les caillots. Il restait encore une tumeur volumineuse longue de neuf centimètres, large et épaisse de sept (2), dure, solide et pleine d'un coagulum lamelleux. Hunter découvrit ainsi que la ligature agissait simplement en faisant solidifier le sang dans la poche anévrysmale, et, quoiqu'il ignorât la distinction établie par J. L. Petit entre les deux espèces de caillot, on peut dire que cette découverte était un véritable progrès.

Il revient donc à John Hunter une grande et légitime place dans l'histoire de la méthode d'Anel. Quels que soient les motifs qui aient pu le diriger, c'est lui qui, en définitive, a transporté, à

(1) Journ. de Vandermonde, t. LXX, p. 455-456.

(2) Voy. un dessin de grandeur naturelle représentant cette tumeur, publié par Ev. Home dans Philosophical Transactions. Lond., 1826, in-4°, vol. CXVI, pi, V, fig. 2 , p. 195.

quelque distance du sac, une ligature que ses prédécesseurs avaient appliquée un peu plus bas, et la connaissance de ce procédé, en rendant l'opération plus facile, n'a pas peu contribué à la vulgariser. C'est lui encore qui, par ses tentatives réitérées, par ses succès répétés et par la grande influence que lui donnait sa haute renommée, a fait. triompher la ligature en Angleterre, d'où elle a ensuite gagné le continent. C'est lui, enfin, qui a acquis les premières notions sur le mode d'action de la méthode d'Anel, notions bien incomplètes sans doute et même inexactes à certains égards, mais propres cependant à conduire au progrès. Si les élèves de Hunter s'étaient contentés de constater tout cela, personne n'aurait réclamé. Mais ils sont allés beaucoup plus loin. Au lieu de dire que leur maître avait inventé un procédé utile, ils ont prétendu qu'il avait créé la méthode tout entière. Dans l'origine, je veux bien le croire, ils n'ont péché que par ignorance ; ils ne connaissaient ni le fait d'Anel , ni ceux dont parle Bertrandi, ni les succès de Leber et de van Hespel, ni l'opération plus récente de Desault. Ils ont cru que Hunter avait ouvert la voie. Everard Home, pour sa part, en était si convaincu qu'il a décrit la ligature faite immédiatement au-dessus du sac comme une modification qu'on avait fait subir ultérieurement au procédé de son maître. « L'opération de Hunter, dit-il, ayant réussi dans « le premier cas où il la pratiqua, les chirurgiens des différents <( hôpitaux l'adoptèrent, mais en lui faisant subir quelques modi- « fwations (1). » Veut-on savoir en quoi consistèrent ces modifications , il n'y a qu'à lire les observations de J. Birch , de Pott et de Earle. Ces trois chirurgiens mirent à nu la partie supérieure du sac et lièrent l'artère à ce niveau, exactement comme l'avaient fait Desault et ses prédécesseurs. Je me trompe, car Birch fit une incision en x> tandis que Pott, après avoir fendu le jarret dans une étendue de cinq pouces, lia je ne sais quoi, mais ne lia pas l'artère, si ce n'est quelques jours après, lorsqu'il jugea opportun de pratiquer l'amputation (2).

(1) Œuvres complètes de J. Hunter, éd. citée, T. 111, p. 6G8.

(2) Lac. cit., p. 671. La prétendue ligature faite par Poil n'avait pas arrêté les battements de l'anévrysnK', qui s'accrut avec rapidité les jours suivants. On prétendit que l'anévrysme occupait, au lieu du tronc île la poplitée, une artère anastouiotique ; mais en publiant le fait, Ev. Home émit des doutes sur cette interprétation , et donna à entendre que l'ancre n'avait pas éié liée.

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En considérant ces trois opérations comme des modifications de la méthode de Hunter, Ev. Home fit acte d'ignorance. C'était une erreur, ce n'était pas une faute. Mais ses successeurs n'ont pas eu la même excuse; ils savaient très-bien que d'autres, avant Hunter, avaient lié l'artère au-dessus du sac, et, cependant, ils ont continué à dépouiller Anel de sa découverte, et, aujourd'hui, la plupart des Anglais croiraient manquer de patriotisme s'ils ne désignaient pas la ligature sous le nom de méthode de Hunter ou d'opération huntérienne. Personne, sous ce rapport, n'est allé plus loin que M. Guthrie, qui, entraîné par l'exubérance de son amour-propre national , s'est laissé aller à émettre les assertions les plus inexactes (1). Ainsi, il prétend que l'opération d'Anel avait été promptement oubliée , que le malade de Desault mourut au bout de quelques mois par suite de la suppuration; il donne à entendre que ce fait est postérieur à celui de Hunter, et se base, pour cela, sur un absurde passage qu'il extrait du Mémoire de Pelletan sur les anévrysmes externes: « Dans le même (( temps que l'opération de Hunter nous est parvenue , dit Pelle- « tan, M. Dessaut {sic), alors chirurgien-major de l'hôpital de la « Charité, eut occasion de pratiquer la même opération. Comme « l'histoire n'en est écrite nulle part, je vais la consigner ici (2). » L'intention de Pelletan est évidemment de représenter Desault comme l'imitateur de Hunter ; mais il le prouve d'une singulière façon en citant aussitôt l'observation de ce fait. On croit peutêtre qu'il s'agit d'une ligature pratiquée au-dessus de la tumeur? Point du tout, il s'agit d'une opération par la méthode ancienne, avec ligature de l'artère au-dessus et au-dessous de Fanévrv sme ! On ne saurait douter ici de la mauvaise foi de Pelletan, qui cherchait toutes les occasions de ternir la réputation de Desault, qui affectait de ne pas savoir l'orthographe du nom de ce grand chirurgien , et qui parlait de lui avec un ton de supériorité vrai-

(1) Guthrie. On the Discases and Injuries of ArtetHes. Lond., 1830, in-8°, p. H5-151.

(2) Pelletan. Clin, chirurg. Paris, 1810, in-8°, T. I, p. \U9 et 150. Je dois avouer que cette obsetvation me semble fort suspecte. Elle ressemble tellement à nu l'ait tiré de la pratique de Desault et publié par Petit , de Lyon, en 1790 [Journal de Vandermonde, T. LXXX11I , p. 54), que je suis porté à croire qu'il s'agit d'un seul et même malade. Pelletan a parlé de ce fait avec des souvenirs confus ; il a placé la scène à la Charité , en 1780 01/ 1787 [sic) , époque où Desault était déjà à l'Hôtel-Dieu. 11 a raconté la chose à sa manière, en se contredisant à chaque ligne, et j'ai peine à croire que M. Guthrie ait pu prendre cette légende au sérieux,

ment risible (1). Il est vrai que Desault n'était plus là pour se défendre, j

C'est à cette source suspecte que M. Guthrie est allé puiser pour rehausser la renommée de Hunter au détriment de celle de Desault. Mais ce qui est plus grave, c'est que, feignant de n'avoir pas lu le premier mémoire d'Everard Home, il dénature les motifs qui ont conduit Hunter à pratiquer sa première opération. Suivant lui, ce fut en méditant sur le mécanisme des cures spontanées que Hunier arriva à l'idée de la simple ligature. Avant de se décider pourtant à exécuter cette opération, Hunter aurait entrepris sur les animaux des expériences destinées à prouver que les hémorrhagies consécutives ne se produisent pas lorsqu'on agit sur des artères préalablement saines. Or, rien de cela ne se trouve dans le premier mémoire d'Everard Home. Ce fut seulement après son premier succès, après l'autopsie tardive de son opéré, que Hunter entrevit le mode d'action de la ligature sur les anévrysmes ; et, quant aux expériences faites sur les animaux, il n'en est question que dans le deuxième mémoire d'Everard Home, publié en 1793. Je le répète, Hunier ne fut dirigé que par une seule idée, qui reposait même sur de fausses théories ; il ne s'éloigna du sac que pour être certain de trouver une artère susceptible de s'oblitérer par première intention, ou, si on veut, par inflammation adhésive; cette considération le dominait si exclusivement qu'il chercha à aplatir l'artère au moyen de quatre ligatures incomplètement serrées; il provoqua ainsiunehémorrhagie grave et d'autres accidents auxquels son malade eut le bonheur d'échapper. Cette leçon ne fut pas perdue pour lui ; l'expérience le conduisit à régulariser son procédé; ce fut alors qu'il étudia l'action des lésions traumatiques sur les artères des animaux. M. Guthrie suppose au contraire que Hunter a deviné tout cela du premier coup, par la seule force de son génie, et il part de là pour exalter Hunter aux dépens de ses prédécesseurs. « L'opé- « ration cl'Anel , dit-il , était oubliée ; celle de Desault ne fut « qu'une expérience malheureuse.... Celle de M. Hunter ne fut « pas une expérience ; elle fut fondée sur un solide raisonnement, « appuyée sur des expérimentations faites dans ce but et sur une

[\) Voy. entre autres ï, 1 , p. 123. La rancune de Pelletan était déjà ancienne. En 1785, il s'était mis sur les rangs pour obtenir la place de Ferrand , et s'était vu préférer Desault.

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