PARALYSIE ET ATROPHIE DU MEMBRE
nouvelle opération fut jugée nécessaire, et M. Gherini lia l'iliaque externe le 20 octobre 1842. Le malade mourut au bout de 78 heures. Le membre fut injecté et disséqué avec le plus grand soin , et on trouva dans l'épaisseur du nerf grand sciatique une grosse artère très-flexueuse qui recevait, à travers le névrilème, plusieurs anastomoses volumineuses, qui se bifurquait dans le jarret pour envoyer une grosse branche très-flexueuse encore dans chacun des nerfs poplités, et qui parcourait ainsi, dans l'épaisseur des cordons nerveux, un trajet long de plus de 22 centimètres (1). Il suffit de jeter les yeux sur la belle planche qui accompagne cette observation, pour reconnaître qu'une pareille collatérale était de nature à comprimer les tubes nerveux et à compromettre l'innervation du membre. S'il en était toujours ainsi, la paralysie et l'atrophie musculaires, loin de reconnaître pour cause une circulation insuffisante, devraient être attribuées, au contraire , au développement trop considérable de certaines collatérales.
Mais l'hypothèse de Liston n'est plus acceptable lorsque le membre reste définitivement plus froid que celui du côté opposé, et lorsque le pouls ne reparaît pas dans les artères inférieures. Par exemple, M. Gherini opéra, en 1842, une jeune Anglaise atteinte d'anévrysme du pli du coude. Dès que l'humérale fut liée, la main se refroidit , la malade y éprouva des fourmillements , avec anesthésie du tact. Peu à peu la chaleur revint, la sensibilité se rétablit, l'engourdissement des do'gts se dissipa , mais le membre resta débile; un an après la malade ne pouvait pas encore travailler. Le pouls radial n'avait pas reparu (2). Il est clair que dans ce cas l'impuissance du membre ne pouvait être attribuée au développement des collatérales , et il est naturel de croire qu'elle dépendait au contraire de l'insuffisance de la circulation et de la nutrition.
Pour ma part, je suis disposé à penser que, dans certains cas, l'atrophie musculaire dépend du défaut d'innervation, suivant l'hypothèse de Liston , mais que le plus souvent elle dépend du défaut de circulation.
(1) Luigi Porta , loc. cit., p. 378-384 , p. 387 et Tav. XIII , fig. 1.
(2) Porta , loc. cit., p. 388.
Peut-être aussi certains accidents nerveux, passagers ou durables, sont-ils dus à l'inflammation du nerf qui accompagne l'artère liée. J'ai déjà cité une observation à l'appui de cette hypothèse (1).
Dans le cas particulier où la ligature est appliquée sur le tronc de la carotide primitive , des paralysies et plusieurs autres accidents nerveux peuvent être la conséquence du bouleversement de la circulation cérébrale. Pendant longtemps la crainte de ces redoutables accidents empêcha de lier la carotide , et la première opération de ce genre, pratiquée par A. Cooper le 1er novembre 1805, sur la carotide droite, fut en effet suivie, le huitième jour, de paralysie de la jambe et du bras gauches (2). Mais cette paralysie se dissipa les jours suivanls, et ce fut d'autre chose que la malade mourut. Bientôt une série de succès vint montrer que les premières craintes étaient exagérées , mais on passa d'un excès à l'autre, et beaucoup d'auteurs se laissèrent aller à dire que la ligature d'une seule carotide primitive ne pouvait jamais compromettre sérieusement les fonctions cérébrales. Cette illusion, longtemps partagée par la plupart des chirurgiens, n'est plus possible aujourd'hui. M. Norman Chevers , dans un travail fort important et fort peu connu en France , a rassemblé quatorze cas où de grands désordres cérébraux, le plus souvent suivis de mort, ont été la conséquence très-prompte de la ligature ou de l'oblitération d'une seule carotide primitive. Ce sont quelquefois du délire ou des convulsions, quelquefois un coma plus ou moins complet, presque toujours une hémiplégie croisée (3). Deux malades seulement ont survécu (cas de Magendie et cas de Macaulay); l'un des opérés d'A. Cooper a succombé par suite de l'inflammation du sac anévrysmal ; dans les onze autres cas , la lésion cérébrale a été la cause de la mort. Quelquefois les accidents encéphaliques
(1) Voy. plus haut, p. 479, obs. 12.
(2) Med. Chir. Transact., vol. I, p. 1.
(3) Norman Chevers. Bemarks on the Efîects of Oblitération of the Carotid Artcries , upon Cérébral Circulation ; dans London Médical Gazette , New Séries , vol. I , p. 1140 , 31 th. oct. 1845. — En réalité, les faits de M. Chevers sont au nombre de quinze, car on trouve (p. 1148 , en note ) une observation de M. Barovero, qui ne figure pas sur le relevé. Le malade eut une paralysie croisée, succomba le soixante-neuvième jour et présenta à l'autopsie les lésions de l'encéphalite ; mais dans ce cas, la veine jugulaire interne avait été lice en même temps que ]la carotide.