CHAPITRE XVIII
Méthode de Brasdor
(ligature au-dessous du sac).
La méthode de Brasdor consiste dans l'application d'une ligature sur l'artère anévrysmatique entre la tumeur et les capillaires.
On n'a peut-être pas oublié qu'en 1781 Spezzani, de Modène, sans le vouloir, sans le savoir, et en vertu d'une théorie fort étrange , devança Desault et Hunter, et guérit un anévrysme poplité en liant l'artère au-dessus du sac (1). Cette ligature fut pratiquée en présence d' Assalini , qui nous en a fait connaître les résultats. Il se trouve , par un hasard singulier, que la même année précisément, le même Assalini assista à une opération tout aussi excentrique , que nous devons aujourd'hui rattacher à la méthode de Brasdor, comme nous rattachons à la méthode d'Anel l'opération de Spezzani.
« Dans un cas d'anévrysme poplité sans complication , dit Assalini, j'ai vu « en 1781 le célèbre Pinchienati, de Turin, faire l'amputation de la jambe , « de préférence à celle de la cuisse, afin de conserver le genou, pour adap- « ter ensuite une jambe de bois. La ligature de l'artère au-dessous du sac « anévrysmal, en interceptant le passage du sang, fit que la tumeur durcit , « cessa de battre , et diminua considérablement de volume , de manière à « laisser à l'amputé l'usage du genou pour servir d'appui à une jambe ar- « tificielle (2). »
Cette observation n'a été écrite et publiée qu'en 1811 lorsque , depuis longtemps déjà , la chirurgie était en possession de la méthode de Brasdor. Assalini attribue avec raison la guérison de l'anévrysme à la ligature des artères du moignon , ligature qui
(1) Voy. plus haut, p. M 8.
(2) Assalini. Manuale dx chirurgia, Napoli, 1819, In-8°, p. 201. La première édition est de Milan, 1811.
fut pratiquée au-dessous du sac, mais il ne donne pas cette explication comme venant de Pinchienati. Tout permet de croire, au contraire, que Pinchienati agit sans savoir ce qu'il faisait, car, si son intention eût été de lier l'artère au-dessous du sac pour guérir l'anévrysme, il est probable qu'il eût trouvé moyen de faire cette ligature sans pratiquer une amputation tout à fait inexcusable. Assalini lui-même resta longtemps sans se faire une opinion sur ce fait étrange qui lui paraissait en dehors de toutes les théories , et il est digne de remarque qu'il n'y fit pas même allusion, en 1787, dans son Essai médical sur les vaisseaux lymphatiques , où le traitement chirurgical des anévrysmes occupe pourtant une si large place, et où la ligature inférieure se trouve même indiquée pour la première fois.
Il est difficile de savoir si l'idée de guérir les anévrysmes en liant l'artère au-dessous du sac appartient à Brasdor ou àDesault, qui, tous deux , à peu près à la même époque , en ont parlé dans leur cours , mais qui n'ont rien écrit ni l'un ni l'autre sur cette méthode. Il est permis de se demander quel est celui des deux qui a devancé l'autre. Le plus ancien des documents écrits dépose en faveur de Desault. Assalini , dans son Essai médical sur les vaisseaux lymphatiques , publié à Turin en 1787, s'exprime de la manière suivante :
« M. Desault, ayant vu dans des cadavres des oblitérations d'artères au-des- « sous et au-dessus du sac anevrismatique , qui étoit lui-même oblitéré , « jugea que cette oblitération avoit été la cause de celle de la portion supé - « rieure et inférieure de l'artère , en ce qu'elle avoit empêché le sang de « circuler, comme on voit tous les canaux artériels s'affaisser et s'oblitérer « lorsqu'il n'y passe plus de sang ; c'est pour cela que dans les anevrismes « vrais des gros vaisseaux , il ne pratique pas de ix ligatures , et qu'il ne fait « pas non plus l'ouverture du sac anevrismatique ; il se contente d'en faire « une seule au-dessus du sac , si cela est possible , ou bien au-dessous , si la « disposition des parties le demande. Par cette ligature simple, il empêche « le sang de se porter dans le sac , et de circuler dans les vaisseaux dilatés ; « il tâche de faciliter l'oblitération, et l'affaissement du sac par une compres- « sion graduée (1). »
(1) Assalini. Essai médical sur les vaisseaux lymphatiques, Turin, 1787, in-12 , p. 103. Je ne connaissais jusqu'ici cet ouvrage que d'après une traduction allemande, publiée en 1792 dans un recueil de Leipsick. Tout récemment, M. Giraldèsabien voulu mettre à ma disposition le texte original, aujourd'hui fort rare, de V Essai d' Assalini.
MÉTHODE DE BRASDOR.
Ce passage remarquable est tiré des leçons que Desault fit à l'Hôtel-Dieu, en 1785, à l'occasion du malade sur lequel il lia pour la première fois l'artère poplitée au-dessus d'un anévrysme du jarret. Ainsi, il est parfaitement certain qu'en 1785 Desault conseillait de lier l'artère au-dessous du sac, lorsqu'il n'était pas possible de la lier au-dessus. C'est aussi là ce que Brasdor enseignait, en ajoutant que la ligature placée au delà de la tumeur était* applicable surtout aux anévrysmes de la partie inférieure delà carotide primitive (1) ; Assalini ne parle cependant pas de Brasdor. Cela suffit-il pour établir la priorité de Desault? Je ne le pense pas. Assalini, étranger à Paris où il ne resta qu'une année , pouvait très-bien ne pas connaître les opinions de Brasdor sur le traitement des anévrysmes. Le fait est que, d'un accord unanime , tous les chirurgiens qui ont vécu à celte époque ont attribué à Brasdor le mérite de l'invention.
Ce n'est pourtant pas l'opinion de M. Guthrie qui a fait valoir les droits de Desault, croyant peut-être réparer ainsi l'injustice qu'il avait commise envers lui à propos de la méthode d'Anel. « Brasdor , dit-il , survécut à Desault qui était mort en 1795 » et assista à la première opération de ce genre, pratiquée par » Deschamps , lequel en a toujours rapporté l'idée à Desault et a non à Brasdor (2). » Ce passage renferme deux erreurs. C'est à Brasdor et non à Desault que Deschamps attribue l'invention de la nouvelle méthode, et Brasdor n'a pas pu assister à l'opération de Deschamps parla raison toute simple qu'il était déjà mort depuis un an (3). Suivant M. Guthrie , on ne pourrait invoquer en faveur de Brasdor qu'un passage du livre de Boyer, publié en 18U (/i). Ce serait déjà beaucoup, car Boyer, élève et admirateur de Desault , avait été témoin oculaire de la première opération ,
(1) Journal de Sèdillot , an VIII , T. VIII , p. Ù57.
(2) Guthrie. On Diseases and Injuries of Arteries, Lond., 1830, in-8°, p. 167. M. Guthrie ne connaissait pas le passage d' Assalini, qui aurait pu lui fournir un meilleur argument.
(3) L'opération de Deschamps fut pratiquée le 1U vendémiaire an VII (6 octobre 1798), Brasdor était mort le 16 vendémiaire an VI (8 octobre 1797 ), et son éloge avait été prononcé devant la Société de médecine le 22 prairial an VI ( 10 mars 1798). On ne le désignait plus que sous le nom de feu Brasdor, pour le distinguer d'un autre Brasdor qui était probablement son fils, qui assista effectivement à l'opération de Deschamps et qui vivait encore au mois d'avril 1804. J'insiste sur ce détail parce qu'on ignore généralement qu'il y a eu deux chirurgiens du nom de Brasdor. Voy. Journal de Sèdillot, T. V, p. 189 ; — T. VIII, p. Vi9 et p. MO ; — T. XVII, p. m.
[U) Boyer. Malad. chirurgicales, Paris, 181&, in-8°, T. II, p. 149.
pratiquée en 1798 suivant la méthode de Brasdor. Mais, puisque M. Guthrie invoque le témoignage de Deschamps, je citerai textuellement, sans égard pour la grammaire, un passage de l'observation que ce chirurgien communiqua à la Société de médecine, le 12 brumaire an vu (3 novembre 1798), treize mois après la mort de Brasdor : « Je suis le premier qui ait eu le courage de « tenter cette opération, mais elle n'est point de mon invention. « Il y a long-temps déjà qu'elle avoitété proposée verbalement par « feu Brasdor. On y fit peu d'attention. Notre collègue Gorvisart , « dans la consultation., nous assura que Desault en avoit présenté a le succès ; on sait que ce chirurgien en parloit dans ses le- « çons (1) .» Je pourrais citer plusieurs autres écrits contemporains ; mais cela n'est pas nécessaire. G'est sous le nom de Brasdor que cette méthode est entrée dans la pratique; rien ne nous autorise à nous croire mieux renseigné sur ce point que ne le furent Deschamps et neuf autres praticiens choisis parmi les plus célèbres , et réunis par lui auprès de son opéré.
Vernet , chirurgien en chef des armées de la Bépublique, tenta le premier de mettre en pratique les préceptes de Brasdor. N'osant recourir à la ligature, il se contenta de comprimer la fémorale au-dessous d'un anévrysme inguinal ; mais il fut obligé d'y renoncer parce que la tumeur faisait des progrès rapides (2).
Les choses en étaient là, lorsqu'un homme de lettres, âgé de 60 ans, entra, le 10 vendémiaire an vu, à l'hôpital de la Charité, pour un énorme anévrysme de la partie supérieure de la cuisse gauche. Deschamps, chirurgien en chef de cet hôpital , réunit en consultation, le 14. vendémiaire, les citoyens Allan, Brasdor (le second), Boyer, Gorvisart, Gullerier, Marigues, Pelletan, Percy et Thouret. Sept voix contre trois se prononcèrent pour la ligature de l'artère au-dessous de la tumeur. Séance tenante, Deschamps procéda à cette opération qui dura près d'une heure et qui eut un résultat fâcheux. La veine fémorale et une partie du muscle grand adducteur furent liées avec l'artère. Le membre s'engorgea; la tumeur s'accrut et devint douloureuse; quatre jours plus tard, le 18 vendémiaire, Deschamps se décida à ouvrir le sac
(1) Journal de Scdillot, Paris, an VU, in-8°, T. V, p. 201.
[2) Cette observation sera reproduite plus loin dans le chapitre XIX, § 1, 24e obset v.
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suivant la méthode ancienne. Il y eut une hémorrhagie formidable pendant cette deuxième opération , et le malade mourut au bout de huit heures (1) .
Après avoir ouvert le sac et lié le bout supérieur de l'artère , on avait reconnu que le sang continuait à couler par le bout inférieur, et il est permis d'en conclure que la première opération avait laissé persister quelques collatérales entre la ligature et le sac.
Ce résultat était peu encourageant. La tumeur, malgré la ligature , avait continué à s'accroître ; le sang ne s'y était pas coagulé, et, quoique certains accidents fussent imputables à la maladresse de l'opérateur, les chirurgiens français parurent peu disposés à tenter de nouveau l'application de la méthode deBrasdor. Mais , en Angleterre , A. Gooper rencontra plus tard un cas où cette méthode lui parut être l'unique planche de salut. Il s'agissait d'un anévrysme de la fosse iliaque. La tumeur remontait si haut que la ligature de l'artère iliaque externe au-dessus de la tumeur fut jugée impraticable. Quant à la ligature de l'iliaque primitive, il n'en était pas encore question. L'anévrysme cependant faisait des progrès rapides , et A. Cooper se décida à lier la fémorale sur le pubis , entre l'origine de, l'épigastrique et celle de la crurale profonde. Les pulsations persistèrent , mais la tumeur n'augmenta pas de volume après l'opération. Les ligatures se séparèrent sans accident, et l'anévrysme diminua tellement qu'on espéra bientôt que, si les choses continuaient ainsi, il deviendrait possible de lier l'artère iliaque externe au-dessus du sac. Toutefois, avant d'en venir à une nouvelle opération, on envoya le malade à la campagne pour rétablir sa santé générale , et il y était déjà depuis quelque temps , lorsqu'il mourut presque subitement par suite de la rupture de l'anévrysme dans le péritoine et dans le tissu cellulaire du bassin. L'autopsie ne fut pas faite (2).
Peut-être cet accident ne serait-il pas arrivé, si l'opéré, au lieu d'aller à la campagne , eût gardé le repos au lit sous la surveillance d'A. Cooper; en tout cas, on peut dire que la méthode de Brasdor avait commencé par améliorer beaucoup la position
U) Journal de Sèdillot,!. V, p. 189. Paris, an VII, in-8°.
(2) IJodgsoiv. Maladies des artères, tr. franç. Paris, 1819, iti-8°, T. 1, p. £i02.