INFLAMMATION- DES ANÉVRYSMES. — GANGRÈNE
survient quelquefois à une époque où l'inflammation a déjà eu le temps de faire oblitérer le sac; ce n'est alors qu'une complication regrettable sans doute, mais qui ne s'oppose pas d'une manière absolue au rétablissement du malade. — Lorsqu'au contraire la gangrène survient avant ce moment favorable, elle interrompt brusquement le travail d'oblitération que l'inflammation avait commencé , et détermine la mort en quelques minutes. On voit, d'après cela , combien il est inexact de dire que les anévrysmes guérissent quelquefois par gangrène. La gangrène empêche la guérison de beaucoup d'anévrysmes que l'inflammation guérirait sans elle, et jamais elle n'ajoute la moindre chance favorable à celles qui existaient déjà.
L'idée de faire guérir les anévrysmes par la gangrène est due à une interprétation erronée d'un fait que tout le monde connaît. Lorsqu'on dissèque un membre atteint de gangrène sèche, on trouve très-souvent que les artères sont oblitérées, jusqu'à une distance assez grande, au-dessus des limites de la mortification. Scarpa et Hodgson en ont conclu que la gangrène avait la propriété de faire oblitérer les artères (1), et cela les a conduits à dire que la gangrène devrait faire oblitérer aussi les tumeurs anévrysmales. Je n'aurai pas besoin d'insister longtemps pour prouver l'inexactitude de cette opinion. Les oblitérations artérielles qu'on trouve si souvent sur les membres frappés de sphacèle, sont la cause de la mortification, au lieu d'en être l'effet. En dehors des gangrènes consécutives à l'oblitération des artères , la chute des eschares ne s'accompagne ordinairement d'aucune hémorrhagie, parce que les petits vaisseaux s'oblitèrent au niveau du point où s'opère le travail d'élimination; mais lorsqu'une artère de quelque importance se trouve comprise dans l'eschare, l'hémorrhagie peut se produire. Voilà pourquoi la gangrène des anévrysmes donne si souvent lieu à des pertes sanguines considérables , ou même à une hémorrhagie foudroyante ; pourquoi A. Cooper n'a pas hésité à lier l'artère iliaque externe sur deux individus atteints d'anévrysmes inguinaux, quoique ces tumeurs fussent déjà dans
(1) Scarpa. Réflexions sur ïanévrysme, trad. fr. par Delpech. Paris, 1809, in-8°, p. 228, ett. VIII , § 5. — Hodgson. Maladies des artères et des vehics ( 1815 ), krad; franc. Paris, 1819 , in-8", T. I , p. 1U et p. 139.
un état gangreneux (1) , et pourquoi enfin Hodgson , malgré sa théorie sur la gangrène, conseille d'imiter la conduite d'A. Cooper pour éviter l'hémorrhagie au moment où les eschares viennent à se détacher (2).
M. Crisp a émis une autre hypothèse , tout aussi inexacte que celle d'Hodgson, sur le mécanisme de la prétendue guérison par gangrène. Suivant lui , l'eschare , en se détachant , donne lieu à une perte de sang considérable bientôt suivie de syncope. Si la syncope dure assez longtemps pour permettre au sang de se coaguler dans l'artère, le malade guérit; sinon, l'hémorrhagie continue et la mort est prochaine (3). Ceci est en contradiction avec une foule de faits où la chute des eschares n'a été suivie ni d'hémorrhagie ni de syncope. Si l'opinion de M. Crisp avait quelque fondement, il n'y aurait pas de raison pour que l'incision pure et simple des anévrysmes ne donnât pas lieu aussi à la guérison. L'expérience en a été faite involontairement plusieurs fois, et les malades sont morts , avec ou sans syncope , entre les mains de leurs chirurgiens.
Indépendamment de la gangrène locale, qui se manifeste au niveau des anévrysmes , par suite de leur inflammation , il y a une autre espèce de mortification , plus rare et bien autrement grave que la précédente. Je veux parler du sphacèle, qui se produit quelquefois dans les parties situées au-dessous de l'anévrysme. J'ai déjà dit que la coagulation passive provoquée par l'inflammation est loin d'être toujours limitée au sac; elle s'étend le plus souvent jusque dans l'artère, qui se trouve ainsi oblitérée, jusqu'à la première collatérale, au-dessus et au-dessous de l'orifice de l'anévrysme. Le plus souvent, cette oblitération n'empêche pas la circulation de continuer dans le membre : les voies anastomotiques se dilatent et ramènent le sang dans les parties
(1) A. Cooper. Dans Mcdico-Cldrurgical Transactions (1813), vol. IV, p. W6U. Lond., 1819, in-8°. On lit dans le même recueil, vol. IX, p. 185 (1818), une observation analogue due à Post , de New-York. Un anévrysme de la partie supérieure de l'humérale, déjà atteint de gangrène , fut traité avec succès par la ligature de la sous-clavière. Un malade de Thomas Blizard fut moins heureux , et succomba peu de jours après avoir subi dans de semblables conditions la ligature du même vaisseau ( Hodgson. Maladies des artères, tr. fr., T. Il , p. 150).
(2) Hodgson. Malad. des artères, tr. fr., T. I , p. i»07.
(3) Crisp. On tlie Structure, Di$ea$es, and Injuries of tlie Blood-Vessels. Lond., 18&7, in-8°, p. 178.