CHAPITRE XVII
Méthode d'Anel
(ligature au-dessus du sac
§ [.. REMARQUES préliminaires.
La méthode d'Anel consiste à intercepter le cours du sang dans l'artère qui se rend à l'anévrysme, au moyen d'une opération sanglante et d'une action mécanique exercée immédiatement sur ce vaisseau. Comme la compression indirecte, elle respecte le sac anévrysmal qu'elle place seulement dans des conditions favorables à la coagulation spontanée du sang. Mais tandis que la compression indirecte épargne les téguments et laisse l'artère définitivement perméable, la méthode d'Anel, au contraire, exige une incision plus ou moins étendue qui permet d'isoler le vaisseau, de le saisir et d'en provoquer l'oblitération.
Presque toujours, c'est au moyen de la ligature qu'on cherche à obtenir cette oblitération. Voilà pourquoi on donne généralement à la méthode d'Anel le nom de méthode de la ligature; mais cette dénomination est vicieuse pour deux raisons: d'abord, parce qu'on applique aussi des ligatures dans la méthode d'Antyllus et dans la méthode de Brasdor; ensuite et surtout parce que la ligature ne fait pas partie intégrante de la méthode d'Anel dont elle ne constitue qu'un procédé. Après l'incision qui a mis l'artère à découvert, on peut intercepter le cours du sang sans le secours de la ligature. La torsion, les mâchures, le refoulement, la compression immédiate, peuvent aussi atteindre ce but; ce sont autant de procédés de la grande méthode instituée par Anel, et celle-ci, par conséquent, ne peut être appelée méthode de la ligature.
Pour trancher la difficulté, Roux s'est demandé s'il ne serait pas convenable de donner à la méthode d'Anel le nom de méthode
èpicystique, ce qui veut dire méthode appliquée au-dessus du sac (1). Mais la compression indirecte s'applique également audessus du sac, et cette dénomination serait de nature à faire naître de nouvelles confusions. D'ailleurs, lorsqu'un homme ouvre une voie nouvelle et féconde, il est juste que son nom demeure attaché au progrès qu'il a réalisé. Voilà pourquoi ce chapitre est intitulé méthode d'Anel.
Après ces réserves faites, je ne refuserai pas plus longtemps de me soumettre à l'usage, et je me laisserai souvent aller, clans le courant de mes descriptions, à désigner comme tout le monde la méthode d'Anel sous le nom de ligature.
La ligature, donc, est si généralement connue aujourd'hui, elle a donné lieu à des travaux si étendus, et les questions qui s'y rattachent sont si nombreuses , qu'il faudrait des volumes pour en écrire l'histoire complète. Le manuel opératoire qui varie à l'infini dans les diverses régions du corps, la nature des liens ou des instruments qui servent à étreindre l'artère, les effets de cette striction sur la circulation du membre et sur l'ensemble de l'organisme, l'étude des voies collatérales qui peuvent ramener le sang dans les parties situées au-dessous de l'oblitération, la cause des hémorrhagies consécutives, les moyens qui ont été proposés pour prévenir ou combattre ce redoutable accident, les résultats de l'acupuncture, de la torsion, des mâchures, du refoulement et de plusieurs autres procédés mécaniques employés pour oblitérer les artères dans leur continuité sans le secours du fil constricteur, et une foule de questions moins importantes que soulève la méthode de la ligature ; tout cela a été étudié et décrit dans des traités classiques qui sont entre les mains de tout le monde, dans les dictionnaires, clans les monographies, et dans les articles sans nombre que les journaux ont publiés. Depuis que la ligature règne sans partage sur la chirurgie des anévrysmes , on a cru qu'il ne s'agissait plus que d'en perfectionner les procédés et d'en étendre l'application. On a fait dans cette voie des progrès étonnants; on a lié toutes les artères des membres et du cou, on n'a pas reculé devant l'artère brachio-céphalique, et on a osé pénétrer jusque dans le ventre pour saisir le tronc de l'aorte
(1) Roux. Quarante années de pratique chirurgicale , T. II, p. 54. Paris, 1855, in-8°,
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abdominale. On a commencé par admettre le précepte de lier l'artère an-dessus de la tumeur; puis on a réduit la chirurgie des anévrysmes à une pure question de médecine opératoire. C'est à qui inventera quelque nouveau procédé pour découvrir en un tour de main des artères qui ne seront peut-être jamais liées sur l'homme vivant; c'est à qui instituera sur les animaux de nouvelles expériences pour apprécier la valeur relative des diverses sortes de fils. Ces tentatives sont louables et ont donné des résultats utiles ; mais en concentrant toute l'attention des chirurgiens sur l'artère liée, elles ont fait perdre de vue la tumeur elle-même. Aujourd'hui, il n'est personne qui n'ait étudié avec soin les effets directs de la ligature sur les vaisseaux; et presque tout le monde ignore les effets indirects de la méthode d'Anel sur les anévrysmes. L'artère une ibis liée, la tumeur devient ce qu'elle peut. Le chirurgien se résigne à n'être plus qu'un simple opérateur. Si l'anévrysme récidive, s'il suppure, s'il se rompt en donnant heu a une hémorrhagie funeste, on subit ce malheur avec calme, on paraît croire que les anévrysmes ne peuvent guérir qu'à ce prix, et loin de s'en prendre à la ligature, on part de là pour rejeter les autres méthodes sous prétexte qu'elles sont moins énergiques et qu'elles doivent, bien plus que la ligature, exposer à la récidive, à la rupture de la tumeur et aux abcès suivis d'hémorrhagies.
En d'autres termes, on se résigne à courir les chances graves qui sont inséparables de la ligature d'une grosse artère, parce qu'on s'imagine que ce moyen, le plus propre de tous à maîtriser la circulation, doit être en même temps le plus certain et le plus satisfaisant dans ses effets sur la tumeur. Or cette théorie est complètement fausse, et elle n'aurait pas vu le jour si on avait étudié avec plus de soin le mode d'action de la méthode d'Anel sur les anévrysmes.
Pour établir un parallèle vraiment scientifique entre la ligature et les autres méthodes , il faut poser de nouvelles bases. C'est pour cela que j'ai tant insisté sur la physiologie pathologique des anévrysmes et sur les divers modes de guérison. J'irai jusqu'au bout dans cette voie, et contrairement à ce qui a été fait jusqu'ici, je laisserai de côté tout ce qui se rattache à l'opération de la ligature , au choix des moyens de constriction et à l'oblitération de
UllO MÉTHODE D'ANEL.
l'artère liée, pour concentrer toute mon attention sur la méthode en elle-même, c'est-à-dire sur les modifications qu'elle fait subir aux parties malades.
L'opération de la 'Jigature , en effet , n'a rien de spécial. Elle n'appartient pas plus à l'histoire des anévrysmes qu'à celle des plaies artérielles. Qu'il s'agisse d'une tumeur anévrysmale ou de toute autre affection , on procède de la même manière pour mettre l'artère à nu, on la soumet aux mêmes manœuvres, on y provoque les mêmes phénomènes, on fait courir aux malades les mêmes chances de phlébite et d'hémorrhagie consécutive. Je n'ai pas plus à décrire ici l'opération de la ligature, que je n'aurai à décrire l'amputation lorsque je parlerai des cas où l'anévrysme exige le sacrifice du membre. Je prendrai donc la ligature comme un fait que je supposerai connu dans tous ses détails , et je débarrasserai ainsi l'étude de la méthode d'Anel d'un grand nombre de questions qui lui sont tout à fait étrangères.
C'est en vain qu'on s'est efforcé de trouver les premiers vestiges de la méthode d'Anel dans les écrits antérieurs au xvme siècle. Avant d'opérer les anévrysmes du pli du coude , qu'ils traitaient invariablement par l'ouverture du sac, les chirurgiens grecs du temps de la décadence commençaient par lier l'artère humérale à sa partie supérieure ( 1 ) ; mais cette opération préliminaire n'avait pour but que de les mettre en garde contre l'hémorrhagie, et ils ne se doutaient pas qu'elle fût capable à elle seule de guérilla tumeur anévrysmale.
Ceux qui n'ont pas réfléchi sur les habitudes des anciens, s'étonneront peut-être que cette pratique absurde n'ait pas conduit à la découverte de la méthode d'Anel. Mais les anciens , aveuglés par leurs théories, croyaient que Fanévrysme devait ses propriétés nuisibles au sang vicié qu'il contenait; les caillots qui existent presque toujours dans le sac, et qui sont pour nous les agents de la guérison, étaient alors considérés comme une substance nuisible dont l'extraction paraissait indispensable. Après avoir lié l'artère humérale , on ne pouvait pas ne pas s'aperce-
(1) Voy. plus haut, p. 207 (Aêtius).
HISTORIQUE. — GUILLEMEAU. !\h\
voir que la tumeur s'affaissait et cessait de battre. Chose étrange, pourtant! l'idée ne vint à personne qu'il fût possible d'en rester là ou qu'il fût seulement permis d'attendre pendant quelques jours. On avait hâte de donner issue au prétendu sang corrompu de l'anévrysme et on pratiquait aussitôt une seconde opération beaucoup plus grave que la première.
La méthode décrite par Aétius se composait comme on le voit de deux opérations distinctes : on chercha bientôt à la simplifier. De ces deux opérations , on rejeta celle qui était bonne et on garda celle qui était mauvaise. On abandonna la ligature, et on conserva l'ouverture du sac. Mais aussi c'était l'époque de la décadence, et le moyen âge approchait.
L'antiquité n'a donc pris aucune part à la découverte de la méthode de la ligature. Les Arabes et les Arabistes n'ajoutèrent rien aux connaissances déjà acquises, et laissèrent même presque entièrement tomber en désuétude l'opération de l'ouverture du sac, trop hardie pour eux. Cette opération ne reprit faveur qu'à l'époque de la Renaissance, et il s'écoula longtemps encore avant qu'on songeât à lui faire subir des modifications. A la fin du xvie siècle Guillemeau, opérant un anévrysme traumatique du pli du bras , introduisit dans le manuel opératoire une innovation malheureuse qui servit plus tard de texte à de longues discussions, et qui n'était pas digne de tant d'honneur; au lieu de commencer par inciser le sac, il lia d'abord le bout supérieur de l'artère, après quoi il fendit la tumeur et la vida « de tout le sang groumelé, et autre caillé » qu'elle contenait (1). Telle fut l'opération dans laquelle on a cru trouver la première origine de la méthode d'Anel. Loin de faire une découverte, Guillemeau avait simplement commis une imprudence en s'abstenant de lier le bout inférieur et en exposant le malade à une hémorrhagie ultérieure. Comme ses prédécesseurs , il continuait à croire que les anévrysmes devaient leur gravité à la présence des caillots ; comme eux , par conséquent, il continuait à considérer l'extraction de ces caillots comme le sine quà non de la guérison. Cela résulte clairement du texte.
(1) Guillemeau. Les Œuvres de chirurgie , édit. de Rouen , 1649, in-fol., p. 699. La lr« édit". de sa Chirurgie est de 1594.
Guillemeau dislingue l'anévrysme spontané, qu'il nomme anastomose, de l'anévrysme Iraumatique. Dans le premier cas « l'es- « prit, comme le plus subtil, sort premier que le sang et ainsi la « tumeur est presque toute spiritueuse : mais si l'artère est rompue, « il sort beaucoup de sang qui fait la tumeur plus humoralle que « spiritueuse, qui en fin se caille et fait distention à la partie. » Un peu plus loin il parle de son opéré : « auquel après vne sai- « gnee faite au ply du bras, luy estoit suruenu vn petit Aneurisme, « qui par succession de temps estoit accreu de la grosseur du « poing auquel en fin le sang contenu en iceluy se groumela, ce « qui fut cause d'engendrer quelque commencement de pourri- « ture en ladite tumeur, etc. » G'est pourquoi Guillemeau jugea utile d'extraire ces caillots nuisibles et de pratiquer l'incision du sac, c'est-à-dire la méthode ancienne. On a objecté, il est vrai, que, dans le cas particulier dont il s'agit , la tumeur étant déjà enflammée, ulcérée et peut-être même gangrenée, l'extraction des caillots était réellement nécessaire, mais que sans cette circonstance, Guillemeau se serait bien gardé d'ouvrir le sac. Cette supposition toute gratuite est en contradiction flagrante avec le reste du chapitre, car l'auteur, se demandant si on doit opérer les anévrysmes des grosses artères, répond négativement, parce que « souuent les incisant, il sort vne si grande abondance de sang « et ensemble d'esprit vital, que souuent le malade demeure entre « les mains du Chirurgien. » Guillemeau ne supposait donc pas qu'on pût opérer les anévrysmes sans ouvrir le sac, et lorsqu'il ajoute plus loin qu'on doit lier le bout supérieur de l'artère « sans (( autre cérémonie, » il veut dire simplement par là qu'on peut se dispenser de lier le bout inférieur.
Si j'insiste tant sur ce détail historique , c'est parce que , désignant une méthode d'après le nom de celui qui l'a créée, je dois légitimer cette dénomination et prouver que personne avant Anel n'avait conseillé la simple ligature au-dessus du sac. D'ailleurs, l'opinion de ceux qui dépouillent Anel en faveur de Guillemeau a été admise par beaucoup d'historiens et, malgré la savante réfutation de Dezeimeris, elle compte encore des partisans. Lisfranc l'a adoptée et défendue dans un style qui ne lui était pas habituel, avec une habileté qui aurait surpris tout le inonde, si, à travers sa signature, on n'avait reconnu la
HISTORIQUE. — DOMINIQUE ANEL. Zj/|3
plume d'un critique éminent, dont l'autorité est égale aujourd'hui à celle de Dezeimeris (1). Le fait est que le texte de Guillemeau est plein d'obscurité. Il ne le cède sous ce rapport qu'à un autre passage qu'on a extrait des œuvres d'A. Paré, et où on a cru trouver encore l'indication de la méthode d'Anel. Pour qui veut argumenter sur les mots , il y a là matière à d'interminables discussions. Mais, pour qui lit d'un bout à l'autre les écrits de Paré et de Guillemeau sur l'anévrysme, pour qui se pénètre bien des doctrines de ce temps-là , le doute ne tarde pas à disparaître. On ne supposait même pas , au xvr siècle , qu'il pût venir un jour où on opérerait l'anévrysme sans inciser le sac ; il était convenu une fois pour toutes qu'on devait pratiquer cette incision, et, pour éviter des détails jugés inutiles , on n'insistait que sur la partie de l'opération qui présentait quelque chose de spécial , c'està-dire sur la ligature de l'artère. Deux siècles plus tard , lorsque les chirurgiens ont connu une autre méthode, les descriptions de A. Paré et de Guillemeau ont pu paraître ambiguës. Mais elles ont été fort claires pour leurs contemporains , pour leurs élèves et pour leurs successeurs. Pendant deux cents ans , on a lu et étudié les travaux de ces deux maîtres célèbres ; leurs ouvrages, réimprimés un très-grand nombre de fois, ont été l'objet des méditations de tous les chirurgiens; tous les auteurs qui ont écrit sur l'anévrysme y ont largement puisé , et il n'est venu à l'idée de personne que Paré et Guillemeau eussent proposé de ne pas ouvrir le sac (2). Quand on songe à l'espèce d'orage que souleva, au xvme siècle, la première opération d'Anel, à l'ignorance dont on accusa ce chirurgien , aux doutes injurieux qu'on émit sur son observation , on est obligé de reconnaître qu'Anel fut bien le véritable inventeur de la méthode qui porte aujourd'hui son nom.
L'opération d'Anel fut pratiquée le 30 janvier 1710, et elle est
(1) LiSFRANC. Des diverses méthodes pour l'oblitération des artères, th. de concours. Paris, 183U , in-4°, p. 18. — Dezemekis. Quelques remarques sur l'histoire de l'anévrysme, en réponses aux critiques de M. Lisfranc. Paris, 183^», in-8°, réimprimé dans ses Lettres sur l'hist. de la médecine. Paris, 1838, in-8°, p. 339 et 353. — Lisfranc. Quelques recherches sur l'hist. chirurgicale des anévrismes, p. 38.
(2) Voy. en particulier le passage où Thévenin expose le procédé de Guillemeau , et où il dit expressément qu'après avoir lié l'artère, il faut ouvrir l'anévrysme pour évacuer le sang qui forme la tumeur. Les Œuvres de maître Thcvenin. Paris, 1669, in-û°, p. 55.
hkh MÉTHODE D'ANEL.
assez importante pour que j'en reproduise ici les principaux détails :
10e Observation ( Anel ) (1). — Anévrysme traumatique du pli du coude. — Ligature au-dessus de la tumeur. — Guèrison.
Le Révérend Père Bernardino de Bolzemo se fit saigner par un opérateur maladroit qui lui piqua l'artère numérale. Quinze jours après, un anévrysme se forma sous la cicatrice ; la plaie se rouvrit et donna lieu à une hémorrhagie qui fut directement arrêtée au moyen de la compression. Plus tard, la tumeur continua à se développer et devint très-volumineuse. Le malade se confia aux soins de Dominique Anel , qui l'opéra le 30 janvier 1710 :
« Je fis une incision aux tegumens sans toucher en aucune manière au sac « aneurismal, je cherchai l'artère et je la trouvai située au-dessous le nerf, « ce qui n'est pas ordinaire. Je l'en séparai avec toute sorte de circonspection « et, l'aiant fait soutenir avec une Erine, j'en fis la ligature le plus près de « la tumeur qu'il me fut possible. L'artère étant liée, je fis lâcher le tourni- « quet et pour lors un petit rameau musculaire , que j'avois coupé en disse- « quant l'artère , donna du sang et m'obligea de nouveau à faire serrer sur « le champ le tourniquet et à lier de rechef l'artère un peu plus haut. Le « tourniquet étant levé , je ne vis plus d'hemorrhagie ni de pulsation dans la « tumeur. Alors j'appliquai l'appareil et le bandage convenable. »
Il ne survint aucun accident. L'un des fils tomba le 17 février, l'autre ne se détacha que dix jours plus lard. Le 5 mars, la cicatrisation était complète. La tumeur, dont la consistance n'est pas indiquée , s'affaissa graduellement et finit par disparaître.
Ceci est un peu plus clair que le texte de Guilleineau. Dans les réflexions qui suivent son observation , Anel ajoute (2) :
« Quant à la manière de faire l'opération que j'ai pratiquée d'une « façon un peu différente de celle que les auteurs nous décrivent, « que j'ai veu pratiquer à des bons maîtres et que j'avois déjà « pratiquée moi même plusieurs fois , car au lieu que l'on a ac- « coutume de faire la ligature en haut et en bas de l'aneurisme, « je ne la fis que du coté d'en haut : d'ailleurs , on ouvre le sac « aneurismal et jenel'ai point touché du tout ne doutant pas que « le sang contenu dans le sac ne se dissipât aiant la liberté de se « porter du coté de l'extrémité et que ce sac une fois vuide ne se
(1) Suite de la nouvelle méthode de guérir les fistules lacrimatcs ou discours apologctique, par Dominique Anel. Turin, 17ia , in-ft", p. 257,
(2) Loc. cit., p. 260.
HISTORIQUE. — DOMINIQUE ANEL. ttkS
« remplirent plus de nouveau ; que les tuniques des membranes « qui le formoient ne manqueroient pas de s'aiïaisser et qu'ainsi « la tumeur devoit disparoître : ce qui n'a pas manqué d'arriver « de même que je l'avois pensé. » Anel termine en disant que cette opération est moins douloureuse, moins laborieuse et donne une plaie moindre de moitié que l'opération ordinaire.
Ces citations prouvent qu'Anel savait parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait. Le sang contenu dansl'anévrysme ne lui paraissant pas dangereux pour l'économie, et lui paraissant au contraire susceptible de se dissiper sans accidents, Anel renonça sciemment à l'ouverture du sac et créa ainsi une méthode entièrement nouvelle.
Un aussi beau succès aurait dû être accueilli avec enthousiasme. 11 en fut tout autrement. Anel était Français, et il avait eu le tort d'aller exercer la chirurgie à Rome. Pour diminuer l'influence de ce rival redoutable , les praticiens romains nièrent qu'Anel eût guéri un anévrysme, par la raison toute simple qu'il n'avait pas ouvert le sac. Non fù che una semplice legatura di picciola arteria. Le chirurgien français fut déchiré par des libelles diffamatoires, et pour répondre à ces accusations il fut obligé de publier une lettre de son opéré, et une autre lettre écrite à Fantoni par Lancisi qui avait constaté par lui-même les résultats du traitement (t). Après cela, il ne fut plus possible de contester la chose, mais on prétendit que l'opération d'Anel n'avait réussi que par hasard, et qu'elle était très-inférieure à l'opération ancienne. Dans un mémoire communiqué à l'Académie de Bologne , Molinelli réfuta la nouvelle méthode (2), et s'efforça de prouver que le retour du sang par les collatérales devait infailliblement faire récidiver l'anévrysme. Malgré cette opposition, la méthode d'Anel, désignée par tous les auteurs du xvme siècle sous le nom de methodus Anelii , operatio aneliana , — car on ne songeait pas encore à dépouiller l'auteur de sa découverte , — la méthode d'Anel , dis-je , ne tarda pas à être connue dans toute l'Europe. L'histoire de l'anévrysme du P. Bernardino fut reproduite à peu près textuellement dans le Journal de Trévoux (3) et dans la Bibliothèque
(1) Dom. Anel, toc. cit., p. 2M-250.
(2) Commentar. Acad. ïïononiensls, T. Il , pars I, p. 182. Bologne, 1743, in-4",
(3) Journal de Trévoux, janvier 1716 , p. 103.
de Planque (1). Heister décrivit la nouvelle méthode dans ^on grand ouvrage et conseilla de l'appliquer au traitement des anévrysmes réductibles (2). Jac. Weltin et Verbrugge lui donnèrent place dans leurs dissertations sur l'anévrysme (3). Bertrandi, qui ne brillait pas par l'érudition et qui ignorait tout particulièrement l'histoire des anévrysmes , connaissait cependant la méthode d'Anel qu'il avait même vu mettre deux fois en pratique : « J'ai « connu , dit-il , un chirurgien qui , pour ne pas s'embrouiller en « coupant l'aponévrose du biceps et en découvrant l'artère dans « l'anévrysme faux ou dans le vrai peu considérable, découvroit « l'artère brachiale à la partie interne de l'humérus, au-dessus du « condyle, endroit où on peut facilement la trouver, car elle n'y est « recouverte que par les téguments ; quand il l'avoit découverte, il « y faisoitune simple ligature. J'ignore si ce chirurgien a quelque- « fois opéré de cette manière 'avec plus de succès ; mais je l'ai vu « pratiquer deux fois cette méthode, et les deux fois l'anévrysme « récidiva, etc. (k). » Ces deux récidives n'ont pas lieu de nous surprendre aujourd'hui; elles s'expliquent très -bien par cette circonstance que les deux anévrysmes occupaient le pli du coude et étaient très-probablement variqueux. Or, le bon Bertrandi ignorait jusqu'à l'existence de cette variété d'anévrysme, décrite pourtant par William Hunier en 1757, c'est-à-dire depuis six ans. Mais il ignorait bien autre chose encore puisqu'il ne savait même pas que la méthode de la simple ligature avait été inventée et appliquée avec succès dans son propre pays par Dominique Anel, cinquante ans auparavant.
Quoi qu'il en soit, il est intéressant pour nous d'apprendre que la méthode d'Anel avait déjà pénétré dans la pratique, et qu'il y avait en Italie au moins un chirurgien qui lui donnait la préférence sur la méthode ancienne. Nous ne connaissons de la pra-
(1) Planque. Bibliothèque cltoisie de médecine, article Anevrisme, lre édit. Paris, 1749, in-&°, T. II , p. VU*
(2) Heister. Institulioncs cldrurg., pars II, sect. I, cap. XIII, § 20. ( Amstel., 1739, in -4°, T.I,p.ftM.j
(3) Jacobus Weltinus. De Aneurysmate rero. Bâle, 1750, § 24. — Jacobus Verbrugge, De Aneurysmate. Leyde, 1773, sect. IV, § 26. Ces deux dissertations soin reproduites dans la collection de Lautli sur les anévrysmes. Strasbourg, 1785, in-W, p. 439 et p. 493-ft.
(4) Amb. Bertrandi. Traité des opérations, trad. fr. Paris, 1709, in-8°, p. 440. La première édition italienne est de 1703.
HISTORIQUE. — RRASDOR. L\kl
tique de ce chirurgien inconnu, que les deux insuccès rapportas par Bertrandi; mais nous savons que la même méthode donna de meilleurs résultats en Allemagne , en Hollande. Plenck nous apprend que Leher guérit ainsi un anévrysme de l'artère temporale (1) et nous lisons dans Verbrugge que J. van Hespel répéta la même opération avec le même succès sur l'artère huméraie (2).
Trois quarts de siècle s'écoulèrent ainsi. La méthode d'Anel , connue de tout le monde, n'avait encore été appliquée qu'aux anévrysmes des artères peu volumineuses, et si elle n'était pas devenue usuelle, c'était parce qu'à tout prendre on n'avait pas lieu d'être mécontent de la méthode ancienne. La crainte de la gangrène avait empêché jusqu'alors d'entreprendre le traitement chirurgical des grands anévrysmes des membres; on n'opérait que les petits anévrysmes, et l'ouverture du sac, pratiquée dans cps conditions, ne donnait pas de trop mauvais résultats. Mais lorsqu'on connut les ressources de la circulation collatérale, lorsqu'on sut que l'oblitération de l'artère fémorale n'était pas nécessairement suivie de gangrène, lorsque Keyslère eut osé attaquer par l'incision les anévrysmes poplités , alors les dangers de l'ouverture du sac devinrent évidents pour tous les yeux; et tandis que Guattani cherchait dans la compression une ressource moins périlleuse, tandis que la plupart des praticiens anglais, revenant d'un demi-siècle en arrière, reportaient leurs préférences sur l'amputation de la cuisse, quelques chirurgiens se demandèrent s'il ne serait pas possible de diminuer les dangers de l'opération de l'anévrysme, en généralisant les préceptes si heureusement posés par Dominique Anel.
Il ne serait pas impossible que Brasdor eût émis cette idée dans ses cours avant J. Hunter, et même avant Desault. Mais Brasdor n'a rien écrit sur les anévrysmes; la tradition seule s'est chargée de nous transmettre ses conceptions, et la tradition ne suffit pas pour établir des titres de priorité. Ce fut seulement en 1799 (22 prairial an vi), après la mort de Brasdor, de Desault et de
(1) J.-J. Plenck. Sammlung von Bcobaelttungen iiber einige Gegenstandc der Wundarzneykunst , Th. II, art. I, s. 9 et sq. ; cité dans Verbrucge, De Aneurysmate, disseit. Delphis , 1773 ; et dans la collect. de Lauth. Strasbourg. 1785, in-/t°, p. 439.
(2) Uitgezogte Verliandelingeii, vol. VII , p. 189; cité par Verbrugge , loc. cit., p. 439.
hk& MÉTHODE D'ANEL.
limiter, que Roussille-Chamséru éleva une réclamation en faveur de Brasdor, son oncle par alliance (1). Mais ce témoignage tardif n'est peut-être pas suffisamment désintéressé, et ne doit être accepté qu'avec réserve.
D'un autre côté, M. Placide Portai, de Païenne, cité par MM. Martin et Velpeau, s'est efforcé de faire valoir les droits de Spezzani, chirurgien de l'hôpital de Modène (2). — Il est certain qu'en 1781, Spezzani lia avec succès l'artère fémorale dans un cas d'anévrysme poplité; mais le hasard seul eut le mérite de la cure. Laissons parler Assalini , témoin oculaire : « En 1781 , j'ai vu faire par « Spezzani, à l'hôpital de Modène, la ligature de la fémorale à son « tiers inférieur, dans un cas d'anévrysme poplité avec menace « de sphacèle (3). Spezzani se proposait de pratiquer ensuite la « désarticulation du genou, lorsque la gangrène consécutive à la «ligature se serait limitée à ce niveau. L'artère, dénudée, fut « étreinte avec un large ruhan de fil; après quoi, à la très-grande « surprise du chirurgien , et à la satisfaction des assistants , les « parties se ravivèrent, les ulcères se cicatrisèrent, la jambe se a rétablit, et l'opéré marcha rapidement vers la guéiïson (U). »
Ce fut bien malgré lui, comme on le voit, que Spezzani guérit son malade. Les collatérales artérielles déjouèrent le plan absurde qu'il avait conçu. Il n'était vraiment plus permis en 1781 de croire que la ligature de l'artère fémorale dût nécessairement produire la gangrène de la jambe; il était plus impardonnable encore de chercher à provoquer la gangrène pour éviter la gangrène, et d'avoir recours à de pareils détours pour pratiquer une amputation qu'on jugeait indispensable. Si maintenant nous envisageons cette observation au point de vue de nos connaissances actuelles, nous sommes conduits à dire que Spezzani fit probablement une opération inutile, puisque la tumeur, au moment de l'opération, était déjà dans un état gangreneux consécutif au travail inflammatoire qui préside aux guérisons spontanées accidentelles. En tout cas,
(1) Journal de Sèdillot , T. VIII, p. 456.
(2) Plac. Portal. Clin, clrirurg., T. I, p. 154. — Velpeau. Mèd. opératoire. Paris, 1839, in 8°, T. II , p. 80.
(3) Il paraît qu'il y avait plus que menace de sphacèle, puisqu'il est dit plus loin qu'après la ligature, les ulcères se cicatrisèrent. Quel était le siège de cette gangrène ? Tout permet de croire que c'était au niveau de la tumeur anévrysinale, et qu'il s'agissait d'une gangrène par inflammation , puisque la ligature de la fémorale airèla les progrès de la mortification.
(/») Assalini. Manuale di clnrurgia. Napoli , 1819, in-8°, p. 204, Disc. V, § 10.