HISTORIQUE. — DESAULT. M
l'ignorance , l'empirisme et la témérité , pour ne pas dire pis encore, ne sauraient constituer des droits à la reconnaissance de l'histoire, et le plus grand service qu'on pût rendre à Spezzani serait de ne plus parler de son observation.
Ce fut donc Desaultqui, en 1785, appliqua pour la première lois la méthode d'Anel au traitement de l'anévrysme poplité. Les chirurgiens anglais, mus par le désir louable de rehausser la gloire de John Hunier, ont prétendu que Desault n'avait pas senti la portée de celte innovation, qu'il avait agi sans but déterminé, et que l'empirisme, plutôt que la vraie science, l'avait dirigé dans sa tentative. Us ont ajouté que Hunter, au contraire, avait été conduit, par de mûres réflexions et par une connaissance approfondie du sujet, à ériger en méthode générale une opération que le hasard seul avait inspirée à Desault. Puis, négligeant dédaigneusement les travaux d'Anel, ils ont décrit la ligature sous le nom de méthode de Hunter. M. Velpeau a défendu avec beaucoup de force les droits d'Anel si injustement méconnus, et la priorité de Desault qu'on n'avait pas craint de mettre en suspicion (1). 11 paraît pourtant qu'il n'a pas réussi à modérer les prétentions britanniques. Je n'ose pas me flatter d'être plus heureux que lui, mais je crois devoir faire connaître les résultats de mes recherches sur celte importante question d'histoire.
J'ai étudié avec le soin le plus scrupuleux les travaux de Desault et de Hunter sur les anévrysmes. Je me suis efforcé de suivre pas à pas le développement des idées qui ont dirigé ces deux illustres chirurgiens. Laissant de côté les polémiques antérieures, j'ai voulu me faire une opinion par moi-même; j'ai lu et médité toutes les publications du temps.
Or, je crois être en mesure de démontrer que Desault a agi en pleine connaissance de cause, et qu'il a découvert le véritable principe de la méthode d'Anel, tandis que Hunter a obéi à une théorie entièrement erronée. La science est du côté de Desault , et si l'empirisme est quelque part , c'est du côté de John Hunter.
Déjà en 1776, Desault, alors professeur à l'École pratique de chirurgie, avait eu l'occasion de disséquer un anévrysme poplité
<\) Vklpf.U'. Médecine opératoire. Paris, 1839, T. Il , p. 81.
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guéri par une oblitération spontanée. « Le tronc de l'artère pote plitée , qui formoit un anévrisme vrai, étoit bouché par une «concrétion sanguine. L'artère fémorale, jusqu'à la naissance « des musculaires, étoit oblitérée, de même que le tiers supérieur « des tibiales (1). » Desault ne perdit pas le souvenir de ce fait, et entrevit dès lors la possibilité de guérir les anévrysmes en y faisant, coaguler le sang. Poiif atteindre ce but , il crut ne pouvoir mieux faire que de condamner le sang anévrysmal au repos en interceptant la circulation dans l'artère au-dessus du sac.
Deux moyens se présentèrent à son esprit, la compression indirecte et la ligature. Depuis longtemps déjà , les injections faites sur le cadavre, et les expériences faites sur les animaux (2) , lui avaient démontré qu'on pouvait sans danger lier les grosses artères des membres (3) ; mais il ne connaissait pas encore la possibilité de lier l'artère sous-clavière ; cette opération hardie ne devait voir le jour qu'au xixe siècle.
Les choses en étaient là lorsque Desault, devenu chirurgien de la Charité, reçut dans ses salles un malade atteint d'anévrysine axillaire. N'osant lier l'artère sous-clavière, il résolut de la comprimer sur la première côte, au-dessus de la clavicule. Il fit donc construire un appareil compressif qui fut appliqué pendant quelque temps. Assalini assista à cette tentative. Roux et Cailliot nous apprennent que le malade, fatigué ou effrayé, quitta bientôt l'hôpital de la Charité, et alla se mettre entre les mains de Ferrand, chirurgien de l' Hôtel-Dieu. Mais il n'eut pas lieu de se féliciter de ce changement. Ferrand prit l'anévrysme pour un abcès, l'ouvrit largement, et quelques minutes après le malade était mort d'hémorrhagie {h).
Il s'agit maintenant de fixer la date de cette observation. Ferrand mourut le 9 février 1785, et Desault fut désigné pour le
(1) Journal de médecine, suite de Vandei monde , T. LXX, p. U15.
(2) Journal de V ander monde , T. LXX , p. UT1. Ces expériences et ces injections dataient déjà de r767.
(3) Desault disait dans ses cours qu'on pouvait lier impunément , sur le même individu , les quatre artères principales à leur sortie du tronc, ainsi que les deux carotides (Deschamps, dans Journal de, Sêdillot, T. V, p. 213 ).
(U) f'oij. pour plus de détails la même observation , qui est reproduite plus loin dans le CImpitre XIX, § 1 , Historique, Période française.
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remplacer Je 28 février suivant (1). La chose s'est donc passée avant le 9 lévrier 1785, et, selon toutes probabilités, fort peu de temps avant cette époque, car Assalini, qui ne passa qu'un an à Paris et qui partit pour Londres avant la fin de 1785, assista à la tentative de Desault,
Quelques mois plus tard, Desault, devenu chirurgien de l'Hôtel-Dieu, eut à traiter un autre malade atteint d'anévrysme. Cette fois, la tumeur occupait le creux poplité. Toujours dominé par la même idée, Desault résolut encore d'opposer un ohslacle à l'abord du sang dans l'anévrysme. La compression pure et simple n'ayant pas eu, sur son premier malade, l'efficacité qu'il en attendait, il fit choix de la ligature, qui heureurement était praticable, et procéda à cette opération le 22 juin 1785. J'emprunte cette date précise au Journal dit de Vandermonde (2). Partout ailleurs, on se contente de dire que l'opération fut pratiquée au mois de juin 1785. L'observation n'a malheureusement
(1) Pour retrouver la date de cette observation importante, j'ai été obligé de me livrer à de pénibles rechercbes qui sont restées longtemps infructueuses. J'étais moialement convaincu que cette date était antérieure à celle de la première opération de Desault ( 22 juin 1785) ; mais cela ne pouvait suffire, et j'ai dû , dans la lre édition de mon Mémoire sur la compression indirecte , laisser cette question indécise. J'ai même poussé la réserve jusqu'à laisser à Ford et à ses confrères de Londres ( 24 septembre 17S5 ) la priorité de la découverte de la compression indirecte. Tous ceux qui ont écrit la vie de Desault ont copié la biographie placée par Bichat en tète des œuvres de ce chirurgien. Bichat ne pouvait ignorer que son maître était arrivé à l'Hôtel-Dieu en 1785, mais une faute d'impression fixa cette date à l'année 1788. Tout le monde a depuis lors reproduit cette erreur. — Or, le Journal de Vandermonde, au mois de mars 1787, donne à Desault le titre de premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu (p. 471), et Assalini, dans son Essai médical sur les vaisseaux lymphatiques , publié à Turin en 1787, parle de deux auptosies qu'il a vu faire au mois de juillet 1785, à l'Hôtel-Dieu de Paris, en présence de Desault. Ces documents m'ayant paru suffire pour réfuter l'erreur de Bichat , j'ai tenu à rectifier la date de la nomination de Desault. Mais j'ai rencontré bien des obstacles. On ne s'imagine pas combien il est difficile de connaître le mouvement du personnel des hôpitaux avant la Révolution de 1789. Les journaux et les alni3iiaclis du temps n'en font pas mention. Les immenses registres de l'Hôtel-Dieu et de la Charité , que j'ai laborieusement compulsés, nomment scrupuleusement le.s infirmiers, les religieux et religieuses, les fournisseurs, les administrateurs et les malades, mais on n'y trouve pas une seule fois les noms des médecins et des chirurgiens.
J'étais sur le point de renoncer à cette recherche, lorsque M. Briau a bien voulu me communiquer un numéro du Mercure de France , à la date du 2G mars 1785. Dans la partie intitulée Journal politique de Bruxelles, p. 39, on lit: « Jean-Bapt.-Guillaume Ferrant, « ancien prévost , chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, etc., est mort à Paris, le 9 février 1785. »
D'un autre côté , j'ai trouvé dans les archives de l'Administration centrale des hôpitaux de Paris ( salle 3 , armoire 84 , tablette 6 , liasse 37, n° 1435 ) , le plumitif des séances du bureau de l'Hôtel-Dieu, de 1783 à 1790. Dans ce fascicule se trouve l'acte de nomination de Desault à l'Hôtel-Dieu , à la date du 28 février 1785. J'ai pris copie de cette pièce importante, que j';ii publiée dans le n° 33 du Moniteur des Hôpitaux , T. IV, p. 257, 18 mais 1856.
(2) Journal de Vandermonde, 1787, T. LXX , p. 471.
jamais été publiée dans tous ses détails ; mais tous les auteurs contemporains l'on mentionnée, et les quelques divergences qui existent entre eux sur les suites de l'opération, s'expliquent aisément par la nature même des résultats qui furent obtenus. Le malade survécut pendant onze mois et succomba au bout de ce temps par suite d'une nécrose du tibia. Il en est résulté que les uns ont publié le fait comme un succès, les autres comme un revers. Puis la tradition s'en est mêlée , et l'observation , passant de bouche en bouche, a subi d'autres altérations moins importantes. Après avoir pris connaissance de toutes les relations qui nous en restent, et les avoir contrôlées l'une par l'autre, je crois pouvoir rétablir et compléter celte observation importante :
41e Observation (Desault). — Anévrysme poplité. — Ligature de l'artère poplitée au-dessus du sac. — Rupture du sac sans hémorrhagie le dix-neuvième jour. — Guérison. — Mort onze mois après par suite d'une nécrose de l'extrémité inférieure du tibia.
Le malade, âgé de 30 ans, était d'un caractère inquiet, d'un tempérament sanguin et très-irritable. La tumeur, grosse comme un œuf de dinde , occupait le creux du jarret; c'était un anévrysme vrai de l'artère poplitée. Le membre était empâté et douloureux , les douleurs étaient surtout vives à la partie antérieure et inférieure du tibia (1). Boyer, qui était alors attaché à la clinique de Desault, constata avant l'opération qu'une des branches de l'artère articulaire interne et supérieure était dilatée au point qu'on pouvait facilement en sentir les battements sur le condyle interne du fémur (2). Après avoir préparé le malade, Desault procéda à l'opération le 22 juin 4785. Il fit une incision d'environ deux pouces, à la partie supérieure de la tumeur, et mit à découvert l'artère poplitée, immédiatement au-dessous de l'anneau du troisième adducteur (3). L'artère fut alors séparée du nerf, soulevée et liée. Le pansement fut simple ; on évita surtout de serrer le membre , afin de ne pas gêner la circulation dans les vaisseaux superficiels (4). « Trois heures après, le malade éprouva dans « la jambe un léger sentiment de froid, lequel dura peu de temps, et la « fièvre symptomatique qui s'éleva ne fut pas très-forte. Le sixième jour,
(1) Cailliot. Essai su?- l' anévrysme , Thèse inaug. , in-8°. Paris, an VII (1799), n° U, p. 69. — Sabatier. Médecine opératoire, lre îdit. Paris, 1796, in-8°, T. III , p. 212.
(2) Cailliot , loc. cit. , p. 16.
(3) Cailliot , loc. cit., p. 69.
(ù) Assali.m. Essai médical sur les ruisseaux lymphatiques. Turin , 1787, in-8". Je n'ai pu me piocurer l'ediiion originale; mais cet ouvrage est traduit textuellement dans le Sammlung auserlesener Abhandlunqen. Leipzig, 1792, in-8", Bd XV. — Le passage que je cite se trouve a la fin de la page 172.