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HISTORIQUE. — ANEL, DESAULT ET HUNTER

« observation longue et continue de la puissance et des effets de «la nature dans des circonstances semblables. Les noms d'Anel « et de Desault ont été exhumés dans l'espoir de rabaisser le « mérite, le génie de M. Hunter. ils ont, au contraire, rendu son « nom plus illustre ! »

Ainsi, Hunter n'avait lu ni Anel, ni Heister, ni Planque, ni le Journal de Trévoux, ni Bertrandi , ni Plenck , ni les Commentaires de Bologne, ni les Dissertations do Verbrugge et de Weltin qui venaient, pourtant d'être réimprimées dans la collection de Lauth sur les anévrysmes, et M. Guthrie trouve que cette ignorance est de nature à rendre son nom plus illustre. Cette illustration paraît plus grande encore quand on songe que Desault ne fit qu'une expérience , tandis que l'opération de Hunter était basée sur un solide raisonnement. On a vu plus baut cependant que Desault fut loin d'être dirigé par l'empirisme , et que le raisonnement de Hunter fut loin d'être solide. Je n'hésite pas à dire que le premier malade de Desault fut incomparablement mieux opéré que le premier malade de Hunter. Desault fit une incision longue en tout de deux pouces; Hunter mit la gaine des vaisseaux fémoraux à nu dans une étendue de trois pouces, ce qui suppose une très-longue incision (1); Desault ne lia que l'artère ; Hunter lia en même temps la veine fémorale ; Desault ne fit qu'une ligature et se borna à laisser dans la plaie un fil d'attente ; Hunter étreignit les vaisseaux en quatre points différents, avec des fils peu serrés , en se basant sur ce raisonnement solide « qu'il valait mieux comprimer une grande étendue de « l'artère que de faire une forte striction sur un seul de ses («points. » Desault, il est vrai, fit la ligature près du sac, et Hunter la fit un peu plus haut, en se basant sur un autre raisonnement tout aussi solide qui devait le mettre à l'abri de l'hémorrbagie; moyennant quoi le malade de Desault n'eut pas d'hémorrhagie, tandis que celui de Hunter en eut une considérable. Le malade de Desault eut un abcès dans le jarret; celui de Hunter en eut plusieurs dans la cuisse. Finalement, les deux opérés guérirent : celui de Desault mourut au bout de onze mois d'une nécrose de l'extrémité inférieure du tibia, affection tout à fait

(1) Assalini, qui assista à l'opération, dit que l'incision était longue de cinq pouces {Mitnualê di chirurgia, Napoli, 1819, in-8, p. 205).

indépendante de la première; celui de Hunter survécut quatre mois de plus et on ne sait pas de quoi il mourut. De tout cela, il résulte qu'un malade atteint d'anévrysme poplité ferait mieux de se soumettre à Y expérience de Desault qu'aux solides raisonnements de John Hunter.

Loin de moi la pensée de chercher à diminuer la gloire du grand Hunter, dont l'infatigable génie a exercé une influence si considérable sur les destinées delà science. L'Angleterre s'enorgueillit à juste titre d'avoir produit cet homme surprenant, que je considère pour ma part comme le principal créateur de la physiologie pathologique. Hunter est assez riche de son propre fond pour pouvoir se passer de la dépouille des autres.

Or, il est facile de démontrer que la grande méthode découverte par Anel ne peut, sous aucun prétexte , recevoir le nom de Hunter.

Ce n'est pas Hunier qui a eu l'idée hardie de remplacer par une simple ligature la cruelle opération des anciens, et de laisser ensuite la tumeur se dissiper d'elle-même : cette idée appartient à Anel.

Ce n'est pas Hunter qui a eu le mérite de mettre le premier cette idée à exécution : Anel, Leber, van Hespel, Desault et le chirurgien dont parle Bertrandi l'avaient précédé dans cette voie ; la ligature avait été appliquée au moins six fois avant lui, et avait fourni au moins quatre succès.

Ce n'est pas Hunter qui a eu la pensée de généraliser la méthode qu'Anel avait créée pour le traitement des anévrysmes du coude, et d'en étendre l'application aux anévrysmes des autres régions du corps: Leber, avant lui, avait traité par la simple ligature un anévrysme de l'artère temporale, et Desault un anévrysme de l'artère poplilée.

Ce n'est pas Hunter qui a eu le courage d'attaquer, pour la première fois, les grands anévrysmes par cette méthode: Desault avait déjà osé entreprendre la cure d'un anévrysme poplité, et il avait réussi.

Ce n'est pas Hunter qui a reculé les bornes de la médecine opératoire en rendant accessibles à la chirurgie les anévrysmes réputés incurables jusqu'alors : cette gloire était réservée aux Abernethy et aux Astley Cooper. « Pendant la vie de Hunter, dit (i Hodgson , cotte méthode fut bornée à la ligature de l'artère

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« fémorale pour la guérison des anévrysmes poplités et fémo- « raux (1). »

Ce n'est pas Hunier, enfin, qui a découvert le mode d'action de la ligature sur les parois artérielles. Les travaux de l'illustre observateur anglais sur ce sujet difficile, n'ont pas fait avancer la science; ils l'ont fait reculer, au contraire, puisque le rôle du caillot obturateur, si bien décrit par J.-L. Petit, a été méconnu par l'école de Hunter, et n'a été retrouvé que par les expérimentateurs du xixe siècle.

Sur quoi se basent donc les chirurgiens anglais pour donner à la méthode d'Anel le nom d'opération huntérienne ? C'est Hunter, disent-ils , qui a fait connaître le mode d'action de la ligature sur les anévrysmes. —Fort bien; il a donné une théorie, mais depuis quand l'homme qui découvre la théorie d'un phénomène est-il considéré comme l'inventeur de ce phénomène? Harvey, en démontrant la circulation, a le premier donné la théorie de la saignée. Direz-vous qu'il a inventé la saignée? J. L. Petit a le premier connu le rôle des caillots hémostatiques; direz-vous que c'est lui qui a inventé l'hémostatique chirurgicale? D'ailleurs, voyez où cela vous conduirait : Hunter a ébauché une théorie de la ligature; et si par hasard, comme j'espère le démontrer, cette théorie est inexacte, il faudra donc que la méthode d'Anel change encore une fois de nom? — Mais, dit-on encore, c'est Hunter qui a trouvé le meilleur procédé en appliquant la ligature à quelque distance du sac. — Il est vrai que ce procédé est meilleur en soi que celui de Desault; mais le procédé de Scarpa, qui s'applique plus haut encore, a reçu aujourd'hui la préférence, et la méthode d'Anel s'appellera donc méthode de Scarpa, jusqu'à ce qu'un autre chirurgien ait démontré les avantages d'un autre point d'élection?— Enfin, ajoute-t-on, ce sont les travaux de Hunter qui ont fait pénétrer dans la pratique générale la méthode de la ligature. — Cela est parfaitement certain, et c'est pourquoi le nom de Hunter sera inséparable de l'histoire de la méthode d'Anel. Mais une méthode doit porter le nom de celui qui l'invente et non de celui qui la vulgarise, et on n'attend pas, pour la baptiser, qu'elle ait triomphé de ses rivales. Pendant soixante-

(1) Hodgson, Midad. des artères et des veines, trad. fr , T. I, p. 268.

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quinze ans, de 1710 à 1785, tous les auteurs ont désigné la ligature sous le nom de méthode d'Anel, methodus Anelii, metodo aneliano ; à cette époque , la ligature était dédaignée et méconnue. Anel, de son vivant, porta la peine de sa découverte; il fut accusé d'ignorance et de mauvaise foi ; puis , Molinelli et Bertrandi réfutèrent sa méthode sans ménagement. Personne alors ne lui enviait la gloire d'avoir ouvert une voie nouvelle. Mais un jour est venu où cette méthode proscrite a été acceptée comme un immense bienfait; il s'est trouvé qu'Anel avait devancé son siècle, qu'il avait eu raison contre les préjugés de ses contemporains. Alors , pour le récompenser de ce trait de génie , on l'a dépouillé de sa découverte , et on en a fait honneur à un de ceux qui. en avaient profité ! Sic vos non vobis.

On me pardonnera peut-être la longueur de ce plaidoyer, en raison de l'importance de la cause. J'ai tenu à faire passer toutes les pièces sous les yeux du lecteur, au risque de reproduire des arguments qui ont déjà été habilement présentés par M. Velpeau (1), mais qui n'ont pas réussi à convertir les savants d'une nation si longtemps rivale de la nôtre. Il serait temps cependant que le sentiment de la justice prît la place de ces mesquines considérations de nationalité qui sont indignes de la véritable science.

Telle fut l'origine de la grande méthode qui a dominé, depuis la fin du xvnr siècle , toute la thérapeutique des anévrysmes. Malgré l'inévitable opposition des conservateurs du passé, la ligature , déjà triomphante en Angleterre , fut bientôt adoptée en Italie , grâce aux efforts de Palletta , de Vacca et surtout du célèbre Scarpa. — En France, le progrès se fit avec plus de lenteur. Une sorte de fatalité fit échouer la plupart des opérations d'anévrysme exécutées suivant la méthode nouvelle par les chirurgiens les plus éminents de notre pays. « Le malade de Chopart, celui de « Guérin et les deux malades de Vernet succombèrent. Deschamps « fut plus heureux et sauva deux opérés sur trois , — mais Pelle- « tan, de 1795 à 1801, perdit trois malades sur quatre, et l'en- « semble de ces faits permit de croire que la méthode de la liga- « ture était aussi meurtrière que l'opération par l'ouverture du

(I) VELPFAl'. Médecine opèttitotre, V <''tlit. Paris, 1839, in-8°, T. 11, p. 81.

EXTENSION DE LA MÉTHODE D'ANEL. /l67

a sac, si même elle ne l'était pas davantage (1). » J'emprunte ces paroles à Ph.-J. Roux , qui commençait alors ses études et qui vit peu à peu la précieuse méthode d'Anel tomber dans un discrédit à peu près complet. Pendant les quinze premières années de ce siècle, la ligature ne fut exécutée en France qu'un petit nombre de fois. Le bruit des succès remarquables que les chirurgiens anglais obtenaient à cette époque ne parvenait pas jusqu'à nous : le blocus continental arrêtait sur nos frontières les fruits de la science, aussi bien que ceux de la terre et de l'industrie. La traduction française de l'ouvrage de Scarpa ne réussit pas à vaincre d'injustes répugnances; les ingénieuses tentatives de A. Dubois sur la ligature graduelle firent naître un instant des espérances qui ne durèrent pas longtemps; et le hasard voulut précisément qu'à la même époque, la méthode de l'ouverture du sac, ordinairement si funeste, fournît, entre les mains de Boyer, une belle série de succès. Ainsi s'expliquent les hésitations qui retardèrent, en France, le triomphe de la ligature. Mais, au mois de novembre 1814, Roux lia heureusement l'artère fémorale clans un cas d'anévrysme poplité. Il opéra de la même manière, le 19 juin 1815, un second malade qui guérit comme le précédent. Trois jours plus tard, l'abdication de Napoléon rendait la paix à l'Europe. Les relations scientifiques , si longtemps brisées entre la France et l'Angleterre, ne tardèrent pas à se rétablir. On apprit alors avec étonnement que les anévrysmesi nguinaux , ceux de la carotide et de la sous-clavière avaient cessé d'être incurables; qu'Abernethy avait osé lier l'artère iliaque externe (2) , Astley Cooper, la carotide (3), Stevens, l'iliaque interne (4); que Ramsden avait saisi la sous-clavière en dehors des scalènes (5) et que Colles n'avait pas craint d'appliquer une ligature sur le même vaisseau en dedans des scalènes (6). Ces opérations hardies n'avaient pas toujours été couronnées de succès, mais elles avaient mis en évidence les

(1) Roux. Quarante années de pratique chirurgicale. Paris, 1855, in-8°, T. II, p. 89.

(2) En 1796. Abermethï. Surgical Observations on the Local Discases and on Aneurism, 8th edit. Lond., 1826, in-8°, p. 300.

(3) En 1805. Med. Chirurg. Transactions, vol. I, p. 1 et 222. (a) En 1S12. Mcd. Chirurg. Transactions, vol. V, p. 422.

(5) En 1809. Practical Observ. on Sclcroccle, iviih four Cases of Opération or Aneurism, p. 2"6 ( cilii par Sain. Cooper ).

^0) En 1811. Ëdintutrgh Médical and Surgical Journal, 1815, voï, M, p. 2.

ressources presque inépuisables de la circulation collatérale et prouvé que la méthode d'Anel était capable de guérir un grand nombre d'anévrysmes inaccessibles à la méthode ancienne. Sur ces entrefaites, Breschet traduisit le beau livre d'Hodgson, qui acheva de convaincre les plus incrédules. Puis , on apprit que M. Valentine Molt, de New- York, avait reculé plus loin encore les limites de la médecine opératoire; qu'un malade à qui ce chirurgien avait lié le tronc brachio-céphalique, n'avait pas survécu moins de vingt-six jours à cette effrayante opération , et que pendant tout ce temps la nutrition du membre thoracique droit n'avait pas été compromise (1) ; que le même opérateur avait lié avec un succès complet l'artère iliaque primitive (2) ; qu'enfin Astley Cooper, plus audacieux encore, n'avait pas reculé devant la ligature de l'aorte abdominale (3).

Toutes ces conquêtes brillantes , dues à l'extension de la méthode d'Anel, mirent en évidence la supériorité de celte méthode qui depuis lors a régné presque sans partage sur la thérapeutique des anévrysmes.

Le triomphe de la ligature a été légitime , et si une chose doit nous étonner, c'est qu'il n'ait pas été plus prompt. La routine seule pouvait faire hésiter entre cette opération qu'on appelait la méthode moderne, et l'ouverture du sac qu'on appelait la méthode ancienne. Lorsque ces hésitations ont cessé , on a pu croire un instant que la thérapeutique des anévrysmes touchait à la perfection. Mais si la ligature, comparée à la méthode des anciens, mérite d'être considérée comme excellente , il n'en est plus de même lorsqu'on l'examine en elle-même, lorsqu'on en étudie la valeur absolue. Les espérances qu'elle avait fait concevoir ne se sont pas réalisées, et il a bien fallu reconnaître que cette opération était encore une des plus graves de la chirurgie. Les relevés statistiques ont prouvé qu'elle donnait la mort presque une fois sur trois. Je citerai plus loin ces statistiques, mais le moment n'est pas venu de porter un jugement sur la méthode d'Anel;

(1) The Médical and Svrgical Regisler of New-York Ilospital, by J. Watts, Val. Molt, and Al. Steven. New-York, 1818, in-8°, vol. I, p. 8 , trad. dans Grœfe's und Walther's Journal (1er Chirurgie. Berlin , 1822, Bd III , s. 569, in-8°.

(2) American Journal of M éd. Sciences, nov. 1827, et Journal uni», des sciences mêd., 1828, t. XL1X , p. 220.

(3) A. Cooper and B. Travers. Svrgical Essays, 3rd edit. Loiwl., 1818, in-8°, p. 113,

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