ACCIDENTS. — EMPHYSÈME
paraître à la surface de la peau autour de chaque aiguille , pendant la durée de la galvanisation. Cela s'observe surtout autour de l'aiguille positive.
Quelquefois , le dégagement des gaz à l'extérieur est beaucoup plus considérable. Chez le second malade de M. Bossé les gaz fm^ent si abondants qu'ils s'échappèrent en sifflant à travers la peau au moment où on retira les aiguilles. Il est bon de noter qu'il s'agissait d'un anévrysme de l'aorte , et que la tumeur, bien que solidifiée en partie, était encore très-perméable au sang (1). Je pense donc que l'accumulation des gaz s'était faite dans le tissu cellulaire plutôt que dans l'intérieur même du sac. 11 y a peu d'exemples analogues à celui-là; mais il arrive quelquefois que les gaz , épanchés en moindre quantité , donnent lieu à un petit emphysème ; alors , une légère pression fait sortir par les piqûres d'aiguilles quelques bulles crépitantes. C'est ce qu'on observa sur un malade traité par M. Ciniselli pour un anévrysme carotidien, en présence des commissaires du Congrès scientifique de Gênes (2).
Un phénomène curieux, qui a été noté plusieurs fois, c'est l'augmentation presque subite de la tumeur pendant la durée de la galvano-puncture. L'accroissement fut peu prononcé dans le cas de M. Yial, et ne se montra qu'une seule fois sur quatre séances galvaniques (3) ; mais, chez le malade de M. Giraldès, la tumeur doubla de volume {U), et elle devint quadruple chez celui de M. Hamilton (5). A quoi faut-il attribuer cet accident, qui peut devenir redoutable ? On ne peut songer à l'accumulation des gaz. Dans le cas de M. Giraldès, la tumeur n'avait pas cessé de communiquer librement avec la cavité de l'artère , puisque le sang artériel s'élança à l'extérieur lorsqu'on retira les aiguilles ; les gaz ne pouvaient donc pas s'accumuler dans le sac. S'agissait-il d'un emphysème du tissu ceUuIaire péri-anévrysmal ? Mais cette lésion aurait été facilement reconnue , et M. Hamilton dit expressément (6) que la région , examinée avec soin , ne présentait pas la
(1) Gazette médicale, 1850, p. 611.
(2) Annales de thérapeutique de Rognetta, T. IV, p. 201.
(3) Mémoires de la Soc, de chirurgie, T. III , p. 76. {U) BulL de la Soc. de chir., T. I, p. IW.
(5) Dublin Quarterly Journal, 18^16, vol, II, p. 539.
(6) Loc, cit., p. 51*!*,
332 GALVANO-PUNCTURE.
sensation gazeuse; d'ailleurs, la tumeur, parfaitement circonscrite, conserva le même volume les jours suivants. Y avait-il eu rupture de la poche et extravasation du sang? L'autopsie démontra que cette supposition était inexacte ; le sac était intact, et aucune extravasation n'avait eu lieu, M. Hamilton pense que le galvanisme avait condensé et coagulé les fluides du tissu cellulaire environnant ; mais il oublie qu'au moment de l'autopsie on ne trouva rien de semblable, quoique la tumeur eût conservé son grand volume. Disons donc que nous ignorons la cause qui produit l'accroissement brusque de certains anévrysmes pendant l'application de l'électricité. Cet accident, au reste, paraît assez rare.
Il est très -commun, au contraire, de voir des eschares se former autour des aiguilles, surtout, dit-on, autour de l'aiguille positive. Ces eschares, d'une largeur et d'une épaisseur variables, ont été attribuées à la chaleur que produit l'électricité. C'est une profonde erreur qu'il me semble nécessaire de réfuter.
Les courants galvaniques, comme on sait, dégagent de la chaleur, et les résultats obtenus au moyen de la cautérisation électrique le prouvent suffisamment (1); mais pour élever la température des aiguilles jusqu'au point de compromettre la vitalité de la peau, il faudrait un ensemble de conditions qui ne se trouvent jamais réunies lorsqu'on applique la galvano-puncture.
La question de la chaleur électrique est fort complexe , et elle a une assez grande importance pratique pour que je sois obligé de m'y arrêter quelques instants.
Toute pile possède une certaine tension et une certaine intensité.
L'intensité, c'est-à-dire la quantité d'électricité qu'une pile est susceptible de fournir dans un temps donné, est proportionnelle à la surface de chacun des couples ou éléments ; la tension, c'està-dire la force qui soUicite l'électricité à se dégager à chaque pôle, est proportionnelle au nombre des éléments.
Lorsque les deux pôles sont unis par un circuit complet, les deux électricités contraires se précipitent l'une vers l'autre sous
(1) MiDDELDORF. Galvatiocaustik , cin Bcilrag ziir operalive Mcclicin, Breslau , 1854 ,
forme d'un double courant continu. La tension et l'électricité influent, chacune à sa manière, sur la force de ce courant.
Toutes choses égales d'ailleurs, les propriétés électro-chimiques et électro-motrices du courant sont proportionnelles à l'intensité de la pile, c'est-à-dire à la surface de chaque couple. Mais la facilité avec laquelle l'électricité traverse les conducteurs est proportionnelle à la tension de la pile, c'est-à-dire au nombre des éléments.
Lorsque le circuit est formé par des corps mauvais conducteurs, le courant électrique est obligé de surmonter une grande résistance. Avec un pareil circuit , une pile dont les éléments sont peu nombreux, quelque intense qu'elle soit d'ailleurs, ne fournira qu'un courant sans énergie ; mais si on double le nombre des éléments, la tension devient deux fois plus forte, la résistance des conducteurs est surmontée , et le courant acquiert une énergie égale à celle qu'il aurait acquise, si, au lieu de doubler le nombre des éléments , on avait remplacé le premier circuit par un circuit d'une conductibilité double.
A proprement parler, les phénomènes chimiques, physiques ou dynamiques de la pile dépendent de l'intensité. Mais dans les expériences faites sur les liquides, et en général sur tous les corps qui conduisent très-mal l'électricité, les courants rencontrent une résistance très-considérable, et, pour obtenir des actions chimiques puissantes , on est obligé de multiplier les couples , c'est-à-dire d'augmenter la tension. C'est dans ce sens qu'on peut dire que l'action chimique d'une pile est proportionnelle à la tension.
Cela posé , ce sont les piles les plus intenses qui dégagent le plus de chaleur. Ce principe est connu de tout le monde , et lorsqu'on veut produire une cautérisation électrique, on choisit toujours une pile dont les éléments, considérés isolément , présentent une grande surface ; en cela on a parfaitement raison. Mais on en a conclu que, pour éviter sûrement la formation des eschares dans la galvano-puncture , il suffisait de prendre des piles à petite intensité , et en cela on a commis une méprise fort grave. J'ose dire que les piles à forte tension exposent tout autant aux eschares que les piles à forte intensité.
Mais reyÇBQUS îl\U conditions cjui favorisent la production de
33^ GALVANO-PUNGTURE.
la chaleur électrique. On vient de voir que la première condition est l'étendue des surfaces de chaque élément ou, si on veut, de chaque couple. La deuxième condition , tout aussi importante , est le degré de résistance que les conducteurs opposent au passage de l'électricité, La chaleur dégagée est d'autant plus considérahle que les corps à travers lesquels le courant s'effectue sont moins bons conducteurs. Ainsi, en unissant les deux pôles avec un fil de platine , on obtient plus de chaleur que si on se sert d'un fil de cuivre ou de fer. C'est parce que le platine est de tous les métaux celui qui offre le plus de résistance au passage des courants électriques.
De ce principe découlent plusieurs conséquences importantes.
Lorsqu'un fil métallique , parfaitement homogène, est mis en communication par ses deux extrémités avec les deux pôles de la pile, la chaleur se manifeste également dans toute l'étendue du circuit. Mais si , par une cause quelconque , une partie du fil vient à offrir plus de résistance que les autres , c'est en ce point surtout que la température s'élèvera (1).
Qu'un fil de platine ( le platine est le plus mauvais conducteur de tous les métaux) soit interposé entre deux rhéophores de cuivre ou de fer, ceux-ci s'échaufferont à peine ; la température s'élèvera presque exclusivement au niveau du fil de platine.
Ou encore, qu'on unisse les extrémités des deux rhéophores au moyen d'un fil de même substance qu'eux, mais plus mince, et c'est sur cette partie amincie que le calorique se manifestera. C'est parce que la résistance s'accroît à mesure que le diamètre du conducteur diminue. On a même démontré que le dégagement de la chaleur s'accroît en raison inverse de la quatrième puissance du diamètre du fil conducteur. Ainsi un fil d'un demi-millimètre de diamètre s'échauffe seize fois plus, toutes choses égales d'ailleurs , qu'un fil de 1 millimètre (loi de Riess). Voilà pourquoi un mince fil de platine, interposé entre deux rhéophores de
(1) II suffit même de diminuer la résistance dans une partie du circuit peur produire une élévation de température dans le reste du circuit. Ainsi s'explique cette étonnante expérience de Davy : On ferme le circuit avec un fil de platine. L'intensité de la pile n'est pas suffisante pour faire rougir ce fil. Alors on applique de la glace sur une partie du fil. Or, la réfrigération augmente la conductibilité des méiaux. La résistance se trouve donc diminuée au niveau de la glace, aussitôt le reste du fil s'échauffe et devient incandescent.
cuivre ou de fer, peut être chauffé à blanc par une pile d'intensité moyenne.
Un phénomène semblable et bien plus prononcé encore se manifeste lorsqu'on ferme le circuit au moyen d'un conducteur liquide. On sait que le hquide le plus conducteur oppose au passage de l'électricité une résistance plusieurs miUions de fois plus considérable que celle du métal le moins conducteur (1). Dans de pareilles conditions, quelle que soit l'intensité de la pile , jamais les fils ne s'échauffent d'une manière appréciable. La chaleur ne se produit que dans le liquide qui sépare les fils.
Or, ce sont là précisément les conditions qui existent dans la galvano-puncture. L'aiguihe + et l'aiguille — sont toujours séparées l'une de l'autre par une épaisse couche de liquide. Quelle que soit la source de l'électricité , et quelque intense que soit la pile , jamais les fils ne peuvent s'échauffer. Il se produit un peu de chaleur dans l'anévrysme ; la température du sang s'élève au plus de quelques degrés. Dans les conditions les plus extrêmes, cette élévation de température ira si on veut — quoique cela me semble à peu près impossible — jusqu'à coaguler l'albumine du sang; mais jamais, quoi qu'on puisse faire, les fils ne joueront dans les tissus le rôle du cautère actuel.
Si , par hasard , les aiguilles venaient à se toucher un instant dans l'intérieur du sac, elles pourraient s'échauffer au niveau de leur point de contact , mais ce calorique serait bien vite absorbé par le sang anévrysmal et ne pourrait se propager le long des aiguilles pour aller cautériser le trajet qu'elles parcourent à travers les tissus.
La cautérisation électrique me semble donc tout à fait impossible dans' la galvano-puncture des anévrysmes ; j'étais déjà arrivé à cette conclusion par le raisonnement ; l'analyse des observations publiées n'a fait qu'accroître mes convictions. Elle démontre en effet que la production des eschares s'obtient quelquefois lorsqu'on se sert de piles de faible intensité. La pile de Volta, de format ordinaire, avec des couples de 4 à 5 centimètres
(1) La conductibilité du platine est deux millions et demi de fois plus considérable que celle de la solution de sulfate de cuivre (Pouillct). Cette solution est cependant le meilleur des conducteurs liquides, tandis (|ue le platine est le plus mauvais de tous les conducteurs méialliques.
336 GALVANO-PUNCTURE.
de diamètre, fait naître des eschares aussi bien, peut-être mieux que la pile de Bunsen, dont l'intensité, c'est-à-dire la surface, est quinze à vingt fois plus grande.
J'ai déjà parlé d'une femme sur laquelle j'ai pratiqué la galvano-puncture d'une grosse varice du genou. Je me suis servi d'une pile de Volta fort peu intense (Zi3 millimètres de diamètre), mais dont la tension était assez considérable ( 75 couples ). Quatre aiguilles d'acier, assez grosses, furent introduites dans le vaisseau dilaté ; une seule d'entre elles fut mise en communication avec le pôle négatif. La séance dura douze minutes. A plusieurs reprises, je touchai et je fis toucher par plusieurs élèves les aiguilles au niveau du point où elles pénétraient dans la peau. Il fut impossible de constater la moindre élévation de température. Et cependant il se produisit une grande eschare autour de l'aiguille négative, et une autre eschare plus petite autour de l'aiguille positive la plus rapprochée.
J'ai fait part à mon collègue , M. Jules [Regnauld, des doutes que j'avais conçus sur la cause de ces eschares. Il n'a pas tardé à les partager. Cette communauté de vues sur un point aussi important est même la principale cause qui nous a conduits à entreprendre en commun de nouvelles recherches sur les effets de la galvano-puncture. Pour la question particulière de la cautérisation par les aiguilles , nous avons fait l'expérience suivante : Deux très-longues aiguilles d'acier, de 1 millimètre de diamètre, ont été introduites sous la peau de l'oreille d'un lapin; nous les avons fait pénétrer obliquement dans le tissu cellulaire souscutané, jusqu'à une profondeur de plus de 1 centimètre , en laissant entre leurs deux extrémités une distance de 1 centimètre 1/2. La partie extérieure de chaque aiguille traversait un tul)e de verre étroit et rempli de sérum. Le bout inférieur de ces tubes arrivait presque au contact de la peau. Alors nous avons pratiqué la galvanisation pendant vingt minutes, au moyen d'une pile de Bunsen à six éléments. De larges eschares se sont formées autour des aiguilles, et cependant la température du sérum contenu dans les tubes ne s'est pas élevée ; l'albumine de ce sérum n'a présenté aucune trace de coagulation. De là on peut conclure que les eschares n'ont pas été le résultat de la cautérisation actuelle. Si , en elîet, la température des aiguilles s'était élevée, au
niveau de la peau, jusqu'à un degré suffisant pour coaguler au loin l'albumine des tissus, la chaleur aurait dû suffire pour coaguler, à quelques millimètres de là, l'albumine de la mince couche séreuse contenue dans les tubes. Ajoutez à cela que le volume des aiguilles était le même dans toute leur longueur et que, par conséquent, la résistance du conducteur n'était pas plus forte au niveau de la peau que dans l'inlérieur des tubes. Mais j'ai peut-être eu toit de reproduire ici cette expérience ; elle n'était vraiment pas nécessaire pour prouver que la cause des eschares est toute autre chose que la chaleur.
La situation des eschares nous fournirait au besoin un autre argument d'une importance capitale. — Admettons pour un instant que les aiguilles puissent s'échaufl'er n'usez pour brûler les tissus. Où se produit la chaleur électrique ? Dans les points où les courants rencontrent le plus de résistance, et par conséquent dans les points où les aiguilles ont le plus petit diamètre. Or, les aiguilles se terminent en pointe; si quelque chose doit s'échauffer, c'est donc l'extrémité qui plonge dans le sang. — Le calorique, dégagé seulement à ce niveau, pourra tout au plus se propager le long de l'aiguille ; mais il est clair que , de toutes les parties traversées par le conducteur, la peau est celle qui est le plus éloignée de la source de la chaleur; la cautérisation de la peau devra donc être moins forte que celle du tissu cellulaire sous-cutané et surtout du sac anévrysmal. C'est la conséquence forcée de la théorie que je réfute. Au lieu de cela , qu'observons-nous, au contraire ? L'eschare a la forme d'un cône dont la base est à la peau et dont le sommet est dirigé vers la pointe de l'aiguille. Quelquefois la peau seule est cautérisée , les parties profondes ne le sont pas. Presque jamais en se détachant l'eschare n'ouvre le sac anévrysmal. Très-souvent, elle laisse une plaie large et tout à fait superficielle. En un mot, les lésions produites par le courant électrique vont en décroissant à mesure qu'on les examine plus près de la pointe des aiguilles.
Si j'insiste avec tant de force sur la réfutation de la théorie de la cautérisation actuelle, c'est parce que cette théorie a jusqu'ici opprimé la méthode de la galvano-puncture dont elle a peut-être entravé l'essor. On a d'abord banni les piles à grande intensité ;
338 GALVANO-PUNCTURE.
je ne veux pas dire qu'elles soient préférables aux autres , je l'ignore ; mais on les a rejetées sans raison suffisante , et personne ne sait ce qu'elles pourront produire sur le sang vivant. Les fils de platine s'échauffent plus aisément que les fils d'acier; on a renoncé à l'emploi des aiguilles de platine, qui ont peut-être quelques avantages sur les aiguilles oxydables. — Les conducteurs les plus fins s'échauffent beaucoup plus que les autres ; beaucoup de chirurgiens ont donc renoncé aux aiguilles fines, tout en reconnaissant qu'elles ont, sous tous les autres rapports, une grande supériorité. Tous ces préceptes reposent sur une base erronée. Voilà pourquoi, malgré les nombreuses tentatives dont elle a été l'objet , la galvano -puncture s'est si peu perfectionnée depuis dix ans. Elle est encore dans l'enfance, et les résultats qu'elle a fournis jusqu'ici ne permettent pas de savoir ce qu'elle pourra produire un jour.
Si maintenant nous nous demandons quelle est la cause des eschares dans la galvano-puncture, nous sommes obligés de reconnaître que la mortification des tissus est le résultat de l'action toute spéciale, probablement chimique, des courants électriques sur les tissus. Ici , deux hypothèses peuvent se présenter : on peut supposer d'abord que l'acide et l'alcali , dus à la décomposition des sels neutres du sang , se concentrent respectivement autour de l'aiguille correspondante , s'insinuent dans le trajet de cette aiguille et cautérisent les tissus environnants ; mais , s'il en était ainsi , la cautérisation la plus énergique devrait s'effectuer sur les tissus les plus profonds , les eschares devraient se produire de dedans en dehors , et la destruction du sac et du tissu cellulaire devrait être plus étendue que celle de la peau. C'est précisément l'inverse qui a lieu, ainsi que je l'ai déjà dit. Cette hypothèse n'est donc pas acceptable.
Dès lors, on est obligé d'admettre que la production des eschares est le résultat de la diffusion du fluide électrique dans les tissus que traversent les aiguilles. Plusieurs circonstances militent en faveur de cette opinion :
1° L'escharification procède de dehors en dedans; elle est plus étendue sur la peau que sur les parties profondes : souvent elle n'occupe que la peau. C'est parce que le courant électrique perd de son intensité , par suite de la dispersion qui s'effectue au ni-
veau du point d'entrée des aiguilles , et parce que la peau conduit l'électricité mieux que les tissus subjacents ;
2° Les aiguilles les plus volumineuses sont celles qui, toutes choses égales d'ailleurs , produisent les escliares avec le plus de facilité. C'est parce que, d'une part, l'intensité du courant est proportionnelle au diamètre de l'aiguille, et que, d'une autre part , la diffusion de l'électricité dans les tissus est proportionnelle à la surface de contact ;
3° Lorsqu'on dissémine le courant sur plusieurs aiguilles , la production des eschares est rendue très-difficile ou impossible , suivant le degré de tension ou d'intensité de la pile. C'est parce que la quantité d'électricité qui traverse chaque aiguille est beaucoup moindre que si on employait un seul conducteur;
4" Lorsqu'on recouvre les aiguihes d'un vernis isolant, on diminue beaucoup les chances de l'escharification. C'est parce que la couche isolante empêche l'électricité de se disséminer dans les tissus.
Ces deux dernières propositions demandent quelques développements. Pour ce qui regarde la multiplicité des aiguilles, j'ai recueilli deux observations qui me semblent très-concluantes. La première de ces observations a déjà été mentionnée : j'avais introduit quatre aiguilles d'acier non vernies dans une varice volumineuse du genou; trois aiguilles furent mises en communication avec le pôle positif, une seule avec le pôle négatif. A la fm de la séance, il y avait une large eschare autour de l'aiguille négative; une deuxième eschare, beaucoup plus petite, existait autour de l'aiguille -h la plus voisine. Autour des deux autres aiguilles -h la peau était rouge , mais n'était pas escharifiée. Ces particularités s'expUquent d'une manière bien simple : l'immersion du fluide négatif se faisait tout entière en un seul point; le fluide positif, disséminé entre trois aiguilles, pénétrait au contraire en trois points différents. Le courant était donc beaucoup plus fort dans l'aiguille négative, et ce fut cette aiguille qui produisit la plus large eschare. Quant aux aiguilles positives, l'intensité du courant qui les traversait était d'autant plus considérable que chacune d'eUes était séparée du pôle négatif par une moindre résistance, c'est-à-dire par une moindre distance. L'une de ces aiguilles, celle qui était la plus i-approchéo do l'aiguille négative uni<iue,
3/iO CtALVANO-PUNCTURE.
était donc traversée par le principal courant ; et l'intensité de ce courant fut assez forte pour produire une petite eschare. Les deux autres aiguilles positives, étant le siège d'un courant moins énergique, ne donnèrent lieu à aucune mortification.
Dans le deuxième fait que j'ai observé, la galvano-puncture fut pratiquée de la même manière sur une tumeur érectile de la lèvre supérieure. J'employai encore trois aiguilles positives et une seule aiguille négative. L'escharification ne se produisit qu'au niveau de cette dernière.
Ces faits me semblent de nature à démontrer que , pour éviter la formation des eschares , il importe de disséminer le courant entre plusieurs aiguilles tant négatives que positives.
Quelques mots maintenant sur le rôle du vernis isolant.
Les aiguilles isolées par une couche de laque , de résine, ou de toute autre substance non conductrice , respectent beaucoup mieux que les autres la vitalité des tissus qu'elles traversent. M. Pétrequin insiste avec raison sur ce principe ; mais il est juste de dire que déjà, en 18^3, M. O'Shaugnessy avait pratiqué l'électro-punclure avec des aiguilles vernies (1) , et que même , selon toutes probabilités , ce procédé avait déjà été indiqué par Pravaz (2).
Le vernis ne doit occuper que le corps des aiguilles ; il faut que la pointe, plongée dans l'anévrysme, conserve toute sa conductibilité, pour que le circuit puisse se fermer. La mince couche protectrice qui sépare l'aiguille des tissus suffit le plus souvent pour empêcher la cautérisation lorsqu'il s'agit d'un anévrysme ; mais , quand la galvano-puncture est pratiquée sur une tumeur érectile , l'escharification a beaucoup de tendance à se produire au niveau des pointes. Dans le cas de tumeur érectile de la lèvre supérieure dont je viens de parler, je m'étais servi de quatre aiguilles vernies. La pointe de l'aiguille négative unique, après avoir traversé presque toute la tumeur, arrivait jusqu'à une trèspetite distance de la peau. Il n'y eut aucune escharification au niveau de l'entrée de celte aiguille ; mais une eschare se forma autour de la pointe.
(1) l'oy. plus haut, p. 305.
i2) Annales de thérapeutique de Kognetta', T. IV, p. 26i.
ACCIDENTS PRODUITS PAR LES ESCHARES. 3/ll
Si la couche isolante était suffisamment épaisse et suffisamment solide, je suis convaincu qu'on éviterait toujours la mortification des tissus dans la galvano-puncture des anévrj^smes. Malheureusement, ces conditions sont peu compatibles avec la petitesse obligée des aiguilles ; le vernis peut manquer en certains points ; ailleurs , il peut n'offrir qu'une épaisseur illusoire : souvent il se brise ou se déplace pendant l'introduction de l'aiguille. Aussi, quelque soin qu'on puisse y mettre , arrive-t-il souvent que le vernis isolant ne préserve pas les tissus d'une manière suffisante, et M. Pétrequin, lui-même, a plus d'une fois produit des eschares plus ou moins profondes (1 ),
L'action préservatrice du vernis isolant prouve une fois de plus que la cautérisation n'est pas le résultat de l'élévation de température. Il est bien clair qu'une mince couche de laque serait incapable de s'opposer au rayonnement de la chaleur.
Ceci dit sur la production des eschares , étudions les conséquences qui peuvent résulter de leur présence.
Lorsqu'elles sont superficielles , elles laissent en tombant de petites plaies qui se cicatrisent en général assez bien ; mais lorsqu'elles pénètrent jusque dans le sac , il n'en est plus de même. Si la galvano-puncture a oblitéré incomplètement l'anévrysme, la séparation des eschares expose à de graves hémorrhagies. M. Centofanti cita au Congrès scientifique de Gênes, en 18^6, un cas de ce genre, où il devint nécessaire de pratiquer la ligature (2). Lorsque l'anévrysme est déjà oblitéré en totalité , l'inflammation suppurative qui se produit sur le trajet des eschares a toutes chances de gagner le sac; l'air pénètre dans le foyer sanguin, et une suppuration abondante ne tarde pas à expulser les caillots. C'est ce qui eut lieu sur un étudiant en pharmacie traité par M. Pétrequin qui, par exception , s'était servi ce jour -là d'aiguilles non vernies. L'anévrysme était traumatique et occupait le pli du coude. Une anomalie artérielle excusait la maladresse du phlébotomiste. La tumeur datait de plus de trois mois et était grosse comme un œuf de poule. Galvano-puncture le 5 juin 1846. L'anévrysme est entièrement oblitéré au bout de vingt minutes :
(1) Mém. de la Soc. de cliii-urg., T. IH , p. 84.
(2) Arch. générales, 1847, T. XIU, p. 529 (sér. IV ).]
3^2 GALVANO-PUNCTURE.
légère inflammation les jours suivants. Le 10, cette inflammation est presque éteinte. Le 12, les escliares se détachent et laissent des ouvertures par où s'écoule une abondante sérosité sanguinolente. Le 13, il sort un pus noirâtre et très-fétide. La compression exercée sur la tumeur expulse à l'extérieur des caillots noirâtres. La suppuration dure encore quelque temps ; le sac se vide entièrement et finit par se cicatriser (1). Une circonstance presque inexplicable de cette observation, c'est que, malgré la suppuration du sac, l'artère resta perméable. J'ai lu bien des observations d'anévrysmes , et je déclare que je ne connais aucun autre fait comparable k celui-là.
Tels sont les accidents auxquels peuvent donner lieu les eschares produites parla galvano-puncture. Mais la mortification de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané n'est pas la seule éventualité fâcheuse qui menace les malades traités par cette méthode. Il arrive quelquefois que l'électricité n'exerce aucune action coagulante sur le sang, et que, cependant, elle détermine dans les parties molles une inflammation plus ou moins vive. Cette inflammation peut se terminer par résolution, mais elle peut aussi donner lieu à la rupture de la tumeur et à une hémorrhagie dangereuse. M. Niccoli , de Livourne , en a observé un exemple sur un malade atteint d'anévrysme de la région sous-maxillaire. Il fallut lier la carotide : l'hémorrhagie continua ; alors on ouvrit largement le sac, et on arrêta le sang tant bien que mal. Le malade finit par guérir (2). Je dois ajouter que dans ce cas on avait appliqué la galvano-puncture à sept reprises différentes dans une seule semaine; c'est une imprudence qu'on ne doit pas imiter.
Enfin , l'inflammation des tissus qui entourent le sac peut être assez intense pour compromettre par elle-même les jours du malade. Un anévrysme volumineux et ancien de la carotide fut traité par M. Ciniselli , en présence de la commission nommée par le Congrès scientifique de Gênes. Une couche épaisse de caillots fibrineux tapissait la paroi interne du sac , de sorte que les aiguilles s'arrêtèrent dans cette couche et ne parvinrent pas dans
(1) Journal de chirurgie cleMalgaigm, 18û6, T. IV, p. 246.
(2) Gazzetta med. Ital, Toscana, 1851.— Dans Gaz. méd. de Paris, 1851, p. 570,
INCERTITUDE DE LA GALVANO-PUNCTURE, 3/j3
la partie liquide de l'anévrysme : l'autopsie le démontra plus tard. La galvano-puncture manqua donc complètement son but; malgré cela, il survint une inflammation phlegmoneuse du tissu cellulaire ; un abcès se forma sur le trajet de l'une des aiguilles, et le malade succomba sept jours après l'opération (1).
On voit que la galvano-puncture est loin d'être inofifensive. Mais après avoir passé en revue les accidents primitifs ou consécutifs auxquels elle donne lieu, je dois ajouter que ces accidents ne se présentent pas toujours , et que beaucoup d'entre eux ne sont pas un obstacle absolu à la guérison. La galvano-punctiu-e est une méthode défectueuse sous beaucoup de rapports , mais elle a donné bon nombre de succès. Tout permet de croire que des recherches ultérieures, en en perfectionnant l'application, la rendront à la fois plus efficace et moins dangereuse; et je ne serais pas étonné que tôt ou tard elle ne devint supérieure à la ligature ; aujourd'hui déjà, elle est presque capable d'entrer en parallèle avec elle ; elle a de plus l'avantage d'être appUcable à certains anévrysmes inaccessibles à la plupart des autres méthodes. Au reste, j'apprécierai , dans le dernier chapitre de cet ouvrage , les indications relatives qui résultent du siège spécial des différents anévrysmes.
Un reproche qu'on peut adresser à la galvano-puncture , c'est son peu d'efficacité. Il ne faut peut-être pas en juger d'après les résultats publiés jusqu'à ce jour. Les tâtonnements inséparables du début .d'une méthode exphquent bon nombre d'insuccès; malheureusement, on peut dire que ces tâtonnements durent encore : c'est qu'en effet il y a bien des inconnues dans la solution du problème. Il faut trouver d'abord le meilleur mode d'apphcation de l'électricité ; ce n'est pas là le point le plus difficile. Puis il faut déterminer le degré d'intensité des courants, la durée de leur action, l'intervalle qu'on doit mettre entre deux séances lorsqu'on n'obtient pas l'oblitération du premier coup. Or, j'ose dire que sur ces questions épineuses la science n'a pas encore dit son premier mot. Rien ne varie comme les conditions individuelles qui favorisent ou neutralisent l'action immédiate de l'électricité sur le sang. Je me trompe ; il y a une chose qui varie bien plus
(1) Annales de thérapeutique de Rogiietta. Paris, IS'ie, T. lY; p. 385.
344 GALVANO-PUNCTURE.
encore : c'est la susceptibilité des tissus chez les divers malades, la facilité plus ou moins grande avec laquelle ils se laissent sphacéler au contact des aiguilles conductrices, et leur tendance à s'enflammer, par suite de l'irritation galvanique. Deux individus, deux anévrysmes , sont dans des conditions en apparence identiques. La galvano-puncture est appliquée de la même manière, par le même chirurgien , et elle donne cependant des résultats très-différents. La coagulation s'effectuera bien dans le premier cas; elle manquera tout à fait dans le second. L'un des malades aura des eschares ; l'autre n'en aura pas , et ce sera peut-être celui-ci qui aura à supporter la réaction inflammatoire la plus vive. En un mot, et malgré des recherches nombreuses qui remontent déjà à près de vingt-cinq ans, ce qui arrête encore l'essor de la galvano-puncture , c'est l'impossibilité d'en calculer les chances , c'est l'incertitude des résultats , c'est une trop large part faite à l'inconnu.
Malgré ces conditions défavorables, la galvano-puncture a guéri beaucoup de malades et ne doit pas être dédaignée. Il serait facile de faire le relevé des observations publiées , et de comparer le nombre des succès à celui des insuccès; mais cette voie ne servirait qu'à nous égarer. Déjà, en 1851, M. Boinet a entrepris cette tâche , et je ne crains pas de dire que cela l'a conduit à porter sur la galvano-puncture un jugement beaucoup trop sévère. Avant de condamner ou d'absoudre une méthode par des calculs numériques , il faut attendre qu'elle ait été appliquée scientifiquement un grand nombre de fois, et surtout il faut faire abstraction des premiers faits recucilHs à une époque où cette méthode n'était encore soumise à aucune règle. Ainsi , les cinq tentatives antérieures au premier succès de M. Pétrequin ne doivent pas , ne peuvent pas entrer en hgne de compte. Les malades chez lesquels MM. Pétrequin et Velpeau laissèrent plusieurs aiguilles à demeure après la galvanisation , ne peuvent pas plus figurer sur le tableau que celui qui conserva pendant plusieurs jours cinquante épingles dans la cuisse (1). Les deux cas d'anévrysme de l'aorte thoracique, traités par MM. Ciniselli et Bossé,
Voy. plus haut, p. 302 , 8* obs. (cas anonyme). — Bull, de la Soc. de chirurgie, T. I , p. 1?1. in-S" (cas de Velpeau). — Enfii), pour le cas de Pétrequin, voy. plus haut, p. 237 et 366.