OBSERVATION Î
(GizBERT et GIRODE. — Résumée dans les Bull. Soc. Biol., 1890).
La nommée Cal... Clémentine, âgée de 59 ans, profession blanchisseuse, entre à l’hôpital Beaujon, le 18 septembre 1890, service de M. Gilbert.
Antécédents héréditaires : grand-père mort à 89 ans, grand'mère à 85 ans. Père et mère encore vivants.
Antécédents personnels : réglée à 16 ans. À eu cinq grossesses, la dernière à 31 ans. Pas de fausses couches. Ménopause à 48 ans.
Elle dit n'avoir jamais été malade.
Début de la maladie actuelle. — C. fait remonter le début de sa maladie à un an et demi environ. Elle a commencé à perdre l’appétit et à digérer difficilement sans avoir de grandes souffrances.
Depuis trois mois l’état s'aggrave. Elle s'aperçoit qu’elle jaunit petit à petit et que l’ictère se généralise sur tout le corps. Les troubles digestifs augmentent, mais jamais de vomissements. La diarrhée persiste depuis trois mois, formée de selles grisâtres, qui sont devenues hémorrhagiques à plusieurs reprises.
Douleur dans le ventre, peu marquée au niveau de l'épigastre et de l’'hypochondre gauche.
Etat actuel. — Coloration jaune paille, généralisée sur tout le corps. Les sclérotiques, la face inférieure de la langue sont jaunes. Pas de démangeaisons.
Quelques nœvi à la surface du corps. Très légère dilatation des veines sous-cutanées à la partie inférieure du thorax.
Ventre tendu et ballonné, ce qui rend la palpation difficile et masque le volume des organes ; sonore à la percussion dans toute son étendue.
Supérieurement la matité hépatique commence à un travers de doigt au-dessus du mamelon. Avant que l’abdomen ne fut aussi tendu on put constater que le foie débordait les fausses côtes de deux travers de doigt, et sentir au-dessous du bord du foie une masse arrondie, saillante, dure et résistante.
La rate ne parait pas augmentée de volume,
La malade offre une diarrhée incessante accompagnée de coliques sourdes, parfois assez intenses. Les selles, d'abord gris cendré, devien-
nent vers la fin de la maladie comme de l’eau et contiennent des matières noirâtres.
Soif intense, anorexie complète, Pas de vomissements, renvois fréquents.
Cœur. — Très léger souffle au premier temps. Pouls normal.
Poumons. — Diminution de la respiration à la base droite ; quelques crépitations fines.
Cerveau. —- Intelligence conservée, esprit gai.
Appareil urinaire. — L'acide azotique montre dans l’urine la présence du pigment biliaire.
L’ingestion de 120 grammes de sirop de sucre rend les urines glycosuriques. La malade prend le sirop de sucre à sept heures du matin.
A 8 heures du matin..... légère réduction de la liqueur de Fehling étendue d’un volume égal d’urine.
À 9 heures du matin..... réduction plus marquée.
À 10 heures ES coloration franchement orangée.
A 11 heures — ..... coloration plus faible.
A 12 heures SR ÉNSE légère réduction.
Température. — Normale dans les premiers temps de son séjour à
Phôpital. Le 9 octobre : 38°,2 le matin, 38,4 le soir. Elle se maintient au-dessus de 38° le 10 et le 11 octobre, jour de sa mort.
AUTOPSIE. — A l'ouverture de l’abdomen, sortie d'une légère quantité de liquide ascitique coloré par la bile, à la région sus-ombilicale, léger degré de péritonite localisée ; les anses intestinales adhèrent entre elles. Le tube digestif est sain, en particulier le duodénum et l’ampoule de Vater. Il contient du lait non caillé.
Une suffusion sanguine siège entre la queue du pancréas, le rein gauche et l’union des côlons transverse et descendant. Le foyer hémorrhagique, gros comme la moitié de la paume de la main, ne s’est pas ou-
vert dans l'intestin et n’explique pas les hémorrhagies intestinales de la malade durant la vie.
Le pancréas est sain.
L’on trouve une adhérence complète et une fusion des parois de la vésicule biliaire avec le bord antérieur et la face inférieure du foie et le colon transverse.
Vésicule biliaire. — Le fond est occupé par une poche contenant du pus franc, non caséeux. Les parois sont épaissies et dures.
Elle est le siège d’une néoformation cancéreuse considérable, qui à la coupe se présente sous la forme de tissu dur, rétractile, fournissant du suc par le râclage. La face interne est tapissée de villosités arborescentes extrêmement développées. Une partie de ces proliférations villeuses est pâle ; sur une grande étendue, le reste est injecté, rouge et facilement saignant. Ces villosités hypertrophiées reposent sur un fond tomenteux, formé de fongosités probablement cancéreuses.
Le col de la vésicule est dilaté et rempli de petits calculs.
Le canal cyslique est obstrué par les calculs.
Le canal cholédoque est normal et renferme de la bile. Pas de traces de sang ou de pus dans son intérieur. Aucun calcul.
Foie. — Le foie n'est pas hypertrophié. Il ne présente pas de noyaux cancéreux, si ce n’est l'induration qui est en rapport avec la vésicule. A la coupe, le parenchyme est extrêmement mou et fortement coloré par la bile. On découvre une grande quantité de petits foyers purulents, correspondant aux canalicules biliaires ; les plus gros ne dépassent pas le volume d'un petit pois. Les gros troncs biliaires sont très dilatés et épaissis ; on les suit facilement dans l'épaisseur du foie et on les trouve remplis de calculs. Il n'y a pas de pus sur le parcours des gros conduits.
Le canal hépatique est énorme et obturé par des calculs.
Les ganglions du hile ne sont pas dégénérés.
Les reins sont sains.
Le cœur est normal. Pas d’endocardite.
Les poumons sont congestionnés aux deux bases. Le mucus est coloré par la bile.
Les ganglions du médiastin ne sont pas hypertrophiés.
EXAMEN HiSTOLOGIQUE. — Les canalicules biliaires sont le siège d’altérations profondes. Leur épithélium est pour la plupart desquamé, gonilé. Leur paroi est vivement infiltrée par des cellules embryonnaires. L'infiltration parvicellulaire occupe aussi la totalité des espaces conjonctifs, et se dispose souvent en de petits amas circonscrits.
Autour des espaces se montrent de véritables abcès, qui empiètent sur les lobules en nécrosant les éléments cellulaires du foie. Ces éléments ont perdu leur disposition trabéculaire et sont le siège de divers degrés de dégénérescence nécrobiotique. D’autres abcès plus vastes se montrent en grand nombre à un très faible grossissement ; mais ayant détruit une étendue notable du tissu hépatique, leur topographie ne peut être nettement déterminée.
Les vaisseaux sanguins sont pour la plupart dilatés et plein de sang.
La coloration des coupes au bleu de méthylène montre la présence, en grande quantité, dans les canaux biliaires et dans les parties abcédées de bacilles courts, à extrémités arrondies.
EXAMEN BACTÉRIOLOGIQUE. — Par la culture du pus recueilli à l'autopsie on obtient le développement d’un seul micro-organisme,
L'étude minutieuse des caractères morphologiques de ce microbe, des colonies qu'il forme dans les plaques de gélatine, de sa culture dans les milieux liquides et sur les milieux solides, tels que la gélatine, la gélose, le sérum sanguin de cheval gélatinisé, la pomme de terre, les expériences que nous avons faites, nous ont conduits à celte conviction qu'il n’est autre que le bacille d’Escherich (bacterium coli commune).