‹ Des antagonismes morbidesChapitre 2 sur 3 · DES APPLICATIONS QUE L’ON PEUT EN FAIRE EN THÉRAPEUTIQUE · texte numérisé non relu

DES APPLICATIONS QUE L’ON PEUT EN FAIRE EN THÉRAPEUTIQUE

Les antagonismes retentissent au loin dans la thérapeutique. Tous s’y donnent en quelque sorte rendez-vous : les uns pour aider à la guérison , les autres pour y nuire. Le praticien est fort heureux de mettre la main sur quelques antagonismes médicateurs suscités à propos par la nature. S’il sait en tirer parti, il parvient à triompher des maladies les plus rebelles. Mais ici, comme en toute chose, le bonheur a son revers qu’il faut savoir éviter. Il existe, en effet, des antagonismes naturels aussi qui tendent à précipiter les maladies les plus légères en elles-mêmes. Dans ces cas, moins rares qu’il ne faudrait , le médecin a besoin d’avoir l’œil ouvert aux menaces de cet antagonisme. Enfin , à côté des antagonismes naturels , l’art dispose jusqu’à un certain point de ressources propres à les créer de toute pièce. Ces derniers ne jouissent pas en général de l’efficacité puissante des premiers. Cependant nous en possédons d’énergiques, que des mains habiles savent diriger. Là est

compris tout l’appareil des moyens préservatifs et curatifs dont nous pouvons disposer. On comprend, d’après cet aperçu , que je ne vais pas m’engager à traiter, même en raccourci, de toutes ces classes d’antagonismes. Je me réglerai, sous le rapport thérapeutique, selon les principes que j’ai déjà suivis pour la partie pathologique. Il me suffira de m’adresser à quelques antagonismes très-prononcés ; les autres s’encadreront d’eux-mêmes dans les préceptes généraux que j’auraifproposés.

Nous ne savons pas assez encore d’où viennent les affections en antagonisme dans le cours des siècles, ni même quelles sont les affections de cet ordre que nous serions en droit de réputer antagonistes , pour oser les rattacher, sans crainte de nous fourvoyer , à quelque loi thérapeutique. Cependant ne nous faisons pas plus ignorants que nous ne le sommes en effet; reconnaissons même que si nous ne pouvons rien dire de précis touchant les sources d’où s’échappent les affections séculaires , 1 expérience nous révèle au moins à quel concours de causes elles puisent en général leur gravité relative et leur amoindrissement. Malheureusement la thérapeutique proprement dite a peu de chose à voir dans ces causes. C’est à l’hygiène, surtout à l’hygiène publique que nous devons demander les moyens de les atténuer ou de les détiuiie. Voyez avec quelle effroyable violence et quelle indomptable rapidité éclataient, se succé-

daient et se propageaient anciennement les affections générales ou populaires. Ouvrez les ouvrages de nos devanciers , vous y trouverez à chaque page des témoignages de leurs dévastations; et cela non pas simplement sur un point circonscrit, dans telle ou telle localité , à des époques déterminées , mais à toutes les époques, dans tous les pays , et sur tous les points. Alors il se passait peu d’années où la peste , quelque maladie pestilentielle ou des épidémies meurtrières , des varioles par exemple ou des angines , ne dévorassent des tiers ou des moitiés de la population d’une ou plusieurs contrées. Cet état de choses a diminué sans doute de siècle en siècle ; pourtant il n’a cessé à vrai dire , au moins en Europe v que depuis la fin du siècle dernier. Les résultats en sont bien sensibles puisque c’est de cette date que les économistes commencent à compter une augmentation rapidement croissante du nombre des têtes à côté d’une réduction proportionnelle du chiffre de la mortalité. En voici un état abrégé. D’après des recherches médico-statistiques , fournies à l’Académie des sciences, il y a quelques années, la mortalité n’est pas maintenant en France les deux tiers de ce qu’elle était avant 89 (1). Un calcul récent de 1817 à

(1) De l'état présent des hommes , etc. , par M. Lafonl- Gouzi, 1 vol. in-8°. Paris , 1827, lre partie.

1832, dû à M. Matthieu, la porterait pour cet intervalle à 1 sur 39,7. D’autre part, le chiffre de la vie moyenne en France , dans le XVHIme siècle , était de 28 ans, suivant Deparcieux; aujourd’hui, il égale 31 à 32 ans (1).

Les travaux statistiques nous mettent également sur la trace des causes de ces heureux changements : ils établissent que la condensation des populations, leur misère relative, la dépravation des mœurs et les intempéries multiplient les chances de mort en augmentant simultanément la quantité et la gravité des maladies. Ces mêmes causes montrent la voie à suivre pour atteindre, autant qu’il est en nous , le fond commun des maladies populaires.

Ces affections une fois nées peuvent exercer une action antagoniste que l’observation a permis de constater. On sait, de temps immémorial, qu’une épidémie fait taire en sa présence toutes ou presque toutes les maladies habituelles. Prosper Alpin l’avait déjà remarqué en Égypte par rapport à la peste (2) ; nous l’avons vu récemment à Paris par rapport au choléra. Mais quel parti peut-on se promettre de tirer d’affections aussi redoutables que

(1) Essai sur la mortalité de Strasbourg , par M. le docteur Bœrsch. Thèse déjà citée.

(2) De medicinâ Egigptiorum.

les épidémies? La nature opère quelquefois toute seule un bien que la thérapeutique aurait tort d’exiger; il arrive, et nous en avons vu plusieurs exemples, que l’influence épidémique se change en influence médicatrice auprès de quelques personnes privilégiées. Des valétudinaires de longue date, aux prises avec une affection chronique, en ont été débarrassés après une attaque de choléra ; d’autres ne se sont jamais mieux portés que durant le règne de l’épidémie , et son influence dissipée , ils ont retrouvé presque aussitôt leurs anciennes infirmités. Toutes les affections populaires offrent des immunités analogues. Voici comment s’exprime Bordeu :

« S’il est des tempéraments qui fécondent aisément le germe des maladies; s’il en est même qui les convertissent en celles qui leur sont propres, comme on le voit par l’exemple des asthmatiques, des goutteux et de bien d’autres qui , dans une maladie épidémique, sont atteints de l’asthme, de la goutte, etc. , soit que la pleurésie , l’angine , etc. régnent; il se trouve aussi des tempéraments si bien constitués qu’ils résistent à l’action de la plupart des miasmes , et se familiarisent même avec les poisons (1). »

En Espagne, la fièvre jaune de 1800 fut plus

(1) Bordeu. Œuvres complètes , t. II, p. 838

funeste aux jeunes gens et aux personnes vigoureuses qu’aux vieillards , aux infirmes, aux valétudinaires et en général à tous les individus d’une constitution délicate (1). Et, comme si la disposition à être atteint de la fièvre jaune se transmettait héréditairement , les habitants de la Carlotta , peuplée autrefois par des colons allemands, furent en proie aux ravages du fléau , quoique la petite ville fût très-avantageusement située (2).

En général les immunités sont plus rares que l’extension fâcheuse de l’épidémie aux maladies coexistantes. L’affection muqueuse , si bien décrite par Rœderer et Wagler , était particulièrement funeste aux malades disposés à la phthisie. Il n’y avait presque pas de maladie qui ne participât plus ou moins de sa nature. Les symptômes et les nécropsies attestaient son influence. La syphilis même, à raison de cette cause , devenait singulièrement rebelle et même indomptable par tous les remèdes. Les meilleurs médicaments, les mieux éprouvés contre cette affection , tels que les mercuriaux administrés de toute manière , trompaient l'espoir des médecins : La maladie , au lieu de s’amender et

(1) M. Caizergues. Mémoire sur la contagion de la fièvre jaune. P. 191.

(2) Ibid. P. 231.

de guérir , aboutissait à une dissolution lente des humeurs et à une phthisie mortelle semblable , disent nos habiles observateurs, aune fièvre nerveuse hectique (î).

Des effets non moins nuisibles résultent encore de l’action de certaines constitutions médicales. Il y a mille exemples de plaies simples , d’accidents sans conséquence en d’autre temps et qui dégénèrent, par l’effet de ces constitutions pernicieuses , en affections redoutables au-dessus de toutes les ressources. Stoll en cite un grand nombre durant la fièvre de 1776 (2) , et Finke dans le cours de l’épidémie bilieuse du comté de Tecklembourg (3).

Cependant] ces constitutions ont aussi leur bon côté; il serait facile d’en multiplier les preuves. Contentons-nous d’une seule. Qui ne sait l’heureuse révulsion apportée aux longues affections de l’automne et de l’hiver par les efforts médicateurs des maladies du printemps? Combien de fois le praticien , à bout de moyens contre des engorgements invétérés ou de petites fièvres inquiétantes ne les voit-il pas s’évanouir et se fondre , pour ainsi dire, à la faveur des mouvements fébriles de cette brillante saison ?

(1) Commentatio de morbo mucoso, Sect. II.

(2) Ratio medendi. T. ï.

(3) De febribus biliosis anomaUs.

Les climats nous placent à tous ces égards dans les mêmes conditions. Il sont la source de complications désastreuses ou de transformations pathologiques favorables selon qu’elles attisent ou qu’elles éteignent les foyers de nos maladies. Ceci s’applique sans restriction à l’empire des localités. Comme les climats, comme les épidémies, comme les constitutions médicales , les localités peuvent passer, à bon droit , pour des armes à deux tranchants. Elles aident à la solution des maladies, si leurs impressions y son-t utiles; elles en accélèrent la catastrophe si elles les prennent à contresens. Reste à savoir à quels signes ces influences doivent être reconnues avantageuses ou nuisibles. A cet égard, il n’y a rien de fixe, rien d’invariable. Aucune maladie ne reste à l’abri de leur réaction ; il n’en est aucune peut-être qui ne s’accommode ou ne se trouve mal, selon sa période, nonobstant sa nature, des régions les plus différentes. Le point important dans le choix des lieux, c’est de saisir la convenance ou l’opportunité du moment de la maladie; cette opportunité si déliée et si fugitive, dont M. le professeur Golfin , après Hippocrate , fait, avec tant de raison, dans toutes les circonstances, une prescription impérieuse au praticien (1).

(1) Golfin , Del' Occasion ou de V Opportunité en matière thérapeutique.

L’Académie de médecine discutant naguère , à l’occasion de la rareté relative de la phthisie pulmonaire sous le ciel de l’Algérie , la question des avantages des pays chauds dans les maladies de cette catégorie, ne s’est pas placée, selon nous, sous le jour le plus convenable pour en faciliter la solution.

Un premier tort , et la faute en est à M. Louis , a été de méconnaître sur ce chapitre le résultat de l’expérience des siècles. M. Louis est persuadé qu’on n’a point assez de données pour se prononcer sur cette matière. Savez-vous pourquoi? C’est parce qu’on ne possède pas jusqu’ici une statistique des cas de cette maladie transplantés dans les chaudes régions. Nous ne voulons pas prendre pied là-dessus pour refaire le procès aux applications exagérées de la méthode numérique , car ce procès leur a été fait et de la façon la plus brillante en 1837 , en pleine Académie, par M. le professeur d’Amador, dans les débats provoqués par son beau travail sur le calcul des probabilités appliqué à la médecine; mais nous ne saurions nous empêcher de remarquer que s’il faut attendre, avant de prendre un parti en médecine pratique, un nombre de faits déterminés, outre qu’on ne nous dit pas quel doit être au juste ce nombre , on n’a qu’à laisser là le soin des malades dans la crainte de leur nuire au lieu de leur être utile , jusqu’à l’heureuse époque où le statisticien sera satisfaitde ses chiffres. J’ajouterai queM. Louis

est si loin de se condamner à cette inertie , qu’il envoie lui-même , dès à présent , les phthisiques dans les pays chauds. Il s’en faut que nous y trouvions à redire ; nous voudrions seulement qu’il voulût bien nous apprendre les raisons qui le déterminent à ce parti. C’est qu’en effet, en médecine pratique , c’est moins à des chiffres qu’à des préceptes, moins à des proportions qu’à des règles à suivre que nous avons affaire. Or il n'y a qu’une voix à l’égard de l’action des climats chauds relativement à la phthisie pulmonaire : c’est que cette affection, à la considérer d’une manière générale , n’a qu’à se louer de ces climats.

Maintenant s’ensuit-il que tous les cas de phthisie doivent s’en bien trouver? Ceci est un autre point de vue que l’Académie de Médecine n’a pas voulu envisager. Je dis que la docte compagnie n’a pas voulu envisager cette nouvelle face du problème , je devrais dire qu’elle n’est pas bien placée pour en juger. Dans son opinion, celle au moins de la plupart de ses membres , toutes les phthisies sont une seule et même maladie : savoir, une éruption tuberculeuse ; elle n’en connaît point d’autre. Est-elle fondée à professer une telle doctrine? Nous ne pouvons l’admeitrer surtout à prendre les phthisies du coté le plus considérable , je veux parler de leur traitement. Ainsi appréciées, nul doute qu’il n’en existe un très-grand nombre

d’espèces parmi lesquelles ou peut signaler les suivantes :

Ne voit-on pas des malheureux périr au milieu des symptômes de cette maladie, à la suite des inflammations chroniques du poumon? Tous les ouvrages de médecine pratique, celui de Pujol de Castres (î), Y Histoire des phlegmasies chroniques de Broussais , en sont pleins.

Pringle avait déjà signalé une phthisie pulmonaire par cause catarrhale qu’il traitait par la conserve de roses et par l’opium (2). Stoli a parfaitement reconnu sur le cadavre la phthisie pulmonaire suite d’une inflammation chronique du poumon , et il n’a garde de la confondre avec la phthisie consécutive aux tubercules. Il adressait à la première espèce les petites saignées répétées , les tempérants et la diète ; tandis qu’il employait dans l’autre les toniques, le lichen d’Islande, l’équitation (3). Les Traités spéciaux de la maladie vénérienne nous entretiennent souvent de cas de phthisie pulmonaire rebelles à toutes les méthodes thérapeutiques, et qui cèdent avec bonheur au traitement de l’affection syphilitique. Combien

(1) Essai sur les inflammations chroniques des viscères , ouvrage couronné par la Société de médecine de Paris, en 1791 , édit, de 1801.

(2) Des maladies des armées , 3e partie , chap. III.

(3) Ratio medendi pars prima , après la neuvième ouverture de cadavre.

d’autres phthisiques ne rapportent leur affection qu’à la répercussion de dartres et d’autres dermatoses chroniques. Les affections catarrhales , qu’on limite si gratuitement au tissu muqueux de l’arbre bronchial , n’engendrent-elles pas également des phthisies? Il serait facile de prolonger cette liste. On comprend à présent dans quel cercle étroit l’Académie de Médecine s’est renfermée pour trancher par une fin de non-recevoir, à l’instigation de l’honorable M. Louis , l’utilité des climats chauds dans la thérapeutique de la phthisie.

La question est bien plus complexe qu’elle n’a voulu le voir, car elle avait à distinguer diverses classes de phthisie. Cette distinction seule pouvait l’éclairer en lui montrant, à la première vue , les phthisies qui devaient profiter du bénéfice d’un pays chaud, et celles qui avaient à craindre ses mauvais effets.

De la connaissance des antagonismes morbides qui existaient chez les parents , on peut tirer des données précieuses sur la nature des affections dont leurs enfants sont atteints. Selon que l’un de ceux-ci aura pris la constitution de son père ou de sa mère , on conjecturera de quelle affection il a hérité , à quels genres de maladies il doit répugner , et auxquelles , au contraire , il peut amplement donner prise. Cependant ces règles ne sont pas absolues ; la ressemblance physiologique n’entraîne pas toujours la ressemblance pathologique ; l’inverse se voit quelquefois.

On peut encore déduire de ces considérations l’opportunité d’empêcher ou de suspendre des relations trop intimes entre des personnes prédisposées à la même maladie, à la phthisie, par exemple, ou à l’épilepsie, tandis que des sujets doués d’affections antagonistes peuvent conserver ces mêmes relations, sinon impunément, du moins sans se compromettre à un degré égal.

La considération des antagonismes des âges peut conduire à plusieurs règles pratiques.

La première , c’est qu’il y a des maladies que l’on peut abandonner à la nature, dans la confiance que les tendances de l’âge ultérieur dissiperont les affections morbides qui leur sont antagonistes.

Il existe, en effet, une foule d’affections pour lesquelles les bons praticiens de tous les temps s’en rapportent au développement de la constitution. On les voit s’abstenir de toute médication par rapport à certaines maladies du bas-âge, en respecter même quelques-unes et entretenir avec soin certains écoulements dépurateurs , jusqu’à ce que l’âge suivant tarisse ces émonctoires et frappe ces affections dans leur germe. Ils considèrent l’organisme comme un soi dans lequel, à une période donnée, ces affections devront se dessécher, n’y trouvant plus matière à s’y alimenter. Au lieu donc de violenter la nature dans le bas-âge, par des essais turbulents qui nuiraient plus qu’ils ne

seraient utiles , il faut savoir attendre que l’économie, par le développement des antagonismes, introduise des dispositions contraires à celles qui existent. Ainsi rétablissement de la menstruation dissipe une foule d’incommodités de l’enfance. Ainsi l’avènement de la puberté chez l’homme arrête la prédominance lymphatique, donne du ton aux fibres et , comme l’a si bien démontré Rordeu , imprime à l’ensemble de nos affections une direction nouvelle.

On sait que les chances de la phthisie chez un individu qui [y est prédisposé, diminuent d’autant plus qu’on approche d’un âge où les affections antagonistes prédominent. Il importe de prendre toute espèce de précautions pour faire traverser à cet individu la période critique. Dans bien des cas on doit compter beaucoup plus sur ces oppositions naturelles que sur les ressources de l’art.

Mais il y a des cas tout inverses, c’est-à-dire, dans lesquels une affection est si profondément enracinée dans la constitution, qu’elle triomphe des antagonismes et apparaît dans un âge où il n’est pas ordinaire qu’on la rencontre. Ainsi, l’on voit des enfants périr phthisiques bien avant la période où éclate ordinairement cette cruelle maladie. On voit également des jeunes gens devenir goutteux , asthmatiques avant le temps. Quel espoir fonder sur la période suivante, qui, au lieu d’être en antagonisme avec la maladie , ne tendra qu’à

l’accroître? Dans cette situation , il faut se hâter d’emprunter à l’art ses moyens les plus puissants et les plus sages, afin d’éteindre le mal dans son principe, et de conjurer un orage que le concours de toutes les causes rendrait plus tard inévitablement funeste.

Vous le voyez , la connaissance des antagonismes morbides par rapport aux âges fait une loi, selon les cas, tantôt d’attendre, tantôt d’agir. Le praticien , dans le calcul de ses moyens thérapeutiques , doit donc attribuer une large part aux évolutions successives et aux maladies opposées durant les progrès de la vie.

Voici une autre conséquence des antagonismes morbides des âges : il ne faut pas soumettre tous les âges aux mêmes principes thérapeutiques. La fibre délicate de l’enfant et sa force générale d’expansion obligent à de grands ménagements. Les mouvements des maladies sont à la fois chez lui et plus violents et plus prompts; il passe facilement de l’exaltation apparente des forces à un complet abattement et réciproquement. Aussi les moyens énergiques par lesquels on combat les affections graves chez les adultes, doivent être employés ici avec infiniment plus de ménagement. D’ailleurs sa nature, vierge encore en quelque sorte, est beaucoup plus sensible à l’action des moyens thérapeutiques. Les enfants jouissent, à l’état normal, d’un genre particulier d’activité

qu’il ne faut pas trop comprimer par les remèdes. Chez eux, par exemple , on doit se garder d’insister sur l’usage de certains toniques; car il importe de conserver à leurs organes une douce flexibilité. Galien rejetait pour les jeunes enfants l’usage des bains froids, que d’autres vantaient comme éminemment propres à les fortifier. « Nous n’avons pas , disait-il , à faire de nos enfants des lions ou des ours ; mais des hommes policés (1) ». Galien avait raison : un des grands inconvénients de l’usage des bains froids , à cet âge , c’est de déterminer un excès de rigidité qui s’oppose à l’excrétion par la peau de la surabondance des sucs dont il est gorgé. Prosper Martian dit très-bien que des enfants couverts d’exanthèmes aux cuisses , aux jambes , aux reins , au bas-ventre , tombent dans des convulsions épileptiformes et meurent ensuite en quelques jours lorsque ces éruptions viennent à se répercuter.

Dans la période de la puberté, où tout favorise la diathèse phlogistique , il importe d’écarter, les causes qui pourraient exalter cet excès de susceptibilité. Toutefois ce feu si précieux il ne faut pas pas le réprimer à outrance ; on doit le modérer sans l’éteindre, et ne pas perdre de vue que les abus du traitement antiphlogistique , sous prétexte

(1) Galen. de Sanilate tuendà.

de jeunesse et de vigueur, sont fréquemment la source de débilités, d’indurations par atonie , de crises fausses ou manquées et de maladies chroniques , quelquefois incurables.

A l’époque de l’âge mûr, les maladies prennent un caractère de fermeté qu’elles n’avaient pas dans les âges antérieurs. Les fièvres y sont aiguës, longues et dangereuses; rien, pour ainsi dire, ne s’y fait à la légère. Des personnes qui avaient passé impunément par beaucoup dlépreuves et qui semblaient inébranlables, conçoivent tout à coup les plus redoutables affections, et succombent à la première maladie. Le système de la veine-porte, cette racine insidieuse d’une multitude de maux, mêle souvent aux maladies un élément ataxique qui met obstacle à une bonne solution. C’est cet élément nerveux que la thérapeutique doit principalement surveiller dans les affections de cet âge.

Quant aux vieillards , il faut que la thérapeutique ménage leurs forces épuisées par la carrière qu’elles ont fournie. On doit être sobre de remèdes affaiblissants ; les forces radicales de l’économie n’en comportent alors que très-peu, à cause des difficultés de la réaction. Il faut , au contraire , chez eux soutenir plutôt le ton , et , au lieu de lutter contre leurs infirmités par l’énergie des remèdes , viser simplement à rendre leurs maux tolérables et à les faire vivre le plus en paix possible avec un ennemi qu’on ne peut abattre. « Rarement les catarrhes, dit

Hippocrate, (et Ton sait toute l’extension que le père de la médecine donnait à ce mot) rarement les catarrhes se résolvent à cet âge par une bonne crise.» La vieill esse peut être comparée à une maladie lente qui amène l’extinction successive des forces.

C’est ainsi que le praticien attentif à la nature des antagonismes morbides appartenant à chaque âge, tiendra compte dans son traitement de l’état de faiblesse, de sensibilité excessive et du besoin d’expansion, particulier à l’enfance ; de l’état phlogistique ou sanguin et du caractère d’exaltation de l’adolescence : du ton grave et de la nature nervoso-bilieuse des affections de l’âge adulte ; enfin de l’état d’affaiblissement radical et du manque de réaction des maladies de la vieillesse.

Tout organe chez lequel les forces sont exaltées, affaiblies ou perverties, c’est-à-dire mal en harmonie avec l’ensemble du système, en rompt l’équilibre et porte le trouble dans l’économie.

Il s’établit alors des mouvements tumultueux qui poussent le sang ou une autre humeur sur un organe particulier , avec plus de force ou suivant un autre ordre que dans l’état naturel: c’est ainsi que Barthez entend les fluxions .

Dès les temps anciens , on a distingué dans les fluxions deux parties antagonistes : l’une d’où part le mouvement ( pars mandans ) ; l’autre qui en est l’aboutissant (pars recipicns). Ainsi, quand la

menstruation ne se fait pas, et que le sang dirigé sur le poumon y éclate en hémoptysies , c’est fréquemment dans l’utérus qu’il faut en chercher l’origine. C'est cet organe qui , frappé de spasme , refoule le sang vers les parties supérieures ; le poumon n’est que le terme de la fluxion.

Nous avons cité dans la première partie de ce travail des cas où l’urine , le lait , la bile, au lieu de sortir par leurs conduits naturels , se répandent à travers les parties internes et forment quel que dépôt particulier ; dans tous ces cas encore l’antagonisme fluxionnaire est évident.

Ces distinctions sont importantes , car les deux points opposés d’une fluxion offrent des indications toutes différentes. Malheureusement ils ne sont pas toujours faciles à déterminer. Tantôt le point d’origine peut seul être indiqué d’une manière précise , comme quand le lait ou l’urine partent de l’appareil sécréteur pour se répandre dans tout le corps. Tantôt, au contraire, c’est de tout le corps que part le mouvement fluxionnaire vers un point déterminé : ce point affecté spécialement par une cause quelconque devientainsi un centre de fluxion. M. le professeur Lordat, dans son Traité des Hémorrhagies , a distingué avec soin les cas où la fluxion sanguine a pour cause motrice un état général du système qui dirige le fluide vers un organe particulier , d’avec les cas où le point de départ est local.

Quelquefois la cause déterminante de la fluxion

s’est, pour ainsi dire, effacée, sans laisser de trace ; et c’est dans les circonstances anamnestiques qu’il faut la chercher. Tout le monde sait qu’un ulcère desséché, un cautère fermé, une fistule opérée mal à propos, une dartre ou tel autre exanthème imprudemment répercuté , peuvent déterminer des accidents graves et des fluxions dangereuses ; et que souvent ces accidents ne cèdent qu’en rouvrant le cautère , en rappelant l’exanthème ou en combattant la dyscrasie particulière par des moyens appropriés.

Nous devons insister un peu sur ces antagonismes , car les fluxions ont une part très-étendue dans les maladies tant aiguës que chroniques.

Qui ne sait tout le parti que Barthez (1) a tiré de la loi des antagonismes par rapport au traitement des fluxions. Barthez pose ^en principe qu’il faut combattre par de|grandes distractions de la nature les mouvements fluxionnaires qui menacent un organe , s’y continuent avec activité , ou s’y renouvellent par reprises, en leur opposant des évacuations et des attractions révulsives par rapport à cet organe. Et, en effet, rien n’est plus fréquent ni plus utile que les évacuations révulsives dans les

(1) Barthez. Mémoire sur le traitement méthodique des fluxions.

cas d’un raptus hémorrhagique violent , d’une apoplexie foudroyante imminente.

Dans ces circonstances, c’est au loin vers d’autres centres, vers d’autres foyers qu’il faut exciter ces diversions puissantes. Une application de sangsues dans la sphère ou, comme dirait Bordeu , dans le département de l’organe fluxionné, ne ferait qu’appeler davantage le sang et hâter la terminaison fatale. On trouve encore aujourd’hui des praticiens qui, à l’exemple de Piquer , emploient , au début des pneumonies, la saignée révulsive du pied , avant de recourir à celle du bras , et qui assurent s’en bien trouver.

Mais quand la fluxion est faible, chronique ou fixe, ces grands moyens de révulsion ne sont plus de mise, à moins d'indications particulières. Les diversions opérées sur les puissances antagonistes ne révulseraient rien ; la partie chroniquement envahie par l’affection a perdu de ses liens sympathiques avec les autres centres; il faut agir directement sur elle; c’est le cas d’employer les attractions ou évacuations dérivatives, c’est-à-dire placées près du terme de la fluxion. C’est ainsi que les émissions sanguines locales sont souvent appliquées avec succès dans des cas de sciatique, de dysurie , de flux imparfait des hémorrhoïdes.

Aux mêmes principes se rapportent l’emploi des vésicatoires contre la sciatique, selon la méthode de Cotugno ; les bons effets de ce moyen dans

quelques vieilles diarrhées et dans quelques cas de vomissement.

La pratique médicale est environnée de périls ; nos moyens les plus efficaces tournent au préjudice du malade , quand on n’en fait pas un emploi judicieux. Une évacuation locale près d’un organe fluxionné peut ajouter à sa faiblesse, et provoquer des retours de la maladie déplus en plus graves , en raison de la disproportion des forces qui s’établira entre la partie affectée et les puissances antagonistes. Nous avons vu quelquefois à Paris une application de sangsues à la région du cœur augmenter ce qu’on appelle aujourd’hui Y endocardite, dans des cas de rhumatisme aigu. Des ophthalmies s’aggravent; des fluxions rhumatismales tendent à la chronicité , parce que, préoccupé de la pensée d’abattre l’inflammation locale, on n’a pas eu recours aux moyens généraux.

D’un autre côté , il est certain que la sensibilité vicieuse d’une partie et l’accroissement de la chaleur normale constituent une cause de stimulation; que ces principes d’irritation y entretiennent ou y rappellent sans cesse la fluxion ; des moyens généraux ne la dissiperaient jamais complètement , et il faut en venir aux moyens locaux. C’est ainsi que l’on a vu des douleurs pleurétiques résister à des saignées générales répétées et céder à une simple application de sangsues.

C’est par la même loi que s’expliquent les bons

effets des inustious sur des parties affectées de vieilles douleurs, ainsi que le succès d’une foule de topiques, qui tous ont pour objet de modifier directement l’état local.

Quand la partie où une fluxion prend son origine est connue , c’est près d’elle qu’il faut agir par dérivation.

On a vu la suppression des hémorrhoïdes , celle des règles , d’une leucorrhée , produire l’épilepsie, une toux chronique. Alors n’attendez aucun bon résultat des moyens révulsifs généraux , ni des dérivations et attractions que vous tenteriez près de la tête ou de la poitrine. Les attractions , les dérivations doivent être faites dans la sphère de l’organe qui a été le point de départ de la fluxion. Tels sont les cas où un cautère à l’un des membres inférieurs a été appliqué avec suceès , à moins toutefois que la fluxion qui s’est dirigée vers les organes encéphaliques, ou vers la poitrine , ne s’y soit à la longue définitivement fixée, et que l’action synergique des diverses parties du corps ne concoure à l’y maintenir.

Nous avons vu que la faiblesse relative d’une partie la dispose à être l’aboutissant des mouvements fluxionnaires. Nous pouvons ajouter , avec Zimmermann , Hufeland et autres , que chacun a une partie faible plus particulièrement disposée à être envahie par la maladie. Dans ces derniers temps, la faiblesse d’un organe a été consi-

dérée comme un état de force exaltée, d’irritation, d’inflammation chronique. Ne disputons pas sur les mots : toute partie du corps dont les fonctions sont dans un parfait équilibre avec l’ensemble du système , nous paraît une partie forte ; toute partie dont les fonctions se dérangent facilement, nous paraît faible physiologiquement parlant. Bien qu’elle n’occasionne pas une infraction assez grave aux lois delà santé pour constituer une maladie , elle est dans un état continuel d’antagonisme avec le reste du système, et il faut distinguer cette faiblesse d’avec l’atonie ou tout autre état pathologique de l’organe. Tantôt cette partie manque essentiellement de force d’après sa constitution originelle ; tantôt son atonie dépend d’un principe établi à demeure dans ce point, sans être encore assez développé pour éclater par des symptômes redoutables; tantôt elle est la suite d'une maladie qui a laissé après soi quelque dégénération , quelque lésion de tissus.

Quoi qu’il en soit, il est certain que cette infirmité d’un organe touche de très-près à un état de maladie chronique. De l’état de faiblesse à la madie la transition est facile. On a souvent à se demander si les hémorrhoïdes , si l’ozène , si une fistule , si l’engorgement de la rate, si l’induration du poumon , si un kyste , si une tumeur graisseuse , squirrheuse, cancéreuse même , doivent être considérés comme des incommodités avec lesquelles

on peut vivre sans inquiétude, ou comme des maladies qu’il faut sérieusement surveiller. Souvent la scène change , l’incommodité devient un état grave; une altération organique, insignifiante dans le principe, acquiert des proportions inquiétantes. L'affection qui semblait fixe et limitée, devient générale ; à l’état chronique local, succède un état aigu de tout le système.

Signalons rapidement quelques-uns des rapports qui existent entre l’affection chronique d’une partie du corps et l’état général. ïl est d’observation que l’état chronique est plus lié aux altérations locales. Je ne veux pas dire que ces lésions soient indépendantes de l’état général, et qu’en agissant sur la partie lésée, on puisse toujours dissiper l’affection. Tant s’en faut. Je dis seulement que l’état chronique a ordinairement quelque chose de plus fixe, de plus limité et de moins turbulent; mais aussi de plus rebelle et de moins susceptible de guérison. C’est précisément parce que toutes les parties du corps ne prennent pas une part active à cet état morbide , et ne concourent pas synergiquement à le dissiper , que la maladie locale reste chronique et souvent incurable. Mais , quelquefois aussi, sous l’influence de causes qui ne sont pas toujours faciles à apprécier , l’économie semble se raviser , et l’état chronique prend une autre forme. Une fièvre s’allume ; celle-ci est aiguë ou

lente , continue ou par accès , à réaction intense ou à crises brisées ; elle est tantôt fâcheuse, tantôt salutaire; mais dans tous les cas elle a avec la maladie locale des relations qu’il est impossible de méconnaître.

Mille circonstances concourent à donner à la même affection , ici la forme chronique, ailleurs , la forme aiguë. Une maladie qui serait aiguë à tel âge, est chronique à tel autre, etc. (1); les climats, les saisons exercent des influences toutes pareilles : ainsi se décide cette phthisie si précipitée dans sa marche qu’on l’a qualifiée de galopante ; ainsi l’ictère aigu, si redoutable entre les tropiques, perd le plus souvent, chez nous, de sa fonnidable activité. La phthisie épidémique de la première constitution d’Hippocrate devait cette forme à la complication avec la fièvre aiguë de l’été chaud et sec. Elle a aussi généralement le caractère aigu , sous la zone torride , à l’île de Bourbon , aux Antilles , dans les Indes Orientales (2). Nous en avons vu un exemple même à Paris. La malade

(1) Dumas. Traité des maladies chroniques. ï. Ier. 67.

(2) Journal de Vandermonde , observations de Courier, année 1757. — Guide médical des Antilles par M. Levacher , 2e édit. — M. Twinuvg (Williams), Observât. Cliniq. sur les plus important, malad. du Bengale , etc. 2e édit., 1835,

périt en 35 jours comme par une maladie aiguë. Le tempérament y entre aussi pour beaucoup : les maladies chroniques, observe très-bien Dumas, se développent avec une vitesse qui est en raison directe de leur affinité pour le tempérament particulier de l’individu, et en raison inverse de leur opposition avec ce tempérament (I).

Nous avons dit qu’un état aigu inopiné opère quelquefois une crise salutaire dans les maladies chroniques. La fièvre intermittente du printemps, chacun le sait, produit assez fréquemment cet heureux résultat : des engorgements de la rate , des hydropisies , des rhumatismes chroniques , l’épilepsie même ont cédé quelquefois à de semblables accès. Dumas rapporte un fait de cette nature, devenu célèbre (2). On a cherché à imiter ce procédé de la nature, en excitant la fièvre pour dissiper un état chronique. Fothergill conseillait le quinquina à petites doses, dans le but de provoquer une fièvre légère dans des cas de rhumatisme rebelle. Le professeur Fages (3) guérit d’un vomissement chronique, à la faveur d’une fièvre intermittente ,

(1) Ibid. T. II. 170.

(2) Journal général de Médecine. I LI.

(3) Fages (A.-C.), Recherches pour servir à l’histoire critique et apologétique de la fièvre. Thèses de Montpellier, ann. 1820. N° 100.

qui se termina au 8e accès. On sait le renom que l’hydrothérapie a acquis dans le traitement des maladies chroniques. Un professeur de cette École, M. Boyer, a publié un ouvrage plein d’intérêt sur cette importation de l’Allemagne (1). ïl nous serait facile de montrer combien ce principe de l’utilité de la fièvre dans le traitement des maladies chroniques est fécond en applications. Les bons effets des bains de mer contre les maladies scrofuleuses , ceux de l’usage des eaux minérales et la poussée qu’elles déterminent, doivent être attribués en partie aux légers mouvements fébriles , provoqués par ces moyens.

L’action thérapeutique de la fièvre , nous ramène à la loi d’antagonisme déjà mentionnée entre l’état local et l’état général. Toute partie affectée d’irritation devient un centre de fluxion : ccilor et dolor trahunt (2). Il s’y fait une affluence d’humeurs, et , par suite des congestions , des inflammations, des suppurations. Le thérapeutique a pour but de dissiper l’irritation fixée sur l’organe, de résoudre le spasme , de disséminer, d’éparpiller la cause stimulante; et c’est à cela que réussissent parfaitement des mouvements fébriles bien ordon-

(1) M. Boyer ( A-L. ) , Recherches historiques et critiques sur l'hydrothérapie , etc. Strasbourg, 1843.

(2) Grimaud. Cours des fièvres. T. IV. 131.

nés. Tant que la partie reste frappée de spasme, elle est le terme d’une concentration des mouvements ; la fièvre est enchaînée et masquée, elle ne peut pas se déployer et s’étendre; mais si, par des excitants convenables, on parvient à faire diversion et à éveiller un mouvement fébrile général, il éclate un ensemble de mouvements synergiques , qui dissipent le spasme local : febris spasmum solvit. On conçoit dès-lors l’utilité de ce mouvement fébrile et expansif dans les maladies chroniques circonscrites. Comme contre-épreuve de cette vérité, les toniques, les astringents et les narcotiques, en arrêtant mal à propos une fièvre en imminence , peuvent déterminer des tumeurs etdes indurations, ou bien rendre chronique une maladie aiguë.

Sans doute, on ferait un usage plus général et plus fréquent des moyens excitateurs de la fièvre dans le traitement des maladies chroniques, si l’on pouvait absolument imiter la nature qui n’agit qu’avec mesure. Mais est-il facile de provoquer artificiellement une fièvre modérée et salutaire? La réaction quisuivral’emploi désexcitants sera-t-elle trop forte ou trop faible, utile oupernicieuse? Voilàla difficulté. Unemaladiechroniqueslationnaire, et à laquelle l’économie semblait accoutumée, peut acquérir, par l’effet de ces agents, une intensité alarmante : on le voit chez les phthisiques où une médication mal entendue détermine l’inflammation et la fonte des tubercules. Ne savons-nous pas encore que ce

n’est pas toujours sans péril qu’on tente de guérir certaines affections cancéreuses. Cancrosi si curanlur citiùs inter eunt (1), dit Hippocrate, en parlant du cancer occulte.

C’est aux praticiens à balancer ce qui appartient aux tempéraments et aux saisons, aux climats et aux âges, avec la nature de l’affection et le genre d’action des remèdes, avec le degré de la fièvre et la portée des médicaments. Nous reviendrons en terminant sur l’importante question de la fièvre médicatrice.

On n’a pas oublié que la résolution et l’oppression des forces tiennent à un état d’antagonisme de nature toute différente , et que l’opposition entre ces deux états exerce en thérapeutique une très-haute importance. En effet, supposez le cas où les forces sont opprimées par l’affection d’une seule partie, il doit suffire de dégager celle-ci pour ramener le calme et l’équilibre. Les moyens thérapeutiques bien conduits brillent alors de leur plus vif éclat : c’est alors aussi qu’il y a un concert unanime d’éloges pour le médecin qui, au milieu des cris confus des organes, a su démêler quelle est l’affection susceptible d’éveiller tant de sympathies , ou de tenir enchaînées toutes les fonctions. Un émétique, une saignée , une application ,

(1) Hipp., Aphor. 38 de la f>e sect.

de sangsues , un sédatif, et enfin, selon les cas, un simple lavement peuvent produire des merveilles. Les antagonismes irréguliers ayant cessé , tous les mouvements rentrent dans Tordre : un effort d’expansion s’opère , et ordinairement un peu de sommeil avec une transpiration restaurante , forment la crise de la maladie.

11 n’en est pas ainsi lorsque les forces sont résoutes ou prostrées. Alors on a tant de parties à relever , tant d’antagonismes à combattre ou à harmoniser, que l’art échoue très-souvent, ou ne triomphe qu’avec peine. Il faut s’occuper à la fois d’une foule d’indications, et exciter dans des organes épuisés un ensemble d’actions synergiques , capables d’amener une crise heureuse. Bordeu considère comme avantageuse dans ces cas, une inflammation qui, entraînant dans sa sphère les mouvements des autres parties , les rallie sous sa loi et permet d’espérer un dépôt critique. Ceux qui combattent à outrance ces inflammations partielles , ne se forment aucune idée de la manière dont doivent se terminer les maladies ataxiques. Malheureusement on ne voit guère dans ces cas une véritable inflammation , et encore moins de suppuration parfaite ; on ne voit généralement que des empâtements , des engorgements ou la gangrène. Les symptômes d’ailleurs incohérents et pleins de discordance sont plutôt négatifs de tout autre état qu’ils n’en constituent

un par eux-mêmes (1). On comprend d’après cela qu’il est impossible d’indiquer dans de telles affections une méthode absolue de traitement, ainsi que plusieurs médecins veulent le faire aujourd’hui ; et que la médication doit varier selon les mille caractères de la maladie. L’ataxie marche tantôt avec le spasme et la concentration , tantôt avec l’atonie ; en un mot , tous les genres d’antagonisme y trouvent leur compte et tous les remèdes leur application.

La fièvre est un antagonisme des plus énergiques : c’est celui que la nature met le plus souvent à contribution. L’art peut en tirer , à son exemple , des ressources puissantes , lorsqu’il sait la manier avec sagacité et prudence. Où en sommes-nous de nos jours à l’égard de cet agent? Il faut le reconnaître , on s’en fait généralement une idée aussi funeste que dangereuse. On ne la considère autour de nous que de l’une ou de l’autre des deux manières suivantes : ou bien comme purement symptomatique, ou comme une cause active de la propagation des lésions préexistantes C’est de la première manière qu’elle est envisagée par MM. Bouiilaud , Forget et la grande majorité des praticiens de Paris. M. Chomel n’en juge pas autrement en principe, mais il admet des exceptions; par exemple, il re-

(1) Selle , Pyret. , fièvr. alax.

garde comme essentielle , la fièvre rhumatismale , varioleuse, rubeoleuse , scarlatine , typhoïde ; c’està-dire que pour ce médecin ces fièvres sont primitives et essentielles , qu’elles tiennent à une prédisposition spéciale, dont les manifestation s matérielles ne reproduisent que l’expression. C’est bien là la véritable acception de nos fièvres essentielles. On lira avec beaucoup de fruit ce que ce professeur a publié là-dessus dans les livres sur la fièvre typhoïde (1) et le rhumatisme (2), le premier écrit par M. le docteur Genest ; le second, par M. îe docteur Requin. Il s’agirait à présent de vérifier les titres de l’admission de la fièvre typhoïde dans la classe des fièvres essentielles; mais ce n’est pas ici la question. M. Chomel admet donc des fièvres essentielles.

M. Louis, autre chef d’école, comme on sait, voué , non sans gloire, sa vie durant , au culte de l’anatomie pathologique , ne comprend pas des fièvres hors de la dépendance des lésions anatomiques; c’est-à-dire qu’il n’en admet point. Il a néanmoins une opinion arrêtée sur la fièvre en général. Il a même formulé des lois à son occasion. Voici le sens, sinon les termes de ses lois: quand

(1) Leçons de clinique médicale , faites à rHôtel-Dieu de Paris par M. Chomel. Fièvre typhoïde , p. 523.

(2) Idem. Rhumatisme et goutte. Un volume w-8° , Paris 1837, p. 122, 216, 218.

une affeciion aiguë , quel qu’en soit le siège , donne lieu à un mouvement fébrile , des lésions secondaires se déclarent à son instigation , et ces lésions secondaires sont en général d’autant plus fréquentes et d’autant plus profondes, que l’intensité de la fièvre a été plus grande. Cette loi est ouvertement dirigée contre le principe , que la gastro-entérite , telle que l’entendait Broussais , était la cause des fièvres. Une autre loi, conséquence de la précédente, c’est qu'il faut écarter du traitement des maladies tout ce qui peut augmenter l’intensité du mouvement fébrile (1). Nous n’avons pas besoin de dire que M. Louis a découvert ces lois par sa méthode favorite , la méthode numérique.

On le voit, le sentiment des médecins en vogue ne diffère pas au fond sur la valeur de la fièvre ; elle est à leur yeux, aux exceptions près, fort contestées, introduites par M. Chomel, le produit d’une altération locale , et susceptible par son explosion d’étendre de tous côtés les altérations des organes.

Ne demandez pas à ces médecins si la fièvre est jamais utile, s’il est quelquefois bon de la soutenir à un certain degré , s’il ne peut pas être avantageux de la solliciter. Us nous ont répondu : la fièvre ajoute toujours à la maladie primitive , ou si elle l’efface, c’est pour en amener de plus graves.

(1) Recherches sur la gastro-entérite. T. Br, p. 182, 223.

Cette opinion a été importée dans l’école actuelle, par l’école physiologique. Il n’y a rien de changé, si ce n’est que, pour Broussais, la fièvre supposait invariablement une gastro-entérite.

Cependant, que de preuves et des preuves irrécusables de l’utilité réelle de la fièvre. Nous n'irons pas les chercher trop loin. Ramazzini , dans ses magnifiques Constitutions deModène, cite, avec son exactitude accoutumée, toutes les circonstances de la constitution pluvieuse de 1690, qui fut remplie de fièvres d’accès, tant à la campagne qu’à la ville. Ces fièvres , tierces d’abord , passaient ensuite au type double-tierce. Sous cette nouvelle forme , leurs symptômes étaient si violents qu’elles semblaient menacer d’une mort prochaine. Malgré cette apparente gravité , elles guérissaient mieux toutes seules , que lorsqu’on s’avisait de les traiter. Le quinquina , que les médecins , ne manquèrent pas d’employer , éteignait bien momentanément la fièvre , mais c’était un feu couvant sous la cendre , comme le dit Ramazzini : elle se réveillait bientôt après plus menaçante que jamais (1).

Finke, dans la constitution épidémique déjà citée , consacre une section de son bel ouvrage à l’examen des maladies bilieuses anomales , non fébriles. Il y est question de malades dépourvus de

(1) Constitutio epidemica ruralis , ann. 1690.

fièvre et chez lesquels le traitement curatif allumait un mouvement fébrile, qui en consommait la guérison. La plupart de ses maladies bilieuses anomales se résolvaient ainsi ; et qu’on ne croie pas que ces maladies anomales fussent légères : il s’agit d’hydropisies, de céphalées, de toux , d’hémoptysies, d’épilepsies, d’hématuries, etc. L’arrivée de la fièvre était le signal de la crise. Ceux qui n’en éprouvaient point, exigeaient et des remèdes plus énergiques et un traitement beaucoup plus long(l).

Les affections catarrhales et rhumatismales ne guérissent promptement et sûrement qu’à la faveur d’un certain degré d’excitation fébrile que les bons praticiens cherchent à soutenir. M. le professeur Caizergues nous a mille fois rendu témoins des bons effets de cette fièvre médicatrice ; on peut lire d’ailleurs ce qu’il dit de ses avantages contre ces maladies, dans le rapport si bien fait sur Y épidémie de grippe en 1837 (2). Le moindre inconvénient de la répression inopportune de l’effort fébrile auxiliaire, c’est de prolonger indéfiniment la maladie, souvent même elle la fait passer à l’état ataxique, et fraye

(1) De Febribus biliosis anomalis.

(2) Rapport présenté à M. le Ministre des travaux publics , sur l’épidémie vulgairement connue sous le nom de Grippe , qui a régné à Montpellier, en 1837; in- 8°, Paris 1841.

les voies aux congestions internes, surtout aux pneumonies redoutables , observées et décrites par Baillou, Huxham, Sarcone , Fouquet, MM. Broussonnet et Caizergues. La brusque suppression de la fièvre entraîne non moins sûrement d’autres conséquences désastreuses. Elle est la source, on n’en saurait douter, d’une foule de maladies chroniques, dont tous les efforts de l’art ne parviennent à se rendre maîtres qu’en y suscitant , avec les précautions requises , un retour de fièvre critique. La phthisie pulmonaire, si commune de nos jours; les douleurs rhumatiques opiniâtres; des sciatiques, des lombago -, des névralgies de toute espèce , et une multitude de lésions d’organes invétérées , des maladies du cœur, du foie , des reins , de la vessie ; des névroses désespérantes , la manie, l’épilepsie, l’hypocondrie , l’hystérie , ne reconnaissent pas d’autres causes.

La fièvre n’a pas moins d’efficacité contre les maladies chroniques. Que d’engorgements viscéraux, de spasmes divers, d’épanchements mortels sont résous, dissipés ou prévenus par quelques accès de fièvre ! Rœderer et Wagler ont admirablement compris l’utilité générale de l’appareil fébrile comme agent préventif et curatif des maladies chroniques. Nous ne saurions nous défendre de résumer les considérations profondes de ces grands observateurs du 18e siècle , sur une matière trop peu

connue.

Il y a, disent-ils, de petites fièvres assez peu sensibles, sorte d’appendice d’une maladie antérieure. Ces petites fièvres , le plus souvent négligées, sont le symptôme d’affections abdominales. Elles viennent tantôt la nuit et le matin et continuent pendant quelques heures; tantôt elles sont éphémères, anomales, erratiques. Si le principe qui les provoque n’est pas éliminé par le premier accès, elles se reproduisent jusqu’à ce que la maladie se résolve par une crise manifeste. Dans les cas où la cause est plus active , les accès de ces fièvres sont plus fréquents et ils peuvent s’élever même à l’intensité d’une fièvre aiguë.

Remarquez les effets médicateurs de la fièvre dans les maladies chroniques. La nature en a fait une médecine incessante pour les valétudinaires surtout et généralement pour tout le monde. Ces fièvres médicatrices sont principalement des fièvres de nuit et du matin. Ce n’est pas sans doute autrement que Se corps humain recouvre son état normal après les épuisements , suite des excès , tels que l’ivresse ou un trop violent exercice. Ces fièvres passagères se terminent par diverses crises, selon la nature de la maladie qu’elles résolvent et la différence des sujets : Un catarrhe quelconque, des aphtes , des furoncles , de petits ulcères , la douleur des gencives , un dépôt muqueux sur les dents , une sécrétion copieuse de l’humeur des paupières , ou du cérumen des oreilles , avec

démangeaison dans le conduit auditif; des exanthèmes chroniques, la gale, la diarrhée, le sédiment des urines, les sueurs du matin, le tintement d’oreilles, le gonflement du visage et des yeux, accompagné d’une certaine rougeur, la morosité , la colère ou d’autres métastases nerveuses assez légères ; enfin , une excrétion critique toujours appréciable.

Rœderer et Wagîer apprécient ensuite avec non moins de sagacité les signes caractéristiques de ces fièvres nocturnes. Ils en distinguent plusieurs espèces plus ou moins accentuées dont ils saisissent habilement les traits fugitifs et déliés. Rien , ajoutent-ils , ne prévient plus efficacement les fièvres , surtout les fièvres malignes, que les petites fièvres nocturnes bien entretenues et bien terminées. Le moyen de les entretenir est le repos du matin, et c’est à tort qu’on taxe de dormeurs ceux qui ont des fièvres de cette espèce. Réciproquement rien ne dispose davantage, disent-ils, aux fièvres abdominales, même les plus dangereuses , que les sueurs du matin négligées, et en général l’interruption des crises de ces petites fièvres, ils ont particulièrement remarqué les bons effets de ces fièvres et de leurs crises dans leur épidémie muqueuse de Gœttingue. Ceux qui s’y trouvaient sujets ne furent pas atteints par la maladie. Ils s’y exposaient même impunément (î).

(1) Commentatiu demorbo mucoso . Seet. SL

Enfin , n’est-ce pas à la fièvre que nous devons la cessation du spasme , la suppuration , la cicatrisation des plaies ? N’est-ce pas elle qui pousse à l’expulsion des produits étrangers à nos organes , qui procure la formation des fausses membranes , l’oblitération des cavernes ?

Si la fièvre peut rendre tant de services , devonsnous approuver les pratiques extravagantes qui la poursuivent à outrance partout où elle ose se montrer , ces formules invariables de saignées coup sur coup au commencement des maladies aiguës, du rhumatisme articulaire , de la pneumonie , de la fièvre typhoïde? Cette méthode jugulante , comme vous l’appelez , en la décorant ambitieusement du titre de Spécifique dans le rhumatisme , par exemple , doit juguler plus souvent le malade que la maladie. Je sais bien que vous nous apportez des chiffres et une masse de chiffres, d’après lesquels, à vous en croire, vous guéririez plus vite un plus grand nombre de malades, par votre formule que par la pratique moins tumultueuse de la plupart de vos confrères. Mais je sais aussi que vos chiffres sont contre-balancés par des chiffres contraires ; qu’on vous en conteste à bon droit la vérité ; que vous en forcez la valeur, et qu’en la supposant irréprochable , il nous a été facile de vous démontrer que vous n’aviez pas le droit, de par l’arithmétique même , de réduire en chiffres, c’est-à-dire en unités de même espèce, ni par conséquent de

traiter par l’arithmétique des séries de faits de maladies nécessairement très-diverses, sinon sous le rapport de leur nature, toujours au moins sous les rapports de l’âge, du sexe, des antécédents , du genre de vie, des lieux, du temps et des circonstances.

Ce n’est pas nous seulement qui vous avons reproché ces écarts thérapeutiques. M. Chomel , M. Louis, et sous leurs auspices M. Genest, M. Requin, M. Sestier , M. Grisolle, leur ont fait également leur procès. « Quant à la durée du rhumatisme sous l’influence de la nouvelle formule, dit M. Requin , au nom de M. Chomel , M. Bouillaud, à émis une assertion bien étrange , fausse de tout point, et, ce qui est vraiment inconcevable , en flagrante contradiction avec les données statistiques que ses propres observations lui ont fournies. Par l’emploi, dit M. Bouillaud , de la nouvelle formule, la durée du rhumatisme est terme moyen , d’un à deux septénaires au lieu de six à huit. Premièrement, reprend M. Requin, si M. Bouillaud était plus familier avec le langage mathématique , auquel il aime tant à faire des emprunts , il n’aurait pas, ce me semble , fait varier du simple au double le terme moyen. Voilà donc encore un mot qui prétentieusement semble dire plus qu’il ne dit réellement et qui n’est pas employé par M. Bouillaud avec plus d’à-propos et de précision que les grands mots de loi et de rapport précis.

Enfin , dans le relevé des 33 cas traités par M. Bouillaud, même en n’en comptant la durée qu’à dater de l’entrée du malade à l’hôpital , 6 cas seulement n’ont pas dépassé quatorze jours; et en supputant ladurée à dater de l’invasion, c’est-à-dire la durée totale et vraie de la maladie , sur les 21 cas dans lesquels cette durée totale est connue, deux fois seulement la guérison a eu lieu vers la fin du deuxième septénaire ; quinze fois elle a dépassé le troisième, et de ces quinze fois, il yen a sept où le sixième septénaire a été atteint ou dépassé. D’ailleurs, il donne lui-même 19 j ours comme durée moyenne du tableau statistique des seize cas de 1834, et c’est avec ce tableau devant les yeux qu’il conclut que la durée de la maladie est terme moyen de 7 à 14 jours. Or, à dater de l’invasion jusqu’à la guérison , la durée moyenne de la maladie a été de 28 jours cinq huitièmes d’après les 16 cas du tableau statistique de 1834. Si nous supputons , d’après les 21 cas dont la durée totale est connue , la terminaison a dépassé le troisième septénaire quinze fois , c’est-à-dire dans plus des deux tiers des cas (1). »

Beaucoup de moyens thérapeutiques tirent toute

(1) Leçons de clinique médicale faites à PHÔtel-Dieu de Paris, par le professeurGhomel,recueillieset publiées par A. Requin. — Rhumatisme et Goutte. 1 vol.in-80. Paris, 1837. Sect. 111. p. 274 et suiv.

leur efficacité de la provocation de la fièvre. M. Lagneau rattache à tort, selon nous, à cette propriété , l’action antisyphilitique du mercure. Les mercuriaux la lui devraient plutôt, nous le croyons, dans les brillants résultats de la mercurialisation obtenus récemment par M. le professeur Goltin. Il s’agit de l’emploi du proto-iodure de mercure en frictions dans des cas d’hydro-céphale aiguë au troisième degré , et selon toute apparence très-prochainement mortels. La nouveauté du procédé et l’importance de la médication , nous feront pardonner de citer ici , au moins en abrégé , l’un des trois exemples. On trouvera les détails de ces observations dans la Gazelle médicale de Montpellier des premiers mois de 1847. Le cas le plus grave a pour sujet un jeune garçon , âgé de quatre ans et demi, au septième jour d’une hydrocéphale aiguë. La troisième période était si avancée et les signes d’épanchement et de compression si considérables, que la mort semblait imminente. En voici les principaux symptômes : tête renversée en arrière , face très-pâle , paupière gauche close , droite à demi ouverte, pupilles dilatées, immobiles, assoupissement profond, déglutition abolie , moitié du gauche corps paralysée, moitié droite agitée de convulsions intenses et presque continuelles, pouls à peine sensible. Au bout de 40 heures du traitement par les frictions mercurielles, il survient une réaction énergique, le pouls se relève,

et la face s’anime, une transpiration abondante se fait jour et les urines coulent. La paralysie et les convulsions se dissipent par degrés. Le quatrième jour du traitement, il n’y avait que de la céphalalgie et un peu d’assoupissement. Le septième jour, tous les symptômes avaient disparu. Le petit malade était sur pied, parfaitement rétabli, le quinzième jour de sa maladie.

Comment opère la fièvre à titre d’action médicatrice? elle n’opère pas autrement, en principe, que les agents les plus héroïques : tantôt c’est en suscitant une affection salutaire, antagoniste de l’affection morbide ; tantôt en brisant la combinaison des éléments de la dernière ; tantôt en ouvrant la porte aux solutions critiques ; tantôt , à la fois , de toutes ces manières. On rattache trop exclusivement à une influence irritante, l’action particulière de la fièvre ; sans doute la fièvre agit souvent en provoquant une irritation générale, corcime le disent Pujol et Dumas entre autres; comme le répètent les médecins actuels , par un écho prolongé de la doctrine physiologique ; mais là n’est pas toute son action ; là n’est pas même son efficacité essentielle. Le tumulte fébrile n’est que l’appareil phénoménal, l’expression, la manifestation d’un état morbide plus intime. Sa principale vertu , c’est précisément d’extirper, de neutraliser ou de transformer cet état morbide reculé. Cela est si vrai que l’activité de la fièvre nuit souvent à ses bons offices, au lieu

d’être proportionnée à ses bienfaits. La fièvre n’est donc pas, dans tous les cas, un monstre redoutable, dont il faut absolument poursuivre la destruction. Elle est, au contraire, assez souvent une arme précieuse entre des mains habiles à la gouverner.

Page 1