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Des artistes

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réser^'és pour tous les pays.

by Ernest Flammarion.

Chacun sait qu'il existe, depuis sept ans, une société de peintres qui, sous le nom d'aquarellistes français, exposent dans les galeries de M. Georges Petit quelques tableaux ressemblant vaguement à des aquarelles. Ces peintres pensent assez généralement qu'il n'y a rien de si beau dans le monde que leurs expositions, et on les dit fort méprisants de tout ce qui n'est pas eux. En dehors de ce petit groupe, très infatué de son mérite, il n'y a pas d'art, du moins c'est ce qu'ils prétendent, et le public qu'ils attirent le prétend aussi.

Il faut l'avouer tout de suite, ces peintres ont la vogue. Ils font partie des fournisseurs qu'un gommeux ou une femme élégante doit avoir. On

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leur commande des tableaux, comme on commande des chemises à Doucet, des robes à Félix, des bottines à Hazard, des chapeaux à M'"*" Virot. Ils sont chics^ et leurs signatures constituent ce qu'on appelle une bonne marque. Le prince de Galles, qui est un critique d'art fort distingué, les approuve; ils ont l'estime des grands clubs et des plus renommés rastaquouères, et chacun d'entre eux dîne à tour de rôle chez le baron de Rothschild, ce qui est aujourd'hui le dernier mot du succès, et la définitive consécration de la gloire.

De fait, ce n'est pas les aquarellistes français qui froisseront jamais les susceptibilités des gens du monde. Tous gentlemen, je vous assure. Ils savent comment un tableau doit se comporter, en un salon, et ce n'est pas eux qui lui feront jamais faire un accroc à l'étiquette mondaine, ni un pied de nez à la mode. C'est propre, hiisant, soigné, parfumé, au point que Ton dirait que « ce n'est pas fait à la main ». Ce qu'il y a de curieux, c'est que tous ces tableaux semblent sortir de la même parfumerie et l'on s'étonne, tant ils sont pareils les uns aux autres, de voir au bas des marques de fabrique différentes. Ce qui charme surtout les gens du monde, c'est l'abondance du détail. Un tableau, pour eux, n'est excellent qu'à la condition qu'aucun détail n'y manquera; ils ne pardonnent pas qu*un artiste puisse négliger le moindre plan et la plus petite lumière, la fleur d'une étoffe, le

dessin d'un tapis, le luisant d'un meuble. Il faut que les cheveux soient peints un par un, qu'on compte toutes les feuilles dim arbre et toutes les herbes d'une prairie; si l'on sent de la chair sous un habit, du sang sous la peau, une palpitation de vie, un frisson quelconque, dans un coin de campagne; si les hommes ne sont pas en bois, les forêts en zinc, les ciels en carton, c'est manquer à îa bienséance et au bon goût. L'afféterie, le maniérisme, voilà ce qui leur plaît. Ils ne veulent pas, devant un tableau, avoir les sensations que donne la vie; ils veulent avoir la sensation que donne !e théâtre, qui est une déformation de la vie. Est-ce étrange vraiment, et vraiment affligeant qu'une œuvre d'art les épouvante et les écœure, et qu'ils n'aient d'admiration que pour les fadaises mal peintes, les inventions enfantines, et l'horrible banalité des mièvreries bourgeoises?

Eugène D<?lacroix a écrit quelque part : « Une nation n'a de goût que dans les choses où elle réussit. Les Français ne sont bons que pour ce qui se parle et se lit; ils n'ont jamais eu de goût en musique ni en peinture. La peinture mignarde et coquette est la seule qu'ils aiment. Les maîtres sérieux comme Le Poussin, Le Sueur, Pûget, ne font point école chez les Français. La manière les séduit avant tout ».

Cette observation est malheureusement fort juste, et jamais nous n'anrons en France une

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éducation artistique qui nous permette d'honorer de leur vivant nos grands artistes toujours méprisés et de mépriser ces petits barbouilleurs toujours honorés.

L'exposition des aquarellistes n'est ni pire, ni meilleure cette année que les autres années. Elle est exactement aussi puérile et aussi dénuée d'intérêt. A Texception des aquarelles d'Harpignies, d'Heilbuth et de John Lewis-Brown, on ne peut rêver rien de plus mauvais et l'on voit tout cela à la Foire, sur les bâtons de sucre de pomme, et dans les boutiques sur les pains de savon.

M. Yibert, que l'on s'acharne à traiter de spirituel, nous montre toujours ses cardinaux et ses évêques. 11 a vraiment bien l'âme d'un vaudevilliste et il ne connaît en peinture que le couplet et le calembour. Il sïmagine recommencer Voltaire, parce qu'il aura de sa lourde patte plaisanté des curés et donné des figures grotesques à ses prélats. Cela ressemble aux chansonnettes d'autrefois, que les épiciers athées et les commis-voyageurs fredonnaient jadis au dessert, la panse pleine et le rire abêti par le vin. M. Vibert continue à lui tout seul cette tradition usée.

La maison Détaille et G'^, fournisseur des cours étrangères, tient toujours avec le même succès la confection des costumes militaires. Elle fait aussi sur mesure. Cette année, elle travaille exclusive-

ment pour la Russie. Modèles authentiques^ garantis sur factures. Elle promet une prime d^e cinquante francs à celui qui découvrira qu'il manque un bouton à une tunique, un passepoil à? un pantalon, un port^- mousqueton à une giberne.

M. de JNeuville nous montre encore des scènes de la guerre. On se demande à quel métier ce peintre aurait bien pu se vouer si l'Empire n'avait pas déclaré la guerre, et l'on peut croire que la guerre n'a été déclarée' que pour permettre à M', de Neuville de se faire quelques mille livres de rentes en en reproduisant quelques épisodes. Dans sa Destritction du télégraphe ^ il est diffi>eile de mettre une couleur plus désagréable et plus fausse sur un dessin plus grossier, ou plutôt sut une absence plus complète de dessin. Le reste à l'avenant.

M Maurice Leloir. — Parfumerie, ganterie. — La meilleure pâte épilatoire se vend à la parfumerie Leloir. — Eau de toilette Leloir rafraîchit le teint et resserre les tissns de la peau. — Teinture sans acide. — Poudre de riz de toutes marques. (Demandez le prospectus.)

M"''' Madeleine Lemaire. — Fleurs et plumes.

— Mannequins pour couturières.

M. Worms. — Grand déballage de castagnettes.

— Lot de guitares. — Solde défraîchi de man^ tilles.

Jean Béraud. — Articles de Paris, poupées

mécaniques, polichinelles articulés. Demandez le jouet de Tannée.

Lambert. — Tond les chiens, coupe les chats et les oreilles. V'iàl v'ià le tondeur!

Quant à M. Le Blant, son biniou est usé ; il fera bien de se servir d'un autre instrument.

Ce n'est pas la peine d'insister, je pense, sur les œuvres de MM. Guillaume Dubufe, Adrien Moreau, Edouard de Beaumont et les autres, sur les paysages gourmés de M. Français et les impressions ratées de M. Zuber, car on ne peut parler sérieusement de ces choses. Là où il n'y a rien, la critique perd ses drois et la plaisanterie devient trop facile.

L'œil n'est consolé que par de jolies études au crayon de M. Cazin, des dessins de Jean-Paul Laurens, dont on oublie, dans ce milieu, la sécheresse de sentiment et le romantisme froid, et, comme je l'ai dit plus haut, par les paysages d'Harpignies toujours secs, toujours durs, mais où flotte néanmoins un parfum d'art délicieux à respirer en cet endroit où l'on ne respire que l'odeur des poudres de riz rancies. Les deux tableaux d'Heilbuth prennent aussi une importance et un charme qu'on ne leur trouverait peut-être pas ailleurs ; elles aquarelles deLewis- Brown, claires, vibrantes, d'une facture large.

d'une impression juste, où le détail est noyé dans la masse et la masse dans l'air ambiant, vous font oublier un instant le convenu correct, l'élégance ennuyeuse, la vie figée qui les entoure. C'est avec joie qu'on sort de cette exposition et qu'on retrouve le vrai ciel, la vraie lumière, et le monde qui passe dans la rue, et le mouvement qui gronde, et la vie qui palpite.

[La France^ 7 février 1885.)

On sait que le futur Musée des arts décoratifs doit être construit sur les ruines incendiées de la Cour des Comptes, s'il plaît à Dieu et surtout au hasard des loteries ; c'est-à-dire si les frais généraux et même particuliers, inséparables de la misa en œuvre de toute loterie qui se respecte, laissent les quelques sous nécessaires à l'achat des pierres de taille et à la pose des charpentes. Pourtant, bien que l'architecte n'ait pas encore remis ses plans et devis, la partie spécialement artistique a été commandée et les sculpteurs choisis travaillent déjà avec acharnement. Cela ferait croire qu'on a vraiment l'intention d'édifier ce palais; et, si une loterie n'y suffit pas, on en émettra une autre, ou plusieurs autres, suivant les besoins.

Au nombre des commandes faites, figure une porte monumentale dont le sculpteur Rodin

achève, en ce moment, les études. On ignore encore quelle place occupera cette porte, si c'est à Tintérieur du Palais, ou à l'extérieur, mais, ce qu'on sait déjà, c'est qu'elle constitue un important et magnifique travail. Ceux qui ont pu admirer dans l'atelier de l'artiste les études achevées et celles en cours d'exécution s'accordent à dire que cette porte sera l'œuvre capitale de ce siècle. Tl faut remonter à Michel-Ange pour avoir l'idée d'un art aussi nohle, aussi heau, aussi sublime.

Auguste Rodin est à peu près inconnu ; il n'a pas le quart de la célébrité de M. Chapu. Il y a à cela quelques raisons. Rodin est un grand artiste. Il a horreur des coteries et vit peu dans le monde. Comme il ne va pas à la réclame, la réclame ne vient pas à lui. Il vit, presque obscur, ainsi que les forts et les solitaires, au milieu des imaginations et des rêves de son génie, et, dédaigneux de la gloire fugitive qui, le matin, entre par la porte et sort, le soir, par la fenêtre, il se contente de faire des chefs-d'œuvre que ses amis admirent et que la postérité, qui ne se trompe jamais, a déjà marqués de son estampille éternelle.

C'est à Rodin qu'il arriva une aventure qui résume, d'une façon éclatante et définitive, la malhonnêteté et la bêtise des jurys. Il avait envoyé au Salon une statue : C Age d'airain. Mais il y avait dans cette œuvre une telle puissance de vie, une expression si éloquente de la beauté et

de la force corporelles et — qu'on me pardonne ce mot, — une odeur si franche d'humanité, que le jury décida que cette statue était un simple moulage. Il la refusa, ne voulant pas admettre que Tart seul pût emprunter à la nature des formes aussi parfaites et aussi vraies, et que le génie de Thamme fut assez créateur pour animer, de la sorte, un bloc de marbre et lui donner, avec une telle intensité, le frisson de la chair et le rayonnement delà pensée. Pourtant, l'année suivante, le même jury fut bien obligé de recevoir un admirable buste de Victor Hugo, car il était assez difficile de prétendre que notre grand poète eût laissé mettre sur son visage des poignées de plâtre humide sans le savoir, ou du moins sans protester.

Rodin parle de ces choses sans amertume, avec un calme souriant et résigné, s'étonnant seulement que des gens qui se disent des artistes, mettent tant de passion aveugle et méchante contre un homme dont la vie tout entière est faite de conscience, de respect et de sacrifices.

H faudra bien cependant que le parti-pris des jurys se taise et s'incline devant l'œuvre gigantesque entreprise par Rodin, qui nous aura donné un pendant à la porte du Baptistère de Florence, celle de Lorenzo Ghiberti dont Michel- Ange disait qu'elle mériterait d'être la porte du paradis, car ce sera la porte par laquelle il entrera, malgré les académies, dans l'immortalité.

Le sujet, choisi par Uariiste, est YEnfer, du Dante. Il est encadré par d'exquises moulures dont le style appartient à cette époque indécise et charmante qui va du gothique à la Renaissance, époque gardant le mysticisme de l'un etUél^gance païenne de l'autre.

C'est parmi les cercles effrayants tracés par le poète florentin dans les flammes qui ne s'éteignent jamais et les laves qui bouillonnent toujours, qu'il a laissé errer librement son imagination. Outre des groupes importants, cette vaste composition lyrique comporte plus de trois cents figures, toutes différentes d'attitude et de sentiméat, exprimant chacune, synthétiquement, une forme de la passion, de la douleur et de la malédiction humaines. En examinant ces bouches tordues, ces poings convulsés, ces poitrines haletantes, ces masques éperdus le long desquels coulent des larmes sans fin, il semble qu'on entend retentir les cris de la Désolation éternelle.

Au-dessous du chapiteau de la porte, dans un panneau légèrement creusé en voûte, figure le Dante très en saillie et se détachant complètement sur Le fond, revêtu de bas-reliefs qui représentent l'arrivée aux enfers. Sa pose rappelle un peu celle du Penseur de Michel-Ange. Le Dante est assis, le torse penché en avant, le bras droit reposant sur la jambe gauche, et qui donne au corps un inexprimable mouvement tragique. Son visage,

terrible comme celui d'un dieu vengeur, s'appuie lourdement sur la main qui s'enfonce dans la chair vers le coin des lèvres refoulées ; et ses yeux sombres plongent dans l'abîme d'où montent des vapeurs sulfureuses avec la plainte des damnés.

Les battants de la porte sont divisés en deux panneaux séparés chacun par un groupe, formant en quelque sorte marteau. Sur le battant de droite, Ugolin et ses fils ; sur celui de gauche, Paolo et Françoise de Rimini. Rien de plus effrayant que le groupe d'Ugolin. Maigre, décharné, les côtes saillant sous la peau que trouent les apophyses, la bouche vide et la lèvre molle, d'où semble tomber, au contact de la chair, une bave de fauve affamé, il rampe, ainsi qu'une hyène qui a déterré des charognes, sur les corps renversés de ses fils dont les bras et les jambes inertes pendent çà et là dans Tabîme.

A gauche, Françoise de Rimini, enlacée au corps de Paolo, fait le plus suave et le plus tendre contraste à ce groupe qui synthétise les horreurs de la faim. Le corps jeune et charmant où l'artiste a réuni, comme à plaisir, toutes les beautés délicates et sensuelles de la femme, les bras noués au cou de l'amant, dans un mouvement à la fois passionné et chaste, elle s'abandonne aux étreintes et au baiser de Paolo, dont la chair frissonne de plaisir et dont la force déjeune athlète apparaît dans une musculature élégante et puissante, type

de la beauté de l'homme, comme Françoise de Ri mini est le type de la grâce de la femme.

Au-dessus des groupes, Rodin a composé des bas-reliefs sur lesquels se détachent des figures en ronde-bosse, des scènes en demi-bosse, ce qui donne à son œuvre une perspective extraordinaire. Chaque battant est couronné par des masques tragiques, des têtes de furies, des allégories terribles ou gracieuses des passions coupables.

Au-dessous des groupes, des bas-reliefs encore, sur lesquels saillent des masques de la douleur. Le long du fleuve de boue, des centaures galopent, emportant des corps de femmes qui se débattent, se roulent et se tordent sur les croupes cabrées ; d'autres centaures tirent des flèches sur les malheureux qui veulent s'échapper, et l'on voit des femmes, des prostituées, emportées dans des chutes rapides, se précipiter et tomber, la tète dans la fange enflammée.

Les montants sont formés aussi de bas-reliefs admirables; celui de droite exprime les aaiours maudites qui s'enlacent toujours et ne s'assouvissent jamais; celui de gauche, les limbes où Ton voit, dans une sorte de vapeur mystérieuse, des dégringolades d'enfants, mêlées à d'horribles figures de vieilles femmes.

Bien qu'il se soit inspiré du poème italien, on ne peut se faire une idée de l'imagination personnelle que l'artiste a déployée pour fixer sur

chaque tête et sur-chaque corps une expression et une attitude différentes. Il y a dans ces compositions un mouvement, un emportement, une grandeur d'action qui étonnent et qui subjuguent.

Chaque corps obéit impitoyablement à la passion dont il est animé, chaque muscle suit ]'impulsion de l'àme. Même dans les contournements les plus étranges et les formes les plus tordues, les personnages sont logiques avec la destinée dont l'artiste a marqueteur humanité révoltée et punie. Rodin nous fait vraiment respirer dans cet air, embrasé de son génie, un frisson tragique. L'effroi, la colère, le désespoir, allument les yeux, tournent les bouches, tordent les mains et font avancer les tètes sur les cols étirés. L'équilibre anatomique, tel que Tétablit l'Académie, est rompu, et la beauté de convention, stupide et veule, telle que renseigne TEcole et telle que la réclament les pendules, disparait.

Voilà ce qu'on ne peut pardonner à Auguste Rodin : c'est de donner à la beauté un accent éloquent et vrai d'humanité, de faire palpiter de vie grandiose et forte le marbre, le bronze, la terre ; c'est d'animer ces blocs inerles d'un souffle chaud et haletant, de couler en ces matières mortes le mouvement.

On peut dire de Rodin ce que Tliéophile Silvestre disait jadis deDelacroix, à qui l'on peut le comparer, car ce sont deux génies de même race :

« Ce qui fait de Delacroix un des plus grands artistes du xix^ siècle, c'est qu'il réunit les facultés du peintre, du poète et de Thistorien. Il sème, avec une abondance qui étonne le dramaturge, les passions sur sa toile et dans l'âme du spectateur comme des graines funestes. Il rappelle Rembrandt par l'expression des physionomies; Véronèse par l'esprit, la finesse, le charme de la couleur; Rubens parla splendeur des décorations et la crânerie de la main; Michel-Ange par le grandiose, et Ribera par le terrible. Il séduit et emporte tour à tourtes intelligences hautaines et les cœurs aventureux par Tamour du beau et de l'héroïque, par l'audace, la ruse, la force et la noblesse. Il est surtout l'homme de notre temps, plein de maladies morales, d'espérances trahies, de sarcasmes, de colères et de pleurs. L'ignorance et l'envie ne l'ont pas un instant arrêté dans sa carrière et ne prévaudront jamais contre lui devant la postérité. »

[La France, 18 février 1883.)

J'ai fait une remarque assez piquante, je crois, et qui ne manque pas d'intérêt. Le catalogue des œuvres de Delacroix exposées aux Beaux-Arts contient, au-dessous du numéro et de la désignation de chaque tableau, le nom de la personne à qui le tableau appartient. Je n'y vois que des noms bourgeois et pas un seul nom aristocratique. Ainsi, dans les galeries « des grands seigneurs français », on ne pourrait admirer un seul Delacroix, une seule œuvre, si peu importante qu elle fût, du plus grand et du plus fécond de nos peintres français. En revanche, on y rencontrerait beaucoup de Détaille, plus encore de Jacquet, et pour les Garolus Duran il serait impossible de les énumérer en un jour. Eugène Delacroix manque sans doute d'élégance, et les spirituels lanceurs des grands clubs n'ont point

EUGÈN-E DELACROIX .21

encore jugé à propos de le mettre à la mode. Je livre cette observation à ceux que préoccupe rabaissement du goût dans les classes élevées, soit pour s'en attrister, soit pou«r s'en réjouir. Il e^ vrai qu'il n'y a pas que le goût qui s'abaisse en ce milieu. Tout y est, j'imagine, au même niveau.

Il faut louer les organisateurs de l'exposition Delacroix. Bien que les ouvrages exposés aux ©eaux-Arts ne constituent pas le quart de l'œuvre du grand peintre, on se rend très bien compte de ce que fut son génie, et Ton en est pour ainsi dire tout écrasé. Depuis les dessins avec leurs recherches hésitantes de forme, de ligne et de mouvement, jusqu'aux grandes conceptions réalisées, on suit la marche héroïque de cet infatigable esprit à travers touies les religions, toutes les histoires, toutes les poésies, ioutes les fantaisies, tous les rêves. Du Christ qui meurt aux bras sanglants de la croix, jusqu'à la Révolution déchaînée, Delacroix a suivi l'Humanité, et il en a fixé impérissablement les grandes étapes et les convulsions effroyables. Et le sang toujours, et toujours le malheur l'accompagnent. Il a refait la Bible, Homère, Dante, Shakespeare, Byron ; non seulement il s'est inspiré d'eux, mais il s'est en quelque sorte incarné en eux. La légende, l'histoire et la poésie des siècles, c'est

lui vraiment qui les a revécues et réexprimées. On reste anéanli devant ce travail surnaturel de géant, — presque de Dieu, — et Ton se demande avec effroi si une seule existence humaine est assez longue et assez puissante pour fournir un aliment à tant de conceptions.

Plus je vais dans la vie et moins je suis étonné par ce que j'y vois et par ce que j'y entends, mais j'avoue pourtant que l'ignorance de ceux qui prétendent s'ériger en éducateurs du public me jette chaque jour dans des surprises nouvelles. Ce que Ton a écrit sur Delacroix, depuis un mois à peu près, est inénarrable. Jamais peut-être la critique ne s'était montrée aussi majestueusement niaise, à l'exception de M. Paul Mantz, dont l'étude éloquente et fortement pensée console un peu de toutes les platitudes qui se sont donné si librement carrière. Ce qu'il y a d'irrémédiable c'est qu'on ne peut même pas accuser la critique de mauvaise foi. Non. Elle n'a ni haine, ni partipris contre Delacroix. Elle n'a rien et voilà ce qui est navrant, car elle ne voit et ne comprend rien. Elle pourrait écrire exactement le contraire, que cela ne tirerait pas, d'ailleurs, à conséquence. Le grand artiste avait bien raison de ne se préoccuper jamais de ce que pouvait dire, en bien ou en mal, la critique de son temps. Le blâme ou l'éloge le laissait tout à fait indifférent. Un jour, à un écrivain qui lui adressait des compliments enthousiastes et lui disait : « Vos Bouff'ons

arabes! Quel chef-d'œuvre! » il répondit : « Qu'en savez vous? »

Elle n'a pas changé. Si elle signe ses articles de noms nouveaux, c'est bien toujours la même pensée, ou plutôt la même absence de pensée qui la guide. Jamais la critique ne s'inclinera devant le génie. Elle est comme le hibou qui ne peut supporter l'éclat du soleil. Ses yeux trop faibles et son esprit attardé au fond des antres obscurs de la routine ne sont point faits pour d'aussi splendides lumières.

Il faut cependant signaler l'opinion d'un écrivain distingué qui, sans rire et le plus tranquillement du monde, au sortir de l'Exposition, écrit à peu près ceci : «< Delacroix était un bon animalier ; il peignait bien les fleurs, mais il n'était pas un peintre de figures ». Et cet écrivain venait de voir la série des tableaux que Shakespeare inspira à Delacroix, — le seul peintre qui ait compris Shakespeare. Il avait vu Hamlet et les Fossoyeurs ! Hamiel, avec sa figure fine, malicieuse d'enfant malade et ses yeux où la tristesse, le tourment et l'extase mettent des lueurs si étranges et si énigmdtiques ; Hamlet avec le panache noir de sa toque, qui se confond avec les nuages sombres du ciel. Il avait vu Ophélie ! une Ophélie qui lie ressemble pas, il est vrai, aux Ophélies cabolices et décoratives de l'Opéra, une Ophélie tranquille, dont la main tient encore la branche de l'arbre, et qui parait jouer, souriante et triste, avec les

eaux vertes de la belle rivière qui vont remporter. Il avait vu Roméo et Juliette ! baignés d'aurore, dont les silhouettes sur le balcon qui s'empourpre ont je ne sais quoi de religieux et de fatal, comme les visions des destinées entrevues. Il avait vu tous ces drames héroïques et terribles oii chaque personnage obéit impitoyablement à la passion qui l'anime, où la pensée est, pour ainsi dire, transposée de l'âme au visage, où on lit, comme en un livre, les sentiments contraires qui se disputent son cœur. Et il dit que Delacroix n'était pas un peintre de figures !

Le vieux Foscari a été contraint de condamner son fils Jacopo à la torture. Il est là, assis sur un trône, dans la chape de brocart d'or. Près de lui le juge lit la sentence fatale. Jacopo, le torse nu, entouré de sa femme qui pleure, de ses amis désespérés, des gardes qui veulent Tentraîner, tourne sur son père des regards implorants. Et la salle, claire et vibrante, développe calmement ses hautes architectures. Près de la porte, le bourreau, les jambes et les bras nonchalamment croisés, attend la victime, tandis que, dans la salle voisine, on aperçoit les chevalets qu'on dresse et les tenailles qui rougissent au feu.

N'avez-vous donc pas examiné la figure du vieux père ? 11 a la mort dans le cœur, mais la politique et le devoir commandent. Et, les sourcils froncés, les yeux baissés, le corps tout entier frissonnant sous son attirail de doge, les mains crispées sur

les bras du fauteuil, indomptable et résigné, il détourne son regard du spectacle affreux de son fils, dont la chair, tout à l'heure, ruissellera de sang et fumera sous la brûlure du fer rouge !

A quoi bon multiplier les exemples et rappeler le Prisonnier de Chillon^ hâve, les yeux fous, la poitrine nue, décharné, qui tire sur la corde, tellement tendue, qu'elle semble prête à se rompre sous l'effort furieux des reins ! Et Démosthtnes^ les cheveux au vent, marchant pieds nus sur la grève et jetant à la brise qui souffle et l'emporte, tandis que les vagues déferlent autout de lui, les premières tempêtes de son éloquence, dont tout un peuple, plus tard, sera remué ! ^{\e?> Disciples d'Emmaiis^ et la Barque du Christ! Et tous les crimes, et toutes les fureurs, et tous les fracas humains auxquels Delacroix a donné son génie et qu'il a emplis d'une vie prodigieuse, d'une couleur éclatante, d'un mouvement et d'une pensée tels, qu'on pourrait croire que le sublime artiste a dérobé à Dieu les mystères de sa création !

Certes oui, Eugène Delacroix a peint les animaux et les fleurs, comme il a peint toutes les choses et tous les êtres ; certes oui, il semble que les chevaux, les lions, les tigres et les fleurs lui aient appris leurs secrets ; mais, malgré tout le génie qu'il a dépensé à poursuivre les fauves qui régnent sur le désert, et le parfum des roses qui meurent et se fanent dans les vases, on peut dire

que cela n'a été qu'un accident et qu'un repos dans son œuvre gigantesque. Delacroix est, avant tout, un peintre de figures — comme dit le critique, — parce qu'il est le peintre de la passion. Non seulement il a été un grand virtuose de la couleur, le musicien des divines symphonies de lumières, mais il a été un grand humain, celui qui, peut-être, a le plus magnifiquement interprété l'œuvre de Dieu.

L'admiration des hommes qui l'ont insulté pendant sa vie, qui le discutent encore après sa mort, le placei^ bientôt entre Paul Véronèse et Rembrandt. Ce travail de sélection s'opère de luimême, et fatalement. Ce que nous pourrions faire pour l'empêcher ou le précipiter est inutile. L'immortalité ne laisse jamais un grand homme enseveli dans l'oubli. Elle a souvent des justices tardives, mais ces justices arrivent toujours, d'autant plus éclatantes qu'elles ont été plus lentes dans leurs arrêts définitifs.

[La France, 14 mars 1885.)

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