BOTTICELLI PROTESTE
Nulle part, nulle trace par quoi se révélât à moi la présence coutumière ou même le passage fortuit d'aucun être humain. Dans les sentiers oii je cheminais, grisé par Todeur des terreaux et des pollens, pas un petit gramen, pas une drave sauvage n'avaient été foulés ; et, sur les branches balancées des rosiers, les oiseaux, confiants, sans peur, me regardaient passer, ignorant ce que c'est que l'homme, ce que c'est que l'horreur d'être un homme.
Tout à coup, au détour d'un sentier, dans une allée infinie, sur un banc de pierre immémorialement moussue, j'aperçus un homme assis, et qui semblait bien triste et bien las. D'où venaitil? D'où venais-je moi-même? Et quelle étoile magique nous avait conduits vers ce jardin? Hélas! je n'en savais rien. Caché derrière une touffe de roses, je l'examinai. Sans doute, il n'appartenait point à notre pays, ni même à notre temps, car il était vêtu d'un pourpoint de velours groseille très fané, et d'un grand manteau brun, troué en dentelle par d'industrieuses mites. Ses chausses n'étaient plus que des vrilles molles. Une toque, en forme de cône tronqué, s'affaissait sur sa chevelure longue, plate et toute blanche. Et son visage avait ce recul de lividité brouillée, cette pâleur de lointain lunaire qu'ont les visages probables des fantômes. De la pointe de son bâton il dessinait, sur l'herbe, de vagues images que la brise aussitôt effaçait.
Je ne m'étonnai pas plus de la présence de cet homme que de la mienne en ce jardin dont il était, peut-être, après tout, le séculaire et vénérable gardien. Mais non, il était bien trop fatigué et tw)p maigre pour être le gardien de quelque chose, et ses souliers de peau fauve, crevés, éculés, disaient qu'il arrivait de loin et qu'il avait beaucoup marché.
Gomme je m'approchais du banc, l'inconnu, m'entendent venir, leva sur moi un regard timide et suppliant, un regard oiî il y avait tant de douleur que, pris d'une pitié soudaine, je m'assis près de lui, et que je lui demandai :
— Tu semblés bien malheureux?
— Hélas! répondit-il. On ne peut pas s'on douter !
— Puis-je quelque chose pour toi?
— Je ne sais pas... je ne sais pas. Je ne sais plus rien!
Sa voix était très faible, un peu sifflante. Je lui demandai encore :
— As-tu soif? Je connais l'endroit où sont les fontaines, belles ont le goût des roses qui se reflètent dans la pureté de leur eau. Veux-tu que je t'y mène?
— Non, ce n'est pas cela. Je n'ai pas soif. Du moins, je n'ai pas soif de ce que tu penses.
— Tu es étrange!
— Je suis méfiant. Et ce n'est pas ma faute! Si tu savais !
BOTTIGELLI PROTESTE ! 269
— Parle donc... parle sans crainte. Qui que tu sois, je suis ton ami.
— Mon ami ! Comment peux-tu dire cela, puisque tu ne me connais pas?
— Je suis l'ami de la douleur qui pleure en tes yeux!
J'avais prononcé ces mots avec une emphase rythmique comme si j'eusse récité des vers. L'étranger secoua la tête tristement et il dit d'une voix de calme reproche :
— Littérature! Littérature! Toujours de la littérature !
Un silence de quelques minutes s'établit entre nous. Sous les roses on entendait battre le pouls de la terre. Les grands soleils nous fixaient de leur œil vert comme des idoles au masque d'or. Et c'était, autour de nous, des cliquetis d'anthères, des ronflements d'élytres. Je regardai des nécrophores qui, près de moi, dans l'herbe, convoyaient le cadavre d'une musaraigne et je me sentis vexé de ce que ce bizarre et pourtant sympathique inconnu pût douter du tendre et généreux apitoiement qui m'avait poussé vers lui. Je me levai, et sèchement :
— Puisque tu ne veux rien de moi, déclaraije, puisque tu me prends pour je ne sais qui, il faut donc que je te laisse. Adieu!
— Oh! ne te fâche pas! répliqua vivement le vieillard en me retenant par la main. Si mes paroles t'ont blessé, oublie-les. Tu ne peux pas
savoir! Et maintenant, veux-tu me remettre dans ma route, car je me suis égaré en ce prodigieux jardin?
— Où vas-tu?
— Je ne sais pas, et vraiment, il nïmporte guère, pourvu que j'aille quelque part. Je vais devant moi, jusqu'à ce que j'aie rencontre quelqu'un à qui je puisse parler et qui veuille bien m'entendre, mais il n'y a personne. J'ai marché, j'ai marché, mais il n'y a personne. Il n'y a que des roses. Il faut pourtant que je parle à quelqu'un, car, vois-tu, j'en ai trop gros sur le cœur! Ah! oui! j'en ai trop gros sur le cœur!
— Qui donc es-tu?
— Et toi-même?
— Soit! Je veux bien te le dire. Interrogemoi.
— Es-tu Gabriel Mourey?
— NonI
— Ou de Barc de Boutteviile?
— Non plus!
— Ou le jeune M. Monier de la Sizeranne?
— Pas davantage.
— Serais-tu le prince de Polignac?
— Oh ! oh I
— Caaiille Mauclair, peut-être?
— Je n'ai point tant de génie !
— As-tu fait des œuvres de Ruskin ton livre de prières?
— Non, certes î Je ne sais pas l'anglais.
BOÏTIGELLI PROTESTE ! 271
— Alors, tu es abonné à la Bodinière?
— Non, non. Ah! dieux! non.
— Couches-tu dans les lits de Maurice Denis?
— Horreui'!
— Tes amies s'habillent-elles des mourantes étoffes de Liberty, et se font-elles faire leur portrait par Burne-Jones? sont-elles impollues et démoniaques? liliales et putains?
— Pourquoi les insultes-tu?
— Tes amours sont-elles insexuelles, ou unisexuelles, ou animosexuelles?
— Voyons!
— Vas-tu chez les trois princesses Onane, Onanine, Onaninetta?
— Elles m'assomment. Et elles sont trop maigres !
— Es-tu un esthète? un intellectuel? un uraniste? un larviste? un déformaleur? un satanique? un inassouvi? une âme enfin? es-tu une âme?
— Grâce ! grâce !
Et l'étranger, ayant fini de m'interroger, conclut en m'adressant un pâle sourire :
— Allons! Tu commences à me rassurer. Et je crois bien maintenant que tu es mon ami !
Sur son invitation cordiale je consentis à me rasseoir sur le banc près de lui, et je lui demandai :
— Et toi, qui sais si bien ce que je suis, ne me diras-tu pas, à ton tour, qui tu es?
Alors, baissant les yeux, et d'une voix très basse, comme s'il allait me faire Taveu d'un crime ou d'une chose honteuse, le vieux homme balbutia :
— Je suis... Ne l'as-tu donc pas deviné? Et pourquoi faut-il que tu me condamnes à cette confession pénible ? Je suis. . . Sandre Botticelli !
— Le divin Sandroî m'écriai-je, enthousiaste, et me disposant à m'agenouiller devant le dieu, selon les rites de l'extase adorante. 0 troublante et sphinxiale surprise !
Mais il me calma, et sur un ton de très doux et de très affectueux reproche :
— Là! tu vois bien! fil-il. Et tu n'es pas le sage que tu te vantais d'être. Dès que tu entends prononcer mon nom, tu t'agites, tu t'agites ; ton âme devient compliquée et mystérieuse et indiciblement perverse, comme l'âme de M. Armand Point. J'attendais mieux de toi.
Et il ajouta, d'une voix suppliante :
— Oh! je t'en prie! je t'en prie! ne m'appelle plus Sandro tout court, et, surtout, ne me dis pas, avec une bouche en cul de poule, que je suis le divin Sandro. Si tu es vraiment mon ami, — et je le veux croire, — ne recommence pas toutes ces folies d'adoration qui me ridiculisent à jamais et me rendent si malheureux dans la mort, plus malheureux, je te le jure, qu'aux temps, — ô rafraîchissants souvenirs! — oui, qu'aux temps oti, vivant, je faillis mourir de
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trop de misère et de trop de faim! Et, puisque tu as été si bon pour moi, déjà, veux-tu être ce quelqu'un que je cherche et à qui je désirerais tant dire, — ah! dire tout ce que j'ai là, sur le cœur? Car on a fait de mon nom un étrange et criminel abus... Cela ne peut plus durer ainsi, et il faut enfin que je proteste, une fois pour toutes, contre cette torture qu'est ma gloire, et cette permanente affaire qu'est mon immortalité.
— Et il n'est que temps I appuyai-je virilement. Allons, parle, ombre admirable. Je t'écoute.
Botticelli ramena sur ses chausses en vrille les pans troués de son manteau, et voici comment il parla :
— J'ai conscience que je fus un brave homme et un brave artiste, que j'honorai mon métier par mes talents et vertus professionnels, et que, durant toute mon existence, je n'eus véritablement qu'un culte, qu'une passion : l'amour de la nature et de la vie. Je fis de mon mieux pour en exprimer les immortelles beautés, à ma façon qui était de les peindre, — et de les peindre comme je les avais plastiquement senties. Cette passion, — unique source de l'art, en dehors de quoi tout est mensonge et stérilité, — j'ai la fierté de pouvoir dire qu'elle ne me quitta pas une minute depuis le jour oii, très jeune, je fus admis aux
leçons de Filippo Lippi, mon maître admirable, jusqu'à celui oii, vieillard de soixante-huit ans, je mourus, ayant acquis une notoriété normale que je pouvais avouer et l'amitié de Laurent de Médicis, un bougre qui s'y connaissait, je t'assure, et à qui M. Maurice Pujo n'eût pu faire la blague des peintres de l'âme. Ça, je t'en réponds. De mon temps, on était tout de même un peu moins mufle qu'on ne l'est du tien, et nous ne nous laissions pas prendre à tant de mystification! Quant à moi, je ne fus ni un compliqué, ni un chercheur d'étoiles biscornues, ni un coupeur de lys en quatre, ni un montreur d'âmes à deux têtes et d'intellectualités à six pattes, et j'ignorai totalement ce que c'est que les théories.
— Tu le sais, aujourd'hui! interrompis-je.
— Hélas! soupira le vieux maiire en levant les yeux vers le ciel, d'un air accablé, je les connais toutes, même celles de M. Ivanhoë Rambosson, que n'avait point prévu Walter Scott. Les théories, vois-tu, c'est la mort de l'art, parce que c'en est l'impuissance avérée. Quand on se sent incapable de créer selon les lois de la nature et le sens de la vie, il faut bien se donner l'illusion des prétextes et rechercher des excuses. Alors, on invente des théories, des techniques, des écoles, des rythmes. On est mystique, mystico-larviste, mystico-vermicelliste... est-ce que je sais? Les uns professent que l'art doit être
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mystico-hyperconique et kabbalo-spiroïdal, les autres qu'il doit s'affirmer hautement octogone et carrément ellipsoïde. Pour exprimer les âmes et les intellectualités que je t'ai dites, on enseigne qu'il faut mettre le ventre à la place des omoplates, les bras à la place des jambes, et la tête nulle part; des croupes on fait des ailes, des ailes des chevelures, des chevelures des ciels d'orages ou des arbres de rêve, et tout cela ressemble à des paquets de macaroni qui pérambulent à travers la marmelade de l'espace. Tiens! l'autre jour, un peintre mourut. Il était de Montmartre. Par erreur, ou le conduisit chez nous. Aussitôt, il demanda un bock et se mit à pérorer. Il expliqua que la peinture était l'art des embryogénies, que ce qu'elle devait exprimer, ce n'était pas même la cellule ni le spermatozoaire, qui sont des organismes complets, mais le protoplasma. Lui, il exprimait le protoplasma de la façon suivante : sur un fond bleu, d'un bleu de limbes, il traçait, en tous les sens, des trajectoires jaunes avec un nucléus au bout. Et l'avantage était, disait-il, que cela figurait aussi bien, pour ceux qui ne comprennent pas, une nuit d'étoiles, un champ de blé sous la brise, ou le bombardement d'une ville, ou la courbe d'uue fièvre typhoïde dans un ouvrage de médecine.
— Folies! Folies! Folies! criai-je.
— Non, mon ami, ils ne sont point fous, je
t'assure. Ils ne savent pas. Ils ne savent rien, voilà la vérité. Ils singent la folie parce qu'ils pensent qu'il est plus noble de passer pour fou que pour ignorant. Mais ils ne sont pas fous, crois-le bien. Ce sont de pauvres diables! Mais je m'égare. Que te disais-je donc?
*r— Que tu ignoras toujours les théories,
— Ah ! oui!
Et, se recueillant un instant, il continua :
— Pour exécuter, en beauté, une fresque, une statue; un poème, ou une paire de bottes, il ne suffit pas d'avoir des dons naturels : il faut pos séder la science de ce que Ton fait. Telle est la théorie; il n'y en a pas d'autre. C'est la science qui nous libère du servilisme des imitations, qui nous donne la personnalité, ce que tu appelles le tempérament, ce que j'appelle, moi, le style. Or, la science ne s'acquiert que lentement, et par le travail acharné. Je travaillai donc, naïf et passionné; je mis dans le travail tout ce que j'avais de forces, de jeunesse, d'enthousiasme, d'amour. Assidu chez mon maître, docile à son merveilleux enseignement, je vis, peu à peu, et avec quel éblouissement! le monde des formes s'ouvrir devant moi. Ce qu'avait commencé mon maître, c'est-à-dire l'assouplissement de ma main et l'éducation de mon œil, la nature l'acheva. J;î puis dire que je ne regardai qu'elle, que je me baignai véritablement en elle. La vie me fut un perpétuel enseignement et une émulation perma-
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nente. Je n'en connus pas d'aulre. Ah! pour un esprit sensible et visionnaire, quel rêve! avec ses déformations, ses lignes brisées et flottantes, ses désordres fiévreux, ses aspects de paysages malades, vaut Je spectacle, splendide et sain, robuste et charmant, de cette vie multiple, changeante, toujours harmonieuse à elle-même, oià, à chaque minute qui sonne, à chaque pas que vous faites, vous vous heurtez à de la beauté! Comment peut-on concevoir qu'il existe des gens a?sez stupides, assez aveugles, assez brutes, pour aller chercher des inspirations d'art en dehors de la vie, la vie directe qui passe sans cesse nouvelle par la ligne, de plus en plus riche en trésors d'expression plastique et de joie picturale?
Ah! oui, j'ai regardé la vie, avec quelle passion, avec quelle ivresse de jour en jour accrue, mais aussi avec quelle désespérance de me sentir si faible, si petit, pour en fixer, comme je l'aurais voulu, le resplendissement! Oui, j'ai regardé la vie, rien que la vie, et j'ai vu autour de moi de la pureté, de la foi, de l'extase, de la joie, de l'amour, du péché et de la douleur, et toujours ^t rien que du dessin. Je m'efl'orçai de rendre les •différents aspects des visages humains, non dans leur signification littéraire et psychologique, qui n'est point dans la mission du peintre, mais clans leur expression purement pittoresque et ingénument plastique. Du symbole, du rébus mystique.
r,S DES ARTISTES
de rintention intellectuelle, je men gardai comme de la peste, comme de la laideur. Et, si j'ai apporté quelque chose de nouveau dans mon art, ainsi qu'on veut bien le reconnaître; si je suis arrivé à l'expression de sentiments que la peinture n'avait pas encore exprimés; si j'ai su grouper mes personnages selon des harmonies neuves et donner aux attitudes de mes madones des élégances, des grâces, des inflexions dont on dit qu'elles sont miennes, c'est parce que j'ai serré de plus près la nature et que mon dessin, mieux assoupli, a plus exactement épousé les formes de la vie.
Bolticelli se tut un instant, mâcha un pétale de rose qui avait volé sur son manteau, et il reprit :
— Tout à l'heure, je t'ai parlé injustement de M. Robert de la Sizeranne. C'est qu'il me semblait qu'il avait eu trop de complaisances admiratives envers ces aflreux préraphaélites. J'avais tort. Car voici que je me souviens maintenant de ce qu'il écrivit : « Induire l'art plastique à exprimer l'âme humaine, C'est tout simplement le supprimer. » C'est évident I Et encore : « Du moment qu'une peinture est idéographique, elle se condamne à ne plus être hautement esthétique. )) Excellemment dit. Et enfin : « Gardonsnous surtout des théories qui donnent à l'artiste une autre mission que celle d'exprimer le Beau, le Beau sans phrases, le Beau sans intentions, le
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Beau sans apostolat. » Rien n'est plus vrai; rien n'est plus conforme à la vraie, à la noble, à la haute pensée de l'art. Et jamais, tu entends, jamais, je n'ai compris le mien autrement. Jamais je n'ai été ni un littéraire, ni un intellectuel, ni un apôtre. J'ai été un peintre, sans plus.
Jusque-là, le vieux maître était resté calme. Tout à coup, il s'anima; si voix s'enÛa en tonnerre; son visage, qui n'exprimait que de la tristesse douce, se rida de grimaces furieuses et il clama, en faisant des gestes désordonnés :
— Alors, pourquoi tous les barbouilleurs, tous les gâcheurs de couleurs, tous les symbolistes , pourquoi les mystiques larvoyants, et les kabbalistes, et les préraphaélites, et les démoniaques, et les embryogénistes, pourquoi tous ceux qui font des vierges putrides, des princesses inassouvies, des amantes insexuées; par suite de quelle folie tous ces ignorants, et tous ces fous et tousces fumistes, qui ne savent ni peindre, ni dessiner, qui ne savent rien, se réclament-ils de moi? Par quelle incompréhensible aberration m'adorent-ils? Car ils m'adorent, ces cuistres. Je suis leur dieu, une sorte de dieu tour à tour obscène et angélique, ni homme ni femme, avec des lis bourrant mes plaies et des ostensoirs fumants en guise de sexe. Ils me dressent des autels dans les jardins, dans les parcs, dans les lacs de leuràme! Ma peinture, qui est, cependant,
la négation absolue de la leur, s'érige en religion bizarre, dont les rites se heurtent et se contrarient caricaturalement. Botticelli!. Botticelli! On n'entend que mon nom parmi les fumées, les cris d'adoration, les soupirs d'extase, les ruts forcenés, les plaintes des martyres. Et, dans ces bouches, ce nom ricane comme une bêtise ou grimace comme une saleté! Pourquoi, aussi, descendu des ateliers de Montmartre dans les salons des snobs, et des salons dans les bouges, et des bouges dans la rue, ne suis-je suivi partout que par le cortège satanique des uranistes et des lesbiennes? Pourquoi les femmes arborent-elles sur leur front le bandeau de mes madones si pures et si tristes? Pourquoi m'avoir choisi pour mener ce carnaval, moi, plutôt que Ghirlandajo, avec l'énigme qui fleurit aux lèvres de ses vierges? plutôt que le divin Piero délia Francesca dont le charme est si étrange? Est-ce que ces péronnelles n'auraient pu relever leurs cheveux à la manière d'Isotta de Rimini et se couvrir la nuque de sa coiffe de perles? Et Luini, et Filippino Lippi, et Angelico, et jusqu'au vieux Cimabuo? Est-ce qu'ils n'auraient pu leur fournir des modèles de coiffures et des rites d'attitudes? Pourquoi moi, moi, moi toujours? Ah! nom de Dieu! J'en ai assez de ma gloire! Je ne veux plus de mon immortalité qui porte le stigmate de toutes ces sottises et de tous ces vices. Qu'on me l'enlève! Je ne peux plus sentir sur moi l'approche de
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ces lèvres polluées, ni la fétidité de ces baisers, ni surtout l'indélébile encrassement de cette bêtise! Je réclame l'obscurité et le silence! Oh! m'appeler Dagnan-Bouveret ! ... ou Horace Vernet ! ou n'iaiporte qui! Ou ne pas m'appeler du tout! Quel rêve !
Bolticelli s'arrêta de parler. Il était haletant. Il appuya sa tête contre ses mains, et longtemps, longtemps il pleura. Et, tandis qu'il pleurait, un bruissement qui, bientôt, devint une musique, emplit le bois de ses ineffables sonorités. Et tout chanta, les fleurs, les insectes et les oiseaux. Et ils disaient :
— Que t'importe, puisque nous t'aimons, nous qui sommes les fleurs parfumées, les beaux insectes aux ailes d'or, les oiseaux musiciens! Ce dont tu pleures passera comme tout passe de ce qui est vain et méchant. Et il ne restera de ta mémoire si pure, à travers les âges, que l'enchantement de notre amour, parce que, plus qu'aucun autre, en des œuvres immortelles, tu auras aimé, célébré la vie adorable, et l'éternelle Beauté qui ne change pas.
[Le Journal^ \-\\ octobre 1896.)
William Morris, qui vient cle mourir, fut bon poêle, dessinateur ingénieux, typographe médiocre, tapissier de goût, ébéniste pas toujours bien inspiré, teinturier savant et novateur, conférencier éloquent, commerçant habile, et son socialisme récent, malgré sa forme didactique se montra aussi vague qu'avait été confus son anarchisme ancien. Il fut bien autre chose encore que ce que j'ai dit, car il avait touché à tout avec plus ou moins de bonheur. Artiste incontestable, jamais il ne fut l'homme d'extraordinaire génie que de trop naïfs ou trop enthousiastes amis avaient célébré en sa personne. « Voir Londres et puis Morris », était un dicton inventé par d'excessifs admirateurs qui, en ces derniers temps surtout, avaient fait de cet homme intéressant quelque chose comme une curiosité de voyage et un pèlerinage de snobisme. Mais il
n'était pas facile de le voir, ni à sa petite boutique d'Oxford-Street, ni à sa maison de campagne, décorée de merveilleux jardins en terrasses, ni autre part. Comme un souverain, il s'entourait de beaucoup de majesté et de beaucoup de mystère. Mieux que personne, il savait exciter l'ardeur des pèlerins et des néophytes par toutes les difficultés des préliminaires et des négociations dont une simple visite était le prétexte coutumier. Cela révélait tout un système d'existence très combiné, plus qu'un naturel désir de se dérober à Timportunité des gens. Il y avait bien de l'orgueil, bien de la roublardise aussi, dans cette âme de poète et de négociant.
En art, du moins dans l'arrangement de ses meubles, étoffes et papiers de tenture, et dans l'ornementation de ses éditions, — car, en poésie, il reculait vers des époques plus lointaines et de plus ténébreuses Scandinavies, — William Morris n'avait pu sortir du quinzième siècle, et il ramenait tout au gothique en le rapetissant et le refroidissant, selon une esthétique un peu bien sèche qui est dans le tempérament, ou plutôt dans la mode anglaise d'aujourd'hui. Sa plus forte erreur aura été en ceci qu'il avait la volonté, puérile vraiment, d'exprimer l'âuie humaine dans les mille et mille objets qui servent à notre existence journalière, tels qu'une paire de pincettes, un bourdaloue, un porte-manteau.
Il exigeait, arbitrairement, d'un chenet, par exemple, qu'il fût une idéographie avant d'être un chenet, et qu'un cofTre à charbon contînt, non du charbon, mais les plus abstraits symboles. C'est pourquoi il n'est arrivé, le plus souvent, qu'au bizarre, compliqué et glacial, sans avoir pu atteindre à la beauté pure, laquelle n'a pas d'aulre mission, en ce monde, même par l'intermédiaire d'un éteignoir en cuivre ou d'une serrure en argent, que d'être de la beauté, sans plus.
Son esprit qui, par bien des côtés, fut, sinon un très grand, du moins un très sensible esprit, n'avait pu, cependant, accepter cette vérité éternelle et si simple. Aussi, quand il introduisit dans l'art des motifs nouveaux, quand il eut l'idée de se servir de fleurs, notamment, dont personne avant lui n'avait deviné l'expression décorative, il gâta cette invention par un parti pris linéaire de synthèse gothique, qui en restreint le style à de l'imitation et, par ce, en diminue considérablement la portée novatrice.
Mais, en dépit de ces constatations, je reconnais que la multiple activité de William Morris, et son action propagandiste, n'auront pas été des choses indifférentes. Nous lui devons beaucoup. Nous lui devons d'avoir tenté de remettre en honneur le travail manuel, par quoi l'homme s'ennoblit, par quoi l'ouvrier devient un être conscient
et s'élève jusqu'à l'artiste. Xous lui devons aussi d'avoir ressuscité uu art important et charmant, qui est Fart tout court, beaucoup plus que le tableau dans son cadre ou la statue sur son socle, l'art qui fleurit la maison et embellit la vie, l'art qui est, à la fois, un constant exemple de politesse sociale et de moralité humaine, et qui, de plus en plus, se perd sous l'envahissement de la barbarie industrielle, laquelle met la laideur à la portée de toutes les bourses, corrompt le goût public et chasse de nos intérieurs sans joie jusqu'au souvenir même de la beauté. Et si nous avons à profiter grandement de cette impulsion généreuse et réparatrice, dont William ^lorris a été le véritable initiateur, à la suivre, à la développer socialement et esthétiquement, nous avons aussi à la corriger, à l'épurer dans un sentiment plus proche de la nature.
Je me suis toujours méfié des gens qui ne s'habillent pas comme tout le monde. Jamais je ne ferai mon ami de quelqu'un qui, pour protester contre son temps, ou pour se distinguer de la foule, n'imagine pas de meilleur moyen que de révolutionner la forme de son habit, la couleur de son gilet et de se pavaner, par les rues, déguisé en comparse de cirque, en figurant de
cavalcade. Cela m'a toujours semblé d'une âme petite, vulgaire, impuissantp. Il y a tant d'autres manières, et plus nobles et plus fécondes, la parole, l'écrit, l'action sociale quelle qu'elle soit, de manifester son mécontentement, sa révolte, ou son originalité! Il m'est impossible de croire à la sincérité, et même à la réalité de celui qui n'est pas vêtu comme moi. En revanche, je vois très bien ce qu'il y a en lui de vanité bébête, d'idéal perverti, d'inexistence spirituelle. Et cela suffit pour que je m'éloigne. Passe encore pour les jeunes gens dont ces folies passagères demeurent, le plus souvent, sans conséquences fâcheuses. Mais, quand cela devient un rite d'exislence affiché et raisonné, si je vois des cheveux grisonner sous des feutres à plumes, et des mollets s'avachir dans de persistantes chausses de carnaval, je me détourne de ce spectacle comme d'une bêtise ou d'une saleté, et soyez sûr qu'il cache l'un ou l'autre, quand ce n'est pas les deux ensemble.
William Morris n'était pas exempt de cette manie, indigne, je dois le dire, de son intelligence qui, parfois, s'éleva sur les hauteurs. Il se jugeait d'une essence trop supérieure pour habiter des pantalons contemporains; et sa beauté morale ne s'accommodait point du bourgeoisisme dix-neuvième siècle de nos redingotes. Son cerveau, hanté de rêves Scandinaves et de gothiques épopées, répugnait à s'emboîter dans le tuyau de
poêle de rigueur; il regrettait les feutres à panache et les casques d'or. Mais il comprenait qu'il ne pouvait, sans danger, arborer, parmi les foules ironistes, ces héroïques couvre-chefs maintenant réservés aux dentistes de la foire ou relégués aux vitrines des musées. Il s'était donc composé un costume centre-gauche qui rappelait un peu les lointaines époques en lesquelles il aimait à revivre sans trop s'éloigner de la sienne oii il vivait réellement. La partie la plus originale de ce costume était un iaimense chapeau mou, large de bords comme un parapluie, et décoré dune cordelette de soie à trois glands. Par le reste il ressemblait fort au costume actuel de nos bicyclistes, sauf qu'il s'était taillé dans un velours précieux rehaussé de soie. Mon Dieu! cela n'était guère fracassant, et une prudence avisée corrigeait ce qu'il pouvait avoir d'excentricité somptuaire. Mais cela attirait tout de même l'attention et suffisait pour que l'on ne confondit point l'homme qui portait ce costume avec quelque piètre et vulgaire cockney.
C'est en cet appareil que je le vis, un jour que j'étais venu visiter son magasin d'Oxford- Street. 11 avait une fort belle figure, des yeux profonds et ardents et de longs cheveux qui, sous l'immense chapeau à trois glands, déroulaient, selon des lignes préméditées, leurs grisonnantes bouclas. Mais ce costume, non moins que cette mais
jesté d'emprunt, et, disons-le, Talfectation de cette pose cabotine, altéraient jusqu'au ridicule l'expression de sa mâle beauté. J'examinai les papiers, les étoffes, les bibelots, les reproductions, eu toutes matières, des tableaux, dessins et sculptures de M. Burne-Jones — son ami et souvent son collaborateur, — dont la boutique était pleine. Et comme un bougeoir de cuivre, d'une forme d'ailleurs ancienne et copiée strictement sur un modèle de Kensington, me plaisait, j'en demandai le prix et je l'achetai. Dès qu'il eut su qui j'étais, William Morris défendit qu'on me le livrât. Il expliqua que je n'étais pas digne de posséder ce bougeoir, pour avoir, en des articles sacrilèges, maltraité M. Burne- Jones, un génie cl un saint. Je me consolai de l'aventure en pensant que cette admirable intran- .sigeance de négociant, qui s'affirmait si hautement devant un humble achat de trente francs, eût aisément capitulé devant une plus importante commande. Je n'en tentai point pourtant l'expérience.
Et puis l'on n'a pas été préraphaélite pour rien.
Le préraphaélisme ne fut pas seulement une école de peinture médiocre et rétrograde : il fut aussi une sorte d'uranisme psychique; et l'on y considéra toutes choses à l'envers de la vie. C'est
par là que son influence aura été le plus funeste. Jamais Tartificiel et le précieux, et le mystique, et la pose de Tétrange et la folie du sentimentalisme contre nature, et le besoin de se perpétuellement mentir à soi-même, ne furent poussés plus loin dans ce qu'ils appelaient le décor de leur existence matérielle et spirituelle, que par ces bienheureux Frères Préraphaélites qui, à tout prendre, furent d'insupportables farceurs, et quelques-uns, d'assez mornes « fumistes ». Cette histoire du préraphaélisme n'est pas faite. Nous n'avons sur lui que des témoignages intéressés, c'est-à-dire des mensonges. M. Whistler, qui eut à en souffrir, qui le connaît dans son origine et son développement, et qui, par sa pénétrante intelligence, par son admirable, et si vivant et si humain talent, me semble plus dans la réalité des choses que Ruskin avec son éloquente et fastidieuse incompréhension, et son mysticisme intolérant et borné, pourrait seul, aujourd'hui, écrire cette histoire et raconter comment il est arrivé qu'une si petite réunion d'hommes, individuellement artistes, certes, aient pu en s'affolant l'un l'autre, et l'un par l'autre, répandre dans l'art et dans la vie un tel prodige de folies esthétiques et d'erreurs morales.
Et il est triste de penser que des hommes, doués comme l'était Dante-Gabriel Rossetti de toutes les généreuses ardeurs de vivre, de toutes
les séductions joyeuses, de tous les talents, aient sombré dans un tel cabotinisme, devenu à la longue une habitude impérieuse, et comme une nouvelle nature d'où l'on ne peut plus s'évader. Tant il est vrai que les mystificateurs sont toujours les premières victimes de leur propre mystification, et qu'à singer la folie, la folie, un jour, vient, qui vous saisit, vous terrasse et ne vous lâche plus.
I\îais il faut être juste et ne pas systématiquement rejeter d'une idée, même mauvaise en soi, ce qu'elle peut offrir de bon. Si le préraphaélisme a exercé une inûuence déplorable sur la peinture contemporaine en déclarant doctrine d'art l'horreur de la nature et le mépris de la vie; s'il a, par son mysticisme ambigu et son érotisme mal famé, perverti des milieux sociaux, en somme restreints, et qui ne demandent qu'à être pervertis, d'une manière ou d'une autre, pourvu qu'ils le soient à fond, on ne doit pas oublier que c'est de lui que sortit ce mouvement de renaissance dans l'art de la décoration, si absent des préoccupations de notre siècle. Il aura eu au moins le mérite — et William Moi ris y aura particulièrement aidé, — de cette rénovation artistique et sociale. Je ne veux pas discuter davantage l'emploi qui en a été fait jusqu'ici. Certes, il y a beaucoup à dire et beaucoup à réaliser
L'HOMME AU LAKGE FEUTKE 20i
encore. Et, quoique tous ceux qui en France et en Angleterre continuent l'œiivre de William Morris, n'aient pu encore se décrasser de la tache originelle, il faut espérer que, de ces essais, bien confus encore, de ces tâtonnements, il sortira un jour quelque chose de beau, peut-être!
[Le Gaulois, 23 octobre 1896.)