‹ Des artistesChapitre 18 sur 19 · BOTTICELLI PROTESTE · texte numérisé non relu

BOTTICELLI PROTESTE

C'était dans un très vieux cimetière, devenu un merveilleux jardin. Rien n'y parlait plus de la mort. Tout y chantait, y célébrait la vie, une vie édénique et désordonnée qui montait du sol engraissé oii tant de charognes humaines, tant de pourritures accumulées entretenaient d'inépuisables réserves de fécondité et, sans cesse, activaient le mystérieux travail des résurrections organiques. La terre était douce, moelleuse et chaude aux pieds comme un tapis, et son odeur puissante, phosphorique, comme celle de la chair en amour.

Et je marchais parmi des roses et des roses; des roses blanches, des roses jaunes, des roses orangées, des roses rouges, des roses étrangement noires; des roses qui rampaient sur le sol, qui grimpaient aux stèles de pierre, aux colonnes de marbre; des roses qui retombaient du haut des calvaires de bronze, du haut des vieux arbres morts d'avoir été étouffés par leurs enlacements.

Par-delà ces roses et ces roses, l'atmosphère pulvérulente s'étoilait à rinfmi de clématites vagabondes et de voltigeantes atragènes et, très loin, très loin, au-dessus des, arundes argentées, des bambous noirs et des hibiscus aux coupes pleines de sang, les ipomées elles lophospermes, dessinant des guirlandes, des arceaux, des ogives, des rosaces, agitaient doucement leurs clochettes blanches, mauves et pourprées. Dans les intervalles de ces ruissellements de roses, de ces retombées, de ces cascades, de ces cataractes de roses, entre les bambous, les arundes et les hibiscus, sur les fonds aériens, iïeuris de clématites et d'ipomées, d'énormes hélianthes tournoyaient, les uns tout jaunes, pareils à des astres fous, les autres, œil vert et longs pétales fourchus, pareils à des oiseaux mythiques, qui se crétaient de colère. Et l'on sentait que ce jardin merveilleux ne devait pas finir et qu'il emplissait, de son immensité florale, toute la terre.

Depuis cinq jours que je marchais dans ce très vieux cimetière, devenu ce merveilleux jardin, où les tombes, les caveaux, les statues, les colonnades et les croix disparaissaient sous l'envahissement joyeux des roses, je n'y avais rencontré d'auties êtres vivants que des scarabées au corselet d'étincelant métal et des chenilles velues, roulées au cœur des roses ainsi que des chats qui, boules soyeuses, dorment voluptueusement, enfoncés en leurs coussins de satin.

Page 1