PHOTOGRAPHIE
Aux inconvénients désignés plus haut, on peut joindre encore les nombreuses difficultés de l'emploi des appareils de la daguerréotypje, qui sont lourds et volumineux, d'un transport difficile, inconvénient surtout sensible en voyage ou Ton a besoin d'un nombre considérable de plaques argentées; et puis, après tout cela, les épreuves que l'on rapportait étaient uniques. La daguerréotypie ne répondait donc pas complètement aux besoins et on avait depuis longtemps formé le vœu de pouvoir substituer le papier aux plaques métalliques.
ORIGINE. PERFECTIONNEMENTS. PROCB- DES* Déjà au commencement de notre siècle, lorsque rien ne présageait les merveilles des images daguerriennes, plusieurs physiciens anglais s'étaient préoccupés de cette question. Le célèbre Humphry Davy rend compte, en 1802, des essais que Wedgewood avait faits pour obtenir des reproductions de gravure sur papier. Ce rapport, contenant les premiers principes de la photographie sur papier, mérite d'être transcrit ici :
Description du procédé de M. Wedgewood pour copier des peintures sur verre et pour faire des silhouettes par Vaction de la lumière sur le nitrate d'argent; publié, en 1802, par l'illustre Humphry Davy : « Le papier blanc et la peau blanche , humectés d'une solution de nitrate d'argent , ne changent pas de teinte quand on les conserve dans l'obscurité ; mais, exposés à la lumière du jour, il passent promptement au gris, puis au brun, puis enfin presque au noir.
« Ces changements sont d'autant plus prompts que la lumière est plus intense. Dans les rayons directs du soleil , deux ou trois minutes suffisent à produire l'effet complet ; à l'ombre il faut plusieurs heures; et la lumière, transmise par des verres diversement colorés , agit avec des degrés d'intensité divers. Ainsi les rayons rouges ont peu d'effet , les jaunes et les verts sont plus efficaces; mais les bleus et les violets ont l'action la plus énergique.
« Ces faits conduisent à un procédé facile pour copier les contours et les ombres des peintures sur verre et se procurer des profils par Paction de la lumière. Lorsqu'on place une surface blanche, couverte d'une solution de nitrate d'argent, derrière une peinture sur verre, et qu'on expose le tout aux rayons du soleil , les rayons transmis produisent des teintes très-marquées de brun ou de noir, qui diffèrent sensiblement d'intensité, selon qu'elles correspondent aux parties du tableau plus ou moins ombrées, et là où la lumière est transmise presque en sa totalité , le nitrate prend sa teinte la plus foncée. Lorsqu'on fait tomber sur la surface imprégnée de nitrate l'ombre d'une figure, la partie qu'elle cache demeure blanche , et le reste passe trèspromptement au brun foncé. Cette teinte, une fois produite, est très-permanente, et on ne peut la détruire ni à l'eau, ni au savon.
« Après qu'on a ainsi obtenu un profil, il faut le tenir dans l'obscurité; on peut l'exposer saus inconvénient pendant quelques minutes à la lumière du jour, et la lumière des lampes ne produit aucune altération sensible sur les teintes. On a vainement tenté d'empêcher la partie non colorée du profil d'être influencée par l'action de Ja lumière. Une couche mince de vernis n'a pas détruit la susceptibilité de cette matière saline à recevoir une teinte par cette action, et les lavages répétés n'empêchent pas qu'il n'en reste assez dans une peau ou dans un papier imprégné, pour que ceux-ci se noircissent en recevant les rayons solaires.
« Ce procédé a d'autres applications : on peut s'en servir pour faire des dessins de tous les objets qui ont un tissu en partie opaque et en partie transparent. Ainsi les fibres ligneuses des feuilles et les ailes des insectes peuvent être assez exactement représentées par ce procédé. Il suffit, pour cela, de faire passer au travers la lumière solaire directe , et de recevoir l'ombre sur une peau préparée. On ne réussit que médiocrement par ce procédé à copier des estampes ordinaires ; la lumière , qui traverse la partie légèrement ombrée n'agit que lentement, et celle que peuvent transmettre les parties ombrées est trop faible pour produire des teintes distinctement terminées. On a essayé aussi, sans
succès , de copier des paysages avec la lumière de la chambre noire; eUe est trop faible pour produire un effet sensible sur le nitrate d'argent pendant la durée ordinaire de ces expériences. C'était cependant l'espérance de réussir dans tel essai , en particulier, qui avait mis M. Wedgewood sur la voie de ces recherches. Mais on peut, à l'aide du microscope solaire, copier sans difficulté sur du papier préparé les images des objets. Seulement, pour bien réussir , il faut que ce papier soit placé à peu de distance de la lentille ; la solution se prépare en mêlant une partie de nitrate d'argent avec six d'eau.
« En comparant les effets produits par la lumière sur le nitrate et le muriate, ou chlorure d'argent, il a paru évident que le muriate était le plus susceptible, et que l'un et l'autre étaient plus sensibles à l'action de la lumière lorsqu'ils étaient humides, que lorsqu'ils étaient secs. C'est là un fait connu depuis longtemps.
t La permanence des teintes ainsi produites sur le papier ou la peau fait présumer qu'une partie de l'oxyde métallique abandonne son acide pour s'unir à la substance végétale ou animale, et forme avec elle un composé insoluble. Et en supposant que cela arrive, il n'est pas improbable qu'on ne trouve des substances qui pourront détruire ce composé par des affinités, ou simples, ou composées. Il ne manque qu'un moyen d'empêcher que les parties claires du dessin ne soient colorées par la lumière du jour , pour que ce procédé devienne aussi utile que l'exécution en est prompte et facile (!). »
De manière que le principe de ces physiciens, quoique théoriquement vrai, se trouvait en défaut dans la pratique, à cause de certaines difficultés dont les deux principales sont: 1° que le papier ne peut être rendu suffisamment sensible pour recevoir une impression quelconque de la faible lumière d'une chambre obscure ; 2° que les peintures qui sout formées par les rayons solaires ne peuvent être conservées, parce qu'elles retiennent
(1) Description d'un procédé pour copier des peintures sur verre et pour faire de* silhouettes par l'action de la lumière sur nitrate d'argent. — Journal de l'Institutioa royale de Londres, I" vol p. l"0, 180^.- Répert d'opt. II- partie, 1*4*. p. IÏJ6. Lumière, n- i3. 1X51
leur propriété d'être incessamment impressionnées par la lumière.
C'est à M. Fox Talbot, amateur anglais, qu'est dû le premier pas décisif. Ne connaissant point les travaux de Davy et de Wedgewood, M. Talbot parvint cependant à surmonter tous les obstacles. Grâce à sa persévérance et à un travail de plusieurs années, il résolut la double difficulté de fixer sur le papier les images de la chambre obscure, et de les préserver de toute altération ultérieure.
Voici l'opération en général: si l'on place au foyer d'une chambre noire une feuille de papier imprégnée d'une dissolution d'un sel d'argent, l'image formée par l'objectif s'imprimera sur le papier parce que les parties obscures, restant sans action, laisseront au papier sa couleur blanche. On obtiendra ainsi une sorte de silhouette, dans laquelle les parties éclairées du modèle seront représentées sur l'épreuve par une teinte noire et les ombres par des blancs. C'est ce que Ton nomme une image inverse ou négative, selon l'expression consacrée. Maintenant , si Ton place cette image sur une feuille de papier imprégnée d'autre sel d'argent et qu'on expose le tout à l'action directe du soleil l'épreuve inverse laissera passer la lumière à travers les parties transparentes du dessin et lui fermera passage dans les portions opaques. Le rayon solaire allant aussi agir sur le papier sensible placé au contact de l'épreuve négative, donnera naissance à une image sur laquelle les clairs et les ombres seront placés dès lors dans leur situation naturelle.- On aura donc formé ainsi une image directe ou positive.
Tel est le principe général de la photographie sur papier; le procédé pratique se compose, d'après cela, de deux opérations distinctes: la première ayant pour effet de préparer l'image inverse ; la seconde de former l'épreuve redressée (*).
L'image a été appelée improprement négative-, la qualification d'inverse est plus correcte, pourvu qu'on sous-entende le mot ombré; car autrement le direct étant le corrélatif d'inverse,
(1) Le Technolojriste. ou archives des progrès de l'industrie française fit étrangère. Paris, 1830-4840.
on pourrait croire que ces expressions se rapporteraient à la position de l'image relativement à son modèle.
Il existe une autre expression dont M. Chevreul, à qui nous empruntons ces détails, relève le sens, c'est celle de fixer ritnage, employée souvent pour dire qu'on la fait apparaître sur la surface qui a vu la lumière : l'expression véritable est la dégager. En effet, les procédés photographiques consistent essentiellement à étendre une couche mince sur une surface plane, métallique ou de papier, la matière sensible, puis à l'exposer à la lumière réfléchie ou transmise par le modèle ; enfin à enlever, sitôt après la production de l'image et dans l'obscurité , la portion de matière sensible qui n'a point été frappée par la lumière. La manifestation de l'image n'est donc qu'un dégagement; si l'on n'enlevait pas cette portion de matière sensible , l'exposition ultérieure à la lumière lui ferait éprouver le même changement qu'à la portion représentant l'image; dès lors celle-ci se confondrait avec la première. Le mot fixer n'est applicable qu'à un procédé qui rend l'image plus stable. Sous ce rapport on peut dire que la dextrine fixe les clairs de l'image daguerrienne que l'on considère comme de l'argent amalgamé (f).
M. Fox Talbot a fait des dessins photogéniques sur papier dès 1834; il n'avait pas encore réussi alors à les conserver; c'est en 1835 qu'il est parvenu à fixer ces dessins d'une manière permanente sur du papier photogénique , et c'est alors qu'il a fait, au moyen de son procédé, un grand nombre de vues d'une maison de campagne (*). En janvier 1839, M. Talbot communiqua sa découverte à la Société royale de Londres par un mémoire intitulé : Some account of the art of photogenic Prawing , qui contenait l'ensemble de ces méthodes.
En 1841 il compléta ces descriptions dans une lettre adressée à l'Académie des sciences de Paris. Il avait fait alors des copies photographiques sur papier d'un psaume hébreux, d'une guette persane, et d'une vieille charte latine de 1279, dont on admirait la fidélité.
(i) Considérations sur la photogr. au point de vue abstrait, etc., par M. E. Chevreul.
(8) Secrets modernes, etc.. M. Pelouze. vol.in. 4840. -L'Écho. etc.. n- m, 4839
M. Talbot a donné lui-même le nom de calotype à sa découverte, mais en Angleterre et en Amérique on avait choisi la dénomination de talbotype ; cependant le mot photographie a été adopté généralement, pour désigner la reproduction des images sur le papier par le moyen de la lumière (').
Ce ne fut cependant qu'en 1847 que la découverte de M. Talbot se répandit dans le public; la difficulté des procédés et la protection d'une patente empêchèrent qu'elle ne le devînt plus tôt. Au commencement de cette année un amateur de Lille , M. Blanquard-Evrard, photographe distingué, publia la description des procédés -de la photographie sur papier (2). Ces procédés étaient les mêmes que ceux de M. Talbot, mais simplifiés. Dès lors cet art merveilleux fut vulgarisé partout.
Remarquons cependant que cette méthode de reproduire une image au moyen de la lumière sur du papier avait été tentée de diverses manières par un grand nombre d'autres personnes : au commencement de notre siècle, Charles, célèbre physicien, se servait, dans ses cours, d'un papier enduit pour engendrer des silhouettes à l'aide de l'action lumineuse. Il mourut emportant son secret , et sans qu'aucun document authentique atteste sa découverte (s). Tels sont encore les essais photographiques de MM. Steinheil et Kobell de Munich , et de M. Gustave Froment en 1839 ; les mezzo-teintes du Révérend J.-B. Reade , et les dessins photogéniques de M. Lasseigne de la même année ; les essais de MM. A. Breyer à Berlin; A. Raifé, Ponton en France; A. Petzhold, le Dr C. Enzmann, et le I)' Schsefhseult de Dresde, en 1840; les amphitypes de M. Herschel en 1842; les chromocyanotypes et les énergiatypes de M. Robert Hunt en 1844 (*);
(1) Séance de la Société hcllographique de Paris, du 4 avril 4851 . — Lumière, 20 avril 1851.
(2) Le Constitutionnel, journal, du 29 janvier 18V7.— Répert d'opt. 1850, 1V« partie, page 1715.
(3) Répert. d'opt. II, p. 694.
(4) Voyez sur ces essais: L'Écho, etc. n'44, 1839; — 14 mars 1840; n* 423, 1839; — 22 janvier et 15 août, 1840 ; — n,§ 38 et 43, 2— semestre 4844;— n* 46, lv semestre.—2 octobre 1839. — Lumière, 16 et 26 juillet 1853; — 15 juillet 1854.- Académie des sciences, 2 mars 1840. — Le Technologiste , etc. 1839— 40 — Athenaeum. 1" juin 4844.
nous devons ajouter un genre de photographies particulier connu sous le nom de gravure à jour ou gravure diaphane, pratiqué par MM. Soleil, Berri, Montvoisin, en 1839; par MM. Saint- Evre père, Beuvière en 1847; par MM. Salière, Grandguillaume en 1853, et par M. Ernest Bastien en 1855. Tontes ces méthodes hêliotypiques, opérées sur des lames de verre enduites d'un vernis noir* ou blanc , ne reproduisaient, au moyen d'une pointe, que des dessins imitant le travail à la plume ou à l'eauforte. MM. Harville et Pont sont parvenus, en novembre 1855, à reproduire tous les autres genres de dessin, soit à l'estompe, au lavis ou à la roulette , en déposant sur la lame de verre une couche très-mince de collodion , contenant une petite quantité d'iodure d'ammonium, et en la plongeant ensuite dans un bain d'eau contenant un dixième d'acétate de plomb. Après avoir terminé le dessin, sur cette couche, on plonge la plaque dan9 un bain de bichromate de potasse ; on laisse sécher et on la couvre d'un vernis mat et transparent, analogue au vernis employé par les photographes pour garantir les images négatives- Dans Tune et l'autre de ces méthodes de gravure diaphane, on tire de ces planches des épreuves du dessin sur du papier positif (■).
M. Bayard avait déjà obtenu la première image en sens direct sur papier, au moyen du chlorure d'argent et de l'iodure de potassium, en février et mars 1839, et sans l'influence de la découverte de Daguerre et de celle de M. Talbot, qui ne furent révélées que plus tard. Les épreuves directes de M. Bayard, qui figurèrent successivement à l'Exposition du mois d'août 1839, au profit des victimes du tremblement de terre de la Martinique, et à celle de 1849, furent généralement admirées pour les contours et détails purs et les effets vigoureux. Par conséquent M. Bayard peut être regardé, avec Niepce, Daguerre et Talbot, comme un des révélateurs de la photographie (*).
1) Académie des sciences. â) octobre 1*55. - Lumière. S dér. iSSô. ft) Pour preuve: Académie des beaux-arts, séance du 2 nov. — Constitutionnel, 3 août 1831). — Moniteur, 25 juillet, «3 nov. 1830, et 3 févr 1840.— Rapport dr M. Léon de Laborde sur l'exposit. de 1849. — Lumière, n* 35, 2 sept. 1854; et l'intéressant article sur l'Exposit. par M L Figuier, dans h Presse du t3 juin 1855.
M. Mathieu avait publié en 1847 son procédé de l'autophotographie, ou l'art de reproduire les dessins, les lithographies, les gravures, sans qu'on ait besoin d'en faire passer l'image à travers l'objectif de la chambre noire , et par la simple application du dessin à reproduire sur un papier rendu sensible à l'action de la lumière.
Dès que le problème difficile d'obtenir sur papier des images de la chambre noire par l'action de la lumière était résolu, et que la photographie était devenue familière aux savants et aux amateurs, elle prit les développements les plus larges, et on y apportait des perfectionnements notables.
En cirant ou en gélatinant le papier, M. Le Gray et M. Baldus donnèrent plus de finesse, plus de transparence à l'épreuve inverse (dite négative).
En 1847, M. Niepce de Saint- Victor, neveu de Joseph-Nicéphore Niepce, l'inventeur de l'héliographie, réalisa au profit de la photographie sur papier un progrès inespéré, auquel elle est redevable de ses produits les plus achevés, les plus parfaits, en imaginant l'enduit albumineux et créant la photographie sur verre. M. Niepce de Saint-Victor présenta le 25 octobre 1847 à l'Académie des sciences un mémoire pour remplacer le papier par une légère couche d'empois ou d'albumine (blanc d'œuf), étendue sur une lame de verre, qui , imbibée ensuite avec le sel d'argent, servirait à obtenir une image inverse, sans les pores et autres défauts du papier (»).
De nouveaux perfectionnements furent ajoutés par M. Niepce de Saint- Victor, en juin 1848 et en août 1850, pour augmenter le précédent , et dès lors toutes les épreuves produites par ce procédé eurent une finesse extraordinaire. Mais quoique M. Humbert de Molard, le 12 août 1850, et M. Talbot, le 16 juin 1851 (*), aient tous les deux indiqué encore d'autres moyens pour rendre la couche d'albumine plus sensible, on cherchait néanmoins une nouvelle préparation plus prompte, plus immédiate et plus facile pour remplacer la pâte du papier.
(1) Recherches photographiques par M. Niepre de Saint -Victor, Paris, 1855, p . 23 à 40.
(2) Lettre deM. Talbot à l'Académie des sciences du Faris; 46 juin 1851.
C'est en janvier 1850 que M. Le Gray indiqua l'emploi du collodion et du proto-sulfate de fer comme agents révélateurs sur papier (f). — Au commencement de 1851, MM. Bingham et Cundel, en Angleterre, eurent l'idée d'appliquer le collodion sur verre, mais avec peu de succès. Dans le courant de 1851, M. Archer, Anglais, fit un collodion dont un de ses compatriotes, M. Fry, s'est servi avec une réussite parfaite. Son procédé surpassait tous les procédés connus jusque-là en promptitude et en finesse, et permettait même de reproduire le feuillé des arbres, ce qui ne se faisait qu'imparfaitement avec les préparations antérieurement connues. Un autre avantage du procédé au collodion est de pouvoir fournir à volonté une image inverse, et une directe sur verre; pour celle-ci, la pose est très-courte, et peut, par des mains habiles, être détachée de la glace, puis étendue et collée sur un fond noir, étoffe, toile cirée ou papier, sans présenter le miroitement des plaques daguerriennes (*).
Décrivons dans sa généralité le procédé au collodion, cette substance étaut jusqu'à ce jour tout ce qu'on a trouvé de mieux pour la photographie (5) : Pour composer le collodion, on prend du coton-poudre , soit éther oxyline, préparé avec du coton non filé, de l'acide sulfurique pur et du salpêtre raffiné. Ce cotonpoudre est dissous dans de l'éther sulfurique et de l'alcool; on y ajoute un sel ou une dissolution de sel, tels que l'iodure de potassium ou l'iodure d'ammonium, ou tout autre sel pouvant se combiner avec l'argent et être rendu impressionnable aux rayons lumineux. Ce collodion est ensuite déposé sur la lame de verre ; l'éther et l'alcool s'évaporant, il ne reste bientôt sur celle-ci qu'une couche mince de coton, d'une égalité parfaite, dépassant en finesse tous les papiers possibles , et contenant dans sa pâte un sel que Ton transforme en iodure d'argent ou bromure d'argent , suivant sa nature, par un bain dans une dissolution d'azotate d'argent.
(1) Lumière, n« 27.1854.
(2) Notice relative à l'emploi du collodion préparé par M. Archer, etc. dans Tb< Patent journal. Lond. 1851. -Nouveau traité de photogr. par M. Le Gray. -Manoel prat. de phot. sur collodion, par M. Archer. 1852. etc.
(3) La photographie et ses divers procédés, par M. Populus, publiée dans le Bulletin de la Société des Arts de Genève, n» 54, Genève 1854.
On procède alors à l'exposition de la plaque de verre aux rayons lumineux produits dans la chambre noire par un objectif à verres simples ou combinés , reflétant un objet quelconque. Au sortir de la chambre obscure, l'image est invisible ; on Ta fait apparaître par l'acide gallique ou l'acide pyrogallique , ou du sulfate de fer ajouté d'un acide, ou par l'un des autres réactifs.
Enfin on fixe l'image par une solution ayant la propriété de précipiter l'iodure d'argent formé : tels sont Phyposulfite de soude, la cyanure de potassium dissous dans beaucoup d'eau.
D'autres substances ont été étudiées et employées ; différentes modifications ont été apportées , des perfectionnements plus ou moins essentiels ont été introduits en photographie, et il ne se passe pas de semaine qu'on n'en publie de nouvelles; enfin la photographie marche de progrès en progrès , et avec une telle rapidité que nous renonçons à la suivre. Remarquons néanmoins que, comme pour la daguerréotypie, les principes fondamentaux de leurs inventeurs, Niepce et Talbot, sont toujours les mêmes.
M. A. Belloc a publié , en 1855 , un traité de photographie sous le titre : Les quatre branches de la photographie, qui embrasse la Daguerréotypie , la Talbotypte , la Niepçotypie et YAr~ chéotypie, noms par lesquels il désigne les divers procédés inventés par MM. Daguerre, Talbot, Niepce de Saint- Victor et Archer, savoir la photographie sur plaque métallique, celle sur papier, celle sur verre, et celle sur collodion. Il est seulement à regretter que Nicéphore Niepce ait été sacrifié dans cette classification, qui du reste est très-ingénieuse.
APPLICATIONS DE LA PHOTOGRAPHIE. Désormais ces procédés ont ouvert un champ immense aux applications photographiques. Cet art nouveau est devenu un auxiliaire puissant pour les arts, les sciences, l'industrie, au moyen de ses applications nombreuses et variées. Notons les plus remarquables :
Photographie bot diverses substances. M. Niepce de Saint- Victor avait, déjà en 1847, émis l'idée que la photographie pourrait être appliquée avec avantage sur la pierre litho-
graphique, sur verre opale, sur porcelaine, sur cuivre et sur bois, à l'usage des peintres et des graveurs. MM. Gimbert et Schnidre, en 1855, ont pris sur émail des épreuves photographiques, qu'ils ont fait cuire, et ils en ont obtenu un fort beau résultat.
M. Samson, professeur ès sciences, a inventé en septembre 1854 un procédé pour faire des vitraux photographiques représentant des tableaux, des statues, des vues et toutes sortes de compositions, en couleur de bistre, ou coloriés de divers émaux. Avant lui, M. Langenheira, de Philadelphie, avait déjà en 1851 exposé à Londres des vitraux héliographiques coloriés par des vernis spéciaux.
M. Ernest Conduché, en utilisant les épreuves photographiques produites sur pierre, a inventé le 5 février 1855 un nouveau procédé qu'il nomme Typochromk photographique et qu'il applique sur porcelaine, émail et sur tous les objets céramiques. Voici comment on opère : On tire les épreuves sur papier au moyen d'une encre contenant en suspension, ou à Vétat de savon, la matière qui, par son exposition plus ou moins prolongée au feu, donnera une couleur toute différente de celle quelle présente dans l'encre. Si, par le moyen de repères habilement combinés, on peut introduire sur l'épreuve plusieurs encres correspondant à ces parties qui exigent des tons différents, au lieu d'obtenir une image d'une seule couleur, ou obtiendra une image polychrome. L'épreuve sur papier étant obtenue, on conçoit ce qui reste à faire : on lui donne, au moyen d'une couche de gélatine, la propriété d'adhérer à l'objet de porcelaine, et, les matières organiques (gélatine et papier) étant détruites par la cuison, il restera sur la plaque des composés métalliques qui formeront l'image.
Ainsi deux opérations sont nécessaires dans ce procédé : l'une constitue le tirage d'une épreuve qui porte avec elle la matière colorante se développant au feu; la seconde est une application du type sur le subjectile. C'est dans cet état que l'objet peut être mis au feu. M. Murson, de Lacrymosa, a également découvert un procédé de photographie appliqué à la peinture sur verre. Le 11 juin 1855 il l'a communiqué à l'Académie.
Pour transformer les images photographiques en peintures indélébiles , coloriées et fixées , M. Lafon , de Camarsac, choisit pour subjectiles les métaux et les matières céramiques ; il emploie les composés vitrifiables pour y tracer l'image. L'épreuve exposée au feu, les matières organiques disparaissent et l'image, formée de substances indestructibles, demeure fixée par la vitrification. L'image présente l'aspect d'une peinture sur porcelaine. M. Legros, dans son Encyclopédie de la photographie de 1856, donne les procédés pour obtenir des portraits ou autre sujets sur des boules concaves de cristal (presse-papier). Enfin on applique les images photographiques sur des bracelets , sur des broches et sur des boîtes de montres, et encore sur toile, à l'usage des peintres.
La photographie a été appliquée en 1853 avec succès à la gravure sur bois par le révérend Saint-Vincent Becchey, avec une épreuve d'une belle gravure exécutée par M. Robert Langthon, Crow-Street, Manchester (Amérique), et avec un bois sur lequel on avait réussi à imprimer un dessin photographique réduit de la célèbre carte de la lune, dessinée par M. James Nasmyth de Patricoff, sur une échelle de quatre pieds de diamètre. Le dessin photographique a été produit sur la surface nue du bois, simplement collodionnée, sans support ou fond noir ou blanc (*).
Photographie artistiques Nous pouvons dire, avec M. Ernest Lacan (*), que la photographie a passé les mers, franchi les montagnes, traversé les continents, en considérant le grand nombre de vues et de monuments que cet art a reproduits dans tous les pays. 11 y a des photographes à Bombay, à Madagascar, à Valparaiso, partout.
L'Egypte, la Nubie, la Palestine ont été explorées par M. Maxime
(4) Pour plus de détails vuyez: La Lumière. 1854, n« 14; 1854, n- 4,29 juill. 4855. — Art journal, août 4854. — Cosmos. — Recherches photogr. de M. Niepce de St- Victor, p. 28, etc.
(2) Voyez son intéressant article: Moniteur du 42 janvier 1855 Et ses Esquisses photographiques, Paris. 4856. etc.
Du Camp et M. Thénard. — M. Salzmann (4) a fait des photographies à Jérusalem, représentant des frises portant un caractère tout particulier ; à côté des triglyphes et des gouttes égyptiennes dont Tidée a fructifié dans le style dorique, nous voyons des palmettes assyriennes mêlées à des emblèmes d'origine israélite, tels que le cédrat , la palme, le raisin de Palestine. Le monument nommé le tombeau d'Absalon nous montre des demicolonnes assyriennes , mais seulement une à une, sans être réunies, tandis que la corde qui entoure l'édifice en haut est phénicienne. La Judée a emprunté de l'Assyrie des rosaces pour en orner des frises égyptiennès. Nous mentionnerons èncore un système d'écaillés qui forme la décoration du soubassement du temple salomonien, et rappelle la manière dont quelques maisons sont décorées à Ninive. Des images de temples et de pagodes hindous sont sorties de l'imprimerie photographique de M. Blanquard-Evrard de Lille. Une collection de vues de Constantinople , ainsi que des costumes et des types des différentes classes de la population byzantine, a été publiée par M. Robertson. Plus de 800 vues de la Crimée et de Sébastopol ont été apportées au British Muséum par un photographe anglais. — M. de Szathraari a produit plus de 200 épreuves photographiques, prises en Valachie, représentant les portraits des généraux turcs, russes, français, anglais, ainsi que divers costumes et des paysages.
Kiew, Saint-Pétersbourg, Moscou et d'autres villes et sites de la Russie ont été explorés par M. Roger Fenton, amateur anglais; — la Sardaigne par M. Edouard Delessert; — l'Italie par MM. Bresolin, Piot, Gustave Le Gray, Flacheron; — Naples , Pompeï et la Sicile , par M. Grillet , vues stéréoscopiques ; — les merveilles de l'Espagne par M. le vicomte Vigier , Tension , M. le vicomte Dax ; — les Pyrénées ( sur collodion sec) par M. Maxwell Lyte, par M. Vigier; — l'Espagne, sous le rapport des paysages et des costumes , par M. Clifford; -— la Suisse et les Alpes par M. Martens; — les bords romantiques du Rhin par MM. le vicomte de Dax, Marville,
(1) Rap. de M. Oppert. membre de l'expédition scientifique envoyée par le gouvernement français en Babylonie; lu à l'Académie des Beaux-Arts, août 4855.
Ferrier; — en France, le Berry par M. le comte Aguado; — l'Auvergne et la Bourgogne par M. Baldus; — les cathédrales de Strasbourg, de Rheiras, de Beauvais, de Chartres, de Poitiers, par MM. Lesecq, Manille, Le Gray; — l'église du cloître de Saint- Trophyme à Arles , le palais des papes à Avignon , la tour Magne, la Maison carrée , les Arènes de Nimes , par MM. Baldus et Nègre ; — le château de Blois par MM. Bisson , Fortier et Ferrier; — les ruines, monuments et vues en Algérie par M. Moulin ; — les Vosges par M. Lesecq, etc.
L'intérieur du palais de cristal a été reproduit par M. Delamothe, Anglais ; — des détails de la cathédrale de Cologne, par M. Michiels, Allemand ; — des monuments de Milan, par M. le Dr Formosa ; — des vues de Venise , par les frères Alinari de Florence.
Des vues panoramiques de grande dimension ont été produites par M. Tension : celle de Tolède, de la grandeur d'un mètre sur 27 centimètres ; — Paris , pris du pont des Saint-Pères, par M. Marville ; — la vue du Pont-Neuf, par MM. Bisson frères; — celle du Mont-Blanc, par M. Martens;— celle de la bataille de l'Aima, par M. Burford.
Des paysages de tous genres, des études d'après nature ont été livrés par MM. le comte Aguado, de Courmont, Baldus, A. Giroux, le marquis de Bérenger, Fenton; et les Anglais, MM. H. Withe, Matwell, C. Hurton et Thompson.
De charmants bouquets de fleurs, artistement composés, ont été photographiés par M. Ad. Braun, dessinateur à Dornach, près de Mulhouse.
Pour la reproduction des chefs-d'œuvre de la sculpture, M. Baldus et M. Marville ont publié une série d'épreuves de premier ordre, les plus belles œuvres sculpturales du Louvre et de Versailles. Par une disposition savante des lumières, M. Bayard est arrivé à reproduire un effet si puissant , que l'œil s'y laisse tromper, et qu'en examinant une de ces copies de la Vénus à la coquille, de Jean Goujon, et de la Vénus de M lo, ou des bas-reliefs de Clodion, on croit avoir sous la main le marbre ou le plâtre lui-même. M. Alph. Bilardeaux a adopté le même genre : fl a reproduit la crucifixion, bas-relief d'Emile Chatrousse, et la
résurrection; mais son chef-d'œuvre est le Calvaire, d'après un bas-relief de Justin.
M. Philippe Margaritis, d'Athènes, a également reproduit dans le même genre les frises du Parthénon, et M. Lesecq une collection de bas-reliefs byzantins appartenant à M. Depauli , graveur en médailles.
La reproduction sur papier de gravures rares et précieuses avait été tentée de diverses manières et dès le commencement de la photographie : M. Lasseigne, en 1839, avait obtenu la copie de gravures sur papier, par la lumière, au moyen du nitrate d'argent.
M. Niepce de Saint- Victor signala en 1846 (') l'attrait singulier des vapeurs de l'iode pour la couleur noire, et une propriété de cette substance qui la dispose à se fixer de préférence sur les corps en saillie. Cette double observation permit à M. Niepce de Saint- Victor de copier avec une précision remarquable les gravures les plus fines, sans sacrifier l'original. Il a reproduit des caractères du recto ou du verso, à volonté, d'une feuille imprimée des deux cotés; l'image d'un tableau en exposant celui-ci à la vapeur d'iode, et même des gravures coloriés non gommées. M. Niepce de Saint- Victor a ainsi reproduit avec l'iode des figures non-seulement sur le fer, le plomb, l'étain, le laiton, l'argent, le verre, mais aussi sur du papier préparé de diverses manières. M. Niepce a trouvé à d'autres substances la même propriété qu'à l'iode de se porter sur les noirs et sur les reliefs d'une gravure et de toute espèce de dessins. D a reproduit avec du phosphore et du soufre, avec de l'acide azotique et l'hypochlorite de chaux.
M. Bayard avait déjà fait avec M. Renard, son élève, des reproductions photographiques de gravures anciennes, telles que les sept sacrements de Pesme, d'après le Poussin, les planches célèbres de Wille, d'après l'école flamande, etc. Ces épreuves eurent un immense succès.
M. Fortier et M. Millet ont fait des essais dans le même genre ; l'un a reproduit la Cène de Léonard de Vinci, et l'autre les Willis, d'après Lehmann.
(i) L'iode fot découvert accidentellement par de Courtois en 18H ou 1812.
M. Benjamin Delessert eut le premier l'heureuse pensée de faire servir la photographie à répandre auprès du public et des artistes les gravures des anciens maîtres. Celles de Marc-Antoine Raimondi sont, en ce genre, les plus estimées et les plus coûteuses. M. Delessert, après en avoir rassemblé la collection, en a exécuté par la photographie des reproductions identiques, de telle sorte que l'on peut aujourd'hui, pour un prix minime, posséder l'œuvre tout entière du graveur bolonais.
Cette idée remarquable a donné naissance à d'autres publications du même genre. Des éditeurs intelligents ont livré au public l'œuvre de Rembrandt et celle d'Albert Durer, photographiées avec talent par MM. Bisson frères. MM. Baldus et Charles Nègre ont, de leur côté , reproduit une grande partie des planches de Lepautre , enfin M. le comte Aguado a exécuté le même travail pour quelques gravures de Téniers.
Fac-similé photographique d'anciens manuscrits. M. Ph. Delàmotte a reproduit un manuscrit de la Société royale de l'Irlande ; il a été question aussi de faire un catalogue des manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris, en faisant photographier leurs premières pages.
On sait avec quelles peines infinies , même en s'aidant des instruments de M. Levitsky , on arrive à réduire à la main les grandes triangulations topographiques pour le travail du graveur; M. Pissarewsky à Saint-Pétersbourg a pris pour spécialité la réduction photographique des cartes topographiques, et il a parfaitement réussi.
Dans les premiers essais qui lurent tentés pour reproduire les tableaux , les tons de l'original perdaient leur valeur , le modelé disparaissait: on n'obtenait que des copies plates et confuses. Heureusement les photographes modifièrent leurs procédés: ils ralentirent les opérations, afin que les parties sombres, auxquelles la lumière diffuse ne donne pas une transparence relative , comme dans la nature, eussent le temps d'être fouillées par l'objectif et de se dessiner complètement sur le cliché, avant que les parties éclairées, qui se reproduisent tout d'abord, fussent brûlées : ce qui était la grande difficulté de ce genre de travail; enfin ils firent si bien, qu'aujourd'hui la reproduction
de la peinture est un des plus beaux attributs de la photographie.
MM. Bayard et Baldus sont les deux artistes qui excellent le plus dans ce genre. Les copies de plusieurs tableaux de Guet et d'autres peintres, par le premier, et celles de la Mort de saint François d'Assise, de Léon Benonville , du Buveur de bière de Meissonier, de quelques-unes des belles toiles de Brascassat, et d'un délicieux paysage de M. de Mercey, par 4e second, sont des œuvres qui peuvent rivaliser avec les meilleures gravures. Dans les publications de M. Blanquard-Evrard, de Lille, au milieu des spécimens de tous genres, on trouve aussi des copies de peintures appartenant pour la plupart à l'école flamande , et qui ont très-bien réussies. Tout récemment M. Lesecq vient de livrer au public une série d'épreuves dans lesquelles il a reproduit avec une grande habileté les tableaux les plus estimés de nos peintres modernes. On s'occupe actuellement à photographier les fresques du Campo-Santo de Pise, pour les graver ensuite.
MM. Gouin (élève de Girodet), Moulin et Braquehais ont reproduit des photographies d'académies présentant toutes les attitudes , tous les caractères , toutes les variétés de la nature, pour l'étude des artistes. Eu Allemagne , M. Lœcherer excelle dans ce genre. H y a aujourd'hui des modèles spéciaux, hommes et femmes, pour la photographie.
Photographie scientifique. La fidélité et l'exactitude sont les premières conditions pour la copie des objets d'histoire naturelle, mais les moyens employés ordinairement, le burin et la pierre lithographique, ne donnaient généralement que des résultats incomplets ; la photographie , au contraire , offre des moyens parfaits de reproduction ; aussi s'est-on hâté de l'appliquer aux besoins de la science.
L'observatoire de Grecnwich est pourvu depuis 1847 d'instruments qui enregistrent eux-mêmes leurs indications des phénomènes météorologiques au moyen de la photographie. Le physicien anglais, M. Thomas Woods, a appliqué la photographie aux observations astronomiques ; Péclipse du 28 juillet
1851 a été relevée héliographiquement par MM. Vaillant et Thompson, avec un objectif sténallatique de M. Porro.
M. Bertsch a fait les images photographiques de la lune, prises à différentes phases de l'éclipsé du 13 octobre 1856, avec la grande lunette de l'Institut technomatique.
M. le Dr Fr.-Guil. Unger, de Gœttingen, vient d'entreprendre la publication d'un ouvrage dans lequel il doit rassembler les images photographiques des principales révolutions physiques du globe, et celles des animaux qui ont vécu aux différentes époques de sa formation.
M. Descloiseaux , avec le secours de M. Duboscq, a produit des épreuves de cristaux de quartz , obtenues au moyen d'un appareil de polarisation éclairé par la lumière électrique.
En 1855 on montra à la Société royale de Londres une collection de fougères de la Grande-Bretagne , obtenue de grandeur naturelle par M. Glaisher, et des copies des images photographiques des cristaux de neige.
M. Penney a fait en 1856 une reproduction photographique du fond de la mer dans la baie de Weymouth , à une profondeur de 10 mètres; il a obtenu une vue parfaite des roches et des herbes qui sont au fond de la baie.
MM. Arnaud et Bertsch, inventeurs d'un collodion rapide, ont obtenu depuis longtemps des épreuves photographiques microscopiques d'insectes et de plantes, dont les grossissements sont dans les proportions de 150, 200 et 300 fois leur volume, et au delà au microscope solaire. En Angleterre , MM. Kingsley , Delves et Higley se sont livrés avec un égal succès à des essais du même genre. Dans la célèbre Imprimerie impériale de Vienne, en Autriche , on a obtenu des photographies remarquables d'objets d'histoire naturelle grossis jusqu'à 3 mille fois, au moyen du microscope solaire.
Les productions distinguées de M. Louis Rousseau, préparateur au Jardin des Plantes de Paris , sont depuis longtemps appréciées ; avec l'aide de deux praticiens habiles, il a reproduit l'Iconographie zoologique , publication d'une valeur incalculable pour la science. M. Rousseau est parvenu à surmonter les difficultés que présentait la reproduction des objets d'his-
toire naturelle ; au lieu de conserver la situation horizontale à la lentille dans la chambre obscure, il a placé la lentille verticalement, c'est-à-dire qu'il a disposé la chambre noire au-dessus de V objet à reproduire , en plaçant cet objet lui-même horizontalement à la manière ordinaire , sur une table ou sur un support. C'est grâce à cette chambre obscure renversée , et à l'emploi des lentilles simples, que M. Rousseau a pu prendre l'impression photographique des pièces anatomiques et autres dans les conditions qu'exige leur reproduction ; il a pu obtenir ainsi des résultats d'une haute importance pour les applications futures de la photographie aux études scientifiques.
Le docteur Draper en Amérique, de son côté, a publié une méthode pour obtenir des reproductions microscopiques. Les épreuves photographiques d'une grande beauté doivent servir à l'illustration d'un ouvrage sur la physiologie humaine , qu'il publie en ce moment.
L'anthropologie est une des branches des sciences naturelles qui devrait le plus jouir des avantages qu'offre la photographie. L'artiste qui voyage dans les différents pays du monde en peut rapporter les spécimens des types des races humaines vivantes, et former ainsi des collections ethnologiques d'un grand intérêt. Les galeries du Muséum de Paris possèdent déjà un certain nombre de ces épreuves. Quant aux races éteintes, M. Rousseau a également pris soin de reproduire lui-même les crânes qui sont entre les mains des ethnographes. M. Hennemann, à Londres, a fait une collection d'épreuves prises sur nature d'un certain nombre de sauvages de la race cafre, et M. Claudet des indigènes des îles Walpole. Les différentes espèces d'animaux ont aussi eu leurs types reproduits : M. le comte Montizon a photographié les animaux vivants du jardin zoologique de Londres, et MM. Disderi et Baldus les figures d'animaux qui se trouvaient à l'exposition agronomique au Champ-de-Mars. M. Adrien Tournachon reproduit avec talent les plus beaux types de bestiaux.
Photographie judiciaire et médicale. La photographie a eu aussi son application aux actes de la justice pour le
signalement deB condamnés, et pour imprimer les portraits des porteurs de passeports. Cette idée est de MM. Richemont, Verneuil et Moreau-Christophe.
Le médecin trouvera un auxiliaire puissant pour ses recherches dans les reproductions photographiques des maladies. C'est ainsi que le docteur Diamond, attaché à l'asile de Surrey County près de Londres, a fait faire les reproductions des traits de femmes atteintes de folie représentant divers genres d'aliénation mentale. La photographie est depuis quelque temps déjà employé dans des instituts orthopédiques de Vienne et de Berlin. Enfin il n'y a pas une branche des arts, des sciences et de l'industre, et jusqu'aux marchés et aux fêtes, que la photographie n'ait exploitée pour les reproduire.
Les grandes scènes populaires, les fêtes publiques ont été photographiées par MM. le baron Gros, Plumier, Bertsch, Le Gray, Millet et de Disderi.
Les scènes du baptême du prince impérial ont été reproduites par M. Plumier. Le parvis de Notre-Dame pendant ces cérémonies est dû à M. Manille, ainsi qu'à MM. Pierson et Mayer frères.
MM. Bisson frères ont présenté à l'Académie des sciences, en août 1855 , une coDection de vues photographiées des plus intéressantes, représentant d'une manière parfaite les traces qu'ont laissées les ravages du tremblement de terre du 25 au 30 juillet de cette année , à Saint-Nicolas , à Viége et à Stalden dans le haut Valais.
M. Baldus nous a donné l'image des inondations du Rhône, et M. Ferrier celle de la Loire , de 1856. M. Taubenot a exécuté un album de plus de 25 épreuves qui représentent le Prytanée impérial militaire de La Flèche, ses bâtiments, ses jardins et son personnel.
Photographie industrielle. MM. Bisson frères ont eu l'idée d'appliquer la photographie aux affiches annonçant la mise en vente de terrains pour la construction , et à la reproduction de modèles de pendules , de machines et d'objets d'art
MM. le comte Aguado et Edouard Delessert ont eu l'ingénieuse
idée de remplacer les noms et les adresses que portaient jusqu'à présent les cartes de visites , par de délicieux petits portraits, et ont trouvé de suite une foule de corollaires à cette idée.
Premières publications photographiques. N'oublions pas de mentionner ici que, dans l'exposition des épreuves photographiques ouverte à Londres au mois de janvier 1853, on remarquait une curieuse collection d'épreuves d'après des fougères, des herbes, des fleurs , exposée par le capitaine Ibbetson , et intitulée : Le premier livre imprimé par le soleil , eu 1840. Ce titre était justifié par ce fait, que la préface ainsi que la page frontispice elle-même étaient imprimées réellement par la lumière.
Le premier ouvrage photographique publié en France est Paris photograpJdé , vues et monuments , par Renard ; il est sorti de l'imprimerie photographique fondée à Paris en 1851 par M. de Fonteney, et dirigée par M. de Lachevardière. Cet ouvrage a paru chez MM. Goubil et Vipert en janvier 1853.
Mais le premier exemple de la photographie appliquée aux ouvrages imprimés a été donné en France par M. Louis-Auguste Martin, sténographe de l'Assemblée ; ce sont ses Promenades poétiques et daguerriennes. Cet ouvrage, publié en 1850. composé de poésies descriptives sur Chantilly , Bellevue et autres, est accompagné de vues daguerréotypées et reportées sur papier photographique.
Le premier volume du Club des photographes de Londres a été publié en mars 1856; il se compose des photographies faites par 50 artistes, auquel M. Wittingham , de Chieswich , a joint 50 pages de texte de la plus grande beauté typographique. Ce volume fait voir les progrès merveilleux qu'a faits la photographie en Angleterre.
Dimensions des photographies. Sous le rapport de
la grandeur des épreuves photographiques on a également fait des progrès. En 1851 on en faisait déjà qui étaient de la dimension de 35 centimètres de longueur sur 25 de hauteur. Maintenant on a dépassé cette mesure, et il en existe de bien plus grandes, tant en portraits qu'eu monuments.
MM. Heilmann et John Steewart ont soumis, le 25 juillet 1853 , à l'Académie des sciences des empreintes photographiques directes par un procédé qui permet de les obtenir de toutes dimensions; un portrait d'homme était reproduit trois fois plus petit, et trois fois plus grand.
MM. Lerebours et Salleron avaient obtenu en août 1853 des épreuves dont la grandeur était limitée seulement par la dimension du papier. MM. Victor Laisné, Leblanc, Gerothwohl, Tanner, Adrien Tournachon (Nadar jeune) , ainsi que les Anglais , MM. Thomas Sharp et Mayell , obtenaient des portraits de grandeur naturelle par des procédés photographiques.
Cependant , en 1844 déjà , M. Ch. Chevalier avait construit un objectif destiné à la reproduction des détails d'un monument ; cet appareil , qui n'était qu'une modification de celui qu'il employait habituellement, permettait de reproduire certaines parties sculptées d'un édifice sous de plus grandes proportions; en allongeant les foyers , on obtenait des images de grandeur naturelle et même plus grandes que l'original.
Mais le succès réel n'a été obtenu que tout récemment. M. Disderi a fait en 12 à 15 secondes des portraits de a/3 de grandeur de nature sur des glaces collodionnées de 80 centimètres sur 60, au moyen d'un objectif à verres combinés de 10 pouces de diamètre , nouvellement construit par MM. Lebruns et Maës, avec un diaphragme intérieur de 10 centimètres, et à 3 mètres de distance. Il a fait les portraits de l'Empereur, du comte Aguado, de M. Dantan et de M.Edouard Delessert, et il y avait peu de déformation, beaucoup de lumière et une grande finesse. MM. Thompson et Bingham ont également fait des portraits de grandeur naturelle sur des glaces de 80 centimètres avec un objectif de 12 pouces ; ils ont reproduit des groupes de 4, 6 et 8 personnes ^emi-nature , qiû ne laissent rien à désirer.
MM. Bisson frères ont produit des photographies de dimensions considérables. Ce sont l'Apollon du Belvédère , de grandeur naturelle, d'après un plâtre ; la porte principale du Palais de l'Exposition , la place de la Concorde , et une vue générale du Pont-Neuf et de l'île Notre-Dame en deux morceaux (ces derniers ont chacun 75 centimètres de longeur) ; la vue du Pa-
villon de l'horloge, cour du Louvre, a un mètre 2 centimètres de hauteur, sur 77 centimètres de largeur.
Les vues de Parsenal de Vienne (Autriche), faites dans l'Imprimerie impériale, ont 3' de hauteur sur une largeur plus considérable encore; elles ont été obtenues sur verre collodionné et offrent cela de remarquable, qu'on ait pu parvenir à séparer complètement du verre la couche de collodion qui y était étendue. On a obtenu ainsi des surfaces de collodion de 4 pieds carrés de toute perfection.
Dernièrement, à Manchester en Angleterre (*)» on a exposé des photographies microscopiques dont l'une d'elles, de la grosseur d'une tête d'épingle , a été examinée à l'aide d'un microscope qui grossissait cent fois. On trouva qu'elle représentait un groupe de sept portraits de la famille de l'artiste. On a exposé aussi une autre photographie microscopique de dimension encore plus exiguë, représentant une inscription murale érigée à la mémoire de William Sturgeon, auteur de différentes découvertes électriques, par ses amis de Manchester, dans l'église de Kirkby Lowedales. Cette petite inscription ne couvrait que la dix-neuf-centième partie d'un pouce carré superficiel et contenait 680 lettres , dont chacune était distinctement visible au microscope.
Heliochromlea Pour la photographie sur papier, comme pour la daguerréotypie, on a souvent annoncé d'avoir obtenu des épreuves colorées; c'est ainsi qu'on lisait en 1853 qu'un artiste suédois, Carlemann, avait fait une nouvelle découverte, qu'A a nommé photo-chromographie, par laquelle il pouvait obtenir 3 à 400 copies par jour, les divers objets étant reproduits avec leurs couleurs naturelles. — M. Tardieu avait déjà pris en 1852 un brevet pour un système d'images photographiques colorées, dit Tardéochromes. Cependant ces épreuves photographiques n'étaient pas colorées par la lumière, mais simplement coloriées à l'aide du pinceau. On n'est point encore parvenu à fixer d'une manière permanente les couleurs obtenues par la lumière, ni sur plaques métalliques, ni sur papier.
(1) Lumière, n- 4, 1856,
Le procédé de M. Tastud de Beauregard, inventé en 1855, au moyen duquel il obtient sur papier des épreuves photographiques reproduisant les couleurs naturelles des objets, ne répond nullement à son titre («). Il obtient des teintes dépendantes de la nature des substances qu'il emploie, et non de la couleur des objets représentés; il n'y a aucune concordance entre les couleurs de l'épreuve et celles des objets : la preuve, c'est qu'un négatif d'après une gravure non coloriée donne par ce procédé des épreuves positives coloriées. Pour obtenir le coloris, M. Minotto applique les couleurs sous l'image d'une photographie sur verre. M. Armengaud emploie un système de coloration pratiqué en Allemagne dès l'année 1824, et qui a été appliqué aux gravures et lithographies sous le nom ftoléocalèographie et de lithochromie. Son procédé consiste à donner a chaque partie de l'image la couleur qui lui est propre , en la posant vigoureusement sur l'envers de l'épreuve photographique, qui a été tirée sur du papier très-mince et transparent , ou sur des substances susceptibles de le devenir. On peut peindre à l'huile ou au lavis , mais il faut vernir avec un vernis incolore? qui se compose de 7 parties d'essence de térébenthine , 1 de mastic pur, 3 de térébenthine de Venise, et 10 de verre en poudre.
M. Niepce de Saint- Victor (*), qui a fait de l'héliochromie une étude spéciale, et les recherches les plus savantes et les plus consciencieuses , en est aussi le juge le plus compétent. D fait l'observation suivante sur ce sujet: « Chose remarquable, pour obtenir les effets de coloration il faut absolument opérer sur de l'argent métallique, préparé comme je l'ai dit; car l'azotate, le chlorure, le cyanure et le sulfate d'argent, étendus sur papier ou enduits d'amidon, ne donnent que du noir et du blanc. Peut-être, en employant la poudre d'argent, obtiendrait-on quelque résultat en enduisant une feuille de papier de ce mélange: c'est une expérience que je me propose de faire. J'ai déjà essayé le papier argenté, et cela m'a donné d'assez bons résultats, mais inférieurs à ceux de la plaque métallique. »
(1) C'est là l'opinion exprimée dans la Lumière, n- 33, 18 août 1855, 12) Recherches photogr. etc. p. 43, 48.
Nous ne pouvons passer sous silence une invention qui, si elle se réalisait, pourrait être d'une grande utilité : c'est l'impression photo-chromatique , imaginée par M. Robert Smith de Blackford. Voici en quoi elle consiste : un tissu végétal ou animal est plongé d'abord dans une solution chimique, puis séché dans l'obscurité, et le voilà devenu sensible à la lumière. Le tissu ainsi préparé passe sous une feuille de verre sur laquelle, au moyen de combinaisons de pièces opaques ou transparentes, des morceaux de papier, par exemple, on a figuré le dessin qu'on veut produire. On expose donc à la lumière, en présence du modèle à reproduire , et toute la portion de tissu que le carreau recouvre demeure sous ce carreau le temps nécessaire pour subir l'action chimique de la lumière, temps qui varie de 2 à 20 minutes, et le tissu reste en contact avec la face inférieure du verre, au moyen de ressorts. Quand le tissu a subi l'action actinique des rayons du soleil, on le transporte dans une solution qui doit développer les couleurs et les rendre permanentes, et on le lave dans une cuve d'eau. Le sel qui imprègne les portions sur lesquelles la lumière n'a pas réagi étant enlevé par les lavages, ces portions restent blanches, ou sont décomposées par un sel de plomb pour former un chroraate jaune de ce métal. M. Fritz Vogel, à Venise, a appliqué depuis 1847 la photographie, pour l'impression des étoffes de soie et de coton, en épreuves positives.
E a reproduit entre autres le portrait du célèbre Wœhler sur tissu de coton blanc, diverses feuilles d'ornements sur ruban de soie blanche, etc.
GRAVURE HELIOGRAPHIQUE. Après avoir retracé sommairement l'origine , le développement et les diverses applications de la photographie sur papier, nous arrivons à une branche de cet art qui rentre plus directement dans notre sujet comme art multiplicateur: c'est la gravure photographique. Les procédés photographiques permettent bien de multiplier à l'infini les copies directes obtenues au moyen d'épreuves inverses ; mais l'opération est longue, et les épreuves sont plus coûteuses que si on les avait obtenues par l'impression d'une plan-
che gravée. Mais l'inconvénient le plus grave, c'est que l'on est pénétré de cette idée que les épreuves photographiques n'ont que peu de durée, et que les plus solides, les mieux lavées, ne dureront pas cinquante ans.
Si donc on pouvait arriver à transporter et à graver sur des planches métalliques les images obtenues par la lumière, le problème serait résolu, et celles-ci se conserveraient toujours. C'est, en effet, ce qu'on a cherché à obtenir et on y a réussi. C'est encore à M. Niepce de Saint- Victor, à qui la photographie doit tant de perfectionnements, qu'est dû ce résultat
En nous occupant de la daguerréotypie, nous avons parlé des tentatives qui ont été faites par plusieurs personnes pour graver les plaques daguerriennes, et que, vu le peu de succès, on a abandonnées. Nous avons aussi parlé des images reproduites au moyen de l'iode , découverte intéressante de M. Niepce de Saint-Victor.
Procédé Poitevin. Nous citerons ici le procédé pour graver ces images inventé en 1848 par M. Poitevin. Le calque de l'objet à reproduire sur la planche d'argent , ou sur la plaque de cuivre argentée et polie, se fait d'après le procédé de M- Niepce, qui est le suivant: La gravure est plongée dans une dissolution d'iode et placée ensuite sur une autre feuille enduite d'une couche d'amidon. Lorsqu'on serre ces feuilles l'une sur l'autre, l'iode se dégage des noirs et se dépose sur l'amidon ; et lorsqu'on presse cette feuille sur une planche de cuivre, l'iode se détache de l'amidon et se fixe sur le cuivre, qui reçoit toute la gravure. Si on la presse sur une planche d'argent , l'iode se combine avec la plaque métallique et forme un iode d'argent M. Poitevin plonge alors la plaque elle-même dans une solution saturée de sulfate de cuivre , où , la mettant en communication avec une pile voltaïque , le cuivre de cette dissolution vient se déposer sur les parties de la plaque non recouvertes d'iodure, c'est-à-dire répondant aux blancs de la gravure. On plonge ensuite la planche dans un bain d'hyposulfite de soude, qui dissout l'iodure et met à nu la surface argentée sous-jacente. L'on chauffe pour oxyder la partie de la plaque recouverte de cuivre, puis
Ton passe une couche de mercure, en chauffant légèrement Ce mercure ne touche pas à l'oxyde de cuivre, mais s'amalgame avec l'argent, de sorte qu'à ce moment les noirs de la gravure se trouvent représentés par l'amalgame d'argent et de mercure, et les blancs par l'oxyde de cuivre. On recouvre la plaque de deux ou de trois feuilles d'or battu, et l'on fait évaporer le mercure en chauffant; l'or adhère à Pargent que vient de quitter le mercure , puis on plonge dans une dissolution de nitrate d'argent, qui dissout l'oxyde de cuivre. La plaque d'argent se trouve alors presque ramenée à son état primitif : les noirs de la gravure étant seulement indiqués par une couche d'or, et les * blancs par la surface argentée de la plaque mise à nu.
Il suffit alors de traiter par de l'acide nitrique affaiblie: les surfaces argentées, attaquées par l'acide, se creusent aussi profondément que possible ; celles qui sont protégées par l'or demeurent intactes , c'est-à-dire en saillie. Les planches ainsi préparées sont propres à tirer des épreuves à la manière des gravures sur bois.
M. Niepce de Saint- Victor a repris les travaux de son oncle, Nicéphore Niepce, inventeur de Phéliographie, a fait de nouvelles recherches, et le 25 mai 1853 il a présenté à l'Académie des sciences un mémoire sur un nouveau procédé de gravure photographique. M. Fox Talbot, de son côté, avait présenté aussi un mémoire sur le même sujet un mois auparavant, savoir le 2 mai 1853. Cependant M. Arago a fait valoir dans cette même séance l'antériorité de la découverte de M. Niepce de Saint- Victor, ce dernier ayant depuis longtemps confié son secret à M. Chevreul, membre de l'Académie.
Nous allons décrire successivement les deux procédés :
Le procédé Talbot consiste à enduire une plaque d'acier d'une couche impressionnable, composée d'un mélange de gélatine et de bichromate de potasse , après l'avoir préalablement plongée dans du vinaigre acidulé d'un peu d'acide sulfurique et chauffée légèrement. Si l'objet à reproduire est plat, on le met sur la plaque ainsi préparée, et on l'expose au grand jour pendant 1 ou 2 minutes. Dans le cas où l'objet ne serait pas de
nature à être placé directement sur la plaque, il faudrait en prendre d'abord une image inverse par les moyens photographiques ordinaires, pour tirer de là une image directe sur papier ou verre, puis on mettrait cette dernière sur la plaque d'acier pour l'impression au soleil. La plaque impressionnée se plonge alors dans une cuvette d'eau froide pendant 2 ou 3 minutes; on voit aussitôt que l'eau blanchit l'image, parce qu'elle a dissous le sel de chrome et aussi une partie de la gélatine ; il faut alors la retirer de l'eau et la mettre pendant quelques instants dans l'alcool. On laisse sécher spontanément à une chaleur modérée; l'image photographique est dès lors terminée. En versant sur la plaque un liquide corrosif, il doit d'abord pénétrer par là même où il éprouve le moins de résistance, c'est-à-dire aux endroits où l'épaisseur de la couche de gélatine a été réduite par l'action dissolvante de l'eau; c'est le bichlorure de platine, mêlé d'une quantité d'eau égale au quart de son volume, qui remplit ces fonctions. Au bout de 1 à 2 minutes on voit l'image blanche photographique se noicir, signe évident que le mordant a commencé à attaquer l'acier. Après 1 ou 2 minutes encore on fait couler la solution et on sèche la plaque avec du papier brouillard, puis on lave avec de l'eau contenant beaucoup de sel marin, et on frotte fortement la plaque avec une éponge humide, pour .détacher la couche de gélatine qui la couvrait. Alors on peut voir la gravure que l'on a obtenue.
M. Talbot nous apprend qu'on peut modifier de diverses manières ce procédé. En voici un autre : On prend une plaque d'acier portant une couche de gélatine sensible à la lumière , on la couvre d'abord d'un voile noir de crêpe ou de gaze, puis on l'expose au grand soleil ; on la trouve après l'exposition empreinte d'un grand nombre de lignes produites par le crêpe. Alors on substitue à la gaze un objet quelconque , par exemple une feuille opaque d'une plante, et on l'expose de nouveau au soleil pendant quelques minutes ; on parvient facilement à une gravure qui représente une feuille couverte des lignes intérieures. Ces lignes se terminent au bord de la feuille et manquent absolument sur tout le reste de la plaque. Ce procédé n'a cependant produit rien encore qui mérite d'être mentionné.
Procédé Niepce de Saint-Victor ('). M. Niepce de Saint- Victor, conjointement avec M. Lemaitre, graveur, a apporté des modifications au procédé de gravure inventé par sou oncle, Nicéphore Niepce, et en a fait une nouvelle application. L'acier sur lequel on doit opérer ayant été dégraissé avec du blanc de craie, on verse sur la surface polie de l'eau mélangée d'un peu d'acide chlorhydrique, dans les proportions de 1 partie d'acide pour 20 parties d'eau. Par ce moyen le vernis adhère parfaitement au métal. La plaque doit être immédiatement bien lavée avec de l'eau et puis séchée. On étend ensuite, à l'aide d'un rouleau recouvert de peau, sur la surface polie, du bitume de Judée dissous dans de Vessence de lavande; on soumet le vernis ainsi appliqué à une chaleur modérée , et quand il est séché on préserve la plaque de l'action de la lumière et de l'humidité. Sur une plaque ainsi préparée, M. Niepce applique le recto d'une épreuve photographique directe (ou positive) sur verre albuminé, ou sur papier ciré, et il l'expose à la lumière pendant un temps plus ou moins long, suivant la nature de l'épreuve à reproduire, et suivant l'intensité de la lumière. Dans tous les cas l'opération n'est jamais très-longue , car on peut faire une épreuve en un quart d'heure au soleil, et en une heure à la lumière diffuse. Il faut même éviter de prolonger l'exposition, car dans ce cas l'image devient visible avant l'opération du dissolvant, et c'est un signe certain que l'épreuve est manquée. parce que le dissolvant ne produira plus d'effet
On emploie pour dissolvant trois parties d'huile de naphte rectifiée et une partie de benzine (préparée par Colas) : cette proportion a en général donné de bons résultats. Pour arrêter promptement l'action et enlever le dissolvant, on jette de l'eau sur la plaque en forme de nappe, et on enlève ainsi tout le dissolvant; on sèche ensuite les gouttes d'eau qui sont restées sur la plaque, et les opérations héliographiques sont terminées. Pour graver ces plaques, M. Lemaître se servait du mordant
(1) Voyez Recherches photograph. 1855, et Traité pratique de gravure béiicfraphique sur acier et sur verre, par M. Niepce de Saint-Victor. Paris, 1856.
suivant : acide nitrique à 36°, en volume, 1 partie ; eau distillée, 8 parties ; alcool à 36°, 2 parties.
L'action de l'acide nitrique étendu d'eau et alcoolisé dans ces proportions a lieu aussitôt que le mordant a été versé sur la plaque d'acier, préparée comme il vient d'être dit; tandis que les mêmes quantités d'acide nitrique et d'eau sans alcool ont l'inconvénient de n'agir qu'après deux minutes au moins de contact. On laisse le mordant fort peu de temps sur la plaque , on l'en retire, puis on lave et sèche bien le vernis et la gravure, afin de pouvoir continuer et creuser le métal plus profondément sans altérer la couche héliographique. Pour cela on se sert de résine réduite en poudre très-fine, placée dans le fond d'une boîte préparée à cet effet On l'agite à l'aide d'un soufflet, de manière à former une sorte de nuage de poussière qu'on laisse retomber sur la plaque, ainsi que cela se pratique pour la gravure à l'aqua-tinta. La plaque est alors chauffée ; la résine forme un réseau sur la totalité de la gravure ; elle consolide le vernis, qui peut alors résister plus longtemps à l'action du mordant (acide nitrique étendu d'eau, sans addition d'alcool). Elle forme dans les noirs un grain fin qui retient l'encre d'impression et permet d'obtenir de bonnes et nombreuses épreuves, après que le vernis et la résine ont été enlevés à l'aide de corps gras chauffés et des essences. Il résulte de toutes ces opérations que, sans le secours du dessin, on peut reproduire et graver sur acier toutes les épreuves photographiques , sur verre et sur papier, sans avoir besoin de la chambre obscure.
Ces premiers essais n'ayant pas complètement répondu à l'attente, M. Niepce de Saint- Victor cherchait dans des essais subséquents à perfectionner le vernis et le mordant. Le 30 octobre 1853 il communiquait à l'Académie un nouveau vernis qui avait la fluidité de l'albumine, qui s'étendait aussi facilement que le collodion et séchait aussi vite, ce qui permettait d'opérer dix minutes après avoir couvert la plaque d'acier. D était composé de benzine, 100 grammes, de bitume de Judée pur, 5 gr. et de cire jaune pure, 1 gr. M. Niepce rendait ce vernis plus sensible en versant sur la plaque de l'éther sulfurique anhydre, contenant quelques gouttes d'essence de
lavande rectifiée. De cette manière on pouvait opérer en dix minutes , un quart d'heure au plus, dans la chambre obscure, et quelques minutes suffisaient quand on opérait par contact aux rayons solaires. Le dissolvant fut également modifié et se composait de 5 parties d'huile de naphte et 1 partie de benzine.
De nouvelles recherches, surtout sur les huiles volatiles, amenèrent de meilleurs résultats encore, qui furent publiés le 2 octobre 1854; le nouveau vernis se composait de benzine, 90 grammes, d'essence de zeste de citron pure, 10 grammes, et de bitume de Judée pur, 2 grammes. L'essence qui donne le vernis le plus onctueux est celle d'aspic pure non distillée ; mais celle que M. Niepce préfère à toutes les essences est celle de zeste de citron pure (obtenue par pression ), parce qu'elle donne les plus beaux résultats héliographiques. Le vernis qu'elle forme est très-homogène, plus siccatif que celui que Ton prépare avec l'essence d'aspic; seulement il est plus sec, et c'est ce qui fait qu'il donne des traits plus purs.
Cependant ce nouveau vernis a un inconvénient, c'est celui de ne pas offrir assez de résistance à l'action de l'eau-forte; mais au moyen d'une fumigation, que M. Niepce a imaginée, on peut consolider la couche de vernis la plus mince. On procède à cette fumigation après que la plaque a subi l'action de la lumière et celle du dissolvant. Voici la manière d'opérer la fumigation. On a une boite semblable à celle qui sert à passer la plaque daguerrienne au mercure, fermant hermétiquement, de la dimension des plus grandes plaques d'acier sur lesquelles on doit opérer, parce qu'au moyen de deux petites barres mobiles appuyées sur des lattes placées dans l'intérieur, on éloigne ou l'on rapproche les barres, selon la dimension de la plaque. Dans le fond de la boîte, qui doit se trouver à une certaine hauteur du sol, on place une capsule de porcelaine dans l'ouverture ronde d'uue feuille de zinc; on chauffe la capsule, qui contient de l'essence d'aspic pur non distillée ou rectifiée, avec une lampe à alcool, de manière à porter la température de 70 à 80 degrés au plus , afin d'éviter de volatiliser une trop grande quantité d'huile essentielle, car alors le vernis se dissou-
drait et ne présenterait pas, comme cela doit être, une couche brillante et de couleur bronze, semblable au premier aspect de la plaque vernie, avant l'exposition à la lumière. M. Niepce recommande dans cette fumigation de ne chauffer Pessence que jusqu'à ce qu'il y ait un léger dégagement de vapeur, de prolonger l'exposition de deux ou trois minutes, de chauffer de nouveau, et de recommencer une seconde fumigation si cela est nécessaire ; de laisser ensuite bien sécher la plaque, en l'exposant un instant à l'air avant de faire mordre à l'eau-forte.
M. Niepce de Saint- Victor a composé un vernis complètement imperméable à l'acide, sans le secours des fumigations; il suffit pour cela de mettre dans le vernis un gramme de caoutchouc, dissous préalablement dans l'essence de térébenthine, en forme de pâte onctueuse; mais alors il ne peut supporter la chaleur à laquelle on est obligé de soumettre la plaque métallique pour appliquer le grain d'aqua-tinta nécessaire pour la reproduction des épreuves photographiques. M. Niepce de Saint- Victor avait obtenu de belles gravures du portrait de l'empereur Napoléon III, et de la vue du Louvre ; les opérations héliographiques avaient été faites par Mme Pauline Riffaut, et les retouches en gravure par M. Riffaut.
M. Niepce de Saint- Victor s'est aussi occupé de recherches ayant pour but de remplacer Veau-forte dans la gravure héliographique. Voici ce qu'il communiquait le 12 mars 1835 à l'Académie : « Les fumigations que j'ai indiquées sont certainement d'un grand secours, mais elles sont d'un emploi difficile : elles donnent souvent trop ou pas assez de résistance au vernis; de sorte qu'il était nécessaire de chercher un autre mordant que l'eau-forte, qui pût agir sur le métal sans attaquer le vernis. Dans le grand nombre d'expériences que j'ai faites à ce sujet, je n'ai rien trouvé de mieux que l'eau iodée ou saturée d'iode, à une température de 10 à 15 degrés au plus, de manière qu'elle ait une couleur d'un jaune d'or, et n'allant pas jusqu'au rouge orangé. On commence la morsure en couvrant la plaque d'eau iodée ; puis, après dix minutes, un quart d'heure, on renouvelle l'eau iodée, parce que la première essence ne doit plus Contenir d'iode : une partie a dû se combiner à l'acier en for-
mant un iodure de fer, et l'autre s'est volatilisée, de sorte qu'A est important de changer deux ou trois fois l'eau iodée, c'està-dire jusqu'à ce que l'on juge la plaque suffisamment mordue. La morsure se fait lentement, et, de plus, elle ne serait jamais assez profonde, si on ne terminait pas par l'emploi de l'eauforte qui, dans ce cas, doit être très-faiblement acidulée d'acide azotique : elie agit alors suffisamment pour creuser le métal plus profondément que l'iode, et sans attaquer le vernis. L'application de ce procédé a donné d'excellents résultats à M. Riffaut, graveur. Les Recherches photographiques et le Traité de gravure de M. Niepce de Saint- Victor sont ornés d'un magnifique portrait de l'auteur de ces livres, gravé héliographiquement d'après une photographie de M. Plumier, et terminé par M. Riffaut. C'est au moyen de ces procédés, élaborés par M. Niepce de Saint- Victor, que MM. Rousseau et Dévéria, Bisson et Mante obtiennent maintenant leurs planches d'impression en acier pour leur publication de l'iconographie zoologique ; mais ces procédés de gravure présentaient un inconvénient regrettable, c'était de ne pouvoir se passer de l'intervention du burin, ou des retouches du graveur pour les terminer ; aussi M. Riffaut était un auxiliaire dont on n'avait pu se passer, du moins pour les premières. Cependant M. Riffaut a exécuté des planches d'acier parfaites gravées héliographiquement, et sans aucune retouche ; telles sont les planches qui représentent les deux lézards, le polype, les scarabées, des coquillages, des crabes, des tortues et un tapir. Il a publié dernièrement le portrait de Mme Arsène Houssaye et celui de M. Niepce de Saint- 1 Victor, qui ont parfaitement réussi. Il a gravé aussi au moyen de l'eau iodée de M. Niepce les Yaks du Jardin zoologique, et en 1855, il a publié un cahier composé de six planches in-folio, représentant plusieurs genres de gravures et de dessins, toutes remarquablement bien faites.
M. Charles Nègre s'est également distingué dans la gravure par l'action de la lumière ; les belles planches du midi de la France, des monuments de Paris, et de quelques tableaux de genre, sout remarquables de réussite. M. Benjamin Del es-
•art a commencé à remplacer les photographies sur papier par des gravures héliographiques, pour ses précieuses reproductions d'anciennes gravures. L'annonciation d'Albert Durer est une copie identique , une vraie réimpression de l'épreuve primitive.
Procédé Figuier. M. Louis Figuier, de son côté, propose un procédé de gravure qui n'a pas encore été essayé. Voici ce qu'il dit à ce sujet : « En examinant les clichés de verre et les épreuves positives de verre de MM. Rousseau et Dévéria, il nous vint à l'idée que la galvanoplastie, qui reproduit avec une si étonnante fidélité tout ce que l'art humain forme de plus délicat, pourrait intervenir avec profit pour reproduire ces clichés, et permettrait ainsi d'éviter l'emploi de Peau-forte dont l'action sur le métal, souvent inégale par suite d'une certaine perméabilité de l'enduit résineux , occasionne sur la planche des défauts que le burin du graveur est plus tard forcé de rectifier. Nous pensions qu'en attaquant l'épreuve photographique sur verre par l'acide fluorhydrique, de manière à obtenir sur verre une gravure en creux , et plaçant ensuite le cliché dans un bain galvanoplastique de cuivre, on pourrait obtenir une planche de ce métal propre au tirage typographique ('). »
Procédé Baldus. M. Baldus, qui s'est également occupé avec succès de gravure photographique , vient d'imaginer un nouveau procédé qui a l'avantage remarquable de pouvoir se passer de retouches. Voici, suivant M. Louis Figuier, en quoi il consiste : Sur une lame de cuivre on étend une couche sensible de bitume de Judée, et l'on superpose une épreuve photographique sur papier de l'objet à graver; cette épreuve est positive, et doit par conséquent se traduire en négatif sur le métal par l'action de la lumière. Au bout d'un quart d'heure environ d'exposition au soleil, l'image est reproduite sur l'enduit résineux, mais elle n'y est point visible , et on la fait apparaître en lavant la plaque avec un dissolvant , qui enlève les parties non impressionnées par la lumière , et laisse voir une image négative re-
(1) Revue de Paris, 45 avril 4854.
présentée par les traits résineux du bitume. Cependant le des ain est formé d'un voile si délicat et si mince, qu'il ne tarderait pas à disparaître en partie par le séjour de la plaque au sein du liquide. Pour lui donner une solidité et une résistance convenables, on l'abandonne pendant deux jours à l'action de la lumière diffuse. Le dessin consolidé de cette manière par son exposition au jour, on plonge la lame de métal dans un bain galvanoplastique de sulfate de cuivre, et voici maintenant les véritables merveilles du procédé. Attachez la plaque au pôle négatif de la pile , déposez sur les parties du métal non défendues par l'enduit résineux une couche de cuivre en relief; placez-la au pôle positif, puis creusez le métal aux mêmes points, et formez ainsi une gravure en creux : si bien que l'on peut à volonté , et selon le pôle de la pile auquel on s'adresse , obtenir une gravure en creux ou à l'eau-forte pour le tirage sous la presse en taille-douce , ou une gravure en relief analogue à la gravure sur bois , pour le tirage à l'encre typographique. L'épreuve photographique dont on fait usage pour la transporter sur le métal n'a besoin d'aucune préparation particulière, lorsqu'il s'agit de reproduire une gravure ordinaire déjà exécutée sur papier, et c'est le cas que nous avons admis plus haut. Mais tel n'est pas le cas général ; et, quand il s'agit de graver des objets d'histoire naturelle, des monuments ou des vues, l'épreuve photographique , dont on fait usage , doit être obtenue par un moyen qui diffère un peu du procédé ordinaire.
Ce qui constitue la difficulté essentielle pour la gravure des épreuves photographiques, c'est la reproduction de ce que l'on nomme dans la gravure le grain , c'est-à-dire les éclaircies ménagées par le burin dans les ombres du dessin. L'épreuve photographique ne présente rien de semblable : les ombres sont accusées par un empâtement uniforme. Dans les images de MM. Rousseau, Dévéria et Riffaut , on le produisait après coup à l'aide du burin ou de la roulette sur la plaque de métal gravée. M. Baldos forme ce grain sur l'épreuve négative, grâce à l'addition aux substances chimiques impressionnables d'un composé qui, en cristallisant dans la masse du papier, y forme de petits grains cristallins et transparents. Les détails du procédé ne sont point encore connus.
« Les épreuves sur papier obtenue» avec ces nowr elles planches d'origine photographique, sont tellement parfaites que Ton peut regarder comme définitivement résolu le grand problème de la gravure par l'agent lumineux. »
Procédés divers. M. Ziegler , dans un excellent article sur la photographie à l'Exposition universelle de 1855 ('), noua apprend que M. Rousseau s'occupe aujourd'hui d'un nouveau procédé de gravure , importé de Chartres. La planche est de laiton ; exposée d'abord aux vapeurs de l'iode , ensuite à la lumière sous un positif, l'image s'y produit par les modifications «lie subit l'iode sous l'influence des rayons lumineux.
« À cette opération succède une application de mercure par frottement au moyen d'un tampon. Le mercure ne s'attachant qu'aux endroits altérés par la lumière , on fait mordre avec un acide qui attaque le laiton sans altérer le mercure. Aucun métal, aucun mélange de métaux ne peut remplacer le laiton. Déjà des résultats très-remarquables ont été obtenus, les essais continuent ainsi que les progrès. »
« Depuis quelque temps M. Niepce de Saint- Victor s'occupe de recherches pour obtenir la production directe de Vimage sur ader et de la gravure comme opération subséquente. Déjà le 25 juin 1855 il a obtenu une réussite complète en gravant sans retouche une vue de l'abside du temple protestant qui se voit des fenêtres du Louvre. Ce petit essais est aussi fin, aussi modelé et aussi délicat que des essais sur plaque de Daguerre. L'épreuve est faite sur acier, dans la chambre noire, au moyea d'un vernis de bitume et de benzine ; partout où la lumière agit , le vernis sèche et devient impénétrable à l'acide ; au contraire, à la place des ombres il est comme pulvérulent et séreux. L'acide agit et grave d'autant plus profondément, que la lumière a été moins active.
« Le vernis que M. Niepce de Saint-Victor recommandait le 2 octobre 1854 (voyez page 456) , est excellent pour l'application qu'il a faite de la gravure héliographique sur verre.
(1) Dans le journal La Patrie du 4 juillet 1855
« On opère , dans ce cas , comme sur la plaque métallique, puis on soumet la feuille de verre à Faction de la vapeur de l'acide fluorhydrique pour graver en mat, ou bien on couvre la plaque de verre de cet acide hydraté pour graver en creux. On obtient ainsi de très-jolis dessins photographiques gravés sur verre , et si Ton opère sur un verre rouge dont la couleur ne soit appliquée que d'un seul côté, on a un dessin blanc sur un fond rouge. On pourrait obtenir des dessins blancs sur toute espèce de verre de couleur. *
Hélioplastie. M. Poitevin, en 1855, a fait une nouvelle
application de l'action de la lumière sur les mélanges des sels à acide chromique et des matières organiques gommeuses, pour produire immédiatement des gravures en relief ou en creux. Le procédé que M. Poitevin nomme hélioplastie repose sur la propriété qu'a la gélatine sèche et imprégnée d'un chromate ou bichromate et soumise à l'action de la lumière , de perdre la propriété de se gonfler dans l'eau, et que, soustraite à cette action, elle y prend un volume environ six fois plus grand.
Partant de ce principe, M. Poitevin applique une couche plus ou moins épaisse d'une dissolution uniforme de gélatine sur une planche de verre par exemple ; il la laisse sécher et la plonge ensuite dans une dissolution de bichromate de potasse ou de tout autre , pourvu que la base n'ait pas d'action sur la gélatine elle-même; il laisse sécher de nouveau et alors il impressionne , soit à travers un dessin positif , soit même au foyer de la chambre noire. Après l'impression, qui doit varier selon l'intensité de la lumière, il plonge dans l'eau la couche de gélatine. Voici ce qui se passe : toutes les parties qui n'ont pas reçu la lumière forment des reliefs , tandis que celles qui ont été impressionnées forment des creux. Il restait alors à transformer en planche métallique la surface de gélatine gravée arrivée à cet état; il suffit à l'auteur de la mouler en plâtre, et au moyen de ce moule il obtient, par les procédés connus, des planches métalliques, ou bien il la moule immédiatement par la galvanoplastie, après l'avoir préalablement métallisée.
Par ce procédé, les dessins négatifs au trait fournissent des
planches métalliques en relief pouvant servir à l'impression typographique , tandis que les dessins positifs donnent des planches en creux qui peuvent être imprimées comme celles en tailledouce. Il faut donc que les dessins qu'on peut reproduire par le procédé hélioplastique de M. Poitevin, soient faits par des hachures ou un pointillé apparent , si l'on veut obtenir des planches propres au tirage. En opérant sur une couche de gélatine d'une certaine épaisseur et en l'impressionnant à travers un dessin non formé par des traits, tels que les portraits photographiques, par exemple , on obtient , après le gonflement des parties non modifiées par la lumière, une surface modelée dans le genre des reliefs sur médaille (»).
M. Becquerel ajoute à ces détails: M. Poitevin n'est cependant pas le premier qui ait utilisé l'action réductrice de la lumière sur les sels formés par l'acide chromique avec les diverses bases, et principalement sur le bichromate de potasse en présence des matières organiques. M. Mungo Ponton s'en est servi pour le tirage des positifs sur papier, et M. Ed. Becquerel pour les études sur l'action chimique de la lumière et pour la reproduction des images du spectre solaire. M. Testud, de Beauregard, l'a employé pour obtenir des images diversement coloriées , et M. Talbot pour la gravure chimique, ainsi que d'autres savants anglais pour diverses applications. L'acide chromique réduit par la lumière forme, dans ces différentes circonstances, le corps colorant qui doit produire le dessin , ou bien pour la gravure il transforme la matière organique en vernis impénétrable à l'agent chimique qui doit creuser l'acier dans les parties non impressionnées.
Photogalvanographie. M. Paul Pretsch, de Vienne (Autriche), a inventé un procédé au moyen duquel il obtient , soit sur verre , soit sur tout autre plaque , couverte de substances glutineuses, mélangées de matières d'un usage photographique, un dessin en relief ou en creux qui peut être copié par le procédé électrotypique de manière à produire des planches pro-
(i) Lumière, 1856. n« 2.
près à l'impression. La base de son procédé est l'action de la lumière sur une couche de glu mélangée avec du bichromate de potasse, du nitrate d'argent et de Piodure de potassium. Après l'exposition de la plaque , on la lave dans de l'eau qui contient une solution de borax ou de carbonate de soude ; l'image sort alors en relief. Quand elle est suffisamment développée, on lave la plaque à Pesprit-de-vin , puis elle est recouverte de vernis copal qu'on enlève ensuite avec de Pessence de térébenthine, et enfin on immerge la plaque dans une faible solution de tanin. Elle est alors toute prête à être copiée par le procédé'électrotypique. On produit le dessin en creux en chauffant légèrement après le lavage à l'esprit-de-vin.
La méthode de graver de M. Mac-Pherson , imaginée en 1855, ne paraît être qu'une modification du procédé primitif de Niepce. La voici: La plaque métallique, acier ou cuivre , est enduite de bitume de Judée dissous dans de Péther sulfurique ; Péther s'évapore rapidement et laisse sur la planche une légère couche de bitume étendue très-uniformément On applique sur cet enduit sensible un positif sur verre ou sur papier, et on obtient une impression par l'exposition à la lumière ; on plonge la plaque dans un bain d'éther pour dissoudre le bitume non modifié par la lumière ; il reste sur la plaque un beau dessin négatif. La planche est alors plongée dans un bain galvanoplastique et dorée ; Por adhère aux parties purement métalliques sans attaquer le bitume. On dissout alors le bitume au moyen d'alcool en s'aidant d'une douce chaleur. Les lignes de l'image négative sont maintenant représentées par du métal pur, et le reste de la plaque est protégé par de l'or. On termine en attaquant la plaque par les procédés connus de la gravure à Peau-forte pour graver en creux les traits de l'image négative, lesquels dans les épreuves donneront les noires en rétablissant la vérité du dessin («).
Procédé Salmon et Garnier. En profitant de» propriétés de l'iode de se porter sur les noires et les reliefs, dé-
(4) Cosmos, t. VII, p. 435.
signées par M. Niepce de Saint- Victor (voyez page 440) , utilisant les avantages qu'offre la galvanoplastie , MM. Salmon et Garnier de Chartres ont imaginé plusieurs méthodes de gravure photographique. Elles diffèrent de celles de M. Niepce, parce que toutes les opérations peuvent être exécutées à l'ombre, c'est-à-dire par tous les temps et dans toutes les saisons.
L'un des procédés, dit le décalque direct sur cuivre de toute espèce de dessin, de gravure et de lithographie, quelles que soient leur ancienneté et la transformation de ce décalque en une gravure sur métal, s'opère de la manière suivante : On prend le dessin que l'on désire reproduire (supposons un dessin au crayon noir ordinaire) et on l'expose pendant quelques secondes à l'action des vapeurs d'iode , dans la boite destinée à cet usage ; puis retirant ce dessin , on l'applique sur la surface polie de la plaque de cuivre jaune: l'iode qui s'était porté sur les parties noires, sur les traits du dessin, se décompose sur cette plaque de cuivre, et si l'on vient ensuite à passer sur le métal une légère couche de mercure, le dessin apparaît sur le cuivre; le mercure s'est porté sur tous les endroits touchés par l'iode et a respecté , au contraire , ceux que cette dernière substance a laissée intacts ; de telle façon que l'on a déjà le dessin reproduit tout entier sur la plaque de laiton, mais en blanc. Pour isoler ce dessin du reste de la plaque , il suffit de passer pardessous , sans plus de précaution , un rouleau de lithographie chargé d'encre grasse, laquelle à son tour ne prenant que sur les endroits exempts de mercure , dans les intervalles des traits du dessin , l'isole complètement et le fait ressortir davantage. Pour renforcer la couche de corps gras et lui permettre de résister aux opérations qui vont suivre, on saupoudre entièrement la plaque de résine pulvérisée. Maintenant que le dessin se trouve sur le cuivre, que chacun des traits en est parfaitement isolé , et tout disposé à être transformé en gravure , il faut débarrasser la plaque du mercure formant les traits du dessin; l'huile grasse fait ici l'effet du vernis isolant des graveurs. On dissout donc le mercure au moyen d'une solution de nitrate d'argent, additionnée d'acide nitrique, et le métal (laiton) se trouve à nu et même légèrement creusé. Ici le travail qui doit suivre change
suivant l'usage auquel on destine la planche et le genre de gravure que Ton veut obtenir.
Si Ton désire graver en taille-douce, il suffit d'ajouter de Pacide et de faire mordre par les procédés ordinaires de ce genre de gravure. Désire-t-on, au contraire, obtenir une gravure pouvant être tirée à la presse lithographique , on plonge pendant quelques minutes la plaque de cuivre dans un bain galvanique chargé de chlorhydrate de fer, et Ton fait déposer une légère couche de fer métallique là où se trouvait précédemment le mercure, c'est-à-dire sur les traits du dessin. On retrire la plaque de cuivre du bain, et au moyen de l'essence de térébenthine on dissout l'encre grasse. On passe alors de nouveau la plaque tout entière à la vapeur d'iode , et on la frotte avec de l'ouate chargée de globules de mercure; il en résulte que, comme la première fois, la plaque prend une teinte blanche, due à l'amalgame du mercure ; mais comme ce dernier métal ne s'amalgame pas avec le fer , il suffit de frotter légèrement la plaque pour le chasser des endroits où se trouve ce fer , c'est-à-dire du dessin lui-même. Ainsi on a un dessin dont les traits sont recouverts d'une légère couche de fer , tandis que tout le reste de la plaque de laiton est revêtu d'une couche de mercure. Si maintenant l'on vient à passer un rouleau chargé d'encre grasse sur la plaque métallique, les traits seuls du dessin prendront l'encre, tandis que les endroits recouverts de mercure la refuseront. On peut alors tirer autant d'épreuves que l'on veut, en ayant soin de refrotter la plaque au mercure au bout d'un certain nombre d'épreuves tirées.
Supposons maintenant qu'au lieu d'une planche destinée à être imprimée sous la presse lithographique , on veuille en obtenir une pour la typographie, voici comment on devra procéder : Prenant la plaque au moment où elle va être plongée dans le bain galvanique, on se contenterait de substituer une préparation d'or au sel de fer et d'en laisser déposer une légère couche sur le trait (on prend l'or , parce qu'il résiste mieux à l'action des acides) ; on encre la plaque et l'on fait mordre tout autour du dessin; l'or préservant les traits, il n'y a que le cuivre environnant d'attaqué , de telle façon que le dessin lui-même se trouve en relief.
L'autre procédé de MM. Salmon et Garnier, la gravure des photographies, ne diffère du premier que par le point de départ : une fois l'image fixée sur la plaque de cuivre , le reste s'exécute comme un dessin ordinaire.
Si Ton expose pendant un certain temps à la lumière diffuse une plaque de laiton polie, soumise préalablement à l'action des vapeurs d'iode, et que l'on vienne ensuite à la frotter avec de la ouate chargée de globules de mercure, on observe le phénomène suivant : la plaque ne se mercurise pas, le mercure reruse de se fixer partout où l'iode a été influencé. Si, au lieu d'agir comme il vient d'être dit, on a pris soin de recouvrir une partie de la plaque avec un corps opaque quelconque , et que l'on essaie de mercuriser cette plaque comme la précédente, on remarque que le mercure prend parfaitement sur les endroits où l'iode a été soustrait à l'action de la lumière , tandis qu'il refuse toujours de se fixer dans les autres parties de la plaque. Cette découverte, due à MM. Salmon et Garnier, suffit parfaitement pour faire comprendre la possibilité de reproduire sur une plaque de laiton les images photographiques.
Prenez donc un cliché positif sur verre, ou bien une épreuve photographique sur papier, rendue transparente; appliquez ce cliché sur une plaque métallique iodée, laissez-la à l'ombre pendant un temps qui varie entre dix minutes et deux heures ; enlevez ce cliché et mercurisez la plaque, vous verrez alors s'attacher le mercure sur toutes les parties non influencées, c'està-dire celles qui correspondent au noir du cliché, aux traits réels du dessin, et laisser le reste de la plaque intact; si maintenant vous venez à passer par-dessus un rouleau d'encre grasse, les parties restées intactes prendront l'encre , et le dessin chargé ressortira en blanc sur le fond noir. Il ne vous restera plus qu'à continuer l'opération comme nous l'avons dit plus haut , et vous aurez résolu le problème de la gravure des photographies (»)
M. Gueyton(*) a trouvé un moyen d'obtenir d'une épreuve
(1) Cosmos, t. VI, 30 mars 1855, p. 345.
(2) Compte rendu de l'Acad. des sciences, n# 15, 14 avril 1850.
photographique sur verre ou sur métal , une gravure à l'eau-
forte susceptible de donner des épreuves en taille-douce.
Damasquinure héliographique. M. Charles Nègre a pris, sous la date du 13 août 1856, uu brevet pour un système nouveau de gravure héliographique dont il s'occupe depuis plusieurs années. Il adressa à l'Académie, dans la séance du 3 novembre 1856, deux planches gravées au moyen de son procédé et des épreuves en taille-douce, ainsi qu'une planche en cuivre pour le tirage typographique des damasquinures héliographiques sur cuivre. M. Dufresne avait pris un brevet pour le même objet , et M. Niepce de Saint- Victor ajoute à tous ces moyens de gravure hélio^raphique ceux de la gravure 6ur marbre et sur pierre lithographique comme ornement (*).
UTHO-PHOTOGRAPHIE. Enfin on a cherché aussi à multiplier les images photographiques en les transportant sur pierre lithographique , afin de pouvoir les imprimer comme les lithographies ordinaires.
En 183U déjà, à peine la daguerréotypie était-elle inventée, que M. J.-B.-A.-M. Jobard, de Bruxelles, pensait que l'application de la daguerréotypie à la lithographie ne saurait tarder d'apparaître. Voici comment il la concevait : Une pierre couverte d'iode, de bromure d'iode, de brome ou de la composition nouvelle moins sensible , que Daguerre nous fera bientôt connaître , ayant reçu l'impression de la lumière , serait à l'instant recouverte d'un enduit de gomme noircie qu'on laisserait sécher à l'obscurité. Il est évident que la gomme soulèverait aussi bien le mercure que la poussière d'iode décomposée , pour aller donner sa préparation à la pierre, tandis que l'iode non décomposée la préserverait des atteintes de la gomme. Qu'arriverait-il quand, après avoir dépouillé la pierre de toute sa gomme en la laissant dissoudre dans l'eau, on passerait le rouleau sur cette pierre ? Evidemment le noir ne s'attacherait qu'aux parties entièrement préservées et n'adhérerait point à celles que
(i) Voyez Compte rendu, t. XLIII, ir 18. - Lyinière, n' U> et 47, I85ti,
4fn
la gomme aurait touchées. On pourrait donc couvrir la pierre d'encre grasse et lui donner une préparation suffisante pour supporter un long tirage. Si la pierre ne souffrait pas ce procédé, n'avons-nous pas la plaque de zinc et l'étincelle électrique? Celui qui réussira aura fait autant pour les arts que Daguerre lui-même, et aura droit à la même récompense (*).
En inventant, en 1852, la Litho-photographie, MM. Remercier, Iierebours, Barr eswil et Davanne ont réalisé le vœu de M. Jobard, et ont créé une nouvelle branche des arts graphiques qui sera d'une application féconde. Ces Messieurs ont déposé à l'Académie des sciences de Paris, le 28 juin 1852, la description de leur invention. Leur procédé consiste à préparer un négatif sur papier et à produire un positif sur pierre lithographique. Le positif est obtenu par un enduit gras ou résineux, soluble dans un dissolvant par l'action de la lumière ; la pierre lithographique imprégnée de cet enduit est recouverte du négatif et d'une feuille de verre, et polarisée; puis elle est mise à nu, au moyen d'un dissolvant. Ces Messieurs utilisent pour enduit les propriétés du bitume de Judée indiqué par Nicéphore Niepce, et comme dissolvant Péther sulfurique.
Les parties mises à nu par le dissolvant sont encrées; on enlève le bitume qui reste sur les parties où l'encre grasse n'a pas agi, on acidulé la pierre et on traite le reste par les procédés ordinaires de la lithographie.
Le premier cahier de litho-photographie a été présenté à l' Académie des sciences le 9 janvier 1854; il contenait six planches in-folio, de monuments de Neuville, de Strasbourg, de Chartres, de Beauvais, de Saint-Loup, de Baud, etc., toutes d'une parfaite réussite.
D'autres procédés lithographiques ont été expérimentés, par lesquels on est arrivé au même résultat
En 1854, M. Herman Halleux a réussi à fixer sur la pierre lithographique les images produites dans la chambre . obscure, et même les images des objets animés. Les procédés varient avec les objets à reproduire. Voici comment il opère
(!) Rapport sur l'exposition d'induNtiï»; française de <W
pour fixer les images des objets architectoniques : On choisit une pierre lithographique qu'on a soin de ne pas prendre trop lourde , et on la serre dans le cadre de l'exposition , puis on l'use à la meule, afin de lui donner le grain exigé pour le dessin au crayon ; ensuite on l'imprègne avec une dissolution faible et neutre d'oxalate de sesquioxyde de fer, et on a soin de faire pénétrer le liquide aussi avant que possible. Ainsi préparée , la pierre se conserve longtemps , pourvu qu'elle se trouve à l'abri de la lumière. La pierre qui doit être exposée dans la chambre noire, doit être, non pas mouillée, mais humide; la durée de l'exposition varie.
Au sortir de la chambre obscure , la pierre porte déjà l'image en train ; en versant dessus une dissolution de carbonate d'ammoniaque, l'image se fixe et devient plus nette ; un lavage à l'eau permet d'éloigner les sels solubles qui imprègnent la pierre,
Pour reproduire l'image au moyen de la pierre, on commence à faire ronger la pierre avec un acide, puis on passe l'image à l'encre d'imprimerie et on procède comme d'habitude. Le rongeant à préférer est l'acide oxalique très-étendu. ( Cosmos.)
M. Poitevin a pris, dans le mois d'août 1855, un brevet pour un procédé nouveau de lithographie, qu'il a communiqué le 7 janvier 1856 à l'Académie des sciences. M.Poitevin, abandonnant le bitume de Judée, utilise l'action réductrice de la lumière sur les sels formés par l'acide chromique avec les diverses bases, et principalement sur le bichromate de potasse en présence de matières organiques (voyez p. 462).
Ainsi son procédé consiste à appliquer une ou plusieurs couches d'un mélange à volumes égaux d'une dissolution concentrée d'albumine ou de riz, succédassées, fibrine, gomme arabique, gélatine, etc., et d'une dissolution concentrée d'un chromate ou bichromate à base alcaline, terreuse ou métallique indifféremment, excepté toutefois ceux dont la base précipiterait la matière organique de la première dissolution; la dissolution concentrée de bichromate de potasse est celle qu'il emploie de préférence.
Après la dessiccation, on place sur la couche sensible une épreuve négative ou on expose à la chambre noire. Quand la
lumière a terminé son action, on lave, on enlève par conséquent tout le bichromate qui n'a pas été altéré, et il reste sur la pierre une couche de gélatine portant, plus ou moins profondément , une image formée par du sesquioxyde de chrome. Si alors on passe un tampon ou un rouleau imprégné d'encre grasse sur la pierre , tous les points qui auront subi l'action de la lumière, et dans lesquels se trouve l'oxyde de chrome, retiennent l'encre grasse, tandis que la gélatine humide la refuse.
Le tirage des épreuves sur papier peut alors se faire par les mêmes procédés employés dans la lithographie (Lumière, 1856, n°* 2 et 14).
M. Emile Rousseau emploie les mêmes procédés pour la litho-photographie que M. Poitevin; il les a communiqué le 21 décembre 1855 à la Société française de photographie à Paris.
M. Ernest Conduché, qui a étudié sérieusement ces procédés, en signale les inconvénients dans le Journal photographique (La Lumière, 5 août 1856, n° 14). Le résultat de ses recherches l'ayant conduit à la découverte de plusieurs procédés de transports des images photographiques sur pierre lithographique d'un grand intérêt, nous en donnerons un résumé.
M. E. Conduché a reconnu que le tirage des pierres traitées par les procédés Poitevin et Rousseau est extrêmement restreinte. En limitant le chiffre des épreuves à soixante, il croit que c'est tout ce qu'on pourra obtenir sans empâtement des demi-teintes et l'invasion des blancs par l'encre grasse. Ainsi il doute de la possibilité pratique de tout procédé dans lequel une couche de matière étrangère (gélatine, albumine, gomme, etc.) se trouve entre la pierre et l'oxyde de chrome ou tout autre oxyde métallique qui retient l'encre lithographique. En effet, les principes sur lesquels sont basés les procédés de la lithographie servent de preuves aux observations de M. E. Conduché. On sait, dit-il, que toutes les fois qu'un corps gras est mis en contact avec une pierre lithographique, ce corps laisse son empreinte sur la pierre ; si on fait mordre la pierre par un acide, le corps gras n'étant pas attaqué, il restera sur la surface de la pierre une couche grasse qui prendra l'encre lithographique toutes les fois qu'elle lui sera présentée, tandis qu'elle sera re-
fusée dans tous les points où l'acide a mordu, si tous ces points conservent un degré d'humidité convenable. Il se passe , dans ce cas, une réaction chimique qui a pour résultat de laisser à la surface de la pierre une couche grasse formant l'image et composée d'un véritable savon à base de chaux. On sait, en outre, qu'il est possible de reproduire toute espèce de gravure , ancienne et récente, par la lithographie, en mettant l'encre grasse qui produit l'image dans des conditions spéciales, et, en particulier, en la transformant en un véritable savon. Une pression plus ou moins énergique et prolongée entre la pierre et l'image de nature savonneuse, formée sur le papier, laissera sur la pierre une empreinte g)tasse qui sera traitée par les procédés ordinaires de la Uthograph^.
Considérant qu'on forme avec toutes les bases métalliques des savons insolubles, soit directement, soit par double décomposition, M. Conduché applique directement ces principes à la photographie, et il prouve qu'une épreuve photographique étant produite sur papier par un procédé quelconque, la couche métallique qui forme l'image peut être transformée en savon et, par suite, transportée sur pierre.
Ce n'est pas par un procédé unique , mais par une série de procédés que M. Conduché opère, et il les résume de la manière suivante : 1° transformation de la couche formant l'image en un savon métallique insoluble ; 2° contact de ce savon avec la pierre; 3° double décomposition produite sur la pierre laissant à sa surface un savon dur à base de chaux, qui est traité comme tout dessin sur pierre lithographique, quant à la morsure et au tirage.
Ceux qui sont familiarisés avec les études photographiques savent qu'il est un grand nombre de composés métalliques sensibles à la lumière ; or chacun de ces composés métalliques possède pour la matière grasse ou les acides gras une affinité plus ou moins marquée. Ainsi on s'explique ce qui se passe entre le savon métallique qui forme l'image et la pierre sur laquelle on l'applique par pression et par contact Au lieu d'avoir sur la pierre un savon à base métallique, nous aurons un savon à base de chaux, produit par double décomposition. Or, comme
les savons à base de chaux sont beaucoup plus durs que le* #** # vons à base métallique, tous d'une nature plus ou moins molle, on comprendra facilement que l'image formée ainsi directement sur la pierre résistera sans peine à un tirage considérable.
M. Mac Pherson, de Home, dont nous avons déjà parlé (voyez p. 464), a employé aussi son procédé à la lithographie ; voici comment : On dissout du bitume et l'on étend la solution sur une pierre lithographique ordinaire ; on applique sur cette couche sensible un négatif sur verre ou sur papier ciré, on l'expose aux rayons directs du soleil pendant un temps plus ou moins long , suivant l'intensité de la lumière , et l'on obtient sur bitume une image positive. On plonge ensuite la pierre dans un bain d'éther qui dissout instantanément le bitume sur les points qui n'ont pas été frappés par la lumière, et laisse une image formée par le bitume que la lumière a modifiée. La pierre, lavée avec soin, peut être mise immédiatement entre les mains d'un lithographe, qui, en la traitant à la manière ordinaire par la gomme et l'acide , en tire des épreuves comme de coutume (Cosmos, 1855, vol. VII, p. 435).
Voilà la photographie dans son ensemble , dans ses détails et dans ses applications si diverses ; depuis son apparition, il n'y a que dix-sept ans, la voilà répandue partout, grandissant et progressant sans cesse. Cet art occupe maintenant un très-grand nombre de personnes; il y a des ateliers et des imprimeries photographiques considérables, et des écoles pour former de jeunes photographes. L'Institut photographique du Dr Schnauss à Jéna, fondé en 1855, le premier de ce genre, est distiné à l'enseignement théorétique et pratique de la photographie. Les publications, les traités et les journaux spéciaux augmentent de jour en jour.
Maintenant, et en considérant les belles productions photographiques de Bisson, de Baldus, de Biilardeau, et de tant d'autres, nous nous demandons, comme on l'a fait déjà mainte fois, quelle influence aura la photographie sur les autres arts du dessin. Les fera-t-elle disparaître? Faudra-t-il, comme on Ta prétendu, que bientôt les peintres, les dessinateurs, les lithographes , les graveurs changent de profession et se fassent photo-
•graphes pour pouvoir subsister? — Notre conviction, à nous, est que la photographie ne remplacera jamais complètement ces arts, pas plus que la lithographie n'a entièrement supplanté la chalcographie. La photographie est un procédé de plus, un moyen nouveau et des plus précieux pour la reproduction et la multiplication, une nouvelle richesse ajoutée à celles qui existent déjà dans le domaine des arts graphiques.
Mais la plus parfaite gravure photographique de MM. Niepce de Saint- Victor , Baldus , Rousseau, etc. , n'atteindra jamais les belles planches dues au burin ou à la pointe des Edelinck, des Wille, des Rembrandt, des Desnoyers. La litho-photographie la mieux réussie de MM. Lemercier restera toujours à une grande distance des lithographies si suaves et si moelleuses de nos dessinateurs modernes. Un portrait fait par un artiste de talent, ne fût-ce qu'au crayon, sera toujours plus beau, plus attrayant qu'une photographie.
Cependant il est vrai de dire que les arts du dessin n'ont qu'à gagner au concours de la photographie: en faisant mieux ressortir la véritable valeur des ombres et des demi-teintes, et en découvrant une grande quantité de détails fins, la photographie est devenue précieuse aux artistes pour l'étude. De plus, cet art merveilleux, pratiqué par un artiste habile, tiendra lieu, dans certains cas, du dessin, de la gravure et de la lithographie ; pour les détails d'architecture et d'autres choses de cette nature, il est même supérieur à tous les autres genres de reproduction. Ainsi par la photographie l'art s'est relevé.
On a discuté souvent la question de la place à assigner aux œuvres photographiques dans les expositions d'art et d'industrie, et l'on s'est demandé si la photographie est une science, un art ou une industrie. Nous croyons qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'elle tient de chacun d'eux, et qu'elle peut parfaitement prendre rang parmi les arts graphiques dont nous venons de parler dans notre livre. En les désignant sous le nom cf arts industriels, ou d'arts graphiques de midtiplication , ces arts formeraient un groupe particulier, intermédiaire et lien entre les sciences, les beaux-arts et l'industrie , auxquels ils touchent par bien des points.
Nous voici arrivé au bout de la tâche que nous nous étions imposée , et dont la limite était tout naturellement PExposition universelle de Paris de Tannée 1855 , date marquante dans les fastes de l'industrie et des arts.
Connaissant à présent tous les arts graphiques de multiplication, nous pouvons mieux mesurer toute la distance qui nous sépare pour jamais, il faut l'espérer, des premiers essais de gravure, et apprécier, à cet égard au moins, la grande supériorité de notre époque ; nous pouvons aussi nous faire une idée plus juste et plus haute des travaux immenses de ces hommes ingénieux, actifs, pleins d'ardeur pour la science, qui nous ont fourni cette quantité innombrable de moyens que nous possédons actuellement pour reproduire et propager la pensée.
Mais quoique nous soyons au terme de nos investigations dans le domaine des arts graphiques qui ont pour but spécial la propagation par l'impression, et que la récolte soit belle, soit pour l'abondance, soit pour la richesse des procédés, nous sommes convaincu que l'art n'a pas dit son dernier mot. La nature est inépuisable, et elle offre à ces travailleurs intelligents, à ces chercheurs infatigables, à ces opérateurs laborieux, dans les sciences, les arts et l'industrie, un avenir non moins magnifique, dont nous ne pouvons avoir que le pressentiment.