CHAPITRE PREMIER
États successifs des classes ouvrières ^ en
France.
La transfonnâtion des esclaves de Fancieime société païenne en serfs par l'établissement de la féodalité; des serfs en salariés, par Fémancipation; et des salariés, par leur activité, leur application, leur prévoyance, leur économie, leur bonne conduite, en commerçants, en industriels, en artistes, en gens de lettres et de loi, en prêtres, en savants, en petits propriétaires du sol , etc., qui s'élèvent ensuite aux meilleures positions sociales , d'où ils pourront retomber plus tard , par des désordres et des vices, dans les dernières conditions , est un fait
2 DES ÀSSOGIAT(0I(S OUVRIERES.
bien connu. C'est ainsi que la noblesse héréditaire , les familles couronnées elles-mêmes , sortent de la glèbe qu de Tesclavage , et finissent, lorsqu'elles ne meurent pas dans toute leur gloire , par redescendre et s|e confondre dans les rangs inférieurs des peuples à la tête desquels elles marchaient , ou dont elles étaient la force intelligente.
Les différentes conditions sociales sont donc, à la longue et tour ^ tour, le partage de toutes les famUles. Voilà comment des noms nouveaux succèdent à des noms illustres qui s'obscurcissent momentanément ou vont se retremper dans l'ancien tiers état, leur source primitive, pn en a continuellement des preuves par les gépérations de chaque lignée qu'on voit s'éley^v ^ s'abaisser dans Tordre social , d'une msmiè^ë qui serait semblable au flux et reflux de la mer, si les périodes de grandeur et d'abaissement étaient moins inégaux. C'est là pour les famiUes, quelle que soit leur position à une époque donnée, une loi générale , je dirais presque d'égahté , à laquelle le temps les soumet toutes.
Par conséquent, la distance qui sépare les diverse? classes de la société n'est pas infran-
DftS ÀSSOGIÀttONS OUyBI^BES. 8
thissable , ainsi que certaines gens se plaisent & le répéter. Personne , d'ailleurs , sur la terre de France ^ n'a aujourd'hui de privilège. Nonseulement il n'y a plus ni âefs , ni seigneuries , ni droit d'aînesse, ni droit de masculinité; mais encore oh vient de faire participer la nation tout entière à la souveraineté , en mettant en pratique le suffrage universel. Aucune classe de là nation n'est déshéritée des avantages accordés à d'autres classes. L'honmie de travail manuel fait partie de la cité aussi bien que le publiciste le plus éminent et le législateur lui-même. Les serfs , les vassaux, qui existent encore dans une pdrlie de l'Europe , n'existent plus chez hous j où il n'y a plus que des citoyens; et ce titre pla(^ à côté du descendant des plus célèbres maisons le plus simple artisan. L'un et l'autre, égaux, parfaitement égaux vis-à-vis de la loi et dans la vie publique, sont astreints aux tifièmeni obligation^ , ont exactement les mômes devoirs , les mêmes droits , et peuvent tous , par 'lèuré aptitudes, leurs talents, leurs vertus, arriver àiix richesses et aux premières dignités du pîcfÊ. tous les hommes, en France, sont donc soumis à la même loi. Mais c'est à ces titres
4 DES ASSOCIATIONS OUYBIÈBBS.
seuls qu'il y a et qu'A peut y avoir égalité entre eux. Sous tous les autres rapports, la nature les a créés inégaux : elle a doué l'un des qualités les plus précieuses, à l'autre elle a tout refusé. Ces qualités donnent au premier un immense avantage, et le second, par leur absence, est fatalement voué à une position dépendante.
Sans doute on peut regretter que les hommes ne soieni; pas égaux entre eux à tous égards , et n'aient point la même valeur. Mais, regrets superflus ! L'homme né chétif et faible , l'infirme , l'ignorant, le paresseux, l'imprévoyant, le débauché , ne peuvent lutter avec l'homme intelligent, robuste, instruit, laborieux, économe, et de bonnes mœurs. Obtiennent-ils, les uns et les autres , le même sort 1 Assurément non , mille fois non. Enfin , pour ne citer que des exemples pris dans l'industrie : sont-ils nombreux les ouvriers qui, toutes les circonstances aidant , pourraient devenir des Franklin , des Arkwright, ou bien des Jacquard?
Ce sont là des différences qui résultent de l'organisation de chacun, de sa volonté persévérante , de mille accidents , et contre lesquelles
DBS ÀSSOGIÀTIOIfS OUYBIBBES. 5
les lois écrites dans nos codes ne pourraient assurément rien.
Mais ces inégalités n'ont pas empêché la condition matérielle de la nation française , et plus particulièrement celle des ouvriers ^ tenus jadis dans la misère et l'abaissement , de s'améliorer presque constamment depuis un siècle et demi, et surtout depuis les changements que je viens de rappeler , c'est-à-dire depuis notre grande révolution de 1789 et ses heureuses réformes. Tous ces grands résultats ont été obtenus , grâce principalement à l'/idmissibilité de tous les Français à tous les emplois publics; à Tabolition des anciennes corporations d'arts et métiers; à la liberté de choisir sa profession ; à l'affranchissement de l'industrie et du travail ; à la division égale des héritages entre tous les enfants des mêmes parents (1) ; au droit concédé à tous , sans restriction, d'acquérir et de posséder le sol ; à la suppression de toute distinction et prérogative de race, de naissance, pour ne laisser subsister qu'une noblesse viagère, qui
(1) Et , à leur défaut, entre les différentes styuchea copartageantes, ,
é HiS ASSOCIATIONS OUTBIBRBS.
eut de Um les temp^y et appértîôndra tonjours (parceqae la Datnre de rbomiDe et ceBe des dioses leTetdent dnsi) aniphis bborieax, aux phis întidigents 9 aux pfaiS habiles , âax pltis dighes. Les ^amtages qtd résultent des changements amenés par la tétolntkni de 89 ne sont pas égaux pour tontes les classes dont se coiiiposait aotrefois la nation , et il en est de propres à diactme. En partie problématiques, ou même mils à certains égards , pGlur la ckrsse la plus faTorisée ^ ils sont d*autâfnt plus gfslnds pour lès antres classes, que cdDélt-ci étaient dans une position moins bonne.
bES ASSOCIATIONS OUVBIÈBES.
GHAPITBE II.
Avantages que les ouvriers ont retirés de ta révolution de 1789.
Les anciennes maîtrises et corporations d'arts et métiers, dont il était de condition rigoureuse pour ^ut ouvrier , fabricant ou entrepreneur , de faire partie, n'avaient ^as seulement l'inconvéiiient d'entraver l'industrie, de s'opposer à ses progrès, d'en donner le monopole â quelques-uns, mais encore d'empêcher les ouvriers de travailler pour leur propre compte, et de les Sacrifier aux intérêts des maîtres , ainsi qiie les consommateurs 9 c'est-à-dire le public, qui se procurait plus difQcilement et payait plus cher tous les produits dont il avait besoin.
Alors le nombre des maîtres était limité ; eux seuls pouvaient fabriquer et vendre les objets de leur commerce. La maîtrise, accordée par eux, restait , à bien dire , le patrimoine exclusif de leurs familles , et les épreuves pour y ad-
8 DES ASSOCIATIONS OUYBIÈRBS.
mettre un ouvrier ou compagnon n'étaient, sous une forme légale , qu*un prétexte pour l'en écarter (l). En outre , l'ouvrier d'une industrie ruinée , d'une industrie sans commandes , n'était pas libre de travailler, même temporairement , pour une autre industrie qui manquait de bras, ni de s'établir ailleurs que dans la ville où il était né , où il avait fait son apprentissage. Les règlements ne lui permettaient d'exercer qu'un seul métier, et encore après un temps beaucoup trop long d'apprentissage.
Enfin, la différence souvent très-grande entre les statuts et privilèges concédés aux communautés d'arts et métiers, non -seulement des diverses professions , mais aussi de la même profession dans différentes villes , et la bizarrerie f l'extravagance de certaines dispositions de ces espèces de codes obscurs , comme les appelait Turgot (2) , ont fréquem- 'ment servi d'arsenal à la tyrannie des maîtres envers les ouvriers. Les Règlements sur les arts
(1) Voir De V Industrie française f par le comte Chaptal , tome II, p. 318 — Voir encore J.-B. Say, etc.
(2) Dans un édit de Louis XVI, dont il sera parlé à rins* tant.
DES ASSOCIATIONS OUYBIÈRBS. 9
et métiers de Paris, rédigés au treizième siècle, et connus sous le nom du Livre des Métiers d'Etienne Boileau (l), le grand Traité de la Police , par Delamare (2) , le Recueil des règlements de manufactures, etc. , témoignent, presque à chaque page, de cette bizarrerie, comme de la diversité infinie des statuts des anciennes corporations. Mais si Ton ne veut pas se donner la peine de consulter ces sources importantes, on a un édit célèbre publié en février 1776, et portant suppression des ju~' randes; édit dont les considérants s'expriment de la maniée suivante, relativement à certaines dispositions de ces statuts :
< Toujours dictés par le plus grand intérêt « des maîtres de chaque communauté , il en est «qui excluent entièrement (de la maîtrise) <K tous autres que les fils de maîtres ou ceux
(1) Voir, dans la Collection de documents inédits sur rhistoirede France, publiés sous format in.4° par les soins du ministre de Tinstraction publique, le Yolume qui contient ces règlements.
(2) Quatre Yolumes in-folio, y compris' la con^tntMtion. Voir surtout le second volume publié en 1713, et continuant la pagination du premier (p. 649 à 1496 sans les tables).
10 DK8 A.SSOGUTIOHS OUTBlàBÏS.
« qni fusent des veuves dé maîtres. .
t Dans un grand nombre de communautés, € il suffit d'être marié pour être exclu de Tapc prentissage, et par conséquent de la mal* « trise.
€ L'esprit de monopole ^ui a présidé à là c confection de ces statuts a été pôusâé jusqu'à < exclure les femmes des métiers lés plus con-* « venables à leur sexe, tels que la broderie , « qu'elles ne peuvent exercer pour leur propre € compte. »
Que diront de ces iniques et stupldes dispositions les hommes qui soutiennent que ta concurrence ou la liberté dans l'industrie, dans le travail , est un principe de tyrannie , une cause sans cesse agissante d'appattvrissemênt , de misère pour le pays entier^ et d'extermination pour le peuple?
Certes , il y avait dans les règlements cités une impitoyable tyrannie; et s'il est ttai que la concurrence n'assure pas de travail au pauvre, où bonviendra du moins , que les maîtres ou les fabricants d'autrefois savaient très-bien faire servir leur monopole à en refuser , et prati-
DES ASSOCIATIONS OUVBIEBBS- 11
quaient encore moins la fraternité envers les ouvriers que ne le font les patrons d'aujourd'hui. A côté de ces injustices , de ces violations du droit le plus sacré , le plus naturel , celui de porter son travail et son industrie où on les croit le plu$ profitables, et d'employer comme on l'entend $on intelligence , ses forces , son habileté à se procurer des moyens de subsistance ^ il y avait, de la part des ouvriers , d'au- ^ très injustices , d'autres violations qui leur servaient de vengeance, et devenaient pour eux comme une compensation. Un ouvrier, un compagnon , le seul qui eût le droit de travailler pour un maître , avait-il à se plaindre de celui-ci, et la plainte était-elle admise par le corps, aussitôt on damnait {€é\mi le mot employé) la boutique de ce maître. Dès ce moment il n'était permis à aucun d'eux d'y travailler : le maître était forcé ou de cesser immédiatement ses travaux , ou de faire les excuses et les réparations qui lui étaient imposées. Avaient-ils à se plaindre des magistrats d'une ville , ils dai»naien^cette même ville, et tous les compagnons en sortaient à la fois : les ateliers devenaient déserts, tous les travaux étaient suspendus; les
12 DES ÀSSOCUTIONS OUVBIEBBS.
nouveaux compagnons passaient sans s'arrêter; et il fallait que lesmsdtres allassent dans les villes voisines négocier le retour des ouvriers (i).
Aussi FAssemblée constituante s*empressat-elle d'abolir un tel régime, et de le remplacer par la liberté de l'industrie et du travail, comme Turgot l'avait déjà essayé en 1776, pendant son trop court ministère. Mais en 1791 la mesure ne devançait plus l'opinion générale ; elle ne faisait que s'y conformer. Étrange oubli des leçons de l'expérience! Qui aurait pu croire que, cinquante ans seulement après une réforme si utile , si longtemps , si vivement réclamée , on en viendrait chez nous à faire publiquement , dans des discours et des écrits , l'éloge d'un système renversé aux applaudissements unanimes du peuple des travailleurs ; à critiquer la liberté du travail , ou , ce qui est la même chose, de l'émulation et de la libre concurrence dans l'industrie?
(1) Chaptal , ouTr. précité.
BBS ÀSSOGIÀtlONS OUYBIÀBBS. 13