CONCLUSIONS
Des faits et des considérations (pii précèdent ressortent, ce me semble, les vérités que voici :
La condition des classes ouvrières, en France, s'est, depuis longtemps, notablement améliorée; mais raffranchissement de l'industrie , des hommes qu'elle emploie, des ouvriers qui la servent, en un mot, l'ère de laliberlé du travml, commence à la révolution de I78d. Ce progrès n'est pas le dernier possible; et on doit s'at^ tendre à de nouvelles conquêtes , à des améliorations plus importantes micore.
L'association, principe excellent de force, d'économie et de succès^ me semble devoir y jouer un des principaux rôles; toutefois, on lui a prêté plus d'avenir qu'elle n'en a réellement. Je pourrais me borner à dire qu'elle est, du moins telle qu'on la prône aujourd'hui, bien difficilement praticable , et qu'elle offre peu de chances de durée : mais l'importance du sujet exige quelques développements.
Reconnaissons tout d'abord que l'associ^itio^
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CNivrière ne pourra jamais s'appliquer à tous les ouvriers. Ceux qui s'y engageront ne seront jamais que des ouvriers sans travail , et des fabricants gênés ou ruinés ; car tous ceux dont les affaires ou les journées seront restées bonnes , voire même passables , ne voudront point sacrifier leur position à un avenir incertain. D'autre part, les associations nouvelles, entrant en concurrence avec les usines déjà existantes, ruinant quelques-unes de celles-ci, augmentant les difficultés de toutes, ne feront guère autre chose que déplacer la misère. Par conséquent , elles ne sont pas un remède infaillible avec lequel on puisse guérir ou prévenir tous les maux. Examinons maintenant les problèmes que soulèvent les associations ouvrières.
Celles qui sont conclues avec les fabricants et entrepreneurs ne seront pas fort profitables aux ouvriers. Si Ton considère, en effet, que la plupart des industries ne rapportent aujourd'hui aux chefs d'usines que les intérêts des fonds engagés dans ces établissements , et que toujours les intérêts des capitaux empruntés doivent être prélevés , on reconnaîtra que , dans les cas où le chef a pour associés tous ses ou-
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vriers, la portion des bénéfiœs qui devra revenir à chacun sera trop minime pour améliorer son sort. Si , au contraire, quelques-uns seulement sont, en sus de leurs salaires , intéressés au succès de l'entreprise, bien peu participeront aux bénéfices , et la grande masse n'en profitera en aucune manière.
Cependant cette association, ou mieux cette demi-association des ouvriers avec un fabricant ou entrepreneur, lequel reste maître de la direction de Fentreprise , et libre de renvoyer des travailleurs comme d'en recevoir de nouveaux, est celle qui offre le plus de chances de durée, de succès et de profit. Ce genre de société prévient l'anarchie des volontés et des égoïsmes, pour laisser dominer la volonté du chef, dont les fonds et le crédit personnel soutiennent l'entreprise, et dont l'intérêt, par la force même des choses , est le même que celui de tous les associés.
Quant à l'association des seuls ouvriers entre eux , elle n'aura guère d'autre résultat que de placer la masse dans la dépendance des nouveaux chefs qui sortiront de son sein, pour remplacer tout simplement quelques-uns des
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patrons actuels. Mais ceux-là auraient toujours fini par percer; car c*est dans les rangs de ces ouvriers habiles , capables et rangés, que se recrute , chaque année , la classe moyenne.
Quelques associations dues à l'élan donné par la révolution de février subsisteront néanmoins, et il faut s*en féliciter ; mais on ne saurait trop répéter que ce succès est possible à celles - là seules qui auront été formées et conduites avec le plus de prudence.
Ce n'est pas seulement de bénéfices, c'est aussi de perte, qu'il peut être question dès qu'il s'agit d'industrie. Dans ce dernier cas, les ouvriers associés souffriront plus que d'autres ; il leur faudra tomber de plus haut , et attendre , sous le coup de la misère qui suivra la ruine de Tentreprise commune, une occasion de rentrer dans les établissements qu'ils auront quittés.
Le manque de capitaux de ces associations, et , par suite, leur peu de crédit, les exposeront à plus de dangers que les entreprises ordinaires. Quand on pense aux faibles profits que donne habituellement l'industrie, on craint que le fonds de réserve destiné à obvier aux chômages et autres cas imprévus ne se puisse former que
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bien lentement , si même il devient jamais réa« lisable. Enfin , cette pénurie de fonds nuira singulièrement à rétablissement sérieux des associations ouvrières, en les mettant hors d*état d'acheter en gros et de se procurer des machines , économiques en somme , mais d'une installation première onéreuse. Ces avantages, qui constituent souvent tout le gain des exploitants actuels , donneront toujours aux patrons ordinaires une supériorité qui sera fatale à la plupart de leurs nouveaux concurrents.
Moins nombreuses encore sont les chances de réussite pour les associations dites fraternelles qu'on essaye aujourd'hui de réaliser d'aprèfe un plan purement théorique. Celles-ci, recrutées sans choix, ne peuvent jamais , faute d'unité dans la marche , de force dans la direction et d'obéissance dans l'exécution , espérer le moindre succès , surtout si l'on y conserve l'absurde principe de l'égalité du salaire. Le peu d'intérêt qu'aurait alors chaque membre à faire mieux et plus que les autres, établira entre tous un niveau de paresse et d'insouciance, qui finira bientôt par ruiner l'entreprise.
11 n'y a pas non phis de prospérité possible
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pour tes associations ouvrières qui , n'accordant pas à teurs gérants assez d'autorité , d'indépendance et de stabilité , les remplacent fréquemment , ou gênent leur action par un contrôle abusif, et une jalouse critique dans les détails de leur gestion. C'est ainsi qu'on fera naître chez beaucoup de gérants la pensée de se retirer, s'ils croient pouvoir entraîner avec eux une bonne partie de la clientèle , pour établir ailleurs une entreprise rivale, fondée à leurs risques et périls, mais sous leur direction absolue. Or, parmi les statuts que j'ai examinés, un seul prévoit ce cas , cependant fort important ; car la retraite d'un gérant peut amener infaillible*^ ment la chute de l'association qu'il abandonnerait.
Suivant donc qu'eltes se rapprocheront dai vantage des conditions qui viennent d'être indiquées comme causes de succès ou de ruifie , les associations ouvrières doreront plus ou moins longtemps ; mais il n'est pas possible d'admettre qu'elles finissent jamais ni par se substituer entièrement à l'industrie privée, ni même par lui créer une bien sérieuse concurrence , sur^
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tout quand il s'agît d'exploitations qui ne sauraient réussir que sur une grande échelle.
On conçoit aisément, à Taide de ces données, pourquoi l'association de bijoutiers dont j'ai parlé plusieurs fois (celle-là même, je crois , que recommande le journal CAtelier)^ a constanoment prospéré depuis sa fondation , il y a quatorze ans ; comment il en a été de même pour quelques autres, malheureusement trop rares, que j'ai vues se former dans divers centres de fabrique (voy. p. 49 et 53), et en particulier pour celle qu'a fondée dans la ville d'Amiens un bienfaisant et généreux manufacturier (voy.
p. 53); comment, enfin, on peut presque prédire tout succès aux associations conçues et conduites avec la prudence, la sagesse et la sévérité qui caractérisent la société de fondeurs dont il a été aussi question (voy. p. 75).
Il est encore pour les sociétés ouvrières une chance toute spéciale de succès : c'est celle que présente l'association récemment conclue entre quinze ouvriers formiers. Cette industrie ne compte à Paris qu'une soixantaine de travailleurs qui suffisent aux besoins du commerce. U
leur sera facile de s'entendre cordialement , et de se maintenir dans des limites qui leur permettent de rester maîtres de la place. Mais combien y a-t-il de professions qui se trouvent dans une aussi exceptionnelle et aussi favorable condition?
Comparez ces associations avec la grande majorité de celles qu'a fait naître la révolution de 1848 , et vous resterez convaincu que si les premières doivent leur réussite au choix , aux qualités et au petit nombre des sociétaires , les secondes n'ont rien à espérer. Dans les unes, statuts , organisation , personnel , tout est bon et raisonnable. Dans les autres , au contraire, tout est mauvais et insensé , depuis les princi^ pes industriels et les tendances politiques jusqu'aux hommes, ou du moins beaucoup de ceux qui les composent.
En résumé , la très-grande masse ne gagnera rien , quoi qu'on en ait dit , à l'association ^ et les hommes qui la réclament aujourd'hui avec tant d'impatience se croiront trompés , indi- ^ gnement frustrés par les chefs qu'ils auront chcisis eux-mêmes, et crieront d'autant plus à l'injustice, à la trahison, au vol, que le nouvel
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état de choses sera accompagné d'un plus horrible dénûment , rendu inévitable par le long chômage et la longue crise qui l'auront amené.
Du reste , il ne faut pas croire que les tentatives d'associations ouvrières, présentement sî nombreuses, continuent toujours avec le même engouement. Beaucoup d'ouvriers, engagés aujourd'hui dans les voies inconnues et périlleuses de l'association , commencent déjà , si je ne me trompe , à reconnaître l'inanité des promesses qu'on leur a faites. Aussi , dès que les affaires publiques permettront à la confiance de renaître , au commerce de se rétablir, on verra les bons travailleurs rentrer dans les ateliers privés, heureux d'y trouver un salaire plus certain et une existence pftts tranquille. Cette Retraite amènera h ruine de la plupart des associations, auxquelles ils retireront leur coucours.
il est bien probable, au surphis, que, grâce à Texpérience acquise par elles, les associations ouvrières renonceront au caractère WopJque et aux tendances révohitionnaires qtie nûm regrettons de trouver chez un aussi grand nombre d'entre elles. C'est à ces conditions (Qu'elles
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peuvent espérer un peu de vie, et assurer à leurs membres un bien-être réel.
Il ne faudrait cependant pas croire que la fièvre étrange et contagieuse qui tourmente nos populations ouvrières ne doive laisser après elle que des ruines. Parfois la divine Providence se plaît à tirer le bien du mal même ; et comme souvent le mal n'est que l'abus d'un bon principe, elle permettra sans doute que le déchaînement dont nous sommes témoins laisse après ' lui quelque salutaire influence.
Ces heureux résultats , ensevelis encore dans les secrets impénétrables de l'avenir, nul ne peut les préciser d'une manière bien certaine ; mais il en est quelques-uns que j'espère, et que J'éprouve du bonheur à signaler. J'espère que les chefs d'industrie s'appliqueront à donner plus de développement au système si utile des primes , et qu'ils se préoccuperont davantage de la bonne conduite , de l'instruction morale et de l'amélioration du sort de leurs ouvriers. Parmi les progrès laissés plus spécialement au soin de ceux-ci , j'attends, dans un avenir prochain, non -seulement une extension plus grsuMle des caisses de secours mutuels et de
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prévoyance, dont il est question dans presque tous les nouveaux statuts , mais encore une plus grande réserve à se livrer inconsidérément aux conseils des ambitieux ou des insensés qui voudraient encore les leurrer de rêves irréalisables ou de mensongères promesses.
En définitive :
Les associations des ouvriers aveè les fabricants ne sont possibles que dans des limites fort restreintes.
Celles des ouvriers entre eux seuls sont beaucoup moins praticables qu'on ne semble le supposer.
Parmi ces dernières, les plus faciles à réaliser et à faire réussir, sont :
1^ Les associations formées pour exécuter à prix fait des travaux d'une durée limitée, et qui ne demandent pas un trop long apprentissage, dont la main-d'œuvre constitue la plus grande dépense, et dont le payement doit être prochain. Telles sont, pour citer des exemples, l'association des ouvrières blanchisseuses (voii pages 77 et 78) (i), et celles que forment parfois
(1) On n'a pas oublié sans cloute que les associations ou«
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des ouvriers terrassiers ou des ouvriers d'une autre industrie qui soumissionnent certains ouvrages, comme faisaient les marchandeurs. Le nombre des intéressés dans celles-ci peut se réduire à quelques-uns , ou bien , au contraire , s'élever beaucoup.
2^ Les associations , pour une exploitation d'une durée plus longue, composées de quelques membres seulement, mais actifs, laborieux, économes, tranquilles, de, bonne conduite, possédant déjà quelques épargnes , se connaissant parfaitement, ayant confiance les uns dans les autres, et s'occupant, à l'exclusion de toute autre chose, de mener à bien et honorablement leur entreprise.
Du reste, ces deux sortes d'associations ont de tout temps existé depuis 1789 , et n'avaient nul besoin , pour se produire, de nos commotions politiques.
vrières de ce genre peuvent compter sur la clientèle de tous les ouvriers qui ont besoin des services rendus par leurs membres. Cette mutualité de Services aidera sans doute à vivre quelques-unes d'entre elles ; et, si mes renseignanents sont eiLacts, des sociétés nouvelles, qui n'ont guère d'ouvrières que le nom , se forment déjà pour, à l'aide de cette enseigne , procurer aux boutiques qu'elles vont ouvrir, la clientèle des ouvriers de leurs quartiers.
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Si maintenant nous classons entre elles, d'après l'ordre décroissant des chances de succès ou de durée, les diverses associations outrières que nous venons de passer en revue, nous trouvons :
Que celles qui existaient déjà avant la révolution de 1848 avaient été établies avec beaucoup plus de sagesse, et devaient bien mieux réussir, que ces grandes et innombrables sociétés inconsidérément formées depuis le mois de février ;
Et que, parmi celles ci, ce sont les associations dites fraternelles qui doivent , en général , succomber les premières, surtout celles qui adoptent l'égalité du salaire.
Enfin, contrairement aux affirmations d'un G^èbre novateur, qui prétend que l'association absolue est pour le peuple son unique ancre de salut , tandis que la concurrence est pour lui un système d'extermination et une cause sans cesse agissante d'appauvrissement et de ruine, nous pouvons dire en terminant :
Cest à la libre concurrence, prudemment conduite, que, depuis 1789, la France doit ses progrès industriels, et la classe ouvrière, prise en masse , l'améhQr^tion de §on çof^* Qvt^t à l'as-
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sociation absolue , elle serait pour nos travailleurs un aveugle système d'extermination , et pour tous une cause sans cesse agissante cTip» pauvrissement et de ruine.
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